LA SCIENCE, LES SCIENCES, LA PHILOSOPHIE
La philosophie est, ou prétend être une science. Cherchons tout d'abord ce qu’est la science en général ; nous nous demanderons ensuite en quoi la philosophie se distingue des autres sciences.
Niattire de la scicuee en général : recherche des raisons. — L’étonnement, a dit Aristote, est le commencement de la science {Métaph., I, ii). En d’autres termes, la science naît du besoin de comprendre et d’expliquer.
L’expérience vulgaire se contente de savoir le fait (to on) ; la science veut connaître la raison, le pourquoi du fait (to 5îotc). C’est pourquoi le savant peut enseigner, ce qui est le caractère de la science. C’est pourquoi aussi aucune de nos sensations n’est la science, bien que les sensations soient l’unique moyen de connaître les choses particulières ; en effet, elles ne disent jamais le pourquoi de rien. Par exemple, la sensation ne dit pas pourquoi le feu est chaud, mais seulement qu’il est chaud. — C’est la même idée que Bacon exprime en disant que le savant est Vinlerprète de la nature. Le monde est comme un livre ouvert sous nos yeux. Le vulgaire se contente de lire les mots sans les comprendre. Le savant en découvre le sens caché et nous en donne la traduction.
Radier. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE I
Oeiix sortes de raisons : les causes^ les lois. — La
science est la recherche des raisons des choses. Or il y a deux sortes de raisons qui nous servent à comprendre les choses et à les expliquer : les causes et les lois. Soit la présence d’un grain de sable en un Certain lieu ; pourquoi ce grain de sable est-il là? On donnera une première réponse en indiquant la cause, soit le vent, soit la mer, ou toute autre, qui l’a apporté là. En ce sens, la raison du fait c’est l’antécédent, la circonstance, l’agent, en un mot la cause dont le phénomène en question est l’effet.
Mais cette cause une fois assignée, une nouvelle question se présente : pourquoi, cette cause étant donnée, a-t-elle été suivie d’un semblable effet? Ce qu’on demande ici, c’est l’explication de ce rapport qui vient d’être assigné entre la cause et l’effet, c’est l’explication de la succession ou de la causalité même. Cette seconde explication est fournie par la connaissance de la loi. La loi, en effet, énonce un rapport nécessaire de succession entre une cause e* un effet ; or nous tenons une succession particulière pour expliquée, dès que nous avons pu la faire entrer dans une loi de ce genre, c’està-dire dès que nous avons reconnu qu’elle n’est qu’un cas particulier d’une succession universelle et nécessaire. Ainsi le transport d’un grain de sable par le vent, en un certain lieu, s’explique par les lois mécaniques du choc et du mouvement. Autre exemple : un chêne s’explique d’abord par sa cause, à savoir l’existence antécédente d’un gland, jointe à d’autres circonstances : action de l’air, de la lumière, etc.; mais il s’explique aussi par les lois de la végétation, qui nous apprennent pourquoi, un gland étant donné dans certaines conditions, un chêne doit en résulter nécessairement. La science qui a pour but l’explication aussi complète que possible des choses, doit donc se proposer tout ensemble la recherche des causes et la recherche des lois L
Ce qui vient d’être dit s’applique à toutes les sciences du réely tant aux sciences de l’esprit qu’aux sciences de la matière. Dans les sciences abstraites, il n’y a pas de faits à expliquer ; par conséquent, il n’y a pas de causes à découvrir. Dans ces sciences, on se borne à chercher le rapport nécessaire entre certaines vérités qui sont des conséquences, et d’autres vérités qui sont leurs principes. Ces rapports des conséquences aux principes peuvent, à la rigueur, s’appeler des lois, non pas de succession, mais du moins de coexistence
1. Dans le langage courant, on donne souvent aux lois elles-mêmes le noiB de causes. Cause dans ce cas signifie raison
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puisque la conséquence est impliquée dans les principes. Aussi parle-t-on de lois mathématiques, de lois géométriques. En tout cas, les principes sont bien la raison des conséquences; les mathématiques rentrent donc bien dans la définition la plus générale de la science : la recherche des raisons.
La science s’achève par le conlraiee de l’étonnement. — Si la science est la recherche des raisons qui expliquent et qui nécessitent, la science s’achève donc par un état d’esprit tout contraire à celui qui lui a donné naissance. Celui qui ne sait pas les raisons des choses, s’étonne que les choses soient comme elles sont. Celui qui sait les raisons des choses s’étonnerait qu’elles fussent autrement. « Rien n’étonnerait autant le géomètre, dit Aristote, que de voir le diamètre devenir commensurable avec la circonférence. » {Métaph., I, ii.)
Dernière fin de la iscience : la vérité. — L’origine de la science nous en indique aussi la véritable fin. A coup sûr, rien n’est plus utile, plus fécond en applications bienfaisantes que la science. Sans la science, la vie humaine est livrée au hasard. La science, en nous révélant les lois uniformes des choses, nous permet de prévoir, et de régler en conséquence notre conduite ; en nous révélant les causes, elle nous permet de pourvoir aux nécessités de l’existence, et de faire de ces causes, une fois connues, les instruments de notre action, les agents de notre industrie. — Mais ces conséquences pratiques ne sont en quelque sorte qu’un bienfait surérogatoire de la science. La véritable fin de la science, c’est la satisfaction de ce désir même de se rendre compte qui lui a donné naissance; c’est la possession de la vérité. La vérité est la pâture naturelle de l’esprit, comme les aliments sont la pâture du corps ; et il n’est pas plus légitime de songer à la satisfaction du corps qu’à celle de l’esprit. Donc, si une science est utile d’une utilité pratique, c’est un accident heureux dont il faut se féliciter; mais c’est uniquement dans les vérités mêmes qu’elle nous découvre, dans le degré d’intelligibilité qu’elle donne au monde, dans la quantité de lumière qu’elle répand qu’il faut chercher la mesure de la dignité d’une science. La science a donc en elle-même sa propre fin ; elle est indépendante, elle est libre, au sens où l’on appelle libre l’homme qui ne dépend (le personne et n’est pas obligé de travailler pour autrui. C’est pourquoi Aristote a pu dire qu’une science est d’autant plus excellente qu’elle est plus inutile et plus désintéressée. Telles sont, par exemple, les mathématiques pures; telle est surtout la philosophie.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE l.
IVléthode détei*iuiuer Fo^^Jet pi*opi*e de la phi-
losophie. — Après avoir vu ce qu’est la science en général, et, par conséquent, ce que la science philosophique a de commun avec toutes les sciences, il faut distinguer la philosophie des autres sciences, en déterminant son objet particulier. Pour cela, énumérons d’abord méthodiquement les diverses sciences autres que la philosophie, en attribuant à chacune d’elles son objet ou la part de la réalité qu’elle étudie. Cherchant ensuite quelles choses demeurent hors du ressort de ces sciences, quels problèmes elles laissent nécessairement sans solution, nous arriverons à déterminer avec précision l’objet de la philosophie.
Classification des sciences : classification de Bacon. — Il faut donc faire une classification des sciences.
« Une classification des sciences, dit d’Alembert {EncycL, Disc, préliminaire), est comme une mappemonde de l’univers scientifique; et l’on peut imaginer autant de classifications différentes de la connaissance humaine que de mappemondes de différentes projections. Chacun de ces systèmes pourra même avoir, à l’exclusion des autres, quelque avantage particulier. »
D’Alembert, à la suite de Bacon, adopte lui-même pour principe de classification la distinction des facultés de l’esprit mises en jeu dans l’acquisition des diverses sciences : mémoire (histoire civile et naturelle) ; imagination (beaux-arts); raison (physique, mathématique, métaphysique). — Cette classification est commode, mais elle est factice. Dans une science quelconque, toutes les facultés de l’esprit sont à l’œuvre à la fois. Il serait aisé de montrer que dans les sciences historiques, par exemple, la raison qui discute les témoignages, qui explique les faits et qui juge les actes, comme aussi l’imagination qui devine et reconstitue le passé avec des documents toujours incomplets, n’ont pas une moindre part que la mémoire.
Clasisification de Coiiitc. — Auguste Comte est parti d’un principe plus rigoureux : à savoir que, dans la nature, les faits les plus simples sont les plus généraux; que la généralité y est en raison inverse de la complexité (par exemple : les phénomènes physiques sont plus simples et plus généraux que les phénomènes physiologiques); — que, de plus, dans la nature, tout ordre d’exis-
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tence suppose, comme condition, les ordres d’existence inférieurs et plus simples sur lesquels il s’appuie (par exemple, la matière vivante suppose la matière brute). D’où il résulte que les sciences aussi pourront, comme leurs objets, être rangées dans une série où la complexité et la généralité croîtront en raison inverse l’une de l’autre, et où chaque espèce de science supposera, comme condition, les sciences plus élémentaires et plus générales. Au premier degré, les mathématiques, car les propriétés mathématiques sont les plus simples et les plus universelles (algèbre, arithmétique, géométrie, mécanique). Au-dessus, suivant un ordre de généralité décroissante et de complexité croissante, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, et enfin la sociologie, ou science de la société humaine. Les relations des hommes entre eux sont, en effet, les plus complexes de toutes les relations, puisque tout ce que le monde enferme y concourt. — Telles sont les six « sciences fondamentales ». — Avec la complexité croît aussi la difficulté, puisque chaque propriété ajoutée à un objet ne nous offre qu’un mystère de plus, et que des mystères nouveaux peuvent encore surgir de la réunion même, dans un objet, de propriétés d’espèces différentes (par exemple, de l’union, dans l’être vivant, des lois de la matière brute et des lois de la vie). — C’est pourquoi Tordre indiqué est encore Tordre du progrès de ces sciences à travers le temps.
Resiiarqueis sur cette classification. — Toutes ces vues sont justes et de grande portée. A. Comte a eu seulement le tort d’y ajouter une double erreur. La première a été de soutenir^ non seulement que les faits plus complexes ont pour condition et pour base les faits plus simples, mais qu’ils s’y réduisent, et qu’il n’y a entre eux d’autre différence que cette complexité même. D’où il suit que, pour lui, les phénomènes de Tordre le plus élevé, les faits psychologiques et vitaux, se ramènent de proche en proche aux simples propriétés mathématiques; que tout, dans le monde, n’est, en définitive, que nombre, étendue et figure; et qu’on pourrait dire, non plus seulement que les nombres sont la loi du monde, mundum regunt numeri, mais encore que les nombres sont la matière du monde et le constituent. — Par suite aussi, comme il n’y a qu’une espèce de phénomènes, il n’y aurait qu’une espèce de science, la science mathématique, à divers degrés de complication.
1. Comte reconnut lui-même, vers la fin de sa carrière, la fausseté de cette opinion.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE I
— Là est la première erreur de Comte : il a conclu à tort, de ce (pie l’inférieur est une condition nécessaire du supérieur, qu’il en est la conditiou suffisante et totale; et, de ce que les phénomènes ont entre eux des rapports étroits de dépendance, qu’ils sont radicalement identiques.
L’autre erreur, suite de la première, par laquelle il réduit toute réalité aux éléments mathématiques, a été de ne reconnaître pour la philosophie aucun objet d’étude particulier, et de n’assigner d’autre rôle à cette science que celui de coordonner les résultats les plus généraux des sciences particulières; d’où il résultait, — puisque c’est en se réduisant à la mathématique que toutes les sciences se ramènent à l’unité, — que la mathématique universelle est l’unique philosophie. — Débarrassée de cette double erreur qui la compromet, la classification des sciences de Comte demeure vraie.
Classification fondée stii* la nature des objets. — Mais la classification qui convient le mieux au but que nous nous proposons actuellement, à savoir, déterminer par voie d’exclusion l’objet propre de la philosophie, c’est une classification fondée, comme celle d’Ampère \ sur la nature des objets. Botaniste distingué. Ampère prit pour modèle la classification botanique de Bernard de Jussieu. Aussi ne se plaça-Hl point, comme Bacon et d’Alembert, à un point de vue subjectif, en tirant de l’esprit lui-même le principe de sa classification ; mais bien à un point de vue objectif, en classant les sciences d’après la distinction même de leurs objets.
E>iviisioii générale : sciences cosmologiques, sciences noologiques. — Or Ampère^ reconnaît qu’il y a en somme deux objets à connaître dans le monde : les choses physiques et les choses morales, la matière et l’esprit. Toutes les sciences peuvent donc se partager en deux règnes : celui des sciences cosmologiques ou sciences de la nature, et celui des sciences noologiques ou sciences morales.
SubdiTisions des sciences cosmologiques : sciences de l’abstrait, sciences du concret. — Les sciences cosmologiques ont pour objet le monde des corps. Or les corps peuvent