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Essai sur la philosophie des sciences

2. La classification d’Ampère est excellente dans ses divisions les plus générales ; elle est souvent arbitraire dans le détail, qu’il pousse très loin, puisqu’il va jusqu’à distinguer cent vingt-huit sciences.

LES SCIENCES ET LA PHILOSOPHIE

être envisagés à deux points de vue : abstraitement^ c’est-à-dire en détachant par la pensée, du tout dont elles font partie, quelques qualités que l’on considère exclusivement ; — et d’une manière concrète, c’est-à-dire en considérant le tout formé par l’union des diverses qualités. Il y a, par suite, deux ordres de sciences de la nature : .es sciences de l’abstrait et les sciences du concret.

Sciences de Tabsteait. — Tous les corps nous apparaissent comme étendus. Or nous pouvons, par des abstractions successives de notre esprit, dépouiller les corps de toutes leurs propriétés sensibles pour n’envisager que cette forme étendue. Dès lors, nous ne voyons plus les corps que comme des parties figurées de l’espace. Déterminer les propriétés de l’étendue, simplement en tant que figurée, est l’objet de la géométrie.

De plus, en tant qu’ils s*ont étendus, les corps nous apparaissent comme susceptibles d’augmentation ou de diminution, c’est-à-dire comme des grandeurs ou quantités. Nous avons besoin de comparer entre elles plusieurs grandeurs ou quantités de même espèce : cette comparaison se nomme le calcul ou la mesure. Une grandeur prise comme terme de comparaison entre des grandeurs de même espèce est une unité; et le résultat de cette comparaison est un nombre. La science des nombres se nomme arithmétique. Elle n’est autre chose que l’art de trouver, d’une manière abrégée, le rapport unique ou le nombre qui résulte de la comparaison de plusieurs unités entre elles.

Enfin, il est possible d’exprimer les grandeurs d’une manière simple, courte, universelle, qui permette de découvrir plus aisément les différentes combinaisons qu’on en peut faire. La science ou l’art de calculer les grandeurs en les représentant par les lettres de l’alphabet, et de se servir de ce calcul pour la solution des problèmes, est ce qu’on nomme algèbre. Si éloignée qu’elle soit de la considération des propriétés de la matière, l’algèbre est pourtant au fond une science de la nature, parce qu’il n’y a proprement de calcul possible que par les nombres qui expriment le résultat d’une mesure, et qu’il n’y a de mesure que de l’étendue.

Siciences mixtes. — Si maintenant, restituant aux corps les qualités dont l’abstraction les avait dépouillés, nous leur rendons d’abord l’impénétrabilité et le mouvement, cette nouvelle considération entraîne celle de l’action des corps les uns sur les autres, objet de la mécanique. — Si nous considérons les corps célestes

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comme des masses animées de certaines forces, nous pouvons, par une application de la géométrie et de la mécanique réunies, déterminer leurs distances et leurs mouvements : c’est l’objet de l’astronomie. La mécanique et l’astronomie joignent l’observation au calcul ; elles sont moins abstraites que les sciences dont on a parlé plus haut ; elles le sont davantage que celles dont il va être question : on peut les appeler sciences mixtes.

Sciences du coiiceet. — Rentrons tout à fait dans le monde des corps. Les corps sont de deux espèces : les corps non organisés, et les corps organisés ou vivants. Les sciences du concret se partagent donc en sciences de la matière non organisée ou sciences physiques : physique, chimie, géologie, minéralogie ; — et en sciences de la matière organisée ou sciences naturelles ou biologiques : anatomie ei physiologie^ animales, anatomie et physiologie végétales, paléontologie.

Siibdivisiions des sciences noologiques. — L’homme, et aussi l’animal, en tant que celui-ci est doué de sensibilité, d’instinct et, dans quelque mesure, d’intelligence, sont l’objet des sciences noologiques ou sciences morales. Or chacun des caractères essentiels de l’humanité donne lieu à un groupe de sciences distinctes.

a) L’homme parle. L’étude des langues est la matière des sciences philologiques.

b) L’homme vit en société. Les conditions de la vie sociale sont la matière des sciences sociales et politiques ; politique ou science des rapports entre gouvernants et gouvernés ; droit ou science des rapports des citoyens entre eux ; économie politique ou science de la richesse; droit des gens ou science des rapports internationaux.

c) Les sociétés humaines sont susceptibles de toutes sortes de vicissitudes, de progrès et de décadences. Connaître ces vicissitudes, en chercher les causes et les lois est la tâche des sciences historiques : philosophie de rhistoire, histoire civile et politique, à laquelle il faut rattacher Vhistoire des religions, des lettres, des sciences et des arts.

Telles sont les principales sciences dont nul ne conteste la raison d’être et la légitimité.

1. L’anatomie est la science des formes, la physiologie est la science des fonctions. L’étude du cœur relève de l’anatomie, l’étude de la circulation du sang relève de la physiologie.

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§ III

Objets qui i*estciit à couuailrc : sciences psycbolo-

gi<iues. — Quels sont maintenant les objets qui restent en dehors du domaine exploré par ces diverses sciences ?

Demeurons d’abord dans l’homme lui-même. Tous les faits moraux, tous les faits proprement humains sont-ils épuisés? Non : les changements dans le temps et dans l’espace, les sociétés, les langues sont des faits extérieurs et perceptibles aux sens. Mais, en nousmêmes, intérieurement, il y a des faits qui, pour être invisibles, n’en sont pas moins réels, puisqu’ils sont précisément les causes des précédents : savoir, des idées, des sentiments, des actes volontaires. Ces faits sont l’objet d’une nouvelle science, la psychologie.

De plus, la pensée, la volonté, le sentiment ont pour caractère de tendre toujours à certaines fins : la pensée au vrai ; le sentiment et la volonté au bien et au bonheur. Il pourra donc y avoir des sciences qui détermineront la nature de ces fins et donneront à nos facultés des règles pour les atteindre. De là la logique, qui donne des règles à l’intelligence pour arriver au vrai; la morale, qui donne des règles à la volonté et à la sensibilité pour arriver au bien et au bonheur.

La psychologie, la logique et la morale réunies s’appellent du nom commun de sciences psychologiques. La psychologie proprement dite constate ce qui est; ^la logique et la morale sont des sciences directrices ; elles donnent des règles à notre activité et déterminent ce qui doit être.

Scieuces uiétapiiyi^iqiies». — Encore une fois, n’y a-t-il plus rienà connaître dans le monde? — Toutes les sciences dont on aparlé sont des sciences de faits, comme la physique, l’histoire, la psychologie ; ou des sciences de formes., comme l’analomie, la minéralogie. Mais si les faits et les formes de tout genre sont épuisés, il reste encore à connaître la nature des êtres dans lesquels ces faits se manifestent, ou qui revêtent ces formes : à savoir, la nature de la matière ; et la nature de l’être qui pense, qui sent et qui veut, et qu’on appelle Vâme ou l’esprit. Qu’est-ce que le corps? Qu’est-ce que l’âme ? Voilà deux questions nouvelles qui se posent.

Ces questions résolues, il n’y a plus rien à connaître dans l’univers ; mais un nouveau problème surgit : l’univers se suffit-il à lui-

PSYCHOLOGIE. ~ CHAPITRE I

même? Au-dessus de Tunivers n’y a-t-il rien? Quelle est la cause première de toutes choses? Troisième question, que n’agite aucune des sciences ci-dessus énumérées.

Ces trois questions : qu’est-ce que le corps? qu’est-ce que l’ame? quelle est la cause première ? — questions ardues, à coup sûr, mais qu’on n’a pas le droit de déclarer, sans examen, impossibles à résoudre; et que, plus qu’aucune autre question, nous sommes intéressés à résoudre, — donnent lieu à une nouvelle science, qui se nomme philosophie première, ou métaphysique, ou ontologie.

La métaphysique se divise naturellement en trois parties:

1° Métaphysique de la nature, ou cosmologie rationnelle : Qu’est-ce que la matière, le mouvement, la vie, la force, l’espace, le temps? etc.

2° Métaphysique de l’esprit, ou psychologie rationnelle (par opposition à la psychologie proprement dite, qui ne s’occupe que des faits spirituels, et qu’on nomme psychologie expérimentale) : Qu’est-ce que l’âme? Est-elle distincte du corps ? Gomment est-elle unie au corps? Est-elle immortelle? etc.

3“ Métaphysique de l’absolu, ou théologie rationnelle : Y a-t-il une cause première? Quelle est-elle? Est-elle dans le monde ou en dehors du monde? Quels sont ses rapports avec le monde?

Objet de la philosophie : union nécessaire de la psychologie et de la métaphysique. — Si toutes ces sciences étaient achevées, nous posséderions la science absolue. Il n’y a donc pas d’autre science possible. Maintenant, à laquelle ou auxquelles de toutes ces sciences donnera-t-on le nom de philosophie?

En fait, l’histoire de la philosophie nous montre qu’on a toujours entendu par philosophie les sciences psychologiques et métaphysiques réunies. Il n’y a pas de grande école de philosophie qui n’ait eu une psychologie et une métaphysique.

En droit, il est légitime de maintenir l’union de ces deux ordres de sciences. En effet, la psychologie est l’introduction nécessaire et comme la clef des trois parties de la métaphysique; ou, en d’autres termes, c’est toujours en psychologie qu’on trouvera les éléments de solution des questions agitées en métaphysique.

1° La psychologie est nécessaire pour la métaphysique de l’esprit Car comment parvenir à connaître la nature intime de l’âme, si l’on n’a d’abord étudié les divers phénomènes et les caractères visibles par lesquels cette nature intime se manifeste? Les trois

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preuves les plus célèbres de la spiritualité de Tâme se tirent de y unité, de Videntité et de la liberté du sujet pensant ; or c’est dans la psychologie expérimentale qu’on constate cette unité, cette identité, cette liberté.

2“ La psychologie est nécessaire pour la métaphysique de la nature. Car la métaphysique de la nature repose tout entière sur un certain nombre d’idées qui ont un fondement psychologique, et dont l’analyse et la discussion reviennent de droit à la psychologie : ainsi les idées de temps, d’étendue, de mouvement, d’indivisibilité, de cause, de fin, et surtout l’idée de force. (Cf. ch. ii, § ii.)

3° Enfin la psychologie est nécessaire pour la métaphysique de l’absolu. « C’est la connaissance de nous-mêmes qui doit nous élever à la connaissance de Dieu » (Bossuet). On distingue en effet deux parties principales dans la Théodicée : la première traite de l’existence de Dieu ; la seconde de sa nature et de ses attributs. L’existence de Dieu s’établit d’ordinaire par trois catégories de preuves : physiques, métaphysiques, morales. Or, de ces trois catégories de preuves, les deux dernières empruntent leur point de départ à des idées ou à des sentiments dont on a constaté l’existence et analysé la nature en psychologie (preuves par l’idée d’infini, par les vérités éternelles, par l’idée du devoir, etc.). — S’agit- il des attributs de Dieu? On distingue d’ordinaire deux sortes d’attributs : métaphysiques et moraux. Or c’est en nousmêmes que nous prenons l’idée de tous les attributs moraux. Nous ne faisons qu’attribuer à Dieu, en les élevant à l’infini, les facultés que nous possédons.

On ne peut donc séparer la métaphysique de la psychologie ; et nous nous conformerons tout à la fois à la tradition et à la raison en entendant par philosophie ces deux sciences réunies L

Aiitreis défiiiUions de la philosophie : définition d'Aeistote. — Rapprochons cette définition de la philosophie de quelques autres définitions célèbres. « La philosophie, disent Aristote {Métaph., I, II), Descartes, Spinoza, est la science des premiers principes. » Cette définition s’accorde avec celle qu’on vient de proposer. On peut l’entendre à la fois en deux sens : la philosophie est la science des principes de Vêtre, c’est-à-dire des premières causes ; — Qi des principes du connaître, c’est-à-dire des

1. Nous empruntons cette définition à M. P. Janet. Voy. dans la /îeyiie rfes Cours littéraires, 1864, les leçons très substantielles faites par lui à la Sorbonne sur la science en général, les diverses sciences et la philosophie.

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vérités premières La philosophie est tout d’abord la science des premières causes : en effet, elle étudie la matière, principe de tous les phénomènes d’ordre physique; elle étudie l’âme, principe de tous les phénomènes d’ordre moral; elle étudie Dieu, dernier principe de toutes choses.

La philosophie est aussi la science des vérités premières, c’està-dire des vérités qui senties conditions de toutes les opérations de la pensée, les règles de toutes les sciences. L’étude de ces vérités est du ressort de la psychologie et se nomme théorie de la raison.

Autre définition d’Aristote : « La philosophie est la science de l’être en tant qu’être » {Ihid. , IV, i). Cette définition, comme d’ailleurs la précédente, s’applique principalement à la métaphysique. Aucune des auires sciences, en effet, ne considère Vêtre en général. Chaque science s’attache à une espèce d’être et en considère les attributs. Par exemple : la biologie considère l’être en tant qu’organisé ; la mécanique, l’être en tant que susceptible de mouvement et de repos. Seule la métaphysique, négligeant ces accidents variables et particuliers, considère l’être en tant qu’être et ses propriétés essentielles. Cette définition s’accorde d’ailleurs évidemment avec la précédente, puisque c’est nécessairement dans l’être et ses conditions essentielles qu’il faut chercher les principes de toutes choses.

Définitiou de Platon. — « La philosophie, dit Platon, est la science des réalités intelligibles, que la raison seule peut atteindre et qui ne tombent pas sous les sens * ; » ou, en d’autres termes, la philosophie est la science de l’invisible. En effet, on peut remarquer que les diverses sciences autres que la philosophie se sont partagé l’étude de ce qui se voit. Phénomènes physiques ou chimiques, phénomènes vitaux, événements historiques, langues, sociétés, toutes ces choses sont perceptibles aux sens. Le reste, qui est précisément l’objet de la philosophie, ne peut être saisi par aucun de nos sens, fussent-ils aidés par ces puissants instruments qui en étendent si loin la portée. Les phénomènes spirituels (idées, sentiments, voûtions), l’esprit qui en est le sujet, la force, la vie, les premiers éléments de la matière, la Cause première, ne se voient point.

C’est justement pour cette raison qu’on a souvent dit de la philosophie qu’elle ne poursuit que des chimères. Beaucoup de gens

if Répub., VI, 6ub fin., VII, init.

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en effet, même parmi les savants, ne savent voir que par les sens, et n’accordent de crédit qu’aux sens. Mais c’est à ceux-là mêmes que Platon renvoie justement l’objection adressée à la philosophie. En effet, ce sont bien les sciences du sensible qui, en un sens, ne s’occupent que d’apparences, puisqu’il est aujourd’hui démontré que nous ne percevons jamais directement les choses extérieures, mais seulement les sensations provoquées en nous par l’action de ces choses sur nos organes, et que ce sont ces sensations projetées au dehors que nous prenons pour les choses mêmes (ch. xxxii, § 4). La science physique démontre elle-même qu’il n’y a, en dehors de nous, ni son, ni saveur, ni odeur, ni couleur, ni chaleur, mais seulement les causes inconnues de ces diverses représentations. C’est donc bien, même lorsqu’il s’agit du monde corporel, le visible qui n’est qu’apparence et l’invisible qui est réalité. — Et non seulement l’invisible est la réalité, mais il est la substance et la cause de toutes choses. Une pierre se meut : vous voyez le mouvement ; mais la cause de ce mouvement, la force d’où il émane, vous ne la voyez pas. Un être vit : vous voyez les phénomènes vitaux ; vous ne voyez pas le principe de ces phénomènes et de leur accord. Il en est de même pour les événements historiques : migrations de peuples, fondations de villes et d’états, guerres, révolutions, etc. Quelle est la cause de tous ces événements, visibles et perceptibles aux sens? Ce sont toujours des idées, des sentiments, des passions, qui ne se voient pas. De même encore, sur quoi reposent les sociétés humaines ? Sur des sentiments de solidarité, de sympathie, sur des idées de devoir et de droit; toutes choses invisibles par leur nature. L’invisible est donc la raison de tout; c’est l’invisible qui mène le monde.

Par conséquent, négliger l’invisible pour le visible, ce serait imiter ces Troyens qui couraient après le fantôme d’Hélène, croyant saisir l’Hélène véritable; ce serait lâcher la proie pour l’ombre. C’est ce que Platon a admirablement exprimé dans sa célèbre allégorie de la Caverne {République, liv. VH). Les sciences du sensible sont, comme la science des prisonniers de la caverne, une science d’ombres et d’apparences ; science très utile d’ailleurs, puisque notre constitution nous force à vivre au milieu de ces apparences. La philosophie est la science de l’être.

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