Voy. l'Instinct et l’Habitude d’Albert Lemoine
2. La perfectibilité des animaux dans l’ordre des instincts est donc bornée aux détails. De plus l’invention des animaux est toujours unilinéaire, elle s’exerce toujours dans Je sens de l’instinct principal. Celle de l’homme rayonne en tout sens et atteint à tout.
PSYCHOLOGIE DE L’ANIMAL
l’instinct de construire, l’un des huttes, l’autre des nids, la troisième des ruches, et même telle hutte, tel nid, telle ruche.
h) Ignorance du but : A coup sûr, l’instinct est accompagné de conscience, mais il n’a pas conscience de sa fin : par là l’acte instinctif se distingue de l’acte rationnel et réfléchi. Ce n’est pas à dire que l’instinct n’ait pas de fin, mais cette fin n’est pas sue de l’animal. L’animal ne voit pas, pour ainsi dire, au bout de son instinct, l’effet qui le termine, il ne voit que les images qui se déroulent, et les actes qu’il accomplit, à mesure qu’il les accomplit.
Le Sphex, l’Ammophile, sont des mieux doués parmi les insectes sous le rapport de l’instinct. Pour immobiliser, tout en les conservant vivants, les grillons, les vers, etc., qui doivent servir de proie à leut larve naissante, ils ont des secrets et une chirurgie savante où les plus habiles praticiens parmi les hommes n’atteignent pas Or si, au moment où l’insecte s’apprête à clore le terrier dans lequel il vient de déposer son œuf sur la proie si artistement paralysée, on l’écarte un instant, et qu’on dérobe l’œuf et la proie, l’insecte, revenant explorer son terrier, le reconnaît vide et ne l’enclôt pas moins avec le plus grand soin. « Le travail de clôture est inutile, souverainement absurde; n’im- € porte, l’animal l’accomplit avec le même zèle que si l’avenir de la « larve en dépendait. » (Fabre, Souv., 174.) — « De même si l’on perce le fond de la cellule d’une abeille maçonne au moment où elle est occupée à la remplir de miel, l’hyménoptère, tout entier à son travail actuel, néglige de mettre un tampon à ce tonneau des Danaïdes- Il s’obstine à vouloir remplir son récipient percé, d’où les provisions disparaissent aussitôt déposées... Finalement l’œuf est pondu dans la cellule vide et celle-ci fermée par le haut avec les précautions ordinaires, sans que l’abeille ait rien fait pour réparer la ruineuse brèche. » (Fabre, Nouv. Souv. J chap. X.)
L’instinct, s’il a conscience de ce qu’il fait, n’a donc pas conscience du pourquoi de ce qu’il fait.
c) Perfection immédiate et sans étude.
r 1. L’Ammophile hérissée est un hyménoptère qui nourrit sa larve d’un ver gris d’une belle taille. La larve ne s’accommode que de chair fraîche; il faut donc que le gibier mis à sa portée reste vivant, mais soit paralysé, car le moindre mouvement risquerait de compromettre l’œuf de l’Ammophile déposé sur le ver; bien mieux, à la première velléité d’attaque, le ver aurait vite raison de la larve. — La paralysie complète du ver s’obtient par la lésion de neuf centres nerveux qui s’échelonnent dans le corps de la bête. Mais la lésion des ganglions cervicaux ne doit pas être assez profonde pour entraîner la mort ; il suffît qu’elle détermine une sorte d’engourdissement, la suspension de toute faculté motrice. — L’Ammophile procède à l’opération en anatomiste et en physiologiste consommé. Sa proie saisie, neuf coups d’aiguillon, pas un de plus, pas un de moins, font l’affaire. 11 n’y a pas hésitation. Les centres nerveux sont atteints. Reste le cerveau. Ici l’insecte ne joue plus du stylet; le coup serait mortel. Il se contente de mâchonner légèrement la tête du ver gris, jusqu’à ce que la pression ait donné le résultat voulu. (D’après H. Fabre, Nouv. Souv. entom., 111, ch. v.)
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XLVIII
« Quel exercice, dit Du Bois-Reymond, pourrait enseigner aux oiseaux à construire des nids plus chauds, à trouver plus sûrement le chemin du midi, pourrait apprendre aux abeilles à s’acquitter plus exactement de leur travail géométrique, aux araignées à mieux résoudre leurs problèmes de mécanique? » (Revue scient. , 28 janvier 1882.)
d) Fixité, absence de progrès : c’est la règle ordinaire, et ce caractère est la conséquence naturelle du précédent. Mais si, par accident, les circonstances, le milieu, viennent à changer, l’acte instinctif peut, à la longue, se modifier et s’adapter, comme on l’a expliqué, au nouveau milieu, aux nouvelles circonstances. A vrai dire, dans ce cas, ce sont des habitudes nouvelles qui se forment et qui passent elles-mêmes à l’état d’instinct. Ainsi certains oiseaux, qui suspendent naturellement leurs nids avec des brins d’herbe, ont appris à user pour le même office de crins de cheval ou de brins de fil. Les castors, poursuivis sans relâche, ont appris à se construire des terriers dans les berges des fleuves.
é) Universalité dans l’espèce : toutes les abeilles de même espèce font les mêmes cellules; toutes les araignées de même espèce font les mêmes toiles, etc. C’est pourquoi, là où l’instinct gouverne presque seul la vie de l’animal, les individus sont comme confondus dans l’espèce (par exemple les fourmis). Au contraire, chez les espèces où l’individualité est la plus marquée, chez les chiens par exemple, les instincts sont plus rares et l’animal se conduit surtout par son expérience personnelle.
Répartition de l’instinct. — D’après Fr. Cuvier et Flourens, l’instinct est réparti chez les êtres de la nature en raison inverse de l’intelligence L
Cette loi n’est pas vraie d’une manière absolue.
« Sans doute, fait observer Alb. Lemoine, le peu d’intelligence dont une espèce est douée est une raison d’être de son instinct ; car il faut bien que l’instinct supplée à l’intelligence ; mais l’importance du rôle que joue l’instinct dépend aussi d’autres conditions, telles que l’exigence et le nombre des besoins, la durée de l’enfance chez les individus d’une certaine espèce, etc. Aussi voit-on que si l’homme, conformément à la prétendue loi, est le plus mal doué sous le rapport de l’instinct, tandis ^u’il l’est le mieux sous le rapport de l’intelligence, cependant l’éponge et le polype, qui ont moins d’intelligence cpie l’araignée, que l’on peut apprivoiser, ne lui sont pas supérieurs sous le rapport de l’instinct. Il y
1. Le mot intelligence doit ici être pris au sens large, pour désigner les facultés d’expérience et d’association aussi bien que l’intelligence proprement dite, qui fait peut-être défaut également à tous les animaux.
PSYCHOLOGIE DE L’ANIMAL
a donc des espèces qui sont aussi dépourvues d’instinct que d’intelligence, parce que la simplicité de leur organisation et de leur vie n’a pas les besoins nombreux et variés qui, dans d’autres espèces, réclament, soit un plus grand développement d’intelligence, soit une plus grande variété d’instinct. > {Ibid.)
£11. L’animal est-il capable des opérations intellectuelles? — Les opérations sensitives et l’instinct suffisent-ils pour expliquer la vie et les actes de l’animal, ou faut-il lui accorder encore les opérations intellectuelles, c’est-à-dire l’intelligence proprement dite (la perception expresse des rapports) et la volonté ?
L’association des idées produit une certaine intelligence. — Avant de répondre, il faut se rappeler que l’association des idées, qu’on ne saurait refuser à l’animal, peut aller fort loin et suppléer, dans une certaine mesure, à l’intelligence. L’association des idées imite en effet l’intelligence, à tel point que bien des philosophes ne savent pas distinguer celle-ci de celle-là. Par ses rapprochements d’idées, elle imite nos jugements; par ses synthèses d’images et ses << portraits composites », nos généralisations; par ses consécutions d’idées, nos liaisons d’idées, nos inductions et nos syllogismes (ch. xxi, xxiii, xxv). — De plus, les effets extérieurs de l’association sont souvent les mêmes que ceux de l’intelligence. L’association provoque l’attente, elle permet d’agir avec convenance et à propos, elle rend l’être susceptible d’expérience, d’éducation, de progrès. L’association peut donc faire un être intelligent au sens large du mot. En ce sens-là, on a raison de dire que l’animal est intelligent.
L’intelligence proprement dite semble refusée à l’animal. — Mais faut-il en outre accorder à l’animal l’intelligence proprement dite : l’animal, non content d’associer des données sensibles, dégage-t-il expressément les rapports inclus dans ces données? L’âne de Buridan, par exemple, également sollicité par ses deux bottes de foin et immobile entre les deux, a-t-il l’idée expresse de V égalité^. L’animal qui, après le phénomène A, s’attend au phénomène B, a-t-il l’idée que A est la condition nécessaire et suffisante de B? L’animal qui d’une idée est conduit à une autre et de celle-ci à une troisième, a-t-il l’idée de Videntité, a-t-il l’idée de la preuve^.
Si vraiment l’animal est capable de tout cela, c’est à lui de faire la preuve. Qu’il le dise donc! Car, dans ce cas, qu’est-ce qui l’empêcherait de le dire? Qu’il le dise par ses paroles, et qu’il le dise
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XL VIII
aussi par ses actions et par ses progrès ! Car, comme dit Bossuet, une réflexion en attire une autre, et l’on réfléchit ses réflexions jusqu’à l’infini. Si l’animal raisonne le moins du monde, il doit arriver nécessairement à créer les mathématiques.
I.a volonté aussi. — Même chose à dire au sujet de la volonté. Le balancement des désirs peut imiter la délibération, et la victoire d’un désir imiter la résolution. Mais l’animal, en qui luttent des désirs opposés, a-t-il comme nous la conscience, ou, si l’on nie cette conscience, a-t-il du moins l’idée, la croyance, qu’on ne saurait contester en nous, d’un pouvoir, d’un moi supérieur aux désirs, qui s’en dégage, s’en abstrait, les domine, comme l’intelligence se dégage des données sensibles et les domine par cela même qu’elle les compare et en saisit les rapports? — Encore une fois il faut attendre la preuve.
Conclusion. — Donc, jusqu’à démonstration du contraire, il faut admettre que la nature psychologique de l’animal se réduit à l’instinct et aux opérations sensitives. Dans l’homme seul, au-dessus des opérations sensitives, s’élèvent l’intelligence et la volonté, irréductibles l’une et l’autre, nous l’avons vu, aux opérations sensitives, et qui, dans l’homme, sont l’homme même.
APPENDICE
DU ROLE DE LA PHILOSOPHIE DANS l/ÉDUCATION
Discours prononcé à la distribution des prix du concours général de Vannée 1886.
Jeunes Élèves,
Parmi les études auxquelles vous vous livrez avec une ardeur dont témoignent vos succès, il en est qu’on ne cesse guère d’attaquer. Entre toutes, la philosophie est particulièrement menacée. Puisque l’honneur de la parole appartient aujourd’hui à un professeur chargé de cet enseignement, il ne saurait se dérober au devoir de le défendre.
Notons d’abord que la philosophie ne paraît nullement disposée à mourir, dans nos lycées, de sa belle mort. On entend assez souvent de nos jours s’élever, du sein même de l’Université, des voix éplorées qui se lamentent sur la décadence des études. Il convient, j’imagine, d’interpréter ces doléances en se souvenant que le pessimisme est un des fléaux de notre âge. Quoi qu’il en soit, l’optimisme règne dans les classes de philosophie. Les maîtres ont la joie d’y constater l’ardeur au travail, la bonne envie d’apprendre; et la philosophie qu’on veut bannir de nos établissements où, dit-on, elle ne peut vivre, s’obstine à s’y bien porter.
Mais, je le reconnais, l’attrait qu’a pour vous cette étude ne suffirait pas à la protéger. C’est par le profit net que le sort s’en doit décider. Notre époque est utilitaire; elle a des raisons majeures de l’être. Qu’on exclue donc de l’enseignement secondaire toute connaissance de luxe; qu’on y donne tout à l’utile : rien de mieux, pourvu qu’on veuille bien reconnaître que, dans toute société, et surtout en des temps difficiles
RABIER. — Psych, 43
APPENDICE
comme ceux que nous traversons, Tutilité des utilités, la richesse des richesses, et, comme dit Bacon, l’instrument des instruments, c’est l’homme même. — A ce titre, fait de droit partie de l’enseignement secondaire toute étude qui, par son action sur les principes de la pensée et du sentiment, se convertit, si je puis dire, en puissance d’action, en vive force intellectuelle ou morale.
Or la philosophie est appelée à rendre à la jeunesse ce double service : elle est un principe de force intellectuelle, parce qu’elle complète et couronne les études scientifiques ; elle est un principe de force morale, parce quelle complète et couronne les humanités
La philosophie collabore avec les études scientifiques, en ce sens tout d’abord qu’elle fait mieux comprendre la science, et la fait davantage estimer. Ce qu’on enseigne dans les classes de sciences, ce sont les vérités découvertes ; ce qu’on est presque forcé de passer sous silence, c’est le long travail de la découverte elle-même. Au contraire, les programmes de philosophie imposent l’étude des méthodes, c’est-à-dire des moyens de la découverte. Or, ces méthodes, ce n’est certes pas le logicien qui les invente : il les observe en acte dans les recherches mêmes des savants, et il a parfois la bonne fortune d’en rencontrer la description, faite de main d’ouvrier, dans les commentaires dont ils ont entouré leurs travaux. Ainsi, sur certains points choisis, au moyen d’exemples éclatants, il fait l’histoire même de la science, et, avec l’aide de ceux qui l’ont créée, il en dégage l’esprit, qui éclaire tout.
En même temps, la science, associée à l’idée des efforts qu’elle a coûtés, apparaît plus belle et plus digne de respect. 11 est des vérités scientifiques, dit Descartes, qui sont des batailles gagnées; il en est, dit Newton, qui sont des chefs-d’œuvre de patience; il en est, nous en avons vu récemment éclore parmi nous, qui, nées d’un ardent désir d’arracher l’homme à la souffrance et à la mort, semblent à la fois des triomphes du génie et des miracles de la bonté. — C’est faire le plus grand tort aux découvertes scientifiques que de les détacher de leurs origines et de ne voir en elles que la seule vérité. Il faut leur conserver toute leur gloire, ne rien laisser perdre de leur vertu. C’est l’effet de la philosophie des sciences. De ces découvertes, avec tous les savants, elle fait sortir des règles pour la conduite de l’esprit; mais elle en peut dégager bien d’autres leçons : avec Kepler, des leçons d’indomptable persévérance; avec Newton, des leçons de candide respect de la vérité;
APPENDICE. 675
avec Archimède, des leçons de patriotisme; avec Pasteur, des leçons d’humanité.
Mais la philosophie est elle-même une science particulière, et elle a son action propre sur la pensée. Les sciences physiques et matliémathiques, avec leurs procédés de mesure exacte et de rigoureuse démonstration, ont cet avantage inestimable de fournir des types absolus de clarté, de précision, de conséquence. Elles donnent le sentiment de la différence qui sépare ce qui est prouvé de ce qui ne Test pas, sentiment que si peu d’hommes possèdent et qui est pourtant le cran de sûreté de la pensée, indispensable pour la défendre des laisser-aller du jugement et des vertiges de la croyance. — Mais les plus illustres savants euxmêmes ont signalé le danger d’une telle discipline. Gomme l’œil saturé de lumière se trouve aveuglé pour le demi-jour, ainsi les sciences physiques ou mathématiques, en saturant l’esprit de cette évidence que Pascal ose appeler grossière, émoussent la délicatesse de sa vision pour les vraisemblances et les probabilités. Or le dommage n’est pas petit; car le monde où nous vivons est bien loin d’être clair comme de l’algèbre. Dans la pratique de la vie, dans les relations si complexes des hommes entre eux, bien rare est la lumière, abondante l’obscurité! Trop heureux le commerçant, trop heureux le juge, trop heureux le médecin, trop heureux sutout le politique s’ils voyaient toujours clair en leurs affaires! On est donc contraint, tout en gardant pour soi un haut idéal d’évidence et de preuve, d’en rabattre dans la pratique. — Faudra-t-il donc aller au hasard? — Non, certes! Mais on doit affiner en soi le tact des vérités fuyantes, s’initier à cet ordre de recherches que Bacon qualifie si heureusement de nocturnes^ s’exercer à recueillir les plus pâles lueurs, à tirer parti des moindres indices, à distinguer, dans l’incertain même, des nuances et des degrés ; on doit, en un mot, apprendre ce grand art de conjecturer que d’Alembert et Leibniz déclarent avec raison plus important que l’art même de la démonstration et de la découverte, parce que, en effet, tout l’art de vivre y est contenu.
Or les initiatrices de ce grand art, ce sont les sciences morales, et particulièrement la philosophie, à qui ses adversaires ne reprochent point, que je sache, d’offusquer les esprits par trop de clarté.
Mais qu’on n’aille point, d’autre part, lui reprocher d’enfoncer les esprits dans l’obscur, à l’exemple de cet aveugle dont parle Descartes, qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l’entraîne dans une cave. Tout compte fait, si l’on met à part les questions métaphysiques qui, les dernières par nature, sont aussi les dernières dans nos programmes, la philosophie, en dépit du préjugé contraire, est plus à la portée des jeunes esprits qu’aucune autre science morale. Socrate le savait bien, qui croyait pouvoir faire de la philosophie, et de la plus haute, avec le premier venu. C’est qu’en effet, le principal objet des
APPENDICE
recherches philosophiques, c’est la connaissance de l’homme. Or tous les principes de cette connaissance sont par avance entre les mains de chacun. De tous les faits dont le professeur de philosophie parle à ses élèves, pas un qui ne leur soit déjà connu, dont ils ne fassent en euxmêmes, à chaque instant, l’expérience, dont ils n’aient trouvé cent fois l’expression dans les auteurs qu’ils ont lus. L’enseignement de la philosophie ne débute donc pas en jetant l’écolier dans un monde inconnu; il le place, au contraire, sur son terrain le plus familier; il prend pour base une science qui lui est acquise, cette psychologie naturelle commune à tous et qu’il vise seulement à transformer, par des analyses exactes qui aboutissent à préciser, à classer, à définir, en une psychologie vraiment scientifique.
Comme l’élève a déjà l’expérience des faits dont on lui parle, il possède aussi dans ces même faits, qu’il peut à volonté remettre sous son regard, un moyen de contrôle perpétuel. Rien de pareil dans les autres enseignements. L’histoire fournit sans doute une indispensable instruction; de plus, comme moyen d’éducation morale et civique, elle est hors de pair. Il s’en faut qu’elle ait autant de vertu pour l’éducation intellectuelle. On enseigne à l’élève des faits historiques : peut-il vérifier s’ils sont matériellement exacts ou exactement décrits? On lui en donne l’explication : peut-il la contrôler? Il n’éprouve même pas le besoin de la contrôler, car les explications qu’on lui propose s’adaptent naturellement aux faits tels qu’on les lui présente. On peut presque dire que le professeur d’histoire fait sa classe à lui tout seul. Il parle; les mémoires enregistrent; s’il n’y prend garde, les esprits restent passifs. — La classe de philosophie se fait par l’incessante collaboration du disciple avec le maître. Seul le professeur de philosophie a ce privilège de pouvoir, en tout sujet, recourir à la méthode socratique d’interrogation, qui donne à l’élève la joie de découvrir ce qu’on voulait lui enseigner. Seul il provoque le doute et l’examen; seul il soulève l’objection, qui prouve à la fois l’action de l’enseignement sur l’esprit et la libre réaction de l’esprit sur l’enseignement. Là se fait le premier essai d’indépendance du jugement. On discute de tout en ce monde : c’est dans la classe de philosophie que les écoliers, qui jusqu’alors ne connaissaient guère que la dispute, s’initient à l’art de discuter. Tout cela c’est la pensée en action, c’est la vie intellectuelle ! S’il existait un dynamomètre de l’esprit, on constaterait sans nul doute que c’est dans les exercices de la version et du discours, dans l’étude de la géométrie et dans celle de la philosophie que les élèves fournissent la plus grande somme de travail intellectuel. Si donc le proverbe est vrai qu’en forgeant on devient forgeron, comment se priver du secours de l’un quelconque de ces merveilleux outils à forger les intelligences?
APPENDICE
rn
Mais Tinfluence de la philosophie ne s’arrête pas à l’intelligence. C’est avec l’âme tout entière, suivant Platon, qu’il faut philosopher; c’est l’âme tout entière que la philosophie, s’associant aux humanités, doit élever et agrandir.
Notre siècle, a-t-on dit, est le siècle de la science et de l’industrie; mais jusqu’à ce jour les lettres, les arts, l’histoire, la philosophie, n’ont point manqué à sa gloire. Ce peut être un grand siècle, s’il ne s’achève pas en siècle de fer. Condamnés par l’inévitable concurrence vitale à ua mode de penser de plus en plus utilitaire et positif, veillons à ne pas laisser prescrire les droits de l’idéal. Là est la tâche sacrée de la philosophie. Entretenir cette petite flamme en ramenant sans cesse sous le regard de l’homme ces hautes questions sur sa nature et sa destinée, sur la société, sur le monde, qui, alors même qu’on manque à les résoudre, laissent plus grands l’esprit et le cœur qui les ont posées, voilà son œuvre dans* le passé : le présent n’est pas tel qu’il puisse l’en dispenser. En y travaillant, elle n’empêche pas seulement de s’éteindre le foyer des arts, de la poésie et de l’éloquence ; elle empêche surtout la nature humaine de se rapetisser et de s’amoindrir.
Ce n’est pas, en effet, le plus signalé service de l’idéal d’avoir enfanté toutes les grandes œuvres; il a fait grand, tout d’abord, l’homme même qui les crée. On prétend que nous avons acquis progressivement nos facultés, nos sentiments, nos instincts. S’il en est ainsi, les plus grandes dates de l’histoire nous sont inconnues. Mémorable entre toutes fut celle de la première conceplion de l’idéal, par laquelle fut fait l’homme ! Du jour où, projetée des plus secrètes profondeurs de son âme, la vision de l’idéal, faite de ses aspirations vers le bonheur, la vérité et la justice, se dressa sous son regard, une ère nouvelle s’ouvrit et la vie vraiment humaine commença, avec ses misères et ses grandeurs, ses chutes et ses élans, ses mortels abattements et ses incoercibles espérances.
De ce jour-là aussi, la nature humaine elle-même s’est transfigurée sous l’action de cet idéal ardemment et infatigablement contemplé. Toutes nos puissances en ont subi comme une dilatation prodigieuse. Je ne sais quoi de profond et d’illimité se mêlant dès lors à nos affections, à nos douleurs, à nos joies, leur a communiqué une solennité, une poésie inexprimables. Essayez, si vous le pouvez, de mesurer le patriotisme de Jeanne d’ArcI Définissez la charité de saint Vincent de Paul! Sondez les profondeurs des tristesses humaines ! Un enfant naît, pauvre et chétive créature; l’amour maternel s’en saisit. Comparez cet amour avec cet
APPENDICE
objet tel que peut l’envisager l’œil froid d’un naturaliste : quelle étrange disproportion ! Mais l’amour maternel est un grand poète et, comme le poète, dans la vue d’un enfant il a la vision d’un ange :
Tête sacrée, enfant aux cheveux blonds, bel ange A l’auréole d’or !
Si l’idéal, bien plus que le réel, ne les expliquait, tous nos sentiments, pour la famille, pour la patrie, pour l’humanité, tels qu’ils sont, seraient monstrueux.
Aussi, de bons esprits se récrient : « Ta cruche s’est cassée, ta femme et ton lils sont morts, dit le sage Épictète; eh bien ! ce sont des accidents naturels ! » Voilà nos sentiments ramenés à leur juste mesure. — Mais un jour une jeune femme disparaît dans les flots, et du cœur d’un poète ivre d’infini — ce sont aussi les vrais cœurs de pères — jaillit l’immortel sanglot des Contemplations : voilà nos sentiments tels que l’idéal les a faits 1
C’est de l’homme ainsi exalté au-dessus de lui-même que sortent les grandes actions, les grandes œuvres, toutes les gloires de la vie. L’art, dit Bacon, c’est l’homme ajoutant son âme à la nature. Admirable définition! Mais l’art ne serait pas si grand, si tout d’abord à son âme même l’homme n’avait ajouté i’infini.
Ce qui s’est acquis peut se perdre. La question est donc de savoir si, tout entiers à l’exploitation du réel, nous laisserons s’atrophier en nous, faute de culture, cette faculté de l’idéal qui, de même que la graine impalpable représente l’arbre passé et l’arbre à venir, représente en nous les fleurs et les fruits de l’humanité passée, la sève de l’humanité future. 11 faut choisir : la destinée humaine ne peut être que sublime ou pitoyable. Découronnée de tout idéal, on la voit fatalement aboutir, dit Stuart Mill, le plus grand, le plus sincère aussi des utilitaires, à je ne sais quoi de vide et de nul qui ne mérite pas qu’on y tienne. Il s’agit donc de savoir si l’on veut ouvrir l’ère de l’universelle vulgarité et de l’uniforme platitude ; si l’on doit envisager de sang-froid la venue de jours où l’on se dirait des plus nobles actions d’un passé héroïque irrévocablement clos : Quelle folie ! — où l’on se demanderait des plus belles créations du génie humain, du Prométhée d’Eschyle, des Prophètes de Michel-Ange, des Pensées de Pascal, des Symphonies de Beethoven, des Harmonies de Lamartine, toutes choses devenues à jamais lettres mortes : Qu’est-ce que cela prouve ?
Nos pertes s’étendraient plus loin encore. Par cette mise en interdit des problèmes moraux, c’est peut-être la base même de notre ordre social qui se trouverait menacée. Aucun État, monar^chique, aristocratique ou démocratique, n’a jamais subsisté sans l’existence d’un principe
APPENDICE
reconnu de tous, qui, résumant en soi l’idéal national, servît à tous, comme le drapeau aux soldats, de centre de ralliement. Or, dans notre pays, après tant de changements, on ne voit plus, ce semble, pour jouer ce rôle auguste, qu’une idée ; l’idée du droit. Traduite, il y a bientôt cent ans, en une charte mémorable dont tous les partis, depuis lors, se sont réclamés, seule cette idée peut devenir, en dehors et audessus de tous les partis, l’objet de ces sentiments de loyauté et d’allégeance sans lesquels il n’y a pas dans la patrie d’unité morale, et qui, s’adressant suivant les temps et les lieux aux dieux protecteurs de la cité, à d’anciennes coutumes, à des personnes, ne s’avilissent pas, j’imagine, pour s’adresser, en se dépouillant de tout mysticisme, à un viril idéal de justice et de liberté. — Mais, pour que l’idée du droit soit digne d’un tel hommage, pour que, en ralliant les consciences et les cœurs elle les élève et les pacifie, il importe que, sans cesse rattachée par la philosophie à ses origines, elle demeure en possession de ce prestige qu’elle avait dans l’esprit des glorieux penseurs qui l’ont patronnée. Pour tous, pour Montesquieu, pour Rousseau, pour Voltaire, pour Turgot, cette idée n’était que la consécration de l’éminente dignité de l’homme, de sa destinée morale, de ses devoirs. C’est en ce sens que Rousseau, dans le Contrat social^ proteste au nom du droit contre l’esclavage. C’est en ce sens que Turgot écrit cette grande parole : « La résistance à l’oppression est une ligue avec Dieu même. » C’est bien en ce sens également que la Constituante entendit le droit. En aucun temps, en aucun pays, des législateurs n’ont eu de l’homme une idée plus haute. Et c’est pourquoi, que d’autres, s’ils en ont le courage, jettent la pierre à la grande Assemblée : mais parce qu’elle a écrit dans nos annales nationales cette page de raison et de justice, dont Victor Cousin a dit, ici même, sous la Restauration, que « c’est la plus noble, la plus sainte, la plus bienfaisante qui ait paru dans le monde depuis l’Évangile 2>, parce qu’elle a fait un jour descendre cette protestation de l’idéal au milieu des iniquités et des brutalités de l’histoire, la philosophie morale lui sera à jamais reconnaissante !
Aujourd’hui, grâce à elle, nous sommes. Dieu merci, suffisamment convaincus de notre droit. Mais savons-nous regarder aussi haut pour en reconnaître l’origine et le vrai caractère? Or détacher le droit des principes qui l’expliquaient et le soutenaient en le limitant; l’isoler de ce noble cortège des idées de devoir, de liberté, de dignité, de respect de soi et des autres, qui lui faisaient une garde d’honneur, c’est l’affaiblir ; pis encore, c’est le dégrader. Sans doute, le nom et la forme du droit peuvent subsister encore dans les esprits, mais la mntière propre du droit disparaît; et cette forme s’associant alors avec des objets indignes d’elle, le droit devient le prête-nom de vulgaires convoitises, ou de besoins réels et légitimes peut-être, mais qu’il exaspère en les sanction-
APPENDICE
nant. — La pîiilosopliie, en rappelant les vrais litres du droit, qu’elle met au rang des vérités éternelles, remplit donc une fonction sociale de première utilité.
Je dois, en terminant, prévoir une objection. Pour remplir ces divers offices, il faudrait, dira-t-on, que la philosophie eût d’abord résolu, et résolu dans un certain sens, les plus hautes questions qu’elle agite. Or la métaphysique est-elle faite? Qui donc a trouvé et formulé le système désormais incontestable et définitif?
Assurément, jeunes élèves, nous n’avons pas la prétention, dans le cours d’une année scolaire, de vous initier aux premiers éléments de la philosophie et de vous en dire le dernier mot. Ce dernier mot, d’ailleurs, nous savons bien aujourd’hui qu’aucune parole humaine jamais ne le prononcera. Le signe le plus certain des progrès accomplis par la philosophie, assagie par l’expérience et par les revers, a été de dire adieu aux ambitions de son âge héroïque et de renoncer aux synthèses universelles. Mais, à défaut de la vérité totale, elle vous montrera quelques beaux échantillons de la vérité, qui peut-être vous engageront — ce sont de nobles risques à courir — à bien augurer du reste. A défaut de synthèse d’ensemble, elle pourra vous munir de quelques inestimables principes, qui resteront, si vous savez vous y tenir, la garde et la lumière de votre vie. Par surcroît, elle vous enseignera, ce qui ne vaut guère moins que la vérité même, les conditions de la recherche, en y associant, plus qu’aucune autre science, le sentiment des limites imposées à l’esprit humain. Vous la verrez, dans les sujets qui nous touchent le plus et qui par cela même nous tenteront éternellement, s’efforcer de saisir toute certitude accessible, dégager, faute de mieux, quelques vraisemblances, maintenir, au besoin, comme chose de grand prix, à l’encontre de négations trop absolues, de simples possibilités. Elle vous apprendra à affirmer, à douter, à ignorer où il faut et pour des raisons dont elle vous rendra compte : n’est-ce pas là, en trois mots, tout le secret de la sagesse et la devise même de l’esprit humain?
Si même, un jour, ce qu’à Dieu ne plaise! lassée de ses échecs et découragée par la critique, la philosophie désespérait de la vérité, une dernière tâche lui resterait encore, ce serait de maintenir, si l’idéal clairement connu fait défaut, les droits de l’inconnu, qui ne fera jamais défaut. Elle aurait à faire toucher du doigt le mystère irréductible qui, en dépit de toutes les découvertes passées et futures de la science positive, réside à jamais au cœur des choses, aussi bien dans le fait banal de la pesanteur que dans les plus hautes merveilles de la vie et de la pensée. Elle commenterait le mot du grand Newton : « Semblables à des enfants, nous puisons dans une coquille quelques gouttes au bord du vaste océan de la vérité. » Et lorsque la philosophie aurait ainsi
APPENDICE
opposé tant de ténèbres à notre imperceptible savoir et constaté, comme dit lé poète, « les énigmes par les lumières^ », elle aurait fait encore quelque chose de grand. La vie humaine, il est vrai, dépouillée de l’auréole radieuse dont les antiques croyances l’avaient couronnée, apparaîtrait alors ceinte d’un nimbe d’obscurité. Ce serait assez, cependant, pour la distinguer d’une plate peinture chinoise et lui laisser quelque majesté. — Ce serait quelque chose aussi pour la paix et le courage : car la pensée de l’inconnu, c’est la réponse, toujours de saison, aux négations tranchantes de ceux qui prétendent limiter le réel et le possible à l’étroitesse de leur propre champ visuel; c’est le recours toujours ouvert à l’espérance contre les insuffisances, les accablements, les écœurements du réel; car ce peut être la dernière religion de ceux qui n’en ont plus d’autre, le dernier ciel de ceux pour qui le ciel s’est voilé, la muette prière de ceux qui ne savent plus où adresser leurs prières, la calme et confiante résignation de ces voyageurs dont parle Plotin, qui, perdus dans les ténèbres et assis en silence au bord de la mer, attendent que le soleil se lève enfin au-dessus des flots ! C’est pourquoi, de cette nuit qui nous environne et qui paraît si sombre au premier aspect, mais où savent voir, quand la raison s’y perd, le cœur c qui- a ses raisons » ^ et l’âme qui a sa lumière, on peut dire à certains moments, en présence de certaines réalités lamentablement évidentes, ce qu’Aristote dit si poétiquement de la justice, qu’elle réjouit l’œil qui la contemple plus que l’étoile du soir et l’étoile du matin !
Quoiqu’il arrive, la philosophie pourra toujours mériter d’être appelée bienfaitrice et consolatrice. Aussi ceux mêmes qui doutent le plus de son avenir devraient encore dire avec Schiller : « Que restera-t-il de toutes les philosophies? Je ne sais; mais la philosophie, je l’espère, vivra éternellement. »
Pardonnez-moi, jeunes élèves, d’avoir comme attristé cette fête en soulevant ici d’aussi sérieuses questions. Aussi bien, peut-être, ne vous est-il pas permis de vous livrer sans arrière-pensée même à ces saines joies qui sont la récompense méritée de vos efforts. Il est bon, il est juste que vos plaisirs les plus légitimes soient parfois traversés d’amers ressouvenirs et de graves pensées. Ces belles années que d’autres générations, plus favorisées des temps que la vôtre, ont pu abandonner sans péril à une heureuse insouciance, il faut qu’elles soient pour vous comme cette veillée des armes où, dans le recueillement, le futur chevalier s’armait d’un courage à la hauteur de tous les devoirs. Car vous aurez besoin d’une maturité précoce. Vous allez vous trouver aux prises avec
* Victor Hugo,
• Pascal.
APPENDICE
des difficultés terribles. N’oubliez pas les leçons de l’histoire : ce n’esl pas faute de richesses, de prospérité matérielle, de civilisation, de lumières même que les peuples tombent et périssent; c’est faute d’hommes de devoir, d’énergie et de dévouement. Il faut qu’ils sortent par légions de vos rangs. Ce vœu que, dans VIliade, le héros troyen fait pour son jeune fils : « Qu’il soit plus vaillant encore que son père ! » — ce vœu que nous faisons de tout notre cœur pour votre génération, vous l’exaucerez, jeunes élèves : instruits par nos fautes mêmes, vous serez meilleurs que nous ! Soyez plus heureux aussi I Puisse la fortune qui ne nous a pas souri, seconder vos efforts î Puissions-nous, avant de disparaître, recevoir pour prix du peu que nous aurons fait, cette suprême satisfaction de voir la France, déjà relevée de sa chute, redevenir avec vous tout ce qu’elle a été aux plus beaux jours de son histoire, ce qu’elle est toujours dans nos souvenirs, dans nos regrets, dans nos espérances ; grande, prospère, pacifiée, pacifique, portant dans ses fortes mains la justice et la liberté, objet de respect pour tous les peuples, objet d’orgueil pour tous sesenfantsl
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
Chap. I. — La science, les sciences, la philosophie 1
— II. — Méthode générale de la philosophie; ordre à suivre dans
l’étude des diverses parties de la philosophie 14
PSYCHOLOGIE