LES FACULTÉS DE L’ANIMAL : LES OPÉRATIONS SENSITIVES
l’instinct
Deux opinions extrêmes. — Au sujet de ranimai, il y a d’abord deux opinions extrêmes qu’il est facile d’écarter : l’une ([iii élève l’animal au niveau de l’homme; l’autre qui n’admet rien de commun entre l’homme et l’animal.
A. L’animal mis de pair avec l’homme. — Réfutation. — La première opinion a été soutenue par Montaigne, Rorariiis, Réaumur, G. Leroy etc. — « Mettre en parallèle l’homme et l’animal, c’est une exagération poétique, ou la boutade d’un sceptique qui se plaît, comme dit Pascal, à humilier la raison et à précipiter l’homme dans la bête : ce n’est pas une doctrine bien sérieuse. » En faveur de cette opinion, on peut sans doute alléguer l’industrie merveilleuse que les animaux font paraître dans certaines de leurs actions. Mais cet argument perd toute valeur dès qu’on remarque l’ineptie des mêmes animaux dans tout le reste. Cette ineptie, en effet, est la preuve que leur industrie, parfois fort supérieure à la nôtre, n’est point comme la nôtre l’œuvre delà raison. Car si elle était œuvre de raison elle serait universelle, comme la nôtre.
Si l’on voulait comparer l’animal à l’homme, ce n’est pas dans ses œuvres les plus parfaites que l’animal devrait être considéré : c’est au contraire dans ses essais incertains, dans ses tâtonnements maladroits, dans ses humbles progrès, dans ses médiocres inventions, dans ses erreurs mêmes. Car c’est dans les cas de ce genre seulement qu’on peut croire qu’il agit par un principe analogue à celui qui dirige nos actions. Or, à ce point de vue, la distance entre les animaux les mieux doués et les races d’hommes même les plus stupides est véritablement infinie L
1. Les Fuégiens, par exemple, sont considérés comme occupant l’un des derniers degrés de la famille humaine. Or Darwin raconte que des Fuégiens embar-
PSYCHOLOGIE. ~ CHAPITRE XLVÎÎÎ.
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B. L’aniitial-machine. — La seconde opinion a été soutenue par Descartes : c’est la célèbre théorie de V automatisme des bêtes. Les bêtes ne sont que des machines très compliquées; aucune vie psychologique, pas même la simple sensation, n’existe en eux.
Descartes en donne deux preuves : 1® les bêtes n’usent pas de signes en les composant ; — 2“ les animaux, capables d’exécuter avec perfection un certain nombre d’actes, sont absolument inhabiles dans tout le reste.
Réfutation : ppémiisses contestables ; conclnsîon illégitime. — a) Tout d’abord, l’observation qui sert de base à ces deux arguments pourrait être contestée. Peut-être certains animaux ne sont-ils pas absolument incapables de combiner quelques signes et d’en user avec intention ; et certainement il n’est pas exact d’affirmer qu’en dehors d’un cercle déterminé d’actions, tous les animaux soient aussi rigoureusement impuissants qu’une machine pourrait l’être. L’araignée répare sa toile endommagée : quelle machine à tisser en peut faire autant?
b) Mais,, ce qui est plus grave, en accordant à Descartes ces prémisses, la conclusion qu’il en tire les dépasse de beaucoup. Car, de ce que l’animal serait incapable d’user de signes et de varier ses actions, il s’ensuivrait bien sans doute qu’il n’a pas l’intelligence proprement dite, la réflexion, la raison : mais comment en résulterait-il qu’il n’a pas même la sensation, le plaisir ou la douleur, la mémoire, l’imagination, etc.?
L’automatisme cartésien est la conséquence sans rigueur de prémisses contestables.
Preuves delà vie psychologique de ranimai. — L’automatisme cartésien n’est donc pas prouvé; il est aisé, au contraire, de prouver la thèse opposée, qui admet dans l’animal plus que du m.ouvement, à savoir : des faits de conscience, une certaine vie psychologique.
1° Les animaux, du moins les animaux supérieurs, possèdent en commun avec nous certains organes, comme les yeux, les oreilles, les nerfs, le cerveau. Or, chez nous, ces organes ont pour fin de nous procurer des sensations. Un raisonnement d’analogie nous permet dès lors d’inférer, avec une très haute probabilité, que ces organes
qués sur un navire où il se trouvait s’élevèrent en peu de temps à un niveau intellectuel et moral égal à celui de la moyenne des matelots anglais. — On a souvent embarqué des chimpanzés et des orangs-outangs sur des navires : leur u-t-on jamais rendu un pareil témoignage?
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procurent aussi aux animaux des sensations. Il serait bien étrange que les animaux eussent des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre, etc.
2® Cette inférence est, de plus, confirmée par les faits autant qu’elle peut l’être. En effet, chez l’homme, les faits psychologiques, les sensations par exemple, provoquent comme conséquence certains actes corporels : mouvements, cris, etc. Si les animaux éprouvent aussi des sensations, comme leur constitution déjà nous porte à le croire, ces sensations devront s’exprimer par les mêmes effets. C’est précisément ce qui arrive. Un enfant qui se brûle à la main et un chien qui se brûle à la patte témoignent de la même façon d’une douleur ressentie. Il serait bien étrange que, le cri de l’enfant signifiant la douleur, le cri du chien, dans les mêmes circonstances, ne signifiât point aussi la douleur. Comme tout à l’heure les mêmes moyens faisaient supposer les mêmes fins, ici les mêmes effets font supposer les mêmes causes.
3“ Enfin, si l’on songe à la multitude et même, quoi qu’on en ait dit, à la variété de détail des actes animaux, même des plus constamment uniformes dans l’ensemble (construction des nids, des ruches, des toiles, etc.), et si l’on se représente le nombre prodigieux de ressorts qu’il faudrait pour les exécuter, on peut dire que lliypothèse de l’automatisme n’a pas même pour elle le mérite de la simplicité. N’est-il pas plus simple en effet d’admettre dans l’animal un sensorium, une conscience oû toutes les impressions se centralisent et s’ordonnent suivant les circonstances, qu’un mécanisme dont la complication devrait aller à l’infini? La mécanique mentale est autrement souple que la mécanique physique. Rien n’est moins encombrant, rien n’a autant de promptitude, de volubilité que la conscience. Pour remplacer l’œil de l’ouvrier qui, dans un atelier, dirige une machine, une infinité d’autres machines ne suffiraient pas. Quelle économie pour le patron que cet œil qui voit tout! — Ainsi ce que la nature pouvait faire à la fois de plus utile aux animaux et de plus économique pour elle-même, c’était de leur donner une conscience.
§ Il
Détermination de la nature psychologique de l’animal. — Puisque, d’une part, la nature de l’animal n’est pas de tous points identique à celle de l’homme, puisque, d’autre part, la nature de l’animal participe à quelque degré de la nature de l’homme,
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVLIII.
il reste à déterminer la nature propre de l’animal, ce qu’elle a en commun avec la nature de l’homme, et ce qu’elle a de plus ou de moins que la nature de l’homme.
lüétliode à suivre. — Pour résoudre cette question, la méthode à suivre, c’est l’observation et l’interprétation des actions. Ce que fait l’animal doit nous apprendre ce qu’il est.
L’ohservation doit être exacte : il faut ne rien omettre et ne rien supposer. Il ne s’agit pas de fonder la science sur des récits de chasseurs. Qui sait combien de faits extraordinaires rapportés dans les livres subsisteraient après enquête un peu sévère de leur origine?
L’interprétation surtout est délicate • le danger, c’est V interprétation anthropomorphique ; la règle, c’est \di méthode d’économie. Les mêmes actions, même chez les hommes, ne sont pas toujours l’effet des mêmes causes. Le somnambule agit comme l’homme éveillé, mais non pas avec le jugement de l’homme éveillé. A plus forte raison, il se peut que, chez l’homme et chez l’animal, des causes d’ordre différent président souvent à des actions de même ordre. Donc, conformément à la loi d’économie, il faudra toujours expliquer les actions de l’animal par la cause psychologique minimum qui pourra suffire à les expliquer. Là où l’association des idées, par exemple, pourra rendre compte de ses actes, on n’aura pas le droit d’alléguer le raisonnement.
Résultats généraux. — Or, en procédant de la sorte, on aboutit aux trois conclusions suivantes, qui, dans l’indétermination où nous les laissons à dessein sur certains points, ne seront contredites par personne :
1" L’animal est capable des opérations sensitives que l’homme accomplit. C’est là le fonds commun à la nature de l’homme et à celle de l’animal.
2° L’animal possède , en outre, l’instinct, qui chez l’homme n’existe pas ou existe à peine.
3° L’animai ne possède pas ou possède à peine l’intelligence, la raison, qui est chez l’homme la faculté maîtresse.
I. Les opérations sensitives. — Par opérations sensitives nous entendons, on le sait, les sensations, le plaisir, la douleur, les désirs, la mémoire, l’association des idées. Incontestablement toutes ces opérations s’accomplissent chez l’animal. Dans ce domaine, l’animal est même, à certains égards, mieux pourvu que nous. Nous pouvons envier au chien son odorat; à l’oiseau et à
PSYCHOLOGIE DE L’ANIMAL
l’abeille leur sens, à nous refusé, des directions dans l’espace; à la fourmi sa mémoire oculaire des lieux*; etc.^
11. L’instinct: sa nature; il est psychologique. — Quant à l’instinct, l’homme ne le possédant pas, ou le possédant à peine^, c’est seulement des actes de l’animal que nous pouvons en inférer la nature.
L’instinct {instinguere, instigare, stimuler vers) est ce principe intérieur d’action auquel on rapporte les actes de l’animal que l’on ne saurait expliquer, ni par les opérations sensitives, ni par la raison.
En quoi consiste ce principe d’action? — D’abord, ce n’est pas un simple mécanisme physique. Soit, par exemple, la construction des cellules d’une ruche, avec la variété et la complication des actes partiels qu’elle implique : aucun mécanisme purement physique ne peut en rendre raison. L’instinct est donc quelque chose de psychologique, il est accompagné do conscience.
Par là l’instinct se distingue du besoin. L’instinct présuppose sans doute le besoin, mais il est plus que le besoin : la plante, l’estomac ont des besoins; ils n’ont pas d’instinct. L’instinct, c’est le besoin, plus la représentation des moyens par lesquels le besoin pourra être satisfait.
Il est une association innée d’images. — L’instinct consiste donc dans une série d’images qui, dans certaines circonstances, à certains moments, sous l’impulsion de certains besoins, se déroulent dans la conscience de l’animal et lui présentent des
1 . Voyez, dans les Souvenirs et les Nouveaux Souvenirs entomologiques de J.-H. Fabre, les curieuses expériences faites, à cet égard, sur les chalicodomes, les fourmis, etc. — Ces deux volumes sont pleins de renseignements précis et du plus haut intérêt sur l’instinct et sur la psychologie générale de l’insecte.
2. Mais quoique l’animal ait peut-être plus de sens que nous, et possède parfois des organes plus délicats pour l’exercice de ces sens, cependant nous connaissons plus et mieux qu’eux avec des instruments moins nombreux et moins parfaits; nos perceptions plus grossières nous instruisent davantage : c’est que sens et perceptions sont chez nous au service de facultés supérieures dont l’usage est refusé à l’animal. — Pour la même raison, l’association des idées produit de tout autres effets chez l’homme que chez l’animal. L’animal, en effet, n’a pas la faculté de dissocier par l’analyse et l’abstraction les éléments de ses représentations. C’est pourquoi les associations de l’animal se font par totalité de concepts; celles de l’homme par parties de concepts. Les associations par ressemblance sont, par suite, à peu près interdites à l’animal; elles sont pour l’homme les plus intéressantes et les plus fécondes. De là la pauvreté d’imagination de l’un, la fertilité d’imagination de l’autre (ch. xviii).
3. Nous avons déjà dit que si par instinct on entend, non pas seulement un simple mécanisme automatique, comme celui en vertu duquel le nouveau-né aspire le lait, mais un automatisme psychologique ou mental, un savoir-faire naturel, qui, existant d’abord comme représentation, se traduit spontanément en actions, nous ne voyons pas qu’il existe chez l’homme un seul instinct.
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types d’action qu’ automatiquement il réalise. Nul n’a mieux éclairé la nature de l’instinct que Cuvier, en le rapprochant du somnambulisme.
« On ne peut, dit-il, se faire une idée claire de l’instinct qu’en admettant que les animaux ont dans leur sensorium des images et des sensations innées et constantes (ou périodiques), qui les déterminent à agir comme les sensations ordinaires et accidentelles déterminent communément. C’est une sorte de rêve ou de vision qui les poursuit toujours ; et, dans tout ce qui a rapport à leur instinct, on peut les regarder comme des espèces de somnambules. »
La détermination de l’acte instinctif est précise sans être absolue. — Telle étant la nature de l’instinct, on s’explique d’abord comment il détermine les actes avec précision, sans leur laisser cette latitude qui accompagne la raison et la liberté, et sans pourtant en commander absolument les moindres détails avec la rigueur inflexible d’un mécanisme physique; et l’on s’explique aussi pourquoi l’instinct, tout en demeurant généralement identique à lui-même, est cependant susceptible d’une certaine variété et d’un léger progrès ^ L’instinct, en effet, s’il n’est pas raisonné, n’est pourtant pas aveugle : il est accompagné de conscience ; les actes par lesquels il se réalise sont aussi accompagnés de conscience ; dès lors les actes instinctifs sont, dans une certaine mesure, susceptibles d’être dirigés dans leur exécution par les sensations actuelles, et aussi modifiés à la longue par une . expérience prolongée. Par exemple, l’oiseau qui construit son nid d’après le type qui préexiste dans son imagination a pourtant besoin de voir et de toucher pour le construire : le choix des moyens lui est donc laissé en quelque mesure ; et de plus, son expérience pourra, à la longue, lui enseigner quelques modifications utiles à apporter, dans certaines circonstances, à la forme typique de son nid^.
Telle est l’essence de l’instinct.
Caractères de l’înstînct. — Quels en sont les caractères?
a) Spécialité : La raison sert à tout, l’instinct ne sert qu’à une seule chose. Il n’y a point d’instinct général, il y a des instincts. Le castor, l’oiseau, l’abeille, n’ont pas l’instinct de construction en général, ce qui serait déjà une spécialisation, mais