Léon Dumont, de l’Habitude {Revue philosophique, t. I
primaire, l’autre en est une restauration. Or nul ne contestera sans doute que, lorsque le souvenir est contigu à la perception, l’état nerveux soit identique en nature dans la perception et dans le souvenir. Par exemple, un son de cloche frappe l’oreille et s’éteint peu à peu. On ne peut, avons-nous dit, marquer la limite où finit la sensation, où commence le souvenir. Or, s’il y a ainsi continuité dans l’effet, il doit y avoir continuité dans la cause ; et nul n’admettra que la cause physique cesse ou change brusquement, alors que le même effet psychologique se continue. Maintenant, s’il en est ainsi pour le souvenir contigu à la perception, il doit en être de même pour le souvenir à distance, qui est identique par nature à ce souvenir immédiat et qui peut l’égaler ou le dépasser par l’intensité. Par la considération de cet intermédiaire, \e souvenir immédiat, on est ainsi engagé davantage, ce semble, à assimiler les conditions physiques du souvenir en général aux conditions physiques des états primitifs ^
Conditions secondaires de la réviviscence. — A cette condition essentielle de la réviviscence il faut ajouter certaines conditions secondaires qui concourent avec elle : 1° Vintensité de r action nerveuse restaurée. Par suite, tous les excitants du système nerveux (café, opium, haschich, etc.) sont des stimulants de la remémoration; de même aussi, tout ce qui produit une commotion violente: un coup à la tête, un grand danger, une menace de mort^
— 2® Une condition négative de la réviviscence, c’est V absence ou. la faiblesse des états présents. De là l’habitude de fermer les yeux quand on essaye de se remémorer quelque chose. L’état primaire est comme le soleil, qui, en disparaissant, laisse apparaître les étoiles.
— L’antagonisme entre les états primaires et les états réviviscents existe surtout entre des états de même espèce. Tout en mangeant on peut faire de la géométrie, réciter des vers. Mais un bruit étourdissant empêche de se remémorer une mélodie. — A ces causes de
t. Une autre confirmation très remarquable de cette explication a été fournie par M. Wundt. La preuve que l’action nerveuse, condition du souvenir, est la môme que l’action nerveuse, condition de l’état primaire, c’est que le souvenir fatigue les centres perceptifs, comme les perceptions mêmes. En effet, l’imagination prolongée d’une couleur très vive, les yeux fermés., est suivie, pendant un instant très court, lorsque en ouvrant les yeux on les porte sur une surface blanche, de l’apparition de la couleur complémentaire, comme il arriverait si on eût contemplé un objet coloré réel. (Voy. Bain, Sens et intelligence, p. 636.)
‘i. Ribot, ibid., p. 141 : Récits assez nombreux de noyés sauvés d’une mort imminente qui s’accordent en ce point qu’à l’instant où commençait l’asphyxie, il leur a semblé voir en un moment leur vie entière dans ses plus petits incidents, etc.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XIV
la remémoration on ajoute d’ordinaire V action de la volonté. Cette action ne peut être qu’indirecte. Tout ce que peut faire la volonté, c’est d’appliquer l’attention aux mots ou aux idées que nous savons avoir des rapports avec le mot ou l’idée oubliés Gela fait, nous attendons passivement ; et c’est au pouvoir suggestif des idées que nous nous en remettons pour éveiller le souvenir désiré. — Maudsley remarque justement à ce sujet qu’une attention trop fixe peut même être un obstacle à la remémoration, parce que, en maintenant la même idée sous l’œil de la conscience, elle empêche le libre jeu de l’association des idées {ibid.^ p. 482). C’est pour cela qu’on trouve souvent un souvenir aussitôt après qu’on a cessé de le chercher.
Coucliisiou. — De ces conditions de la réviviscence, on peut tirer une conclusion par laquelle nous terminerons. La condition de la réviviscence, c’est la reproduction d’une action nerveuse d’une certaine intensité. Mais on sait que, par l’habitude, tout acte devient plus prompt et plus facile, qu’il exige une moins grande dépense de force. Ainsi, on a trouvé que le sang qui se porte au cerveau est en moindre quantité quand on est habitué au travail que l’on exécute.
« Ainsi, à mesure que les centres nerveux répètent un acte, l’acte leur devient plus facile, il se dégage moins de force nerveuse, le sang qui arrive est en moindre quantité, la chaleur résultant des combinaisons chimiques est plus faible. » (Paulhan, ibid., p. 164.)
L’action nerveuse est donc moindre en intensité et endurée: qu’en résulte- 1- il? C’est que la conscience liée primitivement à cette action tend à disparaître. De là cette loi posée par Spencer :
€ La mémoire embrasse toute cette classe de faits psychiques qui sont en train de devenir organiques. Elle continue aussi longtemps que ces faits sont en train de s’organiser, et disparaît quand leur organisation est complète. i> (Spencer, Principes de psychologie, t. I, part. IV, ch. VI.)
C’est pourquoi l’inconscience complète ou une quasi-inconscience accompagne les mouvements du pianiste, de la danseuse, les mouvements de nos doigts quand nous écrivons, de nos lèvres et de notre langue quand nous parlons. Ainsi, la perfection même de la mé-
1. Par exemple, quand, au moyen du souvenir des traits d’une personne, nous essayons d’évoquer le souvenir de son nom.
moire supprime le souvenir psychologique; la conscience fait retraite devant le mécanisme; c’est une matérialisation progressive de notre être, et l’aiitomatisnte tend à nous envahir tout entiers. On sait que, d’après les savants, la force emmagasinée dans la houille qui alimente nos machines n’est que du soleil éteint et enseveli. De même l’esprit, la conscience finiraient par s’ensevelir dans la substance grise du cerveau, si des causes adverses ne s’y opposaient en restaurant sans cesse la pensée, en ranimant la conscience à chaque instant défaillante.
La première de ces causes est la nouveauté incessante des états de conscience produits en nous, soit par l’expérience, soit par l’activité même de la pensée ; c’est le changement et le progrès : progrès rendu lui-même possible par l’organisation de plus en plus parfaite des acquisitions antérieures, qui laisse la réflexion, l’attention, la volonté disponibles pour des inventions nouvelles. C’est quand on sait imperturbablement la géométrie élémentaire qu’on peut inventer quelque chose de nouveau dans la géométrie supérieure. C’est quand on sait bien parler, lire, écrire qu’on peut penser. — La seconde cause c’est l’attention appliquée à ces états mêmes qui tendent à disparaître de la conscience.
« L’attention, en effet, a une action manifeste sur les phénomènes cérébraux. Elle s’accompagne d’une hypérémie (afflux de sang) dans la région encéphalique qui est le siège du fait de conscience auquel on est attentif. Par là, l’action nerveuse est maintenue à une tonalité qui permet à la conscience de subsister. » (L. Dumont, ibid.)
En veut-on un exemple remarquable ^ ? Nous n’avons aucun souvenir, aucune représentation des sensations tactiles et musculaires qui accompagnent les mouvements de lèvres et de langue nécessaires pour prononcer les mots. Au contraire, nous avons un souvenir parfaitement net du son des mots. Pourquoi cette différence? Parce que l’attention se porte constamment sur le son des mots qui est le véhicule des idées, tandis qu’elle ne se porte pas sur les sensations tactiles et musculaires qui accompagnent la parole, vu que la représentation de ces sensations ne nous serait d’aucune utilité. La mémoire reste psychologique d’une part, elle devient purement organique de l’autre (cf. ch. xli, § 4).
Tels sont les antagonistes de l’automatisme, les causes conservatrices de la conscience. Sans la nouveauté des circonstances exté-