RECONNAISSANCE DES SOUVENIRS; LEUR LOCALISATION PRÉCISE DANS LE PASSÉ
La reconiiaîssaiice. — Les modes de conscience réviviscenls sont parfois « accompagnés, dit Locke, d’une perception additionnelle indiquant qu’ils ne sont pas nouveaux, qu’ils ont été déjà éprouvés. C’est ce qu’on nomme ordinairement la reconnaissance ». — Cette perception additionnelle n’accompagne nécessairement les états de concience réviviscents. Elle fait parfois défaut. Ces états de conscience renouvelés et non reconnus sont souvent nommés réminiscences, quoique beaucoup d’autres philosophes, Maine de Biran par exemple, réservent au contraire le nom de réminiscence à la reconnaissance des états remémorés.
Explication. Théorie de Reid : part de vrai et de faux. — Comment expliquer la reconnaissance'! Reid n’y voit pas grande difficulté : il définit la mémoire (( une connaissance immédiate du passé ». — Il y a quelque chose d’exact dans cette définition. Reid y reconnaît, en effet, que, dans l’acte de la reconnaissance, il ne nous semble pas connaître les faits de conscience passés médiatement, c’est-à-dire par le moyen d'un autre fait de conscience qui serait reconnu comme présent; mais qu’il nous semble apercevoir directement, immédiatement, les faits passés eux-mêmes. En effet, quand un souvenir est reconnu, ce souvenir n’apparaît pas, à vrai dire, comme la copie d’un état de conscience antérieur; et il n’y a pas deux représentations dans notre conscience, à savoir : 1® 1 e souvenir ou la copie, 2® une représentation de l’état primitif e t original. Il n’y a qu’un seul et unique état: le souvenir actuel : et l’état primitif n’est et ne peut être représenté dans notre conscience que parce souvenir lui-même; car, comment le serait-il autrement?
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE \V
Par conséquent, c’est ce souvenir lui-même qui apparaît comme état passé. Par suite aussi, il n’apparaît pas comme copie. Quand nous nous souvenons, par exemple, d’un voyage que nous avons fait, il ne nous semble pas avoir sous les yeux comme une reproduction, ou une image de notre vie passée ; mais il nous semble voir à distance, dans le lointain, cette vie passée elle-même.
C’est quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans ce qu’on nomme \ai perception externe: nous ne percevons en réalité que nos propres sensations ; pourtant il ne nous semble point que nous percevions des sensations, images ou copies des objets extérieurs ; il nous semble percevoir directement ces objets eux-mêmes. Nos sensations projetées dans l’espace deviennent pour nous des objets extérieurs et distants. De la même manière, nos souvenirs, qui sont des états de conscience actuels, sont projetés dans le passé, et nous semblent des objets et des événements passés vus à distance. Donc la définition de Reid est parfaite expression de Vapparence.
Mais il est étonnant que Reid n’ait pas reconnu que le fait ainsi justement signalé n’est et ne peut être qu’une apparence ; qu’il l’ait pris pour un fait réel et naturel; tellement naturel, qu’il ne lui semble avoir besoin d’aucune explication. Il eût dû y reconnaître une évidente illusion dont il y avait à rendre compte.
« Bien loin d’être, dit Hamilton, une connaissance immédiate du passé, la mémoire n’en est, tout au plus, qu’une connaissance médiate ; ou mieux encore, elle est une connaissance du présent accompagnée de la croyance du passé. »
Il n’y a qu’un mot à dire pour montrer l’erreur de la théorie de Reid: le passé, c’est ce qui n’est plus là,Toa7tov, comme dit Aristote {De Mem., I). Or comment ce qui n’est plus là pourrait-il être un objet de perception immédiate et actuelle? C’est une contradiction.
Théorie de Taine. — Une théorie très ingénieuse de la reconnaissance a été proposée par M. Taine*. Pourquoi le souvenir, qui est un état de conscience présent, apparaît-il comme quelque chose de passé? Parce qu’il est contredit par les autres états présents. Par exemple, je me représente en ce moment la façade de Notre- Dame. Je distingue nettement cette représentation d’une perception actuelle. Comment se fait cette distinction? — C’est que, en
1. De l' Intelligence, vol. I, pari. 1, liv. II, cliap. i, et part. II, liv. I, chap. ii
RECONNAISSANCE ET LOCALISATION
même temps que je me représente la façade de Notre-Dame, mes yeux perçoivent quelque autre chose, par exemple, ce mur qui est devant moi. Or une loi qui gouverne toutes nos pensées nous empêche d’admettre, en même temps, sous le même rapport, deux choses qui s’excluent. Ou bien c’est Notre-Dame qui est devant mes yeux, ou bien c’est ce mur. En tant que perceptions d'un objet présent, les deux représentations se contredisent. L’une des deux est donc comme chassée du présent par la représentation antagoniste et projetée dans le passé. Otez cette répression exercée par les sensations actuelles, et toutes nos conceptions deviendront hallucinatoires, c’est-à-dire seront affirmées comme sensations actuelles.
Elle ne couTient pas à tous les cas. — 11 y a du vrai dans cette théorie, et il est certain que de toutes les raisons qui peuvent faire distinguer une conception d’une sensation, la plus forte c’est une contradiction manifeste entre la conception et les sensations actuelles. Mais cette raison ne peut être la raison unique et universelle, car la contradiction alléguée n'existe pas dans tous les cas. Pendant que je lis un livre dans le silence de mon cabinet, j’entends le roulement d’une voiture qui passe, ou bien ma pendule sonne. Un moment après, je me rappelle ce roulement de voiture ou le bruit de ma pendule. Par quoi ce souvenir est-il contredit? Par rien, puisque je n’entends aucun autre bruit. Il n’est pas plus contredit que ne l’était tout à l’heure la sensation du bruit de la voiture ou de la pendule, puisque je suppose que tous les états de conscience concomitants sont les mêmes aux deux moments. — Autres exemples : En ce moment, je me rappelle une odeur, une saveur, une douleur : ces souvenirs ne sont contredits par rien, puisque je ne sens d’ailleurs actuellement ni odeur, ni saveur, ni douleur. Donc la contradiction fait défaut ; et l’hallucination qui confond le souvenir avec la perception devrait se produire. Elle ne se produit pas. Par conséquent, la théorie de M. Taine est en défaut. — Règle générale : la contradiction n’est possible qu’entre états de même ordre; par exemple, entre sensations d’un même sens (comme aussi entre deux sentiments, deux voûtions, etc.). Mais très souvent tel ou tel de nos sens est inactif: à ce moment-là, les sensations remémorées de ce sens inactif ne sont pas contredites. Si donc elles ne paraissent pas alors nécessairement sensations présentes, c’est que la contradiction alléguée, bien qu’elle puisse jouer un rôle dans certains cas, n’est pas la condition néces^ saire et universelle de la reconnaissance.
mCHOLOGIE. — CHAPITRE XV.
Recherche de Texplicatiou : division de la question.
— Divisons la difficulté. Nos états de conscience se partagent en deux grandes classes: les états primaires et les états secondaires ou réviviscents. Ces derniers à leur tour se subdivisent en deux classes : les conceptions de l’imagination, les souvenirs. Donc deux questions se posent : 1° Comment distinguons-nous les états secondaires, en général, des états primaires? — 2® Comment distinguons-nous, parmi les états secondaires eux-mêmes, les conceptions de l’imagination, des souvenirs remémorés? — Dans les deux cas, c’est un double contraste qui nous permet de faire cette distinction.
Premier point : Distinction des états primaires et secondaires : double contraste. — C’est par l’effet d’un contraste que les états secondaires, d’abord, se distinguent en général des états primaires ^ Nous en avons donné précédemment la preuve (ch. XIV, § 2), en montrant que, dès que ce contraste cesse, soit par la netteté et l’intensité de l’état secondaire, soit au contraire par l’affaiblissement et l’effacement des états primaires, soit enfin par l’absence des états primaires, la reconnaissance cesse d’avoir lieu, et que le souvenir n’est plus distingué de l’état primaire. Voilà un point de départ positif pour l’explication cherchée.
Maintenant de quelle nature peut être ce contraste? Il est double : 1® contraste sous le rapport de la vivacité, netteté, précision, etc., caractères qui appartiennent à un haut degré aux états primaires et, à un moindre degré, aux états remémorés. Par exemple, il y a une singulière différence pour la netteté, la vivacité, la précision entre' la représentation que nous pouvons nous faire d’un tableau qui n’est pas sous nos yeux, et la perception des objets qui nous entourent ;
— 2° un autre contraste, plus important encore que le premier, résulte de ce que les états remémorés peuvent être, pour ainsi dire à volonté, écartés ou appelés par l’imagination, tandis que les états primaires s'imposent nécessairement à nous. Au lieu de me représenter en ce moment-ci tel tableau, je puis me représenter tel autre tableau, ou bien autre chose : un arbre, une maison; ou bien
1. La raison assignée par M. Taine rentre dans celle-ci, car la contradiction extrinsèque est une espèce de contraste; c’est le plus fort de tous les contrastes. Mais un contraste moindre peut suffire, comme on va le voir.
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rien du tout. Mais, tant que je suis ici et que j’ouvre les yeux, je ne puis m’empêcher de percevoir cette table et ce mur.
Or une expérience constamment répétée nous a appris que les états de conscience vifs et qui s’imposent avec nécessité correspondent seuls à des causes réelles actuellement existantes. Par exemple, chaque fois que la représentation visuelle de mon porte-plume présente ces caractères, je puis le prendre dans mes doigts et m’en servir. Que si, au contraire, j’ai égaré mon porte-plume, la représentation plus faible et moins nécessaire que j’en ai en le cherchant n’est pas accompagnée delà possibilité immédiate de le prendre dans mes doigts et de m’en servir. — Donc ce double contraste est, en fait et en droit, la raison suffisante qui distingue les états primaires, c’est-à-dire ceux qui correspondent à un objet actuellement présent, des états secondaires en général, c’est-à-dire de ceux dont la cause n’est pas un objet actuel, que leur cause soit d’ailleurs une impression passée ou la fantaisie de l’imagination.
Objection. Réponsie. — Mais on nous fera peut-être une objection, celle-là même que nous avons adressée à M. Taine : « Ce double contraste dont vous parlez, dira-t-on, n’existe pas quand aucun état de même ordre que l’état remémoré n’est donné actuellement à titre d’état primaire. » — A quoi nous répondrons que, si la contradiction proprement dite ne peut exister qu’entre états de même nature, le double contraste dont il s’agit se manifeste entre ies états de conscience réviviscents et les états primaires quelconques actuellement présents. Ainsi le son de ma pendule que j’imagine, dans les circonstances que j’ai dites, n’est contredit, il est vrai, par aucun de mes états de conscience présents; mais il n’en contraste pas moins, par sa faiblesse et parla facilité que j’aide l’écarter à volonté de ma pensée, avec tout l’ensemble des états de conscience primaires actuellement présents.
§ III
Second point : Dii^tinction entre les conceptions imaginaires et les souvenirs. — Passons maintenant au second point : comment distinguons-nous, dans l’cnseinble des états réviviscents, les créations de l’imagination d&s souvenirs remémorés? Tout état de conscience n’apparaît pas, en effet, nécessairement comme sensation présente ou souvenir du passé. A côté des souvenirs se placent les états de conscience qui apparaissent
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XV
comme imaginaires, c’est-à-dire comme ne correspondant à aucune cause actuelle qui les provoque, comme de simples possibles qui n’emportent avec eux aucune idée de temps, ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir. Ainsi, en ce moment, je me représente un animal fantastique. Cet état de conscience présente avec mes états primaires actuels le double contraste dont on a parlé. Par suite, il n’apparaît pas comme sensation présente. Mais il n’apparaît pas pourtant comme sensation passée ; il n’est pas reconnu comme tel : il apparaît comme une représentation imaginaire, sans relation avec le temps. Donc au double contraste signalé, et qui distingue tous les états secondaires des états primaires, doit s’ajouter une nouvelle condition qui permette de distinguer ces états secondaires entre eux.
Double conti*a«ite. — Cette condition a été très bien élucidée par M. Gratacap (Thèse sur la Mémoire). Il y a encore ici un nouveau contraste, et double comme le précédent : 1® Les fictions de rimagination reconnues pour telles ont d’abord ce caractère, d’impliquer un certain effort, l’elfort qui accompagne l’invention, la création. Pour composer un tableau imaginaire, un paysage imaginaire, ou un air de musique imaginaire, il y a une certaine hésitation; il faut une certaine activité, une certaine recherche. — Au contraire, pour me remémorer un air de musique que je connais, les accidents d’un chemin que je connais, le premier vers de VÉnéide, etc., point d’hésitation, point d’effort, point de recherche. D’une part, les représentations sont appelées et cherchées par moi; d’autre part, elles se présentent à moi d’elles -mêmes, spontanément, à peu près comme si je lisais le vers de VÊnéide, comme si le chemin se déroulait sous mes yeux, comme si f écoutais le morceau de musique. Dans un cas, on va pour ainsi dire du connu à l’inconnu; dans l’autre cas, du connu au connu. Voilà un premier contraste.
2° En voici un second : Dans la création de l’imagination, il y a un effort, avons-nous dit; mais il y a en même temps liberté : nous pouvons, sans que rien nous résiste et nous fasse obstacle, modifier à notre gré la représentation. Rien n’en relie fortement les parties entre elles : on peut changer, ajouter, retrancher en toute liberté. — Au contraire, dans les représentations qui nous apparaissent comme des souvenirs, s’il y a spontanéité dans la représentation ellemême, il y a en même temps une sorte de nécessité à nous la renrésenter telle qu’elle est, et une sorte d’impossibilité, ou tout au
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moins de difficulté de la modifier et de nous la représenter autrement. Essayez, dans la série des lettres de l’alphabet, dans un vers bien connu, de changer l’ordre des parties : vous éprouvez une certaine résistance. Ainsi, dans les cas de ce genre, on se représente les choses avec autant de facilité que si l’on avait un objet réel devant soi; mais on éprouve aussi la même difficulté à modifier la représentation que si l’on avait en effet un objet réel devant soi.
En fait, ce contraste est la cause cherchée ; contreépreuve : réminiscences. — Or, en fait d’abord, c’est ce double contraste, principalement le second, qui nous fait attribuer à certains étals le caractère d’états passés. — Une contre-épreuve de cette vérité d’expérience nous est fournie par les cas appelés réminiscences, c’est-à-dire par ces états de conscience qui, bien qu’étant des souvenirs, ne sont pas reconnus pour tels et sont pris pour des créations imaginaires. Pourquoi ne sont-ils pas reconnus? Parce qu’ils renaissent isolés, ne se rattachent à rien, ne se lient à rien, n’ont pas même de parties composantes, ou que leurs parties, s’ils en ont, ne semblent pas nécessairement reliées entre elles ; de sorte que toute liberté est laissée à l’esprit d’encadrer cette représentation comme il lui plaît, et de la modifier elle-même comme il lui plaît ^ Voilà donc, en fait, la condition qui nous fait distinguer le passé de l’imaginaire.
En droit, il est suffisant. — En droit, on comprend que cette condition soit suffisante. En effet, d’une part (quand il s’agit d’un objet imaginé), puisqu’il y a effort de l’imagination créatrice, et que, en même temps, nulle contrainte ou détermination extérieure ne gêne la liberté de l’imagination, pourquoi chercherait-on à l’état imaginé une autre cause que l’imagination elle-même? L’imagination est cause, puisqu’elle agit; cause unique, puisque rien ne la gêne. — D’autre part, au contraire (quand il s’agit d’un objet remé-
1. « Je retrouve un hémistiche latin depuis longtemps oublié. L’hémistiche est de Virgile, et je l’ai lu jadis dans le recueil de ses œuvres ; mais comme, en ce moment, il revient seul, et sans amener à sa suite les idées qui composaient jadis son cortège, comme il ne méfait penser ni à ce qui le précède, ni à ce qui le suit, ni au poème, ni au livre, ni au lieu, ni au temps où je l’ai déjà vu, ce commencement de vers ne me paraît tenir à rien ; ni au présent, puisqu’il ne trouve aucun appui dans le témoignage actuel de mes sens; ni au passé, puisqu’il ne se rattache à aucune circonstance propre à le faire reconnaître. Et ne voyant d’ailleurs entre ses parties rien de fixe qui les relie fortement l’une à l’autre, je conclus qu’une pareille combinaison de mots n’a jamais existé et dépend uniquement du jeu de mon imagination, ce qui me permet de m’en faire honneur comme d’une création propre, i (Gratacap, Théorie de la Mémoire, p. 91.)
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moré),ily d. absence d' effort se représenter, et, en même temps, nécessité de se représenter d’une certaine façon : deux choses qui indiquent que la représentation est déterminée par quelque objet. Mais, si cette détermination est réelle, si elle est sentie, nous savons cependant par le double indice dont on a parlé plus haut (faiblesse relative de la représentation et possibilité de l’écarter), que la cause déterminante n'est pas actuelle. Une seule issue nous reste donc, une seule conclusion est possible et par conséquent s’impose: il nous semblera que nous voyons un objet réel, en effet, mais un objet réel qui n'est plus lày un objet réel qui est passé. Et c’est ainsi que l’état de conscience présent prend l’aspect d’une chose passée. Voilà, semble-t-il, la condition suffisante de la reconnaissance.
E<a B»ecoBiBiaîâ»saiice implique l’idée du tempis. — Pourtant ceci même implique qu’une autre condition soit antérieurement réalisée. On comprend très bien, pàr ce qui précède, comment l’état de conscience remémoré est, pour ainsi dire, exclu du présent par le premier des contrastes indiqués (celuiqui résulte, entre la sensation et l’acte remémoré, de la faiblesse relative de celui-ci, jointe à la possibilité de l’écarter); on comprend très bien comment par le second (celui qui résulte, entre un état imaginé et un état remémoré, de l’absence d’effort pour se représenter celui-ci jointe à la difficulté d’en modifier la représentation), il est exclu du domaine des choses imaginaires. Mais pour qu’il soit projeté dans le passé, ne faut-il pas en outre que nous ayons déjà Vidée dupassél M. Gratacap le nie : il soutient qu’on peut reconnaître des états de conscience sans associer à la reconnaissance l’idée de temps. Cette assertion est manifestement inexacte. On peut, il est vrai, reconnaître un état sans y associer l’idée d’un temps précis et déterminé, mais non pas sans y associer l’idée du temps passé en général. Qu’est-ce que reconnaître, en effet, sinon se dire que l’on a déjà vu, éprouvé? Et que signifie déjà, sinon antérieurement au moment présent ou dans le passée — Si donc la reconnaissance implique l’idée du passé, il resterait, pour se rendre entièrement compte de la reconnaissance, à remonter autant que possible à l’origine première de celte idée. Nous ne pouvons ici aborder cette dilFicile question.
§ IV
liocalisation précise dans le passé. — Reconnaître, c’est rapporter au passé. Mais cela peut avoir lieu de deux façons ; un
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état peut être rapporté au passé en général, ou à un point précis et déterminé du passé. Ainsi il nous arrive de dire en présence d’une personne que nous rencontrons : «Je l’ai déjà vue.» Mais où? Quand? Nous n’en savons rien. D’autres fois, au contraire, l’état réviviscent se situe avec la dernière précision: nous savons l’année, le mois, le jour et l’heure. — Nous avons expliqué la reconnaissance, c’est-à-dire la projection dans le passé en général. Il reste à expliquer l’exacte localisation dans le passé.
Pas de difficulté si lesouTcnii* du passé était intégral. — Localiser un état, c’est le sXioQV avant tel état et après tel autre. La localisation se fait donc tout naturellement, lorsque la mémoire nous rend ces divers états dans l’ordre même où ils se sont succédé. Ainsi le souvenir d’un vers se localise naturellement, lorsque je puis me rappeler les vers qui le précédente! les vers qui le suivent. De même, lorsque je puis me rappeler en entier un morceau de musique, chaque fragment, chaque mesure se localise naturellement par rapport aux mesures qui précèdent et aux mesures qui suivent. Dans ce cas, aucune difficulté. — Si donc nous avions une mémoire absolument fidèle, si notre vie passée tout entière pouvait, à chaque instant, être évoquée devant nous, si tous nos états de conscience antérieurs pouvaient se dérouler bout à bout, comme les mots d’une phrasé que nous récitons, et former sous nos yeux comme une ligne continue, la localisation serait parfaite et toute simple. Il n’y aurait qu’à partir de l’état remémoré et à descendre, à travers toute la série des états intermédiaires, jusqu’à l’état présent; ou, au contraire, à remonter de l’état présent, à travers ces intermédiaires, jusqu’à l’état remémoré. On saurait ainsi exactement quel intervalle sépare cet état remémoré de l’état présent. En procédant de même, on saurait quel intervalle le sépare de tel autre état passé qui lui est antérieur ou postérieur.
11 ne Test pas. — Mais il s’en faut de beaucoup que les choses se passent de la sorte. Quelques auteurs soutiennent bien, il est vrai, que, pour localiser, nous remontons ainsi ou redescendons, à chaque instant, sans rien omettre, toute la chaîne des états passés. Mais ils sont obligés de dire que ce mouvement de l’esprit, que cette remémoration intégrale du passé a lieu dans V inconscience : explication désespérée, comme on l’a déjà dit, et d’ailleurs, comme on va le voir, inutile. En réalité, une partie énorme de notre passé, un nombre immense de nos états antécédents tombent de la mémoire et disparaissent pour jamais. Au lieu d’un passé continu
RABIER. — Psych. 12
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et par conséquent parfaitement ordonné, nous n’avons plus qu’un passé discontinu et fragmentaire ; et, dès lors, c’est un problème de savoir comment nous parvenons à nous reconnaître, à nous orienter dans ce passé.
Premier moyen : Groupement des souTenirs secondaires autour des souTenirs saillants. — Un premier moyen va servir à introduire un certain ordre : c’est le groupement d’un certain nombre d’états secondaires autour d'états plus importants, Il y a pour chacun, dans la vie, un certain nombre d’états passés qui, pour des raisons diverses, sont plus importants que d’autres; ces états dominants, ces états de première grandeur, plus nombreux pour le passé le plus récent, moins nombreux pour le passé plus éloigné, sont comme des points de repère ou d’attache, des centres de ralliement ou d’appel pour un certain nombre d’états secondaires : ainsi une maladie, un examen, un voyage, un mariage, la naissance d’un entant, etc. De là une certaine localisation : par exemple, tel vers me rappelle une comédie ; cette comédie, le théâtre où je l’ai entendue; le théâtre, la ville ; la ville, le voyage où j’ai eu occasion d’y séjourner.
liisuffisiance. — Mais cette localisation, si elle s’arrête lâ, sera bien insuffisante. En effet, notre passé nous apparaît dès lors comme constitué par un certain nombre de groupes, où des souvenirs secondaires sont rangés autour d’un souvenir plus important. C’est quelque chose déjà, mais ce n’est pas assez : il nous faudrait savoir quel est V ordre de ces groupes eux-mêmes; et aussi quelle est V étendue des mtervalles vides qui les séparent ; car il est utile d’avoir une idée de l’étendue et de l’ordre des parties oubliées de notre vie passée, comme de l’étendue et de l’ordre des parties remémorées.
iVonveau moyen : Association des souTenies à l’idée d’une date. — La difficulté serait résolue s’il nous était possible de donner à chacun de ces points de repère, et, par suite, aux groupes dont ils sont le noyau, un numéro d'ordre, en quelque sorte. Or c’est justement ce qu’on fait en leur associant l’idée d’une certaine date. A tel voyage est associée l’idée de telle année; à tel autre événement important de notre passé, l’idée de telle autre année. Ainsi se fait pour chacun de nous, par une simple association d’idées, la chronologie de notre passé.
Iflaisi comment distinguer et ordonner les temps ? — Mais comment cela même est-il possible? Comment peut-on distinguer et compter les périodes du temps, de façon à assigner un ordre
RECONNAISSANCE ET LOCALISATION
de succession aux événements écoulés dans le temps? Le temps n’est pasprésent devant nous avec des cases numérotées L Le propre du temps, c’est de s’anéantir à mesure qu’il se réalise. Le temps passé n’est plus : c’est seulement grâce à notre mémoire qu’il semble garder encore une ombre d’existence. Et même, si l’on fait abstraction des événements qui l’ont rempli, ce passé n’apparaît plus à la mémoire que comme un je ne sais quoi de vague, d’indistinct, d’indéfini, analogue à cet espace indéterminé qui, dans une obscurité complète, semble s’étendre devant nous. Ce passé, où tout se perd, où gisent entassés et confondus jours, années et siècles, comment donc le ressaisir, le restaurer, l’étaler de nouveau devant soi pour y marquer des périodes, y tracer des divisions? Cela est impossible. Nous tournons donc dans un cercle vicieux : si, d’un côté, nos états passés ne semblent pouvoir s’ordonner que par la distinction et la division des temps passés , — d’autre part, il semble que le passé ne puisse être par lui-même un principe de distinction, et qu’il ne puisse, au contraire, être distingué, divisé, ordonné, que par la distinction^ la division et l'ordre des évé7iements qui Vont rempli.
Pai* le moyea du mouvement, «symbole du temps».
— En effet, nous n’arrivons à distinguer et à diviser les temps qu’en divisant et en distinguant dans ses parties un événement qui puisse être pris comme symbole du temps. Cet événement, c’est le
mouvement.
D’une part, le mouvement a lieu dans le temps, par le moyen du temps, chaque position du mobile correspondant à un moment du temps; donc le mouvement peut être pris sans erreur comme symbole du temps qu’il implique et enveloppa. — Mais, d’autre , part, le mouvement a lieu dans l'espace; et par là est levée la difficulté qui nous arrêtait ioiit à l’heure. En effet, l’espace diffère essentiellement du temps par la coexistence absolue de ses diverses parties. Donc les distinctions et les divisions qui n’étaient pas possibles dans un temps qui n’est plus, sont possibles et faciles, au contraire, dans un espace toujours présent sous nos yeux. Or, grâce au mouvement qui s’accomplit à la fois dans le temps et dans l’espace; et qui transporte, si l’on peut dire, le temps dans l’espace, qui l’y répand, qui l’y incorpore, les parties de Vespace pourront représenter les parties du temps, et V ordre des parties de Vespace
l Voy. Leibniz, éd. Erd., p, 24!2, co) . I.
PSYCHOLOGIE — CHAPITRE XV
'pourra représenter V ordre des parties du temps. Le passé, qui n’était plus, sera l’espace parcouru, lequel est encore; le présent sera l’espace occupé par le mobile; l’avenir, l’espace à parcourir.
Dès lors la distribution de nos états passés dans le temps devient facile : on les distribue, avons-nous dit, en les rapportant à une certaine date. Disons maintenant : les rapporter à une certaine date, c’est les rapporter à un certain point du trajet d'un mobile pris comme symbole du temps.
mouTements choisis. — Quels sont ces mouvements qui nous servent à représenter la succession des temps? Ils peuvent être des mouvements accomplis par nous. Je rapporte, par exemple, à différents points d’un voyage accompli par moi les principaux souvenirs qui m’en sont restés : tel souvenir à Paris, tel autre à Lyon, tel aulre à Marseille, etc. Si, de plus, je me rappelle la direction que j’ai suivie dans mon voyage, je retrouverai par là l’ordre de succession de ces divers souvenirs.
Mais il n’est pas besoin que ces mouvements soient accomplis par nous. Il y a des mouvements constants qui accompagnent et nos propres mouvements et tous les événements de notre vie: par exemple, les mouvemenls des aiguilles d’une montre, les mouvements du soleil, de la lune, des étoiles. Associant les événements de notre vie à ces divers mouvements, nous arrivons à retrouver l’ordre de succession de ces événements. Le mouvement des aiguilles de l’horloge nous sert pour les événements de la journée, le mouvement de la lune et du soleil pour ceux du mois ou de l’année.
Mais nous avons besoin de remonter au delà d’une année : il nous faudrait donc un autre mouvement plus grand et plus durable pour les lustres, les siècles, etc. Si cela était nécessaire, les astronomes ne seraient pas en peine de le trouver. Mais la chose est inutile : il ii’y a qu’à nombrer les révolutions accomplies par la terre autour du soleil, c’est-à-dire les années. De même, pour savoir l’heure du jour, on pourrait se passer de la petite aiguille de la pendule, si un autre mécanisme indiquait ie nombre de fois que la grande a fait le tour du cadran.
Comment estimer la durée des éTénements passés? IVécessité de mesurer les temps. — Un dernier desideratum subsiste encore. Pour permettre de retrouver V ordre de succession
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de nos états, il suffit de les associer avec les diverses positions d’un mobile, quel que soit d’ailleurs le mouvement de ce mobile, varié ou uniforme. Mais nous voulons en outre connaître la durée de ces divers événements, la durée de ces diverses périodes de notre vie. Il nous faut, pour cela, non plus seulement distinguer^ mais mesurer les temps. — Mesurer les temps directement est impossible, plus encore que les distinguer ; car nous n’avons, au fond, qu’un seul et unique moyen de mesurer, la superposition : et comment superposer l’une à l’autre deux périodes de temps, l’une et l’autre insaisissables? Il laut donc encore ici recourir au mouvement comme symbole du temps : les longueurs d’espace parcouru pouvant se superposer les unes aux autres, la mesure du temps sera possible.
Difficulté. Solution par fidée de raision. — Mais on ne compare entre elles, on ne mesure que des quantités de même nature, on ne peut comparer, mesurer que des mouvements uniformes. Telle longueur d’espace parcouru vaudra une même longueur d’espace parcouru, si le mouvement a été uniforme. C’est donc le mouvement uniforme seul qui sera la mesure du temps.
Mais qu’est-ce qu’un mouvement uniforme ? C’est un mouvement qui, dans une même quantité de temps, parcourt une même quantité d’espace. Donc, si, d’une part, pour mesurer le temps, il faut être assuré que le mouvement est uniforme, d’autre part, pour reconnaître si le mouvement est uniforme, il faudrait avoir la mesure du temps : encore un cercle vicieux!
« Ici, dit M. Cournol intervient, pour dénouer la difficulté, la notion suprême de la raison des choses. Nous pensons que les mêmes causes doivent produire les mêmes effets. Donc, si un certain événement, dans certaines circonstances, s’accomplit dans un certain temps, nous pensons que, dans les mêmes conditions, le même événement s’accomplira dans le même temps. Car quelle raison y aurait-il pour que le temps fût changé? C’est pourquoi nous pensons qu’une même clepsydre, qu’un même sablier se videra toujours dans le même temps; que la terre accomplira dans le même temps sa révolution autour du soleil, etc., etc... Voilà une hypothèse légitime, fondée sur l’idée de la raison des choses, d
Or maintenant cette hypothèse reçoit une vérification indéfinie lorsque l’on constate que un, deux, trois, dix, un nombre illimité d’autres phénomènes s’accomplissent régulièrement un même nom-