‹ Leçons de philosophieChapitre 60 sur 130 · VII · texte numérisé non relu

VII

Classificatiftii des jiigemeiits. — Après avoir parlé du jugement en général, il faut distinguer les diverses espèces de jugements. On peut faire différentes classifications des jugements, suivant le point de vue auquel on se place.

a) Suivant la qualité, les jugements sont affirmatifs ou négatifs.

b) Suivant la quantité, c’est-à-dire suivant qu’on prend le sujet dans son entier ou dans une de ses parties, les jugements sont universels (Ex. : Les hommes sont mortels), ou particuliers (Ex. : Quelques hommes sont sages).

c) Suivant le rapport de l’attribut au sujet, ils sont analytiques ou synthétiques. Cette distinction est due à Kant. Les jugements sont dits analytiques lorsque l’attrihut, étant enfermé dans le sujet, en est extrait par une analyse. Ex. : Les corps sont étendus. Ces jugements sont aussi nommés explicatifs ou exponibles, parce qu’ils développent simplement le contenu du sujet, sans y ajouter de notion nouvelle. — Les jugements sont dits synthétiques lorsque l’attribut, ne faisant pas partie intégrante du sujet, y est ajouté par une synthèse. Ex. : Ce corps est chaud. Ces jugements sont aussi nommés amplificatifs ou extensifs, car ce sont les seuls qui accroissent vraiment nos connaissances. On peut représenter les jugements analytiques par cette formule abstraite : le sujet (A -f- B) est A, et les jugements synthétiques par celle-ci : le sujet (A-|-B) est C

Règle absolue : tous les jugements analytiques sont à priori. En effet, lorsque dans le sujet est incluse l’idée de l’attribut, on n’a

1. « S’il a été prouvé, dit M. Ravaisson {la Philosophie au dix-neuvième siècle ^ p. 183), que tout ce qu’on peut appeler les antécédents et les conditions de la pensée, sensations, images, etc., ne peut être sans le cerveau, il ne l’a pas été que la pensée elle-même, dans son action centrale, nécessairement simple, en dépende en aucune façon. En ce for intérieur, plus rien de la matière, du corps, de l’organisme, plus rien de tout ce qui est étendue et multitude. « C’est sans organe qu’on pense, » a dit Aristote : cette haute proposition est demeurée inébranlable, et vraisemblablement, pour qui saura l’entendre, ne sera jamais ébranlée. »

2. Il faut remarquer que bien des jugements analytiques ont été à l’origine des jugements synthétiques. Par exemple, chaque fois que la science découvre une propriété nouvelle essentielle à un certain corps, l’idée de ce corps se trouve enrichie d’un élément nouveau: c’est un jugement synthétique. Mais dans la suite, cette propriété faisant désormais partie de l’essence du sujet, énoncer cette propriété, c’est faire une analyse. Le premier qui a dit ; Il est de l’essence de l’hydrogène de pouvoir être liquéfié, a fait un jugement .syntliétique. Tous ceux qui l’ont répété depuis que la preuve a été fournie, ont fait un jugement analytique.

aucun besoin de l’expérience pour affiriner l’attribut du sujet : il suffit d’analyser le sujet et de ne pas se contredire. Le principe rationnel d’identité ou de non-contradiction est la condition nécessaire et suffisante des jugements analytiques*.

Règle générale : les jugements synthétiques sont à postériori. En effet, si un attribut n’est pas nécessairement donné dans un sujet, il n’y a que l’expérience qui puisse m’apprendre si, en fait, il est ou n’est pas donné dans ce sujet. On me parle d’un corps : à priori, sans le voir, je sais qu’il est étendu (jugement analytique); mais ce n’est qu’à postériori que je puis savoir s’il est blanc ou noir, s’il est chaud ou froid, etc. (jugement synthétique).

Problème posé par Kant : Comment sont possibles des jugements synthétiques à priori? — Mais, d’après Kant, il y aurait à cette règle une notable exception : les principes rationnels (sauf celui d’identité) et les axiomes mathématiques (sauf ceux qui dérivent du principe d’identité)^ sont à la fois synthétiques et à priori. Ils sont synthétiques ; car, par exemple, dans le principe de causalité, l’idée de la cause n’est point incluse dans l’idée du fait; dans l’axiome de la ligne droite, l’idée de courte distance (qui appartient à la catégorie de la grandeur) n’est point incluse dans l’idée de ligne droite (qui appartient à la catégorie de la position). De plus ils sont à priori, car ces principes et ces axiomes sont universels et nécessaires, et toute vérité d’expérience est particulière et contingente^.

De là une grave difficulté : comment sont possibles de semblables jugements, à la fois synthétiques et à priori? — Point de difficulté pour les jugements analytiques à priori ; car, si l’idée de trois angles est enfermée dans l’idée de triangle, on a le droit de dire que le triangle a trois angles. — Point de difficulté non plus pour les jugements synthétiques à postériori; car, si l’expérience me montre qu’un sujet possède accidentellement un attribut qui n’est pas nécessairement de son essence (par exemple, qu’un homme est malade), j’ai le droit encore d’affirmer cet attribut de ce sujet. — Mais, si un

1. Remarquons que, pour former l’idée du sujet (par exemple, l’idée des sujets homme, corps, métal, etc.) avec les attributs essentiels qu’elle enferme, l’expérience a pu être nécessaire. Donc les jugements analytiques concernant ces sujets ne sont que relativement à priori. Ils ont été précédés par des jugements synthétliiques et à postériori qui ont formé l’idée même de ces sujets. — Ce serait une question de savoir s’il peut y avoir un seul jugement absolument à priori.

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