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LE JUGEMENT, SON IRRÉDUCTIBILITÉ AUX OPÉRATIONS SENSITIVES

Toutes les opérations de l’intelligence étudiées ci-dessus se nomment opérations sensitives. Celles dont il va être question, à savoir le jugement, la généralisation, le raisonnement, la raison, qui toutes dérivent de la faculté d’apercevoir des rapports, se nomment proprement opérations intellectuelles. On verra dans les chapitres suivants les caractères propres et les différences irréductibles de ces deux espèces d’opérations.

IVatnre du jugciuent. On peut Tétiidiep dans la proposition. — J. -J. Rousseau a dit {Profession de foi du vicaire savoyard) : « Selon moi, la faculté distinctive de l’être intelligent est de pouvoir donner un sens à ce petit mot est. » Cela revient à dire, — le mot est étant le verbe par excellence, et le verbe étant l’élément essentiel du jugement, — que la faculté distinctive de l’être intelligent c’est le jugement.

Qu’est-ce donc que juger? — Tout le monde n’est pas d’accord sur la nature et la définition du jugement ; mais tout le monde est d’accord sur ce point, que le jugement s’exprime dans la proposition. Donc, puisque la proposition c’est le jugement tiré pour ainsi dire au dehors et incorporé dans les mots, il est naturel de partir de ce jugement fait corps, et par là même rendu en quelque façon visible et tangible, pour en inférer la nature du jugement intérieur, opération invisible et insaisissable de la pensée.

Or une proposition se compose de deux termes appelés l’un sujet, l’autre attribut, liés par une copule. Il n’y a pas de proposition à moins. Pas de proposition sans sujet : cela va de soi. Pas de proposition non plus sans attribut, car lorsque l’attribut paraît

ne pas exister, comme dans ces jugements : « Je suis, je sens, » c’est qu’il est inclus dans le verbe, et il est aisé de l’en dégager : «Je suis existant, je suis sentant. » Enfin la proposition ne peut non plus exister sans verbe, car lorsque j’énonce à la suite l’un de l’autre ces mots: «Je, aimant; Dieu, bon», ces termes successifs ne sont rattachés par rien, et n’étant pas rapportés l’un à l’autre, il n’y a donc plus, faute de verbe, rien qu’on puisse appeler ni sujet, ni attribut. — Ainsi, en résumé, la proposition lie deux termes, c’està-dire les met l’un avec l’autre en rapport.

Définition dn Jug^ement : perception et affirmation d’un rapport. — Si donc la proposition est la traduction du jugement, le jugement sera la perception d’un rapport entre deux idées. Gomme il n’y a pas de proposition sans deux termes, il n’y a pas non plus de jugement sans deux idées; et comme il n’y a pas de proposition sans copule, il n’y a pas non plus de jugement sans perception d’un rapport entre ces idées.

Faut-il définir le jugement \3i perception d’un ou V affir-

mation d’un rapport? — Il est l’un et l’autre à la fois. On ne comprend pas, en effet, qu’il soit possible ni de percevoir sans croire et sans affirmer, ni de croire et d’affirmer sans percevoir. La perception est la cause, l’affirmation est l’effet ; et ni cette cause ne peut exister sans cef effet, ni cet effet sans cette cause. C’est ce qu’ont admis la plupart des philosophes en disant que l’évidence est la raison du jugement*.

On dira peut-être qu’on peut percevoir une chose sans y croire et sans l’affirmer. Ainsi le sceptique perçoit le mouvement et ne croit pas à la réalité du mouvement. — Cela est juste, mais c’est qu’alors la perception d’une raison adverse vient faire échec à cette première perception et l’empêche de produire son effet naturel. Si le sceptique doute des perceptions de ses sens, c’est qu’il connaît d’ailleurs la faillibilité du témoignage des sens. De même, deux causes de mouvement en agissant sur un même corps peuvent avoir pour effet l’absence de mouvement.

On dira aussi qu’inversement il est possible de croire et d’affirmer sans percevoir; que l’affirmation peut avoir pour cause, outre la perception actuelle, une habitude, ou la passion, ou encore la volonté. On essayera de démontrer plus loin (voy. l’appendice au présent chapitre) que la volonté et les passions n’ont pas une influence

1. Voyez, sur la nature et les rapports de la croyance et de l’évidence, l’appendice au présent chapitre.

PSYCHOLOGIE. ~ CHAPITRE XXL

directe sur le jugement, et qu’elles ne déterminent la croyance qu’en agissant sur les idées. Quant au jugement fondé sur l’habitude, on peut dire qu’il n’est que la répétition ou l’écho d’un jugement antérieur, lequel a dû lui-même être fondé sur des raisons, qu'on ne perçoit plus actuellement peut-être, mais qu’on se souvient d’avoir perçues.

On peut donc maintenir que la perception et V affirmation d’un rapport sont choses inséparables, et que les deux choses réunies constituent le jugement.

ÉQcBiiciQts» du jiigemcut : A. Tcroues; ils sout généraux ou particuliers. — Que sont les termes de ces rapports affirmés : généraux ou particuliers? — Et que sont ces rapports eux-mêmes : généraux ou particuliers?

Les termes sont parfois Vun et Vautre généraux; exemple : les fleurs sont belles. — Dans certains cas, le sujet est particulier et l’attribut géîiéral; exemple : Socrate est mortel. — Reste à savoir si le sujet et l’attribut peuvent être l’un et l’autre des termes particuliers. On le nie (V. Janet, Traité élém. dephil. : du Jugement). Pourtant, qu’est-ce qui empêche qu’un rapport soit saisi et affirmé entre deux termes particuliers? Pierre QiPaul sont des termes particuliers : or, entre Pierre et Paul, je puis percevoir toute espèce de rapports : rapports d’égalité, de supériorité, d’infériorité, de ressemblance, de différence, de coexistence, etc. Sans doute les formes du langage déguisent cette vérité : on dit, par exemple, que Pierre et Paul sont semblables ou différents. Mais qui ne voit que les deux termes réels du jugement sont ici Pierre et Paul, et que la similitude ou la différence n’est pas un terme, mais bien le rapport affirmé entre ces deux termes^ ?

Mais on peut aller plus loin, et soutenir que le second terme du jugement peut être encore particulier, alors même qu’au lieu d’être

1. On voit par là que le second terme du jugement n’est point toujours un attribut. Comment soutenir en edet que, dans ce jugement, Pierre et Paul se ressemblent, l’opération de la pensée consiste à saisir un rapport entre Pierre et Paul pris ensemble, et l’attribut similitude? Evidemment l’opération de la pensée consiste à saisir un rapport de similitude entre Pierre et Paul comparés entre eux. — Les jugements de ce genre ne sont point aussi exceptionnels qu’on pourrait le croire : la géométrie tout entière ne consiste-t-elle pas à comparer des grandeurs données, lignes, angles, etc., pour en déterminer les rapports d’égalité ou d’inégalité?

l’idée d’un objet individuel, il est l’idée d’une qualité affirmée d’un individu. En effet, si l’attribut d’un jugement était nécessairement général, il s’en suivrait que nous ne pourrions jamais attribuer à un sujet que des qualités générales, c’est-à-dire indéterminées, et jamais tel degré précis d’une qualité. Dans l’e^iowce du jugement, il est vrai, un attribut est forcément général (car les qualités n’ont pas de noms propres); mais cet attribut n’a-t-il pas parfois dans la pensée une détermination particulière? Quand je dis : comme ce lis est blanc! est-ce la blancheur en général, ou sa blancheur particulière que je remarque dans ce lis? *

Ainsi les idées mises en rapport dans le jugement sont tantôt des idées générales, tantôt des données particulières de la conscience ou des sens, que ces données soient d’ailleurs des objets ou des qualités.

B. Rapport; il est $i;énéral ou particulier. — Même chose à dire du rapport lui-même; il est tantôt général, tantôt particulier. — Général; exemple: Les loups sont carnassiers; Pierre est semblable à Paul (les rapports de substance à phénomène, et de similitude affirmés ici sont conçus comme pouvant exister entre d’autres termes). Particulier; c’est ce qui a lieu chaque fois que le rapport est lui-même déterminé, précis; exemple : entre les points A et B, entre la lune et le soleil, il y a précisément telle distance ; tout nombre est un jugement, et ce jugement est l’expression d’un rapport particulier entre deux grandeurs particulières que l’on a comparées entre elles.

§ III

Objet du jugement : il porte siur les idées et sur les choses. — Cette question nous conduit à une autre : quels sont les

1. Au fond, toute la question ici est de savoir si, quand nous prononçons un jugement, nous entendons mettre le sujet dans la dasse des êtres désignés par l’attribut, ou mettre l’attribut parmi les caractères du sujet; si nous pensons, comme on dit en logique, aux rapports d’extension ou aux rapports de compréhension. Or il est des cas, sans doute, où nous entendons mettre le sujet dans l’extension de l’attribut, c’est-à-dire dans la classe désignée par l’attribut; ex. : La baleine est mammifère, c’est-à-dire dans la classe des mammifères. Mais il y a certainement aussi des cas où nous songeons plutôt à rapporter l’attribut à la compréhension du sujet, c’est-à-dire à l’ensemble de ses attributs; ex.: Cette femme est belle. Dans ce cas, l’attribut, quoique général dans le langage, est particulier dans la pensée; car ce n’est pas la beauté en général, mais une certaine beauté, à savoir : celle même que nous percevons, que nous voulons attribuer à cette femme. De même quand je dis : « Je souffre », je ne songe en aucune façon à me mettre dans la classe des êtres souffrants, mais bien à m’attribuer telle souffrance déterminée.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXI

vrais termes ou l’objet du jugement? Le Jugement porte-t-il sur les idées, ou sur les objets de nos idées? — Quand les termes du jugement sont concrets et particuliers, il n’y a pas de distinction à faire entre l’objet et l’idée. Car les termes du jugement sont alors des données de la conscience (moi, souffrance) ou des sens (cette ligne, cette autre ligne); or les données de la conscience sont identiques à la réalité, puisque la conscience ne se distingue pas de son objet; et les données des sens sont pour nous équivalentes à la réalité, puisque les objets extérieurs ne sont pour nous que des groupes de sensations projetées au dehors, et dont nous faisons des objets (ch. xxxii). Dans tous ces cas, le jugement porte donc, tout à la fois, sur les idées et sur les objets, puisque idées et objets ne font qu’un.

Maintenant, quand les termes du jugement sont des termes généraux (les fleurs, la beauté), la relation affirmée est affirmée sans doute entre nos idées; mais en même temps et nécessairement elle est affirmée des classes d'objets représentées par nos idées. Et, au fond, la relation entre les objets nous préoccupe plus que la relation entre les idées, et c’est principalement sur la relation entre les objets que porte la croyance, élément inséparable du jugement (voyez l’appendice). Quand nous disons par exemple : Veau rouille le fer, nous pensons évidemment beaucoup plus au rapport des choses qu’au rapport des idées. La pensée tend toujours à l’objet, elle vise toujours les choses à travers les idées; elle est essentiellement objectiviste. Garder « l’attitude subjective », renoncer aux choses, s’en tenir aux idées, est tout ce qu’il y a de plus antipathique à la nature de la pensée*.

§ IV

Origine du jugement. — La nature, les éléments et l’objet du jugement étant déterminés, il s’agit d’en indiquer l’origine. La question qui se pose à nous est la suivante : le jugement est-il une opération originale de l’esprit, ou bien est-il réductible aux fonctions que nous avons déjà étudiées?

Dans l’intelligence, nous avons jusqu’à présent reconnu deux fonctions : l** La fonction d’acquisition, par laquelle des éléments de connaissance sont donnés à la conscience; par exemple :*des cou-

1. Et c’est pourquoi de toutes les doctrines, parfois si étranges, imaginées par les philosophes, aucune ne répugne autant, à beaucoup près, à la pensée, que cette doctrine appelée quelquefois idéalisme, qui nie le monde extérieur et n’admel d’autre réalité que la pensée même et ses modes

leurs, des saveurs, des plaisirs, des douleurs, etc. C’est ce qu’on peut appeler la simple perception ou, si l’on veut, la simple appréhension des objets. — 2° La fonction de restauration, par laquelle ces données, une fois acquises, nous sont restituées au moyen de la mémoire et de l’association des idées. Le jugement peut-il se ramener à la simple appréhension? peut-il se ramener à l’association des idées?

Distinction dn jugement et de la simple appréhension. — La simple appréhension rend présentes à la conscience, et même parfois simultanément présentes, grâce à l’unité de conscience, un certain nombre de données entre lesquelles peuvent exister des rapports de toute espèce : rapports de coexistence, de succession, de différence, de ressemblance, etc. Cette appréhension des données se confond-elle avec la perception des rapports entre ces données? Ce n’est pas tant ici une question défait que nous posons qu’une question de droit : nous ne cherchons pas si, en fait, ces deux opérations vont ensemble, dès l’origine, dans l’intelligence humaine; nous demandons si ces deux opérations, quoique peutêtre unies en fait, ne sont pas essentiellement distinctes et séparables.

La réponse ne saurait être douteuse. Avoir dans sa conscience des objets entre lesquels existent certains rapports, ce n’est point la même chose que percevoir ces rapports.

Distinction de droit. — En effet, la raison d’abord exige cette distinction. Logiquement^ l’idée d’un rapport présuppose les idées des termes, et la réciproque n’est pas vraie. Donc on conçoit, sans contradiction, une conscience (que cette conscience soit réalisée quelque part, ou non, peu importe) où toutes les données qui sont les données de notre conscience existeraient, et où aucun des rapports que nous percevons, nous, entre ces données ne serait perçu. Des perceptions semblables entre elles ou différentes, égales ou inégales, etc., seraient réalisées dans cette conscience, et cette conscience ne percevrait jamais la ressemblance, la différence, l’égalité, l’inégalité, etc. Cette conscience est apparemment celle d’un grand nombre d êtres sentants.

Distinction de fait. — Mais il y a plus : cette distinction de nature conçue par la raison, notre propre expérience en témoigne ; car notre propre expérience nous montre sans cesse la différence qu’il y a entre le fait d’avoir conscience, et même simultanément conscience, d’un certain nombre de choses, entre lesquelles existent

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certains rapports, — et celui d’avoir conscience de ces rapports. Que de fois il nous arrive d’avoir sous les yeux des choses semblables, sans remarquer leur ressemblance! d’avoir sous les yeux un certain nombre de choses, sans remarquer quel nombre elles font! — Il y a plus : entre certains objets à nous donnés, nous cherchons souvent des rapports que nous ne trouvons pas. Il peut donc y avoir conscience des données sans y avoir conscience des rapports impliqués dans ces données. — Autre remarque : tout le monde à peu près voit les mêmes objets, tout le monde perçoit-il les mêmes rapports entre ces objets? — Autre encore : entre deux objets qui restent les mêmes, nous percevons tantôt tel rapport, tantôt tel autre : cela montre bien encore que la conscience des rapports ne fait pas une seule et même conscience avec la conscience des données. — Donc, fondés sur l’expérience, non moins que sur la raison, nous pouvons concevoir une intelligence où la conscience des données existerait seule, sans la conscience des rapports : nous n’avons pour cela qu’à généraliser ce qui se trouve à chaque instant réalisé dans notre propre conscience.

Objection : la simple conscience est un sentiment de rapports. — A ces conclusions s’oppose la théorie de l’école anglaise sur la conscience : la conscience prise à son plus bas degré, le fait de conscience minimum est déjà le sentiment d'une différence. Or qui dit sentiment d’une différence, dit perception d’un rapport; et qui dit perception d’un rapport, dit jugement. Donc, d’après cette théorie, le jugement serait l’élément primitif, l’élément constitutif de la conscience elle-même.

Réfutation. — Nous avons déjà réfuté cette théorie (ch. vii^ § 1). 1“ Elle est insoutenable ; car la conscience d’une dilférence présuppose la conscience des choses (modes ou états) entre lesquelles on reconnaît ou l’on sent une dilférence. L’école anglaise, définissant le minimum de conscience par le sentiment d’une différence, met le rapport avant les termes; et en voulant constituer les données, les matériaux concrets de la conscience par des sentiments de ce genre, elle veut constituer des termes avec des rapports ; — 2° de plus, on contredit les faits ; car, en fait, nous avons conscience du bleu, du rouge, du son, etc. Or il est absurde de dire que la conscience du bleu, du rouge, etc., soit le sentiment d’une différence, car une différence n’apparaît ni comme bleue, ni comme rouge, etc.; — 3" enfin, si l’on cherche d’où vient l’erreur des partisans de cette théorie, on voit qu’elle résulte d’une confusion entre

la loi qui exige que la conscience, pour se maintenir, soit incessamment variée, renouvelée, et la nature des perceptions intérieures de la conscience elle-même ; on a confondu le point de vue ontologique et le point de vue psychologique; on a fait de la différence qui doit exister entre les divers états de conscience, l’essence même de chacun de ces états.

Autre objection : les rapports d’espace et de temps sont représentés avec les données des sens ou de la conscience. — La théorie anglaise de la conscience n’est donc pas une objection sérieuse. En voici une plus grave. La conscience des données, disons-nous, est distincte de la connaissance des rapports. Mais il est deux cas au moins où l’intuition des rapports est impliquée dans l’intuition même des données; c’esl ce qui a lieu pour les rapports d'espace et les rapports de temps. La couleur, par exemple, est inséparable de la représentation de l’étendue ; et les états de conscience quels qu’ils soient, sont inséparables de la représentation de la succession et de la durée. Or qu’est-ce que l’étendue et la succession, sinon un ensemble de rapports? Donc l’intuition de la couleur, l’intuition d’une pluralité d’états de conscience est l’intuition d’un ensemble de rapports.

Répouse : il ii’y a jugement que s’ils sont dégagés. — Cette observation est vraie. Faut-il en conclure pourtant qu’il y a jugement porté dès la première apparition dans la conscience des représentations d’étendue et de durée? Mais alors il faudra dire qu’un chien juge quand il aboie à la lune, car il la voit étendue! qu’une huître juge quand une sensation de contact se propage dans ses tissus, car elle lui est sans doute aussi donnée sous forme d’étendue! que nous jugeons quand un phosphène lumineux apparaît dans le champ de la vision! Appliquer le mot de jugement à des cas semblables, c’est évidemment choquer le sens commun. — C’est qu’en effet, bien qu’il y ait des rapports impliqués dans toute représentation de l’étendue ou de la durée, bien que ces rapports mêmes soient effectivement représentés dans la représentation de l’étendue et de la durée, on ne peut dire qu’ils soient véritablement tant qu’ils ne sont pas remarqués, extraits et dégagés.

Et pour qu’ils soient remarqués, que faut-il? — Il faut que les parties de l’espace et du temps soient préalablement distinguées. Da.ns une étendue donnée, arrêtez votre regard sur un point, puis sur un autre, et mesurez ensuite la distance qui les sépare, voilà la percep-

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lion des rapports, voilà le jugement. Il n’y a, peut-on dire, de rapport de distance ou de position qu’entre des ‘points; et il n’y a pas de points, tant que l’on n’a pas décomposé, résolu en ses éléments l’intuition d’une étendue.

Donc, dans la simple représentation d’une étendue où il n’y a proprement aucune distinction de parties, aucun rapport remarqué, on ne peut pas dire qu’il y ait jugement, quoiqu’il y ait toute la matière du jugement, — Même chose adiré de la représentation de la durée.

Les autres rapports ne sont nullement représentés aTec les données. — Ce qui vient d’être dit pour ces deux sortes de rapports, ne fait que rendre plus sensible pour tous les autres cas la différence radicale entre la simple appréhension des termes et la perception du rapport ou jugement. Soit, par exemple, le rapport de ressemblance : avant que j’aie reconnu la ressemblance, la ressemblance n’est absolument pas représentée dans la conscience. La ligne qui joint deux points est déjà, en un sens, figurée dans notre imagination, avant même que cette ligne soit remarquée; mais avant qu’on se soit aperçu de la ressemblance des deux termes, la ressemblance n’est en aucune façon représentée dans l’esprit. L’idée de la ressemblance est donc, quand elle nous apparaît, quelque chose d'absolument nouveau. — Même chose à dire pour les rapports de différence, d’égalité ou d’inégalité, de cause à effet, de moyen à fin, de substance à phénomène, de nombre, etc.

Par conséquent, en aucun cas, le jugement qui perçoit les rapports ne se confond avec la simple appréhension qui fournit les termes où se trouve contenue la matière de- ces rapports.

Distinction du jnüg^ement et de Tassociation. — Il

faut voir maintenant si le jugement est distinct aussi de l’association des idées. — Qu’est-ce que l’association des idées et quels sont les effets possibles de l’association des idées? L’association des idées est cette loi qui fait qu’une idée présente à la conscience tend à y ramener une autre idée ou d’autres idées qui se sont antérieurement trouvées en contiguïté avec elle. — Que fait donc, en somme, l’association des idées ? Elle ramène devant nous, dans le même ordre, ou parfois dans un autre ordre, les données de l’expérience ;

à la première expérience, qui avait ses causes eu dehors de nous, dans les événements extérieurs, elle fait succéder une seconde expérience dont les causes sont au dedans de nous-mêmes, dans Tâme ou le cerveau : mais il n’y a d’ailleurs aucune dilférence entre la première appréhension et l’association des idées.

Si donc l’appréhension ne se confond pas avec la perception des rapports entre les données qu’elle nous fournit, l’association ne se confond pas davantage avec la perception des rapports entre les données qu’elle nous restitue.

Cause de Fillusiou qui les confond. — Ce qui nous trompe ici, c’est que l’association des idées, qui rapproche en fait des idées et les met en présence, nous fournit sans cesse des occasions de remarquer des rapports. C’est pourquoi on distingue diflicilement ces deux moments, ces deux opérations. Plusieurs psychologues anglais, en particulier, s’y sont complètement mépris. Ils parlent des deux lois de contiguïté et de similarité ^ et ils les confondent avec la perception de la contiguïté et de la similarité. C’est pourquoi ils appellent ces lois à la fois c< les causes de l'association des idées > et(( les propriétés premières de l’intelligence » (Bain). Et voilà comment le jugement se trouve impliqué par eux dans toute association d’idées. — Il y a là la confusion la plus grave et la plus palpable. C’est tout autre chose que la contiguïté ou la similarité, lois de l’association des idées, — et la perception de la contiguïté et de la similarité, opérations de Pintelligence. Il y aune loi de contiguïté, en ce sens que des perceptions, qui une première fois ont été données en contiguïté, tendentàse présenter de nouveau en contiguïté. Cela n’a rien de commun avec ldi perception d’une contiguïté soit de temps, soit d’espace. — Il y a une loi de similarité, en ce sens que des perceptions entre lesquelles une ressemblance existe tendent à se présenter ensemble dans la conscience; et ce n’est, nous le savons, qu’un cas particulier de la loi de contiguïté. Cela est tout autre chose que la perception de la similarité entre les idées ainsi rapprochées. Règle absolue : c’est, nous l’avons vu, un cercle vicieux formel de faire de la perception d’un rapport quel qu’il soit une cause d’association. Car, si le rapport est perçu, les termes par cela même, coexistent déjà dans la conscience; il n’est donc pas besoin de cette perception d’un rapport pour les faire coexister.

Ainsi aucune association n’est perception de rapport ou jugement; aucune perception de rapport ou jugement n’est association ou principe d’association.

RABIER. — Psych.

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Autre cause de confusion : identité des effets. —

Outre la cause de confusion qu’on vient de signaler^ et qui résulte de ce que la perception du rapport suit ordinairement de très près Vassociation des idées, il y en a une autre : c’est que les effets produits peuvent être identiques^ soit que l’association ait existé seule, sans perception de rapports, soit qu’elle ait été suivie d’une perception de rapports. Un animal voit un éclair : l’idée du tonnerre surgit, en vertu de l’association des idées, dans son imagination; cette seconde idée entraîne de même l’idée de la fuite ; et cette idée, l’acte. Mais cela n’implique pas du tout que l’animal ait pensé un rapport quelconque entre l’éclair et le tonnerre, pas même le rapport de succession; non plus qu’un rapport quelconque entre l’idée du tonnerre et l’idée de la fuite. Car il aurait fui tout aussi bien si, la première idée disparaissant de son esprit au moment même où ta seconde y faisait son entrée, et la seconde au moment où apparaissait la troisième, il avait été, par cela même, dans l’impossibilité de remarquer aucune espèce de rapport. La fuite peut être automatiquement amenée par la troisième idée ; la troisième automatiquement amenée par la seconde ; la seconde par la première. En apparence, tout sera semblable à ce qui se passe dans le cas où le tonnerre est pensé comme suite ou effet, et la fuite, à son tour, comme moyen d’éviter le tonnerre; en réalité, tout sera différent. Dans le premier cas, il y aura pure succession, simple déroulement d’une série; dans le second cas, outre cette succession, il y aura perception de rapports, c’est-à-dire liaison logique entre tous les termes de cette série.

Aristote parle quelque part du syllogisme du désir : « J’ai soif, » dit l’appétit. « Voici la boisson, » dit le sens : et l’animal boit. — Savoir comment les choses se passent, en fait, dans la tête de l’animal, ce n’est pas ici la question; mais, en droit, on comprend très bien que ces trois choses puissent se succéder dans un être sentant, sans qu’il y ait aucunement syllogisme : à savoir, si l’acte est automatiquement amené par les données de l’appétit et du sens réunies, mais sans que cet acte ait été conçu comme un moyen pour cette fin, le soulagement de la soif. — C’est ainsi que le pur et simple automatisme mental peut mener à des effets identiques à ceux du jugement, c’est ainsi que la pure et simple consécution d'idées peut im'üGr nos syllogismes et nos inductions, tout en étant en réalité absolument dilîérente.

Donc, en résumé, l associaliou des idées est l'occasion du juge-

LE JUGEMENT OPÉRATION INTELLECTUELLE. itd

ment ; elle lui fournit une matière pour s’exercer, mais elle n’a eu elle-même rien de commun avec le jugements

1. De tout ce qui précède il résulte que nous admettons celte ancienne théorie qui distingue trois opérations de l’esprit: 1° la simple appréhension, qui nous donne des idées auxquelles ne s’ajoute aucun jugement, chaleur, couleur, plaisir, etc.; 2° — Le jugement, qui saisit les rapports enlre ces idées; — 3“ le raisonnement qui découvre un rapport entre deux idées par le moyen d’une troisième (voy. la logique de Port-Royal et de Rossuet). — Cousin a fait de cette théorie une critique célèbre {Philosophie de Loche, ch. xxiii, xxiv). M. Janet, reprenant la question (7’ï'ai^é élémentaire, p. 170 etsuiv.), a très bien montré ce qu’il faut prendre de cette critique et ce qu’il en faut laisser.

Cousin a raison de prétendre que l’intelligence débute par le concret, non par l'abstrait. Nous l’accordons, et nous disons avec lui que ce qui est premier en date dans l’intelligence, ce ne sont pas les idées, au sens propre du mot, c’est-à-dire les concepts, les notions générales, mais bien les données concrètes et particulières de la conscience et des sens.

Mais, suivant M. Cousin, le jugement est inséparable de ces données mômes, de ces appréhensions de la conscience et des sens : « Puis-je percevoir ce papier sans percevoir qu’il est blanc? puis-je avoir conscience de moi-même sans savoir que j’existe ? »

A quoi l’on peut répondre, comme nous l’avons fait : on premier lieu, que, lorsqu’il s’agit des rapports d’espace ou de temps (juxtaposition, coexistence, succession), le sentiment du rapport est peut-être, en effet, impliqué à quelque degré dans la perception même des termes du rapport, mais qu’il n’en est plus de même lorsqu’il s’agit des autres rapports, comme ceux de nombre, de cause à effet, de moyen à fin, etc. La conscience des termes peut alors exister intégralement sans la moindre conscience du rapport. On peut percevoir les phénomènes A et IJ et ignorer absolument que A est la cause de B.

Et l’on peut répondre, en second lieu, que, même dans le cas des rapports d espace ou de temps, il y a une grande distance entre le sentiment confus de ces rapports impliqués dans nos conceptions, et l’acte de dégager expressément tel ou tel de CCS rapports. Avoir la sensation d’un morceau de papier blanc, ce n’est pas la même chose que penser d’un coté l’agrégat des qualités qui forment le papier, moins la blancheur, de l’autre la blancheur abstraite de cet agrégat, et remarquer enfin la coexts/ence de cet attribut avec tous les autres qui forment l’agrégat. De même, avoir de son existence propre ce sentiment qu’en a l’être le plus infime, ce n’est pas la même chose que dégager l’attribut existence du sujet moi, et s’apercevoir que l’un est inhérent à l’autre. Loin de se confondre avec le sentiment de l'existence, le jugement d'existence est un de ceux qui exigent la réflexion la plus exercée, car l’attribut existence, précisément parce qu’il ne fait absolument qu’un avec le sujet, est un de ceux qu’il est le plus difficile d’abstraire du sujet. Peut-être n’y parviendrait-on jamais, si l’expérience ne nous montrait qu’un sujet quelconque peut, tandis que son idée demeure identique dans notre esprit, exister d’abord, puis cesser d’exister, et ne détachait ainsi en quelque sorte d’ellemême l’idée de l’existence de l’idée du sujet.

Ces observations nous fournissent aussi la réponse à faire à une objection de M. Garnier {Traité des Fac. de l'Ame): « Si nos idées, dit-il, ne sont primitivement ni liées, ni déliées (c’est-à-dire si le jugement n’est p;is la première opération de l’esprit), comment pouvons-nous ensuite unir de pareilles idées et produire des affirmations et des négations ? Le jugement est arbitraire... Et comment pouvonsnous donner à nos idées un objet réel qu’elles n’ont pas d’abord? Le passage de la logique à l’ontologie est impossible; le scepticisme est inévitable. » — Mais nous ne disons pas que le jugement rapproche arbitrairement les idées et crée les rapports qu’il affirme : nous disons simplement qu’il les aperçoit et les dégage. Peuton nier qu’il y ait des rapports soit enlre les données concrètes de l’expérience, soit entre les idées abstraites de l’entendement? Peut-on nier davantage que ces rapports puissent exister sans être remarqués? Cela posé, le jugement consiste précisément à prendre une conscience expresse de ces rapports impliqués dans nos perceptions et dans nos idées. Il n’est donc pas arbitraire.

On demande enfin comment nous donnons un objet réel à nos idées? — A quoi il faut répondre que, dans le cas où le jugement porte sur les données concrètes

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§ VI

Rapport des opératîoais sensitives et des opérations intellectuelles. — Reprenons maintenant, et concluons. On peut, avec l’ancienne philosophie, ranger sous le nom commun d’opérations sensitives la simple appréhension ou perception, et l’association des idées. — Le jugement, d’autre part, résume toutes les opérations qu’on appelait proprement opérations intellectuelles. Or il y a une philosophie qui confond ces deux ordres d’opérations. Cette philosophie repose sur une observation vraie : les opérations sensitives sont la base et la condition préalable de toute opération intellectuelle. Toute l’intelligence du monde ne peut nous donner ni une perception, ni même, par elle-même et directement, le souvenir d’une perception antérieure (ch< xvi, § 5). Tous les matériaux sur lesquels opère l’intelligence, ce n’est jamais rinteiligence qui les introduit ou les ramène dans la conscience.

Dijstiuctiou de ces opérations. — Mais, cela reconnu^ il faut se garder de conclure de la dépendance des fonctions à Videniité des fonctions. Car les premières opérations peuvent s’accomplir intégralement, sans qu’il y ait le plus petit rudiment d’opérations intellectuelles.

Les opérations intellectuelles sont autre chose que les opérations sensitives. Comment et par quoi se caractérisent-elles? Deux ou trois différences surtout sont à noter.

secoudeis ont seule une raison connue. — Bossuet, définissant les opérations intellectuelles, disait: « Ce sont des opérations qui supposent raison à nous connue. » Il n’en est pas de même des opérations sensitives. Vous percevez un objet ; une sensation vous est donnée ; ou bien une idée vous vient à l’esprit : pouvez-vous dire comment et pourquoi ? Non : la raison de cette

des sens ou de la conscience, ces données mêmes sont alors pour nous les objets ou les équivalents des objets. — Et lorsque ce sont des idées abstraites et générales qui servent de matière à nos jugements, nous savons qu’en affirmant des rapports entre ces idées, nous affirmons par cela même des rapports entre leurs objets, parce que c’est d’après ces objets mômes, comparés et analysés, que ces idées ont été formées. Elles sont des copies: or quand les copies sont bien faites (ce qu’on peut toujours vérifier), les rapports qui existent entre les copies doivent exister aussi entre les originaux.

On peut donc revenir à la lliéorie de Port-Royal, pourvu qu’on sache la bien entendre, et qu’on accorde que la matière première du jugement est fournie par les données de la conscience et des sens, avant de l’être pur les idées abstraites cl générales.

perception ou de cette remémoration demeure en dehors de votre conscience K Percevoir, associer, c’est donc éprouver, subir, c’est être aveugle, c’est être machine, c’est l’inintelligence absolue. Quelle intelligence y a-t-il dans la sensation d’une douleur par exemple?— Au contraire, quand on juge, on sait pourquoi l’on juge. Quand on juge que deux lignes sont égales, on sait pourquoi on les juge égales : c’est qu’on les voit égales. Le jugement porte donc en lui-même sa raison d'être^ sa justification, son motif : il est fondé sur une perception, sur une connaissance, sur l’évidence. Pour lui-même il n’est pas un problème ; tandis que la sensation serait pour elle-même un problème, s’il pouvait y avoir quelque problème pour la sensation. Sentir, c’est être aveugle; juger, c’est être éclairé. La sensation c’est donc l’absence d’intelligence ; le jugement, c’est l’intelligence même.

2° Elles n’ont rien de seoisible : on pense sans images. — Autre différence : il n’y a aucune ressemblance y communauté de nature entre les données des opérations sensitives et Pacte d’apercevoir tel ou tel rapport entre ces données Voici deux figures d’hommes ou d’animaux : vous jugez qu’elles se ressemblent ; vous avez donc les idées de chaque figure, plus l’idée de la ressemblance. Or quel rapport y a-t-il entre celle-ci et celles-là. Les figures, on peut les dessiner ; la ressemblance, comment la dessiner ? par quoi la représenter ? Il n'y a pas de représentation sensible ou imaginative de la ressemblance. — Voici deux lignes égales : comment représenterez-vous l’égalité ? Vous en êtes réduit à dessiner deux lignes égales, c’est-à-dire que vous représentez seulement les lignes, et que vous laissez à l’esprit le soin de percevoir, s’il en est capable, l’égalité^. — Voici du bleu et du rouge : vous jugez que ces deux couleurs diffèrent. Mais la différence vous

1. La physiologie seule nous fait soupçonner que la sensation ou le souvenir dépend d’une impression, sans pouvoir d’ailleurs ni la définir, ni la décrire, ni expliquer comment l’impression provoque le fait de conscience,

2. Il faut, comme on Ta dit, excepter, dans une certaine mesure, les rapports d’espace et peut-être de durée. Comme la couleur, l’étendue est, en effet, chose qui se voit, qui s’imagine, et c’est pourquoi Kant rapportait la forme d’étendue à la sensibilité. Mais les rapports tels que celui de ressemblance, de différence, etc., ne peuvent ni se voir ni s’imaginer.

3. Nous en trouvons l’aveu dans D, Hume lui-même . '( Puisque l’égalité, ditil, est une relation, elle n’est pas, à proprement parler, inhérente aux figures ellesmêmes, mais elle dérive de la comparaison que l'esprit établit entre elles. » (Cité par Huxley, Phil. de Hume, tr. fr., ch. ii.) Dans ces quelques mots se trouve contenue une réfutation décisive du sensualisme, de celui de Hume en particulier, d’après lequel toute idée est une impression ou la copie d’une impression. Si l’égalité n’est pas inhérente aux figures, lesquelles sont des impressions, l’égalité n’est donc ni une impression, ni la copie d’une impression.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITHE XXI.

apparaît-elle bleue ou rouge ? La différence a-t-elle une couleur ? Non : une différence ne peut jamais se représenter par quelque chose d'analogue aux choses mêmes qui diffèrent. — Vous pensez le nombre dix : essayez de représenter ce nombre. Gomme tout à l’heure, pour l’égalité des lignes, vous en serez réduit à représenter des objets, des points par exemple, qui ne sont pas le nombre, mais qui donnent à l’esprit l’occasion de former la notion du nombre.

Ainsi l’idée du rapport est sans ressemblance avec l’idée des termes entre lesquels sont perçus les rapports : les termes sont des images; l’idée du rapport n’est pas une image. Cette seule raison serait suffisante pour réfuter le sensualisme, pour montrer qu’il n’y a pas de transition possible des opérations sensitives aux opéra' lions intellectuelles, des sens ou de l’imagination à la pensée.

Aristote a dit : On ne pense pas sans image. Rien de plus vrai, en un sens; car, comme nous l’avons dit, les images sont la matièfe indispensable de la pensée. — Mais la pensée ne consiste pas ellemême, et Aristote l’entendait bien ainsi, uniquement et exclusivement en images; elle ne s’épuise pas dans les images; elle ne se réalise pas uniquement par des images. Au contraire, la pensée proprement dite n’a rien de commun avec les images : l’image n’est pas la pensée. En ce sens-là il sera vrai de dire : c'est sans image que l'on pense.

3° Elles ne semblent pas liées aux organes : on pense san.s organes. — Enfin, dans sa distinction des opérations sensitives et de^ opérations intellectuelles, Bossuet, suivant encore Aristote, ajoute : « Les premières sont liées aux organes ; les autres non. » — Sans prétendre conclure ici aussi catégoriquement, il est permis de trouver cette opinion plausible. Les opérations sensitives sont sous la dépendance des organes, cela est certain. Nous nous représentons tant bien que mal la condition physique d’une sensation : une cellule vibre dans une partie du cerveau, à cet événement déterminé correspond une sensation déterminée. Nous nous représentons tant bien que mal les conditions physiques de l’association des idées : le mouvement se propage d’une cellule à l’autre, une idée apparaît à la suite d’une autre. — Mais la comparaison, la perception d’un rapport entre deux images, l’idée de la ressemblance, par exemple, qu’est-ce qui peut bien y correspondre physiquement? Tout symbole physique nous fait ici défaut ; car la comparaison et la perception de la ressemblance sont quelque chose qui, tout à la fois, implique l’idée des deux objets semblables et qui en est pourtant

radicalement distinct, quelque chose qui les enveloppe et qui s'y ajoute, quelque chose qui implique une dualité et qui est absolument un. Or quel évènement physique imaginer qui corresponde à cela?

' — Si donc il y a des raisons mécaniques assignables à la conséciition des idées, on ne voit pas de raison mécanique assignable à la liaison logique et rationnelle des idées, qui, dans certains cas, se superpose à la simple consécution. Penser à Socrate, puis à l’homme, puis au mortel, cela s’explique peut-être mécaniquement; ce qui ne paraît pas s’expliquer mécaniquement, c’est, après qu’on a pensé successivement ces trois choses, ou tout en les pensant, penser en plus qu’elles sont liées entre elles par un rapport d’identité ^

On pourrait donc, semble-t-il, admettre que dès cette vie terrestre, où notre pensée est associée à un organisme, nous vivons cependant par une partie de nous-mêmes en dehors de notre organisme, que nous sommes en partie esprits purs. La pensée est semblable au cerf-volant, qu’un fil retient à la terre : sans ce fil, au lieu de s’élever, il tombe; mais tout en étant retenu par ce fil, il se meut et plane librement dans le ciel. C’est l’image de la pensée. — En d’autres termes, de même qu’on peut dire tout ensemble que l’on ne pense pas sans image et que l’on pense sans image, de même on pourra dire, d’une part, qu’on ne pense pas sans organes, car les oiganes fournissent les images nécessaires à la pensée; mais, d’autre part, puisque la pensée diffère absolument de l’image à laquelle elle est surajoutée, on pourra dire aussi que la pensée, en elle-même, n’est pas attachée aux organes; et l’on pourra acquiescer à la grande parole de Bossuet au sujet de la grande parole d’Aristote : « Lorsque

1. « Je veux qu’il ne se forme dans la conscience aucune image sensible sans qu’il y ait dans le corps une impression qui y corresponde ; en est-il de même des idées et des vérités intellectuelles? Et s’il est vrai que je ne puisse me représenter un triangle équilatéral sans provoquer un mouvement particulier dans le siège de la pensée, est-il également vrai que j’y provoque d’autres mouvements pour saisir le rapport d’égalité qui existe entre ses côtés? A défaut de l’observation, qui pourrait seule constater ce fait important, il est permis de conjecturer que l’acte purement intellectuel échappe par lui -même aux lois de la matière. Un rapport quelconque suppose, il est vrai, les deux termes qu’il unit; or chacun d’eux constitue un objet sensible, et ne peut, par suite, se concevoir en dehors de toute influence organique... Mais l’acte par lequel l’esprit compare, juge, raisonne, diffère essentiellement de celui par lequel il imagine et perçoit, et ce dernier peut être enchaîné à la nécessité du mouvement, tandis que le premier reste libre... En présence ci’un certain nombre d’idées que la mémoire rappelle, pourquoi la raison, sans autre secours organique, ne s’élèverait-elle pas à des notions générales fondées sur certains rapports communs à ces faits? Pourquoi encore dans un tout harmonieux dont les diverses parties sont perçues par les sens, ne saisirait-elle pas à l’aide de ce témoignage l’heureuse disposition de ces parties, en même t(^mps que l’ordre et la beauté de leur ensemble. » (Gratacap, Théorie de la Mémoire, P 199. — Cf. Renouvier, Crit. phiL, 1875, II, p. 67 et suiv.)

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXI

A.ristote a dit : c’est sans organe qu’on pense, il a parlé divinement *. »

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