SES CONDITIONS
Dans un jugement complet, on peut distinguer trois éléments : l’aperception, la croyance, l’affirmation.
L’affirmation est Veæpression de la croyance ; l’aperception en est la raison. — Nous avons parlé, dans ce qui précède, de l’aperception; l’affirmation ne soulève pas de problèmes particuliers; reste à dire quelques mots sur .la croyance, qui soulève au contraire les problèmes les plus graves.
La croyance en général. — Croire, c’est penser qu’une chose est. C’est penser que la chose, objet de notre pensée, existe en soi et absolument comme elle est pensée. En d’autres termes, croire, c’est penser un rapport d’identité entre la représentation et la réalité absolue.
Scs modes : naïve, réfléchie. — Il faut distinguer deux modes de la croyance : la croyance irréfléchie ou naïve, et la croyance
1. On verra plus loin (cli. xxix et xxx) que nous n’adoplons .pas la solution (le Kant; que, d’après nous, tout jugement étant une aperceplion de rapport entre des données, suppose nécessairement une expérience, une intuition; et que les principes rationnels, en particulier, s’expliquent par le concours de l’expérience et de l’intelligence, qui interprète l’expérience et en dégage les lois universelles et nécessaires. En d’autres termes, ces principes ne sont pas pour nous absolument à priori, mais relativeinenl à priori.
DE LA CROYANCE
réfléchieou philosopliique. — La croyance naïve est celle qui n’a pas été précédée d’examen et de doute. Telle est la croyance du vulgaire à l’existence des corps; telle est la croyance qui accompagne le rêve. La croyance philosophique est celle qui, ayant traversé l’épreuve du doute, a pleine conscience d’elle-même et pourrait présenter ses titres.
L’une prend la représentation pour l’objet. — Cette différence en entraîne une autre plus profonde. Le vulgaire, n’ayant pas réfléchi sur la connaissance, est dupe du fait de l’objectivation qui accompagne naturellement nos représentations : il prend ses représentations pour les choses mêmes. Tout le contenu, toute la matière de la représentation, couleurs, sons, etc., espace, temps, rapports de tout genre, lui paraît exister hors de la représentation, et pour lui n’en fait pas partie. Pour lui, la représentation se réduit à sa pure forme, c’est-à-dire à l’acte simple, uniforme, toujours identique de lâvisionj de Vaperception. Par conséquent, sa croyance consiste à affirmer une identité numérique entre l’objet de sa représentation et la réalité ou la vérité absolue.
L’autre affirme que la représentation correspond à l’objet. — Au contraire, le philosophe sait que la matière ou le contenu de la représentation ne fait qu’un avec la représentation elle-même; que le son et la couleur donnés à sa conscience sont des faits de conscience; que les rapports donnés à sa conscience, alors même qu’ils seraient conçus comme universels et nécessaires, sont encore des faits de conscience actuels, particuliers et contingents.— Maintenant, ceci reconnu d’un commun accord entre tous les philosophes (sauf quelques exceptions), ils se partagent ensuite en deux catégories : les uns, les sceptiques, s’abstiennent de rien affirmer sur le rapport de la représentation avec la réalité absolue^ ils s’interdisent la croyance. Les autres, les dogmatiques, affirment (sous certaines réserves) que la réalité absolue correspond à la représentation. La croyance philosophique consiste donc à affirmer, non pas une identité numérique, mais une identité spécifique entre la réalité et la représentation^.
1. Ainsi Pyrrhon dira : Le mouvement apparaît à ma conscience; l’égalité de ces deux lignes apparaît à ma conscience. Mais le mouvement est-il en réalité? Ces deux lignes sont-elles réellement égales? Je n’en sais rien.
2. Par exemple, le vulgaire croit que la maison donnée à sa conscience, c’est l’objet externe lui-même. C’est une illusion, dira justement M. Taine, c’est une hallucination, car la maison représentée est un objet purement interne. — Mais il ajoute : C’est une hallucination vraie, car à cet objet interne correspond en elLet un objet externe. Si bien que cette illusion équivaut à une connaissance.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXI
Degré de la croyance : opinion, certitude. — La croyance est aussi susceptible de degrés. Imparfaite, inachevée, elle se nomme opinion : l’opinion consiste à penser qu’une chose est, tout en pensant qu’elle n’est pas. — La croyance parfaite, absolue, se nomme certitude : la certitude consiste à penser purement et simplement qu’une chose est. — Quelques philosophes réservent le nom de croyance à la seule opinion, et opposent la croyance à la certitude. C’est reconnaître la croyance là où elle commence seulement à se dégager, et refuser de la reconnaître là où, dégagée de tout élément étranger, elle manifeste sa pure essence. Tant vaudrait appeler cercle, le cercle qu’une main maladroite dessine sur le papier et refuser d’appeler cercle, le cercle parfait conçu par le géomètre.
La croyance, essentiellement distincte du désir et du vouloir. — Telle étant l’essence de la croyance, la croyance se distingue nettement et absolument d’un acte de désir ou de volonté. L’essence commune du désir et de la volonté, c’est la tendance, l’effort vers un certain but. L’idée de fin est inséparable de l’idée du désir et du vouloir; c’est par ce mot de fin que ces actes se spécifient et se définissent (chap. xiii). — Or l’idée d’un but à- poursuivre, d’une fin à réaliser, n’entre nullement dans l’idée de la croyance. La croyance elle-même, tant qu’elle n’est pas, tant qu’elle se cherche, peut être une fin pour l’esprit qui la désire; mais la croyance faite, réalisée, n’a pas une fin à poursuivre. Le vouloir, peut-on dire, a une fin (par exemple la croyance même) et n'est pas une fin ; au contraire, la croyance est une fin (pour le vouloir, par exemple), et n'a pas elle-même de fin.
Autres manières d’exprimer la même vérité : le désir et le vouloir ont pour objet ce qui n'est pas ; la croyance a pour objet ce qui est. — De plus, tout vouloir se considère lui-même comme devant, par sa vertu causatrice, faire exister ce qui n’est pas (par exemple un mouvement corporel). La croyance, au contraire, se considère ellemême comme existant en vertu de ce qui est, comme déterminée par ce qui est. Tout vouloir se juge cause de l’être, toute croyance se juge effet de l’être. — Tout vouloir s’apparaît comme création et peut se traduire par ce mot: fiat. Toute croyance s’apparaît comme constatation et peut se traduire par ce mot : est. — Il semble donc que, loin d’être identiques, le vouloir et la croyance soient opposés par leur essence même.
Eii»{i»eiice cIc la croyance. — -Si la croyance n’est ni un fait de désir, ni un fait de volonté, qu’est-elle donc? Un mode de la
DE LA CROYANCE
représentation. Chez le vulgaire, la croyance c’est l’objectivation de la représentation, autrement dit V identification de la représentation avec ridée de la réalité absolue. Chez le philosophe, la croyance, c’est plutôt Y association, à la représentation, de l’idée d’une réalité absolue correspondante à cette représentation.
§ Il
Origine de la croyance : dépend-elle iniBnédiatennent de la Tolonté ? — Quelle est maintenant la cause de la croyance?
Beaucoup de philosophes, à la suite de Descartes, font dépendre immédiatement la croyance, au moins dans une certaine mesure, de la volonté^. — Que la volonté ait mdirectement une grande influence sur la croyance par son influence directe sur les idées, c’est ce que nul ne peut contester. D’où il suit que tout le monde doit aussi s’entendre sur la question morale de savoir s’il faut attribuer à l’homme une certaine part de responsabilité dans ses croyances vraies ou fausses. — Mais la question psychologique à discuter est celle de savoir si la croyance est, à quelque degré, indépendante de la représentation, et sous la dépendance directe et immédiate de la volonté.
— C’est ce que nous ne pouvons accorder. A nos yeux la croyance réfléchit toujours exactement l’état de la représentation, et ne saurait, à aucun degré et en aucun sens, échapper à l’influence de la représentation pour s’accommoder k l’influence de la volonté.
La volonté est pai*foiis sau.^ action siii* la croyance.
— En fait tout d’abord, il est au moins certains cas où la croyance est tout à fait hors des prises du vouloir. — Dans certains cas, on croit nécessairement, en dépit de tous les efforts qu’on ferait pour ne pas croire : ainsi, comment s’y prendre, quand on ignore les arguments sceptiques, pour ne pas croire que deux et deux font quatre; ou que le fils, qu’on sait être mort, est mort? — Dans d’autres cas, au contraire, on veut croire et l’on ne croit pas. Qui a fait plus d’effort que Pascal pour croire aux vérités de la religion? Il n’est pas sùr qu’il y ait pleinement réussi.
Son action dans aucun cas n’est prouvée. — Si donc il y a des cas où la volonté ne peut rien sur la croyance, ni pour l’empêcher, ni pour la produire, il s’ensuit que, dans ces cas tout au moins, la croyance dépend uniquement de motifs intellectuels. Or,
1. Voy. les savantes et subtiles analyses de M. Ollé fiaprune dans son livre sur la Certitude morale, et de M. Brochard, dans son livre sur l'Erreur.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXI
ceci accordé, et cette cause possible de la croyance étant reconnue, c’est maintenant à ceux qui veulent faire dépendre, dans une mesure quelconque, la croyance de la volonté, d’établir que celte cause, suffisante dans certains cas, ne l’est pas dans tous. Qu’on essaye donc de produire un cas où l’état de l’esprit quant à la croyance ne soit pas l’expression exacte de l’état de l’esprit quant à la représentation; un cas où la croyance restant en deçà ou s’avançant au delà des raisons intellectuelles de croire, on soit obligé d’attribuer cet écart entre la croyance et la représentation à l’influence directe de la volonté. Nous ne sachions pas que jamais cette preuve ait été faite, et que jamais un cas semblable ait été produit.
Elle est impossiMe. — On peut aller plus loin, et affirmer qu’il ne sera jamais produit. En effet, de la définition même de la croyance et de la définition de la volonté, il résulte que la volonté est absolument pour engendrer la croyance.
En effet, croire, c’est penser qu’une chose est. Or supposons que nous n’ayons pas de preuves intellectuelles suffisantes de penser qu’une chose est, et que nous sachions n’en pas avoir. La volonté pourra-t-elle suppléer à ce défaut de preuve reconnu de nous, et déterminer la croyance? — Mais la volonté sait bien qu’elle n'est pas une preuve et qu’elle ne peut tenir lieu de preuve; la volonté sait bien qu’elle ne peut pas faire que ce qui est ne soit pas, ou que ce qui n’est pas soit. Donc on ne voit pas à quoi pourrait servir ici la volonté, sinon à rendre plus manifeste, par son effort même pour y suppléer, le défaut dans les preuves dont la croyance a besoin, et à rendre le doute plus tenace, par son effort même pour en triompher.
Toute volonté de croire qui dépasserait les raisons de croire serait comme un mensonge qu’on essayerait de se faire à soi-même et dont on ne réussirait pas à se convaincre. En un mot, toute volonté de croire est inévitablement une raison de douter.
Il est vrai qu’à la longue les choses peuvent changer. La volonté peut d’abord nous faire proférer une affirmation à laquelle nous ne croyons pas intérieurement; dans la suite, nous y croirons peutêtre, à force de l’avoir proférée L Mais si la chose a lieu, c’est parce que cette affirmation, d’abord volontaire, aura cessé d’être volontaire en devenant habituelle, et, qu’étant devenue habituelle, elle nous paraîtra résulter de la nature même des choses. — Mais tant
1, Pascal le savait bien; et c’est pourquoi il donne, au sujet des croyances qui lui sont chères, le conseil d’agir d’abord et de parler comme si on croyait, sachant bien que la croyance pourra résulter à la lin de ces paroles et de ces actes mêmes.
DE LA CROYANCE
que la volonté qui produit l’affirmalion reste consciente d’elle-inéinc, nécessairement cette affirmation reste douteuse et destituée de croyance interne, dans la mesure exacte où on la sait l’œuvre de la volonté.
Késiimé : dilemiue. — En résumé : ou nos raisons intellectuelles de croire nous semblent suffisantes, ou elles nous semblent insuffisantes. Si elles nous semblent suffisantes, il n’est que faire de la volonté pour produire la croyance. Si elles nous semblent insuffisantes, qu’on explique comment la volonté pourrait dissimuler ce manque de raison, ou se prendre elle-même pour une raison.
Lu pasision, cause indirecte de la croyaiace, connue le vouloir. — Tout ce qu’on vient de dire de la volonté de croire pourrait se répéter, mutatis mutandis, du désir de croire. La passion, non plus que la volonté, n’est pas immédiatement maîtresse de la croyance. Si elle agit sur la croyance, c’est indirectement aussi, en mettant en jeu l’imagination.
La cause de la croyance est intellectuelle : évidence.
— La raison de la croyance n’est, et ne peut être qu’intellectuelle; il s’agit de déterminer la nature de cette raison.
L’évidence, dit-on ordinairement, est la cause de la certitude L Nous admettons cette proposition, qui est de sens commun, et qui s’oppose à toutes les théories qui font dépendre la croyance de raisons autres que des raisons intellectuelles. Il s’agit seulement de l’expliquer.
A'ature de l’évidence. — Que faut-il entendre par évidence ?
On ne gagnerait rien évidemment à remplacer le mot évidence par celui de clarté ou de distinction, etc.
D’après Hume, ce qu’on appelle évidence, ce qui détermine la croyance, c’est \u force, la vivacité de la représentation. — Cette théorie est réfutée par les faits. Il est des cas où la représentation n’a qu’un faible degré de force absolue : ainsi dans le rêve, dans la rêverie. Or une croyance (absolue dans le rêve, et plus ou moins ferme dans la rêverie) accompagne ces représentations. — Inverse-
1. On dit plus souvent encore que l'évidence est le critérium de la cerlilude. Certitude doit être pris ici dans le sens de vérité objective. Si certitude était ju is au sens psychologique, pour désigner la croyance ferme (laquelle peut fort bien être erronée), dire que l’évidence est le critérium de la certitude n’a plus de sens. La certitude, fait psychologique, n’a pas besoin de critérium. On sait bien quand "U est ou n’est pas certain, comme on sait si l’on souffre ou non, sans avoir besoin d’un signe pour en avertir.
psychologie. — CHAPITRE XXL
ment, chez un halluciné qui se rend compte de son illusion, la croyance est refusée aune représentation de même force pourtant que la sensation.
D’après certains philosophes, l’évidence, c’est la connaissance adéquate, parfaite, intégrale, de l’objet. — Mais comment pouvonsnous savoir quand notre connaissance est ou n’est pas adéquate? Il faudrait pour cela saisir l’objet lui-même en dehors de la connaissance, et le comparer à la connaissance. Or il n’y a pour nous qu’un moyen de saisir l’objet, c’est d’en prendre connaissance. — Qu’estce donc encore une fois que cette évidence qui détermine la croyance?
L'évidence, caractère de toute représentation noncontredite. — A notre sens, est évident tout ce qui est pensé, représenté, — à moins qu’il ne soit contredit. Expliquons le sens et la portée des deux parties de cette assertion.
Évident veut dire qui apparaît, qui est vu. — Or la pensée est de sa nature essentiellement objectiviste ou plutôt objectivante. C’est-à-dire que tout ce qui est pensé nous semble naturellement une chose, un objet, aperçu par la pensée. Les opérations des sens, delà conscience, de rentendement, de la mémoire, de l’imagination elle-même nous apparaissent comme des actes de vision ou de perception. Nous voyons ou croyons voir des objets sensibles, des vérités abstraites, le passé, l’avenir, etc. Donc, naturellement, et tant qu’aucune raison adverse ne vient s’y opposer, toute chose pensée, par une opération quelconque de la pensée, semble une chose vue, aperçue, c’est-à-dire semble une chose évidente. Par suite aussi cette chose est un objet de croyance.
Par là nous voyons pourquoi la croyance accompagne naturellement l’évidence. C’est qu’au fond croyance et évidence sowï wwe seule et même chose. 11 y a évidence quand on pense que la chose est vue; il y a croyance quand on pense que la chose est. Mais penser qu’une chose est vue, ou qu’elle est, c’est exactement la même chose. Évidence et croyance peuvent donc se définir ensemble, r objectivation de Vobjet de la pensée. Dès qu’une chose est pensée à titre à'objet, par cela même il semble qu’elle soit vue, et par cela même elle est crue.
En résumé, naturellement, et tant que rien ne s’y oppose, toule représentation s’objective; donc, naturellement, toute représentation apparaît comme évidente, et, naturellement aussi, toute représentation est accompagnée de croyance. Représentation
DE LA CUOYANCE.
évidence, croyance, naturellement tout cela se tient, tout cela est un.
On demande pourquoi dans certains cas la croyance s’ajoute à la représentation : il faudrait demander bien plutôt comment il se fait qu’elle ne s’y ajoute pas partout et toujours. La représentation s’objectivant naturellement, la croyance suit naturellement la représentation comme l’ombre suit le corps ; elle est pour ainsi dire de son essence. La vraie difficulté est de comprendre comment, dans certains cas, la croyance se sépare de la représentation.
La non-éTidence, caractère de tonte représentation contradictoire on contredite. — Puisque l’évidence et la croyance résultent du fait de l’objectivation, la non-évidence et l’impossibilité de la croyance doivent résulter de l’impossibilité de l’objectivation.
Une chose ne peut paraître évidente, et ne peut être crue, quand elle ne peut être posée dans la réalité absolue, comme chose indépendante de la pensée actuelle qui la pense. Or d’où résulte cette impossibilité de poser une chose dans la réalité absolue? — On n’y voit qu’une raison assignable : c’est une contradiction, à savoir : soit une contradiction intrinsèque qui la détruit ; soit une contradiction extrinsèque qui la nie. Par exemple, quelque effort que je fasse, je ne puis réaliser par l’imagination l’image contradictoire en soi d’un triangle carré, ou d’un blanc non blanc. Donc je ne puis croire ni à la réalité, ni à la possibilité d’un triangle carré ou d’un blanc non blanc. — Et quelque effort que je fasse, je ne puis imaginer que je tiens une fleur entre les doigts, quand j’ai le sentiment contradictoire que je tiens un porte-plume. Donc je ne puis croire que je tiens à ce moment une fleur.
D’où cette conclusion générale : toute représentation qui n’est pas contradictoire en soi ou contredite s’objective naturellement, apparaît évidente et devient objet de croyance. Toute représentation, au contraire, qui est contradictoire en soi, ou contredite, ne peut s’objectiver, et demeure destituée d’évidence et de croyance L
Conta^adictioii intpinsèque et extrinsèque. — Reste à
1. Nous ne nous écartons pas, en tout ceci, des vues de Descartes sur le sujet. Il serait aisé de rapporter nombre de passages (voy. en particulier dans le Disc, de la Méth. la première règle de méthode et tout le commentaire sur le Cogito) d’où il résulte que Descartes appelle évidente une proposition qu’aucune proposition opposée ne contredit et ne parvient à ébranler. L’évidence d’une proposition, c’est pour lui l’occupation, la possession incontestée et incontestable de la conscien c par cette proposition.
RABIER. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXI
se demander d’où viennent ces contradictions si opportunes, qui nous empêchent de donner notre créance à tout ce qui traverse notre pensée.
La contradiction, comme on vient de le voir, peut être interne : dans ce cas, elle résulte des éléments mêmes de la représentation (par exemple, cercle carré), opposés entre eux, et qui ne peuvent être réalisés ensemble dans la pensée. La contradiction peut aussi être externe. Dans ce cas, les représentations ou répressives
peuvent être de diverse nature.
lVatua*e des aiitas:oaiistes : 1° Principes rationnels.
— En première ligne, il faut mettre les principes de la raison (principes de causalité, axiomes mathématiques, etc.). Ces principes sont comme les sentinelles avancées de la pensée, les protecteurs attitrés de la raison, les gardiens intraitables et incorruptibles de la créance. Toute pensée qui les rencontre sur son chemin disparaît aussitôt de la scène, vaincue d’avance par ces principes premiers de l’esprit, qui semblent participer de la puissance inéluctable des forces de la nature.
2" Les véeîÉés d’es^périence. — En second lieu, viennent les principes généraux, les lois de la nature, résultats d’expériences accumulées. Une expérience cinquante fois séculaire nous a appris que les morts ne ressuscitent point. C’est pourquoi nous ne croyons pas aux revenants, malgré tous les récits qu’on en fait. C’est généralement parce qu’ils contredisent les lois de la nature les mieux établies, que les rêves sont reconnus menteurs au réveil.
3" Le souvenii*. — En troisième lieu, la répression qui fait obstacle à la croyance peut provenir des souvenirs personnels. La mémoire, enregistrant nos connaissances et nos actes passés, nous montre en quelque sorte la ligne entière de notre expérience antérieure, et nous porte ainsi naturellement à dire de tout ce qui fait dévier cette ligne ou la rompt : ceci est faux, et à dire de tout ce qui s’adapte exactement à cette ligne et la prolonge : ceci est vrai. Je vois en rêve un ami que j’ai perdu ; je reconnaîtrai mon illusion dès que je me rappellerai les circonstances de sa mort. On me demande s’il est vrai que j’aie fait telle chose, tel jour. Je puis hésiter d’abord. Je n’hésite plus si ma mémoire peut me fournir en quelque sorte un alibi, en me rappelant que j’ai fait autre chose ce jour-là.
4® Les scusations. — En quatrième lieu, la représentation antagoniste peut être opposée par les sens, ie vois une personne
DE LA CnoYANCE.
assise dans mon fauteuil : si je vais moi-mème m’asseoir, sans rencontrer aucun obstacle, dans mon fauteuil, le toucher convain^i la vue d’hallucination.
5° Le témoignage d’autrui. — Enfin, dans certains cas, le témoignage des autres peut nous servir pour reconnaître nos illusions. Par exemple, l’halluciné qui sent la contagion du sens halluciné s’étendre, de proche en proche, aux autres sens et à son intelligence tout entière, fait appel, pour fortifier l’opposition déjà chancelante de sa raison, au témoignage d’autrui.
Résiumé. — Ainsi, en vertu de la tendance de toute représentation à l’objectivation, nous sommes toujours sur le seuil descroyances absurdes, de l’hallucination, de la folie ; mais, en vertu de la répression constante exercée sur les apparences fausses par les principes et les données que nous savons vraies, la raison se défend, comme par une sorte de dialectique incessante, contre l’absurdité, et, pour l’ordinaire, aboutit, soit à la croyance raisonnable, soit au doute raisonnable.
La cause de la croyance est donc dans l’objectivation spontanée de la représentation tant qu’aucun obstacle ne s’y oppose. La cause du doute est dans l’obstacle à l’objectivation qui provient d’une contradiction intrinsèque ou extrinsèque.
Contre-épreuve. — La contre-épreuve de ces explications est fournie, aussi décisive qu’on peut la souhaiter, par les cas où, en dépit de sa fausseté, de son absurdité, la représentation s’objective et entraîne la croyance, parce que cette contradiction répressive fait défaut. C’est en elîet de l’absence de cette répression que naissent les illusions passagères, incomplètes, volontaires, ou au contraire durables, absolues, invincibles, de la rêverie, du rêve, du somnambulisme, de la folie L
Coiiclusiion : vrai rôle de la volonté dans» la croyance.
— Par tout ce qui vient d’être dit on voit aisément quel est le rôle de la volonté dans la croyance, ce qu’elle ne peut pas, comme aussi ce qu’elle peut. Ce qu’elle ne peut pas, c’est agir sur Incroyance, sans l’intermédiaire de la représentation; — ce qu’elle peut, c’est agir sur la
1. M. Taine a supérieurement traité ce sujet, avec tous les exemples et preuves désirables, dans son livre sur V Intelligence, particulièrement, t. I, part, il, liv. I, ch. I : De l’illusion, et ch. ii : De la Rectification. — Chacun pourra aisément, en portant son attention sur les phénomènes intellectuels du sommeil à l’état naissant, vérifiei par lui-même cette loi que, faute de répression, toute représentation d’objets, de rapports, etc., si absurde qu’elle soit, est objectivée et considérée comme vraie. On sent alors très nettement l’envahissement du vertige mental et de la folie.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXI
croyance en agissant sur la représentation. La volonté est maîtresse de l’attention; par conséquent, elle peut, dans ce conflit incessant des représentations et des motifs de croire ou de ne pas croire, prêter ou refuser à telle ou telle représentation le secours de l’attention et préparer ainsi sa victoire ou sa défaite, en la fortifiant ou en l’affaiblissant, en suscitant pour elle ou contre elle des représentations auxiliaires ou opposées. La vérité sur ce point a été dite par Pascal avec la dernière précision {Pensées, iii, 10) :
(( La volonté est un des principaux organes de la créance ; non qu’elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses selon la face où on les regarde. La volonté, qui se plaît à fun plus qu’à l’autre, détourne l’esprit de considérer les qualités de celles qu’elle n’aime pas avoir; et ainsi'l’esprit, marchant d’une pièce avec la volonté, s’arrête à regarder la face qu’elle aime, et ainsi il en juge par ce qu’il y voit. >