Leçons de philosophie scolastique
certe merebitis de Ecclesia, de scientia, de sacra et civili societate, consociationemque vestram brevi complurium sapientum accessione et honestorum omnium plausu commendatam videbitis.
Hsec Nos vobis adprecamur; et intérim divini favoris auspicem et paternge Nostrse benevolenliae pignus, tibi, dilecte fili, sodalibusque omnibus Societatis philosophico-medicae sancli Thomas Aquinatis Benedictionem Apostolicam peraraanter impertimus.
Datum Romœ apud s. Petrum die 25 julii anno 1874, Pontificatus Nostri anno vicesimonono.
Plus pp. IX.
PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE
Les opérations de l'homme, considéré soit comme individu, soit comme membre de la société, ne sont point régies par la divine Providence comme celles de la brute, chez qui l'instinct remplace la raison, et qui n'agit que sous l'impulsion d'une nécessité de nature.
L'homme est libre, et la règle de ses actions se trouve dans les idées de son esprit, en tant qu'il actue dans les faits le concept idéal qu'il contemple par la pensée, comme le peintre copie sur la toile le tableau sur lequel son regard d'artiste s'est fixé. Penser que Tordre des faits puisse être en désaccord avec l'ordre des idées est une folie, puisque les premiers ne sont que l'expression de ces dernières.
La coiiséquence de ce principe, c'est que les maux infinis qui affligent de nos jours la société humaine, et qui, en dernière analyse, dérivent de la liberté de l'homme, ont pour vraie cause le désordre déplorable qui règne dans l'esprit des hommes. Car ce ne sont pas seulement les vérités révélées par Dieu lui-même, contre lesquelles se révolte maintenant la raison humaine : les premiers principes naturels, dans l'ordre spéculatif comme dans l'ordre pratique, sont méconnus, attaqués et foulés aux pieds.
C'est pourquoi, celui qui désire être aussi utile qu'il le peut à sa patrie et à l'humanité toute entière, devra mettre le doigt sur la plaie sociale, devenue déjà gangreneuse, et contribuer de tout son pouvoir à rétablir
{!) Celle introduction est la môme que celle de la prcniiôrc cdii on. Corn. Phil. Scol. — 1
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Tordre dans les idées, pour opposer une digue à ce torrent de calamités qui, de jour en jour, devient plus large et plus impétueux.
Et Ton aurait vraiment mis le doigt sur la plaie en fondant une institution oii les jeunes étudiants, bien disposés, auraient trouvé, avec une tendresse vigilante et une prudente direction, les moyens de conserver leur innocence et de faire d'excellentes études.
Il a été impossible de réaliser cette idée à Pise, et nous tirons un voile sur les causes de cette indignité : ce n'est pas mon affaire de traiter une semblable matière.
Espérant tout le contraire de ce qui est ai rivé, j'avais quitté Rome au mois d'août dernier : je vivais retiré dans une petite villa solitaire, aux pieds d'un de ces riants coteaux qui dominent Florence, et je m'étais mis à composer un cours de philosophie, pour servir de texte aux études des jeunes gens qui se seraient réunis à Pise dans le but que nous avons dit.
Ge cours avait un double but : le premier, de préparer les élèves par une solide philosophie à Tétude approfondie de sciences plus élevées ; et le second de les prémunir, par la démonstration des principales vérités, contre les erreurs qu'on aurait probablement cherché à leur inculquer dans les chaires de Tuniversité.
Maigre les incidents qui sont survenus, je n'ai pas voulu laisser inachevé un ouvrage dont la composition était très-avancée et Timpression déjà commencée. Sans compter que Tinstitution, interdite cette année, pouvait être autorisée plus tard, le travail que j'avais entrepris convenait parfaitement aux jeunes gens qui suivent les cours du lycée, et à tous ceux qui, en dehors des écoles, aiment les études philosophiques.^ -
Pour ces raisons, et aussi pour céder aux instances réitérées de nombreux amis, je me suis décidé à le publier (1).
Mais, après avoir indiqué les motifs qui m'ont défi) La fondation de l'Académie philosophico-médicale de Saint-Thomas donne aujourd'hui à notre cours une importance particulière, parce qu'on y trouve exposée et démontrée la doctrine qui doit être l'àme de cette Académie.
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terminé à récrire, il faut que je dise pourquoi j'ai voulu qu'il fût ce qu'il est.
Depuis longl'inps, j'avais l'intention de composer, spécialement en vue dos jeunes étudiants, et en rap|)ort avec la brièveté du temps, qu^ils ont coutume d y employer, une philoso[>liie qui aurait mérité l'estime et Tapprobation générale, et à laquelle tous les savants de notre temps auraient pu faire bon accueil.
Mais, si j'avais voulu m'en tenir à ce seul point de vue, j'aurais été complètement frustré dans mes désirs.
Presque toutes les écoles d'Europe ont banni complètement la philosophie, ou bien elles en donnent seulement quelques notions confuses et sans connexion, qui n'ont de la philosophie que le nom; et quand bien môme, ce qui est très-rare, on fait parade de l'étudier "sérieusement, il y a une telle variété et une telle contradiction parmi les doctrines enseignées, que l'on ne peut pas s'attacher à l'une sans se mettre en guerre ouverte avec l'autre.
Cette diversité, qui règne entre les écoles modernes, , est si générale qu'à peine pourrait-on trouver deux professeurs du môme cours, dans le môme collège, dont l'enseignement soit d'accord, je ne dirai pas sur toute la philosophie, mais seulement sur ses principes fondamentaux. Bien plus, on n'est pas capable d'enseigner pendant dix ans la même doctrine : c'est un perpétuel va-et-vient de changements et de contradictions.
Il est certain que, de même que le centre du cercle est un et indivisible, et qu^il y a un nombre infini de rayons qui vont toujours en s'éloignant davantage de lui, de môme, la vérité est une et indivisible, et les erreurs qui s'en écartent sont innombrables, toujours de plus en plus éloignées du centre, et par là môme les unes des autres.
Vous changez, disait Bossuet à l'hérésie, donc vous êtes Terreur. On peut en dire autant de toutes les prétendues philosophies modernes, qui, par cela môme qu'elles sont multiples et contraires , doivent être, logiquement parlant, toutes fausses, ou toutes excepté une, et comme elles varient, si jamais elles possèdent
OU ont possédé quelque parcelle de vérité, ce n'a été que pour un instant.
J'ai dit logiquement 'parlo/iit, car c'est la conséquence de ce principe, que des doctrines contraires ne peuvent être également vraies, et qu'il peut arriver aussi que jamais aucune de ces pliilosopliies n'ait connu la vérité.
Que restait-il donc à faire? Puisque je ne pouvais trouver aucune pliilosophie qui, de nos jours, eût conquis l'estime et l'approbation générale, et que je ne voulais pas néanmoins abandonner le projet de composer un cours de philosophie, ni suivre l'opinion de ceux qui voudraient la voir chassée de la société humaine comme produisant plus de mal que de bien, je n'avais plus qu'à prendre un des partis suivants :
Ou marcher sur les traces des plus fameux philosophes de nos jours, et composer de toutes pièces une philosophie, en me servant, bien entendu, des découvertes des autres ;
Ou suivre tout simplement la philosophie révérée depuis les temps les plus reculés, qui a régné en souveraine dans les écoles pendant vingt siècles environ, et qui, pour cela, a mérité, de préférence à toute autre, le nom de scolastique, qui a compté parmi ses disciples et ses plus ardents défenseurs les plus grands génies dont s'honore l'humanité, et qui, comme le feu sacré, caché à la vue des profanes, est conservée et défendue avec un soin jaloux par les humbles et courageux amis de la vérité.
Le premier parti me paraissait insensé et orgueilleux, et je n'aurais pas eu plus de succès que tant d^xufres philosophes de notre époque à qui l'on pourrait dire, comme Dante {Pur g., XI).
(( Votre gloire est comme l'éclat de la fleur qui paraît et disparaît; et le jour qui l'a vu naître fraîche et belle la voit aussi mourir (1). »
Il ne me restait donc plus qu'à embrasser le second parti : observer avec soin si la grande philosophie de
(1) La vostra noniinanza è color d'crba Che viene e va; e quci la discoîora, Per cui elT e'^xie dalla terra acerbu. iPurg. XI, 115.)
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S. Thomas d'Aquin et de Dante pouvait, avec ses antiques spéculations, répondre aux données modernes des sciences expérimentales, et, si je la trouvais en rapport avec elles, la proposer simplement avec cette certitude que peut seule inspirer la vérité.
Je l'ai fait, et, sans ambages, je peux dire franchement que cette philosophie peut et peut seide donner une explication raisonnée de toutes les découvertes des sciences expérimentales, qui sont en contradiction manifeste avec les systèmes philosophiques que nous avons vus, de nos jours, passer successivement dans les écoles.
le ne doute point qu'en présence d'affirmations si précises, beaucoup ne sourient et ne haussent les épaules. Go sera à leurs yeux une grande audace ou une bizarrerie non moins grande que de vouloir remettre en honneur une philosophie qui, depuis longtemps déjà, a été bannie de l'enseignement pubhc, comme un recueil de fables non-seulement inutile, mais nuisible au progrès de l'humanité.
Pour faire sentir toute la vanité d'une accusation aussi gratuite que passionnée, ce sera^ je l'espère, un argument puissant auprès de tout homme sensé que l'autorité de ces vingt siècles, pendant lesquels cette philosophie a été enseignée avec une certitude pleine et entière par les génies les plus sublimes : car elle a commencé sous Socrate, et elle a fait dans les siècles suivants, surtout depuis l'ère chrétienne, d'admirables progrès, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée à sa perfection.
Un corps de doctrine qui a satisfait les grandes intelligences d'un Platon, d'un Aristote, d'un Gicéron, d'un S. Augustin, d'un Albert le Grand, d'un S. Thomas, d'un S. Bonaventure, d'un Dante, d'un Bellarmin, d'un Suarez, et d'autres semblables, peut bien contenter aussi les nôtres, et a, certes, le droit de n'être pas frappé d'ostracisme sans examen préalable.
Mais, sur ce point, il vaut mieux interroger l'histoire que l'autorité.
Et d'abord, cherchons quand, et par quel moyen, cette philosophie, qui, pendant tant de siècles, a été
seule professée, pour ainsi dire, dans les écoles du monde civilisé, a commencé à en être bannie.
Ce fut au temps de la soi-disant réforme religieuse. Alors commença ce grand fait, et ce fut justement le moine apostat Martin Luther, porte-étendard de l'apostasie religieuse, qui se fit aussi le porte-étendard non moins fougueux de l'apostasie philosophique.
Après avoir levé le drapeau de la rébellion contre l'Eglise, il se trouva en face de redoutables adversaires, qui, aguerris dans la philosophie aristotélicienne ou scolastique, réduisaient à néant les sophismes par lesquels il cherchait à combattre la foi. De là ses colères contre le Lycée et Aristote, qu'il appelait par dérision le charlatan grec, contre S. Thomas et tous les scolastiques ; il n'y a pas d'injure, si basse qu'elle soit, qui n'ait été lancée par l'apostat Martin, contre ces grands génies et contre leur philosophie.
Luther et ses partisans ont juré une guerre à mort à la religion catholique et à la philosaphie scolastique : et, depuis ce temps, de même que les sectes, divisées entre elles, s'unissaient étroitement contre l'ancienne religion, de même, en tolérant n'importe quel système philosophique, si étrange et si absurde qu'il fût, elles ont tourné, avec un ensemble merveilleux, toutes les forces de la lutte rationnelle, pour ainsi dire, contre l'ancienne philosophie.
Quelles devaient être les lois de cette lutte, si Ton avait combattu avec un peu de loyauté et d'amour de la vérité ?
On devait prendre le fond de la philosophie scolastique, le séparer de toutes les données particulières à cette époque sur la physique expérimentale, aussi bien que des opinions particulières de certains scolastiques, et la combattre vigoureusement dans le domaine de la raison et des faits reconnus incontestables par l'observation.
Et cependant on n'est jamais entré dans cette voie qui, pourtant, était la seule légitime.
En effet, quelle est la substance de la philosophie scolastique par rapport à l'ordre réel, d'oii il faut partir pour arriver à l'ordre idéal? La voici :
V Toutes les choses miiables sont composées d'une partie déterminable et d'une déterminante, c'est-àdire de puisasnce et d'acte ;
2"" Les substances corporelles diffèrent réellement entre elles et non pas seulement par les apparences ; elles sont diverses et muables dans leur êt're substantiel; ainsi le fer a une nature en soi diverse de Teau ; la pierre, de la chair vivante, etc.; en sorte que, si les éléments viennent à entrer dans la constitution des substances composées, vivantes ou non vivantes, il y a un vrai changement de nature : de là vient que, dans les substances corporelles, vivantes ou non vivantes, on doit considérer deux principes, le déterminable et le déterminant substantiel, c'est-à-dire la puissance. et l'acte substantiel, autrement dit la matière première et la forme substantielle ;
S"" Outre la diversité des substances et leur change ment dans leur être substantiel, il y a encore une différence entre les accidents, et un changement dans l'être accidentel, c'est-à-dire que les sub^ances ont encore des puissances et des actes accidentels.
Telle est la substance de la philosophie scolastique. Et parce que les facultés dérivent de l'essence, et les opérations des facultés, par cela même, de la doctrine fondamentale que nous venons d'exposer, naissent, dans l'ordre réel, des conséquences logiques par rapport aux facultés et à leurs opérations; et ces conséquences constituent, à leur tour, dans l'ordre idéal, pour la philosophie ancienne, un corps de doctrine non moins essentiel que le précédent.
Les ennemis de la vérité ne songèrent point à démontrer, devant le tribunal de la raison 'et dans lo domaine des faits, la fausseté de ces principes souverains de la philosophie scolastique, mais, par une stratégie déloyale et honteuse, il s'efforcèrent de la traîner dans la boue en la combattant d'une manière tout opposée. Par malheur pour la société humaine, cette indigne stratégie réussit auprès du vulgaire, et même fut souvent employée par ceux qui auraient dû moins le faire.
Ils recueillirent d'abord tout ce que les plus anciens
partisans de la physique d'Arislote avaient écrit depuis^ dans Tordre 'purement expériràental, et firent passer ces observations défectueuses et ces affirmations fausses, pour la quintessence de la philosophie scolastique.
Puis, montrant, dans le domaine de l'expérience, nous le répétons, ce qu'il y avait de plus contraire aux opinions professées par les physiciens postérieurs, ils déclarèrent qu'une philosophie qui était si opposée aux données des sciences physiques, devait être regardée non-seulement comme fausse, mais hostile à tous les progrès de la science, puisqu'on ne veut plus donner le nom de science qu'aux connaissances empiriques ou expérimentales.
Les reproches que l'on pouvait adresser à \di physique expérimentale ancienne furent aussi, adressés à la philosophie spéculative ancienne.
Certes, c'est raisonner en dépit du bon sens, et il faut avoir une grande confiance dans la simplicité des, auditeurs pour dire que quelques erreurs partielles de physique expérimentale puissent, je ne dis pas faire crouler, mais seulement ébranler ce solide et merveilleux édifice de spéculations rationnelles, appuyé sur quelques faits très-simples, que l'expérience et le sens commun du genre humain ont mis hors de doute.
Si une erreur, que l'on rencontre dans un ordre inférieur d'idées, ou plutôt de faits, est une raison pour rejeter un système de doctrines étranger à cet ordre, on pourrait appliquer cette règle d'une manière cruelle à un grand nombre d'expérimentateurs modernes , même aux plus célèbres. Dans leurs écrits, il n'y a rien de plus fréquent que de rencontrer des erreurs grossières et presque monstrueuses, non pas seulement en fait de philosophie spéculative, de morale naturelle, ou de religion naturelle, mais encore en matière de logique et de sens commun; tellement qu'on se de- •mande comment des hommes, si perspicaces dans un ordre d'idées, sont, sur les autres, si peu instruits, nous dirons même, si novices.
Malgré ces aberrations d'esprit, nous ne contestons
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point leur gloire eL le mérite qu'ils se sont acquis par leur observation attentive des phénomènes naturels, et par leur habileté à en découvrir les lois. Aussi nous [)Ouvons bien demander que la science si respectable des anciens, ne soit point méconnue et dépréciée, parce qu'on aura eu la puérile satisfaction de les avoir pris en faute pour quelque assertion hasardée sur les faits naturels, quand le gigantesque édifice de leurs spéculations reste inébranlable.
En second lieu^ les ennemis de la philosophie scolastique employèrent un argument qui devait plutôt tourner à sa louange.
Ils dirent qu'elle était née dans le Lycée, et qu'il ne convenait pas que les chrétiens eussent pour maître le païen Aristote. Ils doivent s'attacher aux principes de la véritable et pure philosophie des Pères de l'Eglise et des docteurs catholiques. Mais nos adversaires ne remarquèrent pas que les vrais et légitimes principes de la philosophie doivent tirer leur origine de la raison naturelle, qui n'est pas particulière aux chrétiens, mais commune à tous les hommes.
Si la philosophie aristotélicienne s'est trouvée propre au développement scientifique des dogmes révélés, c'est un argument très-fort en faveur de sa vérité. Car, comme on ne peut douter de la vérité de la doctrine révélée, on ne peut pas non plus à la légère traiter de fausse une philosophie qui s'accorde à merveille avec elle, et peut se dire sa fidèle servante.
Bailleurs lui reprocher d'être profane, si l'on peut ainsi parler, c'est en même temps réfuter une accusation tout opposée, celle d'être une philosophie d'éi^lise, de sacristie, employée par les catholiques, pour étayer leurs dogmes qui, jugés suivant une autre règle, se trouveraient en opposition avec l'ordre naturel de la raison.
Or, comment cela peut-il se faire, puisqu'il est indubitable que cette philosophie a été enseignée dans sa parti(^ essentielle par Platon, et admirablement perfectionnée plus tard par le philosophe de Stagiro?
Et c'est là une chose aussi précieuse qu'honorable pour les catholiques : ils défendent les dogmes ré-
vélés, non pas avec une philosophie extraite des Pères ou des docteurs de TEglise, mais avec celle que leur a léguée le Lycée païen comme le splendide patrimoine du genre humain; et ils sentent bien que leurs preuves en sont d'autant plus solides, puisqu'on ne peut soupçonner qu'elle ait été fabriquée à dessein par l'un d'entre eux.
Aussi, dès les premiers siècles de l'Eglise, Clément d'Alexandrie disait : « La doctrine du Sauveur est parfaite, et n'a besoin d'aucun secours, puisque c'est la vertu et la sagesse de Dieu. Si l'on y ajoute la philosophie grecque, sa certitude n'est pas augmentée; mais on voit mieux la faiblesse des sophismes de ses adversaires; et parce qu'elle protège la vérité contre les captieuses embûches que l'on dresse pour la renverser, elle est comme une haie, comme une tranchée, qui sert à protéger la vigne. (1). »
Par conséquent, l'argumentation de ceux qui accusent la philosophie scolastique d'avoir une origine païenne, n'est pas meilleure que celle qui l'accuse d'avoir été inventée par les défenseurs du dogme chrétien.
Peut-être ne devrait-on même pas mentionner le reproche fait à l'ancienne philosophie des termes particuliers qu'elle emploie, et que les puristes traitent de barbares.
Mais, sans parler des arts libéraux, les arts mécaniques ont chacun leurs mots propres, que l'on appelle à cause de cela techniques : pourquoi les sciences n'en auraient-elles pas non plus, surtout celle qui s'élève le plus au-dessus des pensées vulgaires?
Cette terminologie, appropriée à chaque science, outre qu^elle exprime les pensées avec plus de précision, sert merveilleusement à les conserver, en les préservant des altérations auxquelles elles seraient exposées, quand les mots vulgaires auraient changé de sens par le caprice de Pusage. Et de fait, toutes les sciences ont une langue propre; personne ne s'en plaint, personne ne s'en scandalise. Cependant, les Allemands, usant et abusant de leur langue si commode
(1) Clément d'Alexandrie, Strom., lib. I.
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pour former des dérivés et des composés, ont forgé un langage ])hilosophique tellement étrange, qu'auprès de lui la barbarie scolastique serait une langue délicieuse.
Du reste, celui qui fait de la philosophie en italien n'a pas à craindre d'avoir un style barbare : il peut, même en s'en tenant à la scolastique, arriver à un rare degré d'éloquence. En effet, c'est au xiif siècb^ qu'elle a brillé de tout son éclat, et le xiii'' siècle est le siècle d'or de notre langue. Aussi, dans les versions du latin, comme dans les ouvrages en langue vulgaire de cette épo([ue, la prétendue scorie scolastique s'est changée en or pur sous la plume des auteurs de ce grand siècle, et surtout sous celle de l'admirable chantre de Béatrix « qui plane, comme l'aigle, au-dessus de tous les autres (1). »
D'autres, par amour de la paix, ont beaucoup critiqué l'humeur belliqueuse de la philosophie scolastique qu'ils r,nt regardé comme une porte toujours ouverte à des discussions interminables : il y a aussi, d'après eux, un grand danger caché dans l'usage qu'ellefait de l'arme puissante du syllogisme : celui d'en abuser pour défendre l'erreur. Ils confirment cette assertion par des faits : quelques-uns, en effet, par dos subtilités et d'adroits sophismes, ont répandu l'erreur et attaqué la vérité.
Le philosophe doit répondre à tout cela avec S. Augustin : « Il ne faut pas conclure, en effet, qu'on ne doit point donner des armes à un soldat, parce qu'il s'en est trouvé qui les ont tournées contre la patrie, ni qu'il ne faut point que les bons et habiles médecins recourent, pour notre guérison, à l'usage des instruments de leur état, parce qu'il y en a d'inhabiles et d'ignorants qui ne s'en servent que pour notre perte (2). ))
On a trouvé encore un autre argument qui n'était peut-être pas plus spécieux, mais qui a été certain e-
(1) Che sopra gli altri coin' aquilu vola.
(2) Nequc enim pro patria non est miles armandns, quia contra patriam nonnull» arnui sunipsoruni: autidto uti non debcnt boni doclique modici forniiuonlis nicdiciiialihus ad salutcm, quia liis ad pcrniciem eliam indocti pcssimique abnmnlnv. [Contra Crescontum grummaticum, lib. /, c. il )
ment plus efficace pour éloigner, les jeunes gens surtout, de l'étude de cette philosophie. D'un côté, on a étrangement exagéré ses difficultés et ses obscurités, la longueur du temps qu'il fallait pour l'apprendre; et de l'autre, on a présenté des philosophies d'une clarté admirable, d'un format minime, et si faciles à comprendre que, en quelques mois, les plus jeunes étudiants pouvaient devenir très-forts philosophes. •
Et l'on ne saurait dire quelle force, pour éloigner de ces études, a eu cette assertion auprès des sots, dont le nomlre, au dire de i'Esprit-Saint, n'est rien moins qu'infini. Et ce serait, en effet, une folie insigne de choisir une philosophie de préférence à une autre, non pas à cause de la valeur intrinsèque que lui donne la vérité, mais parce qu'il faut . moins de temps pour l'apprendre, et qu'elle a le mérite fort douteux d'une clarté apparente.
J'ai dit clarté af "parente, parce que, sous ce rapport, il faut distinguer la clarté de Texposition considérée en elle-même, de la clarté de Télocution en tant qu'elle est appliquée à un sujet déterminé; si ce dernier est tant soit peu difficile, il restera toujours tel, quelle que soit la clarté de l'exposition. Cicéron dans ses Questions académiques, posait cet axiome "sur ce sujet : « Si je suis la physique de Démocrite ou d'Epicure, il me sera bien facile de faire de la philosophie, et de m'élever à la hauteur d'Amafanius (ce devait être un épicurien grand parleur). En effet, quoi de plus facile que de parler d'atomes, qui, suivant la position que le hasard leur a donnée, composent l'être de toute chose? Mais, au contraire, c'est pour moi une grande difficulté de faire de la philosophie, parce que je suis l'opinion de ceux qui admettent deux principes dans les corps (1). »
De même, si nous considérons la doctrine de certains hommes réputés très-savants en physique, par exemple, les Buchner, les Moleschott, les Herzen et autres, qui, bien qu'étrangers, sont suivis aveuglé-
(1) Ce passage de Cicéron et d'autres encore seront cites de nouveau au l! commencement de la Physique générale. ' "
ment par nos compatriotes, elle nous semblera, à première vue, d'une clarté admirapjle. Si vous leur demandez ce que c'est que Tâme, ils vous diront que c'est l'organisme, c'est-à-dire la disposition des molécules du cerveau, et le résultat de ses mouvements. La pensée, pour eux, est le résultat de l'opération du cerveau qui 'pèse tout ce qui agit sur lui, à la manière des corps pesants. De môme que les lettres de Talpliabet diversement disposées donnent une infinité de mots, de même, les innombrables atomes répandus dans l'univers et leurs mouvements, forment toute la diversité des substances, leurs différentes transformations, cette beauté et cet ordre dans leurs opérations, qui nous ravissent, lorsque nous contemplons le spectacle de la nature.
Que cette théorie est vite exposée! Qu'elle est facile à comprendre pour tout le monde! Mais si l'on veut l'approfondir quelque peu et l'appliquer aux faits, on verra les difficultés se multiplier et grandir, de telle sorte que, pour les éviter, il faudra recourir aux suppositions les plus étranges et les plus gratuites; et, certes, pour les admettre, on aura besoin de plus de courage que pour affronter les profondes spéculations de la scolastique.
Voilà pourquoi la clarté apparente avec laquelle la nouvelle philosophie se fabrique un monde accommodé à ses hypothèses arbitraires, pour l'expliquer ensuite avec une admirable facilité, me paraît semblable à la clarté du crépuscule du soir, qui, d'instant en instant, devient plus obscur jusqu'à ce qu'il se confonde avec la nuit close.
C'est tout le contraire pour la philosophie scolastique. Aristote, le prince des philosophes, réduisit en système les inspirations de Platon, et les enseigna dans le Lycée : puis les docteurs chrétiens, et surt'out S. Thomas d'Aquin, l'ont purifiée et perfectionnée. Elle prend le monde tel que le Créateur l'a fait et s'efforce,^ par de puissantes recherches, d'en pénétrer les mystères. Sans doute, elle a, surtout au commencement, ses obscurités, et il serait étrange qu'elle ne les eût pas. Mais ces ténèbres ressemblent au crépuscule
du matin, qui se dissipe peu à peu pour être remplacé par la clarté du jour; et si Ton ne peut dire que Ton arrive à la pleine lumière, qui n'est pas de ce monde, il est certain que la clarté devient de plus en plus efrande, et donne à i'àme cet ineffable contentement que l'intelligence créée trouve dans le chaste embrassement de son souverain objet, le vrai.
Aussi, et c'est une chose qu'il faut bien considérer, tandis que les siècles modernes ne nous offrent pas d'exemple qu'un seul savant, après avoir étudié et connu ces doctrines les ait abandonnées pour embrasser les nouvelles, il nous donnent un grand nombre de célèbres exemples du contraire. Et je suis convaincu que, si un homme d'une intelligence même médiocre, mais de bonne foi, exempt de préjugés ou qui, du moins, aurait la force de les dominer, voulait étudier cette philosophie, il en reconnaîtrait bientôt la vérité, et peut-être même s'en ferait le défenseur.
Nous ne pouvons nous empêcher de citer à ce sujet un exemple mémorable.
Dans les trois siècles qui suivirent la réforme, parmi les savants hétérodoxes dont elle s'honore le plus, il n'y en a peut-être pas un qui égale et surtout surpasse Leibnitz, pour la force du génie et l'étendue des connaissances. Mais pour la bonne foi dans les études, la droiture d'esprit dans la recherche de la vérité, il est certainement le premier de tous, et peu s'en faut qu'il ne soit le seul, au moins dans une telle mesure. Or Leibnitz, plus avancé en âge, et aussi plus avancé dans la vraie science, abandonna la nouvelle philosophie, dont il avait été non-seulement le disciple, mais l'illustre propagateur; dans son Système théologique y il défend la scolastique, et porte ce jugement sur elle, et sur les détracteurs des grands hommes qui l'ont enseignée. « Nous nous sommes livré, dit-il, à une étude rien moins que superficielle des mathématiques, de la mécanique et de la physique expérimentale, et nous avouons que, au commencement, nous penchions vers les doctrines susdites ija philosophie cartésienne). Mais, instruit par de continuelles méditations, nous avons été contraint d'embrasser l'ancienne
philosophie, et d'en enseigner les principes. Si nous avions le temps d'exposer la série des méditations que nous avons faites, ceux qui ne sont point encore dominés par les préjugés de leur imagination verraient bien que les idées, embrassées par nous, ne sont point obscures et ineptes, comme on le croit vulgairement parmi ceux qui méprisent les anciennes doctrines, autrefois reçues par tous, et qui insultent Platon, Aristote, le divin Thomas, comme s'ils n'étaient que des enfants (i). »
Mais, après avoir laissé de côté la philosophie scolastique et l'avoir rejetée comme fausse, les amis du vrai, et les savants en auraient certainement retrouvé une autre qui eût été vraie, et qui eût mérité les suffrages de tous les hommes d'étude ; et tous se seraient constamment donnés comme ses disciples et ses défenseurs fidèles. C'est ce qui devait arriver si la scolastique était fausse, comme on voulait le faire croire, tandis que c'était impossible dans l'hypothèse contraire. Or, qu'est-il arrivé? Ce qui devait arriver : la vérité de la philosophie ancienne a été splendidement confirmée.
Du reste, que la scolastique soit d'origine païenne ou chrétienne, que son langage soit barbare ou élégant, qu'elle soit belliqueuse ou pacifique, qu'elle soit facile ou difficile, il me semble, et ce sçra, je l'espère,
(1) Le noinhrc des savants qui se sont fait inscrire dans l'Académie philosophico-niédicale de Saint-ïhonias d'Aquin, montre clairement que la vraie philosophie se répand, et que les préjugés invétérés se dissipent peu à peu. C'est pour moi une f;rande joie de voir que l'illustre professeur Augustin Hiboldi, qui a composé un admirable cours de Physique, ait fait un si beau panégyrique de la doctrine du saint docteur dans la dissertation : La Physique de S. Thomas^ publiée à Milan pnr l'Ecole catholique. J'ai prié ce célèbre savant italien de me dire s'il n'avait rien trouvé dans mon cours de contraire aux sciences naturelles, et il m'a répondu : « Vous désiriez connaître les observations que je pourrais avoir fuites en matière de science naturelle sur l'estimable ouvrage que vous allez rééditer. Je vous remercie sincèrement de l'honneur que vous me faites, mais je regrette de ne pouvoir vous rendre ce petit service. J'ai lu votre livre, et je n'ai pas trouvé une seule expression inexacte à corriger. » Ce témoignage n'est-il pas tout à l'honneur de la philosophie de S. Thomas, la seule exposée dans mes leçons? Où se trouve donc la prétendue opposition entre la philosophie scolasti(iue et la science moderne? Elle ne peut exister que pour ceux qui ne connaissent pas bien l'une ou l'autre, ou, ce qui arrive souvent, l'une et l'autre. Elle n'a point été découverte, ilu moins, par le savant |irofcsseur Hiboldi, trèsversé dans la physique moderne, et qui connaît d'ailleurs à fond la philosophie de S. Thomas.
l'avis de tout homme sensé, que, quand il s'agit de philosophie, la première, ou, pour mieux dire, la seule chose qu'il faille considérer, c'est sa vérité ou sa fausseté. Or, s'il en est ainsi, on trouvera que celle-là est vraie, ou du moins a toutes les apparences du vrai, qui seule a pu subsister jusqu'à nos jours, même après que le monde laïque l'eût chassée du domaine de la. science, et eût mis tout en œuvre pour en créer une autre ou même plusieurs autres. Et à quoi tout cela a-t-il abouti? Si l'on parle d'un corps de doctrines spéculatives, plein, sûr, et embrassé universellement par les savants, au moins dans ses points fondamentaux, on peut dire, en toute vérité, que, dans le monde scientifique moderne, il n'y a point de philosophie antiscolastique, il n'y en a même pas d'extra'SCOÏastiqîie; s'il en existe une, qu'on me fasse le plaisir de me la nommer. Il est facile de comprendre et plus facile encore de voir quelle doit être la condition du monde scientifique, privé de ce fondement nécessaire.
Je constate donc ici que l'on n'a pas pu constituer une nouvelle philosophie après avoir banni l'ancienne.
Certes, il y a eu des quantités de philosophies, trèsopposées les unes aux autres, mises en avant par les philosophes : mais aucun d'eux n'a su donner à ses élucubrations le solide fondement de la vérité ; aucun n'a su lui donner l'universalité et la durée, et, pendant trois siècles, oh n'a fait autre chose que de tomber d'erreur en erreur. La philosophie de Descartes, par laquelle on voulait appliquer à la raison la méthode que Luther avait appHquée à la foi, celle de Lock, de Malebranche, de Spinosa, de Kant, de Fichte, d'Hegel, deSchelling, et de tant d'autres, ont. montré jusqu'à l'évidence la faiblesse des plus puissantes intelligences, quand elles s'attaquent à la vérité. L'histoire des philosophes modernes n'est autre chose que l'histoire des aberrations intellectuelles de l'homme abandonné aux caprices de son orgueil; tellement que cette histoire pourrait s'appeler la 'pathologie de la raison Jiumaine.
Et d'abord, en combattant la doctrine des scolastiques, qui va si bien au fond des choses, on ne voulut
pas admettre dans les substances corporelles inorganiques un principe intrinsèque de leur activité : on le refusa aussi à la plante : on le refusa ensuite à la brute, que Ton regarda comme une simple machine, constituée par une agrégation d'atomes, et conduite par de simples mouvements mécaniques : enfin on le refusa môme à l'homme, et Ton ne voulut pas reconnaître en lui une âme subsistante et immortelle. L'un, dans ses rêveries, posait les bases de sa philosophie sur l'intuition immédiate de l'être divin; l'autre, au contraire, n'accordait à l'homme que les sensations de la brute, un peu mieux élaborées et plus parfaites. Celui-ci ne voulait plus de Dieu : celui-là voulait que Dieu fût tout; cet autre disait que la matière, en se développant, acquérait toujours une perfection plus grande, devenait ainsi toute chose, et enfm Dieu luimême; un autre ramenait toutes les réalités à la pensée toute seule, et enseignait qu'il n'existait rien en dehors de cette pensée qui, en se développant, sous des formes toujours nouvelles et des aspects toujours nouveaux, devenait le grand tout, ou l'Etre suprême; et il n'y a pas longtemps que l'on a entendu un professeur allemand vomir cette horreur du haut de sa chaire : « Maintenant je vais faire le monde et créer Dieu. »
Enfin, ces philosophes, se voyant tombés dans un labyrinthe inextricable de contradictions innombrables, constituaient une philosophie qui pût embrasser également toutes ces contradictions, en enseignant que l'être et le non-être étaient la même chose. C'est ainsi qu'Hegel, si fameux par ses folles excentricités, affirmait que le néant est proprement Vêtre, et encore (( que la pure lumière, est la pure obscurité » ; et il basait sa philosophie sur les axiomes suivants :
1° La formule de la folie antique était : « Ce qui est, est; ce qui n'est pas, n'est pas.
2'' Le premier degré de la science est de dire : Ce qui est, n'est pas; ce qui n'est pas, est.
3" La vérité absolue est : Ce qui est, est et n'est pas; ce qui n'est pas, n'est pas, et est.
En un mot, les philosophies que l'on a créées, après
COUN. PPIL. SCOL. — 'Z
avoir rejeté la scolastique, sont si étranges que Ton peut dire en toute vérité : Si les hommes dans leurs relations domestiques et sociales mettaient en pratique les principes qu'elles enseignent, bientôt la terre ne serait plus qu'un vaste asile'^d'aliénés.
Fatiguées de ces folles rêveries, les intelligences qui n'eurent pas le bonheur de rester solidement appuyées sur l'ancre de la foi, se reposèrent finalement dans un matérialisme complet, qui, dans Tordre spéculatif comme dans l'ordre moral, n'est presque autre chose que l'expression fidèle de la philosophie d'Epicure. Et voilà le fruit que le monde a recueilli de l'apostasie de Luther et de la réforme philosophique suivant le système de Descartes (1)! Il devait en être ainsi, et pasautrem.ent. Si la philosophie ancienne avait été fausse; trois siècles de recherches obstinées et d'études acharnées auraient dû, sans aucun doute, faire trouver enfin la vraie philosophie. Or, on ne l'a pas trouvée; et, comme je l'ai déjà dit, la philosophie ancienne étant vraie dans son essence, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de rationnel ou de spéculatif, il était impossible d'en trouver une autre.
Nous l'avons remarqué un peu plus haut, les erreurs lamentables qui ont envahi le monde-scientifique, après l'abandon de la scolastique, ne sont pas, grâce à Dieu, communes à tous les savants qui ne la suivent point ou même qui la combattent. Il y en a beaucoup. Dieu merci, en Italie et ailleurs, surtout parmi les ecclésiastiques, dont la conscience humaine et la foi chrétienne s'élèvent bien au-dessus des systèmes philosophiques, et, quelle que soit leur opinion par rapport à ces derniers, ils font tous leurs efforts pour défendre les raisons éternelles de leurs croyances. Toutefois, il faut bien dire qu'ils ont peu de confiance dans la philo-
(1) Voici de quelle manière Pierre Leroux, qui n'est pas suspect en ccltû matière, parlait de la réforme cartésienne : « Descartes est venu afin que Témancipation religieuse fût poussée à toutes ses conséquences, afin que le monde fût complètement et radicalement affranchi de l'Eglise, que l'homme de l'avenir fût un homme complet. » [Réfutation de V Eclectisme, par Pierre Leroux, I" partie, § 1). Elle est belle, en effet, cette perfection qui, fondée sur la destruction de la vraie philosophie et sur une licence effrénée donnée à la pensée, n'a ricr pu créer de stable i^i Jhonnète en plus de trois siècles!
Sophie moderne, et qu'ils la cultivent avec assez peu d'ardeur, puisque leurs études n'ont encore produit aucun travail remarquaUe. Au contraire, malgré toutes les colères déchaînées contre la scolastique, si l'on fait abstraction des cours que les professeurs composent à l'usage de leurs élèves (et il y en a de toutes les façons) les seuls travaux philosophiques importants publiés en Italie dans ces dernières années sont tous pour l'exposer ou la défendre : je veux parler de Sanseverino, du P. Liberatore et du P. Kleutgen. Ce dernier, pour la force de l'intelligence, est l'égal du premier, et pour la clarté de l'exposition, il ne le cède point au second (1).
Ce n'est pas ma faute si tous les trois sont des hommes d'Eglise. S'il s'agit de travaux philosophiques remarquables, publiés par des laïques en ces dernières années, je n^en connais pas : il y en a quelques-uns de médiocres : mais, justement parce qu'ils ne sont point vivifiés par la vraie philosophie scolastique, ils sont toujours peu utiles, et bien souvent très-nuisibles, à la jeunesse surtout, qui veut une nourriture saine et abondante. Je ne veux point, malgré cela, nier le mérite de quelques rares écrivains, comme Auguste Gonti, qui professe la plus grande estime pour la philosophie de S. Thomas. »
Quoi qu'il en soit, les quelques hommes qui, aujourd'hui, sont obligés par devoir de s'appliquer aux études philosophiques, et qui ont, en môme temps, le cœur droit, se laissent aller à un découragement total, quand ils ne suivent point la doctrine de TAnge de l'école, et ils voient dans la philosophie un champ stérile qui boit les sueurs de celui qui le cultive sans rapporter aucun fruit pour le payer de ses fatigues. Et c'est avec un profond chagrin que nous voyons, de nos jours, toutes les sciences languir et rester stériles, depuis qu'elles ont abandonné la vraie philosophie, et n'ont plus leur base
(l) Les récents travaux sur l'ontologisme dos cclcbrcs Pères dominicains, Thomas-Marie Zigliara, et Albert Lepidi, publiés, cette année (1874). à Tocoasioa du sixième centenaire de S. Thomas d'Aquin, montrent bien que fcsprit du Docteur angélique anime encore le grand ordre des Frères prêcheurs ci filkimine toujours des splendidcs rayons do ranti(iue auréole de sa science.
naturelle; cela est vrai surtout de la physique expérimentale, qui recueille des trésors de faits et d'applications au bien-être matériel des peuples, et en même temps se trouve en contradiction évidente avec les divers systèmes philosophiques, admis par ceux qui cultivent les sciences positives. Tellement que, lorsque ces derniers, dans leurs ouvrages, doivent ou veulent employer un peu de philosophie rationnelle, ils s'en vont presque toujours tâtonnant dans les ténèbres de rincertitude avec un tel manque de logique, qu'ils font pitié à des lecteurs habitués à de solides et clairs raisonnements.
Il y a, c'est bien évident, un remède à ce déplorable état de choses : c'est la volonté énergique d'embrasser la vérité, sans s'occuper des préjugés les plus invétéréS;, et des vaines redites d'une ignorance présomptueuse. Pour ma part, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi afin d'arriver à ce résultat, et, à l'occasion que j'ai rappelée au commencement, j'ai laissé toute occupation pour, composer ce cours. Il devait, comme je l'avais annoncé, contenir proprement la doctrine de S. Thomas et de Dante, la mère et la nourrice de tous les grands génies qui ont brillé par. leur savoir dans les siècles passés, et dont l'abandon a causé de si graves dommages, autant dans l'ordre scientifique que dans l'ordre moral. Je ne la professe pas parce qu'elle est ancienne, mais parce qu'elle est vraie, et je ne veux pas la faire accepter par des raisons d'autorité mais par de solides et évidentes démonstrations.
De plus, pour couper court à toute controverse historique par rapport à la doctrine de tel ou tel auteur ancien ou moderne, je le déclare dès à présent : je ne veux soutenir qiie les doctrines dont je me fais ex'pressément le défenseur : je ne veux combattre que les seules doctrines que je nomme expressément, sans les attribuer à qui que ce soit, à moins que je ne le dise en termes 'positifs. Les raisonnements et les faits seront les seules armes que j'emploierai; les témoignages que j'apporterai serviront bien à confirmer mes doctrines, à rendre plus claires mes pensées, et à fair^ voir qu'elles sont conformes à celles des anciens : mais, malgré le
poids de leur autorité, ils ne tiendront pas lieu de démonstrations philosophiques. Pour le môme motif, j'ai laissé de côte ces difficultés infinies que, sur toute question philosophique, on a coutume de tirer des divers philosophes : elles sont faciles à résoudre, quand on a clairement exprimé la vérité, et que Ton a établi la conclusion sur des preuves solides. C'est de cette façon que, sans rien négliger néanmoins, j'ai pu arriver à cette brièveté qui m'aurait été impossible autrement.
A la brièveté j'ai voulu joindre la plus grande clarté possible dans des sujets d'une telle profondeur : car ce sont ceux-là qu'il faut développer dans l'enseignement d'une philosophie, qui, sous tout rapport, peut s'appeler une haute philosophie. Aussi, pour être clair, je n^'ai pas voulu me créer un monde imaginaire, je l'ai pris tel que le Créateur l'a fait, et j'ai disserté sur lui avec un style facile et simple, tantôt d'une manière didactique, tantôt en syllogismes serrés, suivant que le requérait la nature des choses, et la convenance de l'enseignement.
J'ai emprunté à S. Thomas la pensée de diviser ce cours en leço7is : car c'est la division qu'il emploie dans ses œuvres purement philosophiques, telles que ses Commentaires sur la philosophie d'Aristote. Comme notre cours doit servir à des jeunes gens occupés à beaucoup d'études, il m'a fallu exposer toute la partie spéculative de la scolastique en un petit nombre de leçons. Toutefois, si le temps le permet, on pourra, dans les classes ordinaires, rester deux ou trois jours sur la même leçon, surtout quand le jeune homme sera habitué aux spéculations philosophiques, et que les leçons seraient plus longues et plus difficiles à comprendre. Si elles paraissent encore trop pleines, vu rélévation des sujets qui y sont traités, on pourra remédier de trois manières à cette difficulté : premièrement, les jeunes gens, avant de se rendre en classe, liront la leçon que l'on y devra expliquer, pour en avoir d'abord une idée quelconque, quoique confuse ; deuxièmement, le professeur ne perdra pas de temps en digressions inutiles, mais donnera seulement au texte le développement nécessaire pour l'inteUigeuce du sujet;
troisièmement, les jeunes gens auront un vrai désir d'apprendre et se persuaderont bien, dès le commencement, qu'ils posent, par cette étude, la base de tout l'édifice scientifique qu'ils devront élever ultérieurement. Il ne leur sera pas difficile d'aimer ces nobles spéculations. A l'opposé des philosophies nouvelles, qui, par leurs fatigantes incertitudes, ne donnent que du dégoût et de l'ennui aux professeurs comme aux élèves^ la scolastique, comme j'en ai fait l'expérience pendant plusieurs années d'enseignement, a cela de particulier qu'elle excite dans l'âme des jeunes gens, un grand désir de chercher, de se rendre compte, d'aller au fond de toute chose : ce qui les dispose non-seulement à s'instruire de plus en plus, mais encore à agir comme des hommes qui pensent; et il y en a si peu de nos jours qui sachent et qui osent le faire !
Quant aux matières que j'ai traitées dans ces leçons, à la division, aux titres que j'ai mis au commencement de chaque partie, je dirai, en peu de mots, que j'ai suivi pas à pas les anciens; car il me semble que les innovations modernes en matière de philosophie spéculative peuvent être considérées comme non avenues. J'ai été obligé par mon plan de traiter un grand nombre de questions très-élevées; la légèreté moderne pourra y trouver de l'excès et croire que le présent ouvrage, spécialement destiné aux jeunes gens, déjà assez avancés, sera peu utile aux jeunes élèves des lycées. Il n'en est rien ; le volume de ce cours pour une année scolaire entière, n'a rien qui puisse effrayer; et comme je ne me suis point occupé, à part de rares exceptions, des systèmes contraires et d'autres questions que les modernes ont introduites, à mon avis, fort inutilement, j'ai eu beaucoup de marge pour traiter du fond même de la philosophie. D'ailleurs, si, malgré cela, le contenu de ces leçons paraît encore un fardeau trop lourd pour un esprit jeune encore, on pourra passer les parties les plus difficiles. Et, ne dût-on en prendre que ce qui est demandé pour les examens de licence, on l'y trouverait plus complet et plus sûr, que dans les cours préparés exprès pour les lycées pendant ces dernières années.
Mais ce ne sera là qu'un expédient. Le mieux serait
d'étudier à tôte reposée cet admira?jle système de doctrines que j'ai tàcné d'exposer tout entier. Et, pour ce qui est d'être complet et fidèle, je ne sais pas s'il y a un cours qui le soit plus que le mien, surtout en langue vulgaire. Je ne crains pas d'être taxé de présomption en parlant ainsi^ car il ne s'agit pas de ma science : c'est une simple exposition; et, pour la faire, il fallait moins de génie que de courage contre de vieux préjugés que l'on devait combattre, et dont on avait d'une certaine façon à se défier. Toutefois, il est à croire que ceux qui auraient ces préjugés, ne seront pas trop malveillants, vu surtout cette liberté universelle de la pensée appelée tolérance, et regardée comme une des conquêtes de notre siècle. Les rêveries les plus bizarres et les plus monstrueuses, ont droit de cité dans le monde philosophique : est-il possible qu'on n'y puisse tolérer une doctrine qui j^ a régné presque seule pendant deux mille ans, et qui en a été chassée, sans qu'on ait voulu seulement écouter sa défense ?
J'ai exposé le système scolastique tout entier, nonseulement dans l'espoir que quelques établissements pourraient le faire étudier dans toute sa plénitude, mais encore, dans la probabilité que beaucoup d'hommes, dans le monde, voudront prendre une connaissance suffisante de cette philosophie, sur laquelle, peut-être, ils n'auront entendu que des blâmes gratuits ou de basses moqueries. Qu'ils persévèrent jusqu^à la fin, et ils verront bien que le système scolastique, entre autres mérites, a celui d'une unité harmonieuse, magnifique, et que toutes ses parties se répondent et se soutiennent réciproquement; de telle sorte que s'il s'agit de ses doctrines principales, vouloir en rejeter une et conserver le reste, n'est pas plus possible que d'enlever une roue à une pendule, sans déranger l'unité de son êtn^ et de son mouvement.
Je le remarque ici pour dissiper certaines illusions. Rien n'empêche sans doute que l'on ne soutienne telle ou telle thèse particulière de S. Thomas et des scolastiques ; mais s il s'agit de ce qui fait le corps même de leurs doctrines, il est, pour ainsi dire, d'une seule pièce; il faut l'embrasser tout entier, ou le rejeter tout entier.
Que dire alors de ceux qui croient suivre S. Thomas, parce qu'ils admettent avec lui l'existence de Dieu et rimmortalité de Tâme : ou qui s'imaginent, dans leur simplicité, professer la philosophie scolastique, parce qu^ils emploient comme elle le syllogisme rigoureux?
Voilà ce que j'avais à dire à ceux qui voudront se servir de notre livre, ou qui, du moins, ne le condamneront pas.
Pour les adversaires de la philosophie exposée en ces leçons, je n'ai pas à m'en occuper : je suis certain d'avance qu'ils ne les regarderont même pas. Cette réserve a pour eux le grave inconvénient de les maintenir dans leurs préjugés : mais elle a du moins cet avantage de ne point fatiguer leur esprit par des études sérieuses, et de ne point le mettre dans la nécessité de rejeter d'anciennes et chères erreurs. Ouvrez au hasard un de ces livres qui sont les oracles du matérialisme moderne, et vous verrez, sans pouvoir en douter, que telle est leur habitude : ils font fi des doctrines respectées pendant tant de siècles, et démontrées par une foule d'arguments invincibles, et ils ne dissimulent point qu'ils n^en savent pas un mot : ils s'en vantent même, et ils ont ainsi autant de droit à les mépriser qu'un villageois ignorant à se moquer des signes algébriques qu'il verrait, par hasard, tracés sur un tableau.
Mais, comme leur orgueil est incurable, ceux à qui incombe dans l'état civil le devoir de s'occuper de l'instruction publique, doivent veiller à ce que, indéperrdamment de tout esprit de parti, on enseigne dans les chaires publiques la vérité, fondement de l'ordre individuel domestique, civil et politique, sans laquelle la gloire des nations est éphémère, et la vie des Etats plutôt semblable à la vie d'une plante parasite qu'à celle d'un chêne robuste. L'expérience de tant d'années aurait dû faire voir à tout le monde, qu'ordinairement la révolution ne lève jamais son étendard sur les places publiques, sans qu'il n'y ait eu auparavant dans les écoles une autre révolte moins tumultueuse, mais beaucoup plus dangereuse, contre la vérité. Le peuple fournit les bras; mais les têtes sortent des écoles. Et ce serait une situation déplorable que celle d'un pays où
Ton fo^ lerait aux pieds les droits sacres de la paternité, et où les pères seraient dans la dure nécessité d'envoyer leurs fils suivre un enseignement notoirement mauvais, quant au fond, malgré le voile d'une érudition indigeste, et une connaissance mal ordonnée des phénomènes de la nature.
Tel n'est point l'état des institutions placées sous la dépendance des évêques : on peut compter qu'ils veilleront, pour que, par une fausse interprétation du principe in dîibiisliheHas, on n'hait pas la liberté d'enseigner toute sorte de nouveautés en matière de philosophie. Ce principe s'applique seulement aux lois, qui, quand elles sont douteuses, ne peuvent créer de véritable obligation. Mais dans l'enseignement cela voudrait dire qu'on peut enseigner toute doctrine qui n'est pas communément reçue dans les écoles. Or, avec cela, il n'y aurait plus rien de sûr : la porte serait ouverte aux systèmes les plus absurdes, puisque^ comme nous l'avons vu, il y en a de professés par des philosophes qui se disent catholiques.
Les professeurs des écoles soumises aux prélats ecclésiastiques, remplacent les prélats eux-mêmes, et comme ils n'enseignent pas en leur nom propre, ils ne devraient pas non plus enseigner suivant leurs propres idées. Les prélats gardent toute la responsabilité de l'enseignement : les pères chrétiens font absolument abstraction de la personne du professeur et de ses doctrines particulières : ils amènent leurs enfants à ces écoles, en les mettant d'une certaine façon sous la tutelle delà sainte Eglise. Gela est surtout vrai des séminaires, oii l'on élève les futurs membres du clergé, car une science solide et parfaite est nécessaire aux prêtres, non-seulement pour l'exercice des hautes fonctions de leur ministère, mais encore, parce que, qu'on le croie on qu'on ne le croie pas, la science du clergé devient tôt ou tard la science du peuple; et l'ignorance du peuple est un effet déplorable de l'ignorance du clergé. Aussi, je ne veux pas le taire, j'étais heureux d'indiquer une base solide pour l'instruction du clergé, quoique ce ne fût pas là mon but [principal. La philosophie que j'expose et que j'enseigne, n'est pas la mienne : c'est, à
parler proprement et substantiellement, la philosophie de TEgiise, qui en a toujours soutenu la dignité, comme on peut le voir dans l'article xiii du SylWnis, pour ne pas citer d'autres preuves.
Je m'arrête ici et je remercie Dieu de m'avoir donné l'occasion et la force de publier une philosophie éminemment italienne : il m'a été possible ainsi de prouver par les faits, la sincérité de mon amour pour la religion et pour la patrie, et de contribuer autant qu'il était en moi à la réforme des études et à la restauration de la science, comme le demandent le vrai progrès et le bien public. C'est sans doute une œuvre difficile, car, comme le remarque T. Tacite dans la vie d'Agricola. « Telle est l'impuissance de l'homme : le mal est prompt, et le remède est lent ; le corps qui se fortifie laborieusement est en un moment détruit : et il est plus facile d'étouffer les talents et l'émulation que de les ranimer ». (J. Agric. Vit. 3.)
Pour un grand nombre, la philosophie de S. Thomas d'Aquin et de Dante sera une nouveauté; mais s'ils l'étudient d'une manière sérieuse et impartiale, je ne doute pas « que les magnificences qu'ils y découvriront ne soient telles, que ses ennemis eux-mêmes ne pourront pas se taire (1) ». (Par. XVII.)
Florence, le 18 octobre 1872.
(1) Le sue magnificcnze conosciule Savanno ancora sî, che i suoi nemici Non ne potran tener le linaue mute
[Par., XVII.)
PROLEGOMENES