PREMIÈRE LEÇON
Utilité et nécessité de la philosophie.
La philosophie n'est pas seulement un riche ornement de l'esprit humain ; elle est encore éminemment utile à l'homme, considéré soit comme individu, soit comme membre de la société. C'est une vérité qu'on ne saurait contester, à moins de mépriser l'autorité des plus grands sages qui ont paru sur la terre, et de rejeter les enseignements de la raison.
En efFet, si nous interrogeons les sages de l'antiquité, nous les trouverons parfaitement d'accord sur ce sujet. J'ouvre les œuvres immortelles de Platon, et, dans le livre de Y Etre, j'entends Théodore et Socrate se parler ainsi : — « Théodore. Selon moi, nul homme ne j)cut se dire Dieu, bien que tel ou tel doive être appelé divin : tous les philosoplies, par exemple, auxquels je ne puis pas refuser ce titre. — Socrate. Ami, tu as raison; mais il est aussi difficile de trouver de vrais })hilosophes que des dieux. » Dans le Dialogue V^ de la RépiiUique, Platon définit ainsi le philosophe : « Et ne dirons-nous pas que le philosophe est l'ami de la sagesse, cherchant avidement non pas celle-ci plutôt que celle-là, mais cherchant toute sagesse? — C'est juste : seulement remarquez que je fais une grande distinction entre ceux qui, curieux de connaître les choses par euxmêmes ou par le témoignage d'autrui, exercent les arts, et ceux dont nous parlons maintenant, et auxquels seuls je puis donner le nom de philosophes. » Les paroles suivantes prouvent combien, d'après Platon, les philosophes sont nécessaires à l'Etat : « Soyez attentifs à ce que je vais dire. — Parlez. — Si les philosophes
ne prennent pas les rênes du gouvernement, ou bien si ceux qui ont le pouvoir entre les mains n'acquièrent pas une connaissance suffisante de la philosophie, en sorte que la philosophie et l'autorité ne soient pas partagées entre divers sujets, comme il arrive maintenant, on ne pourra jamais espérer voir finir les maux de l'Etat, et même, à mon avis, ceux du genre humain tout entier. » Voilà le sentiment du divin Platon, clairement exprimé.
Quand le prince des orateurs, Gicéron, assis sur les verdoyants coteaux de Tusculum, et oubliant les fatigantes réunions du Sénat, et le tumulte du Forum, élevait sa belle intelligence à la contemplation du vrai, il exaltait la philosophie en ces termes magnifiques : « 0 philosophie, guide de la vie, tu nous enseignes la vertu, et tu nous délivres des vices! Que serions-nous sans toi, et, sans toi, que serait la vie humaine? Tu as créé les cités, tu as réuni en société les hommes errants... tu as inventé les lois, tu as formé les mœurs et la discipline. Nous nous jetons entre tes bras, et nous demandons ton assistance; jusqu'à présent, consacré presque tout entier à ton étude, nous nous y consacrons désormais complètement. Un seul jour, passé dans l'observance de tes préceptes, vaut mieux que l'immortalité de celui qui s'en écarte. On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie Fhommage qui lui est dû : elle se voit négligée par la plupart des hommes et méprisée par beaucoup. Et pourtant, comment peut-on attaquer la mère de la vie? Gomment peut-on se souiller d'un tel parricide? »
Voilà ce que Gicéron écrivait dans ses Questions Tusculanes (V. 2). Si nous voulons à son autorité ajouter celle d'un sage chrétien, citons celle du grand génie de l'Italie, Thomas d'Aquin, qui, dans le triumvirat de nos sommités, est assis entre Dante et Galilée. Le témoignage de ce soleil de la sagesse humaine est d'autant plus digne de notre attention, cju'il renferme une excellente interprétation des textes cités plus haut. Dans le commentaire du livre De la Consolation de la "philosophie f laissé par Boèce, S. Thomas écrit : « La
philosophie rend Thomme semblah)lc à Dieu... Aussi Sénèque disait: La philosophie me promet de me rendre semblable à Dieu. » Ailleurs il ajoute : « L'homme spéculatif est comme un dieu loge dans un corps humain. » « Selon Platon, dit ailleurs le Docteur angélique: Bienheureux est l'Etat gouverné par un philosophe ; malheur au peuple ayant un enfant à sa tête... Rien de plus vrai que c^tte parole de Platon : car la philosophie ou la sagesse ordonne la vie, dirige les actions, indique ce que Ton doit faire et ce que Ton doit omettre. Dans sa lettre XVI, Sénèque dit : Si vous voulez soumettre toute chose à votre autorité, commencez par vous soumettre vous-même à la raison. — Gouverner et ordonner est le propre du sage, dit Aristote dans la préface de sa Métaphysiqîie. De ces affirmations résulte clairement la haute convenance qu'il y a de confier aux sages la direction de l'Etat, et Gicéron dit avec raison, au commencement de sa Rhétorique : Que d'avantages pour l'Etat dont la destinée serait entre les mains de la sagesse! Gette parole ne signifie pas que la sagesse seule donne le droit à régner, mais bien que ceux qui dirigent les affaires putliques, doivent se laisser guider par la vraie sagesse. »
Ces louanges de la philosophie paraissent excessives au premier abord; mais, si, par philosophie, nous entendons ce qui était entendu par ces sages, c'^t-à-dire l'étude de la sagesse, et si, avec Gicéron, nous définissons la sagesse : la science des choses divines et Mimaines {De Olf., I, 43), pourrions-nous, tant soit peu, douter de leur vérité? Par sa nature, l'homme est destiné à la connaissance du vrai, et à la possession du bien : il y trouve la paix et la perfection. Or, que fait la philosophie, sinon de lui donner des ailes, afin qu'il ait plus de facilité pour voler vers ce double but? La philosophie spéculative le fait pénétrer dans la connaissance de Dieu et de toutes les choses créées : la philosophie pratique lui présente la règle, selon laquelle il doil disposer ses actes à l'égard de Dieu et des hommes; en outre, elle lui montre sa fin, une félicité éternelle vers laquelle doit tendre son àme immortelle, fin enno-
blie et surnaturalisée par la divine Providence qui, dans les créatures raisonnables, a voulu, aux dons de la nature, ajouter les dons de la grâce.
Puisque le but de la philosophie est la science de toutes les choses divines et humaines, ne faut-il pas conclure que, à proprement parler, en dehors de la philosophie, il n'y aura aucune science naturelle, et que la physique, la chimie, l'astronomie, la médecine, la jurisprudence seront subordonnées à la philosophie? Ou bien, si elles ont le nom de science, elles ne le seront certainement pas en réalité.
En présence de ces assertions et de ces démonstrations, une question vient naturellement sur toutes les lèvres : Si la philosophie est digne d'un tel honneur, si le front du philosophe resplendit d'une telle auréole, si cette science procure de si grands avantages aux individus et à la société, comment se fait-il que, depuis un siècle, elle soit considérée comme la plus grande ennemie de l'ordre social et religieux? Gomment, philosophe et incrédule, philosophe et songe-creux sont-ils devenus à peu près synonymes? Parce que la vraie philosophie a été chassée de presque tous les pays ; après avoir donné aux jeunes gens une légère teinture de notions philosophiques, on les jette dans l'étude expérimentale ou historique des diverses branches des connaissances humaines.
Tout cela, à mon avis, vient de ce que, à la vraie philosophie, on a substitué un vain fantôme de philosophie sans esprit et sans vie ; on a ébranlé les principes éternellement vrais, qui étaient la base de la science humaine ; les hommes ont divorcé complètement avec la sagesse de nos ancêtres, et se sont livrés au doute universel pour en faire jaillir toute la science, commedu néant Dieu a fait sortir l'univers. Folle entreprise, commencée par Luther qui, dans l'ordre philosophique, a vu marcher à sa suite les Descartes, les Spinosa, les Locke, les Malebranche, les Kant^, les Fichte^ les Hegel, les Schelling et tant d'autres, nés, ce semble, pour répandre dans l'ordre spéculatif les plus épaisses ténèbres, et, dans l'ordre pratique, préparer la voie à un bouleversement social universel. Gomme
si la philosophie n'clait pas essentiellement une, de même que la vérité est une; comme si Ton pouvait, sans erreur, professer des opinions complètement contradictoires, on a voulu accorder à chacun le droit de se faire, à son gré, une philosophie et de la baptiser de son nom. Voilà le fol orgueil dont s'est gonflé Tesprit humain; voilà aussi comment un libre champ a été ouvert aux erreurs les plus palpables et les plus grossières. Cette fatale erreur, que le doute doit être la source première de toute certitude, n'est rien quand on la compare aux extravagances modernes. Nos contemporains ont imperturbablement écouté et applaudi ceux qui disaient : L'être est la même chose que Je non-être : moi, ou plutôt ma pensée, voilà V unique chose qui existe : hors de ma pensée, il n'y a rien : Dieu est tout : je suis Dieu,
Je ne nie pas que les plus grandes aberrations de la philosophie ne soient sorties des pays d'au delà des monts, surtout de l'Allemagne : mais, peut-on nier aussi que l'Italie, constituée par Dieu maîtresse des nations, n'ait trop souvent admiré ces pseudophilosophes étrangers, et n'ait accueilli leurs absurdes doctrines? En cela, trop oublieuse de sa dignité, l'Italie a eu la mauvaise inspiration de négliger les immenses trésors de ses ancêtres pour tendre une main suppliante afin de recevoir la fausse monnaie que lui offrait l'étranger. Voilà pourquoi elles sont si rares, parmi nous, les villes dans le sein desquelles les jeunes gens puissent trouver, sans mélange d'erreur, les quelques notions philosophiques dont nous parlions; et de là vient que l'étude de la philosophie, parmi nous, est nonseulement insuffisante, mais encore pernicieuse. Voyez, en effet, où nous en sommes réduits. Non contente de faire abstraction de l'essence des substances qu'elle étudie, la physique embrasse également , sur cette question de î'essence, les opinions les plus contradictoires : et pourtant, il faut bien admettre que toutes ces opinions sont fausses, ou que, parmi elles, une seule peut être vraie. La médecine travaille à guérir l'homme sans connaître tout d'abord sa constitution physique; elle le considère inditréremment comme un
agrégat de points inétendus ou comme un assemblage d'atomes inertes. La jurisprudence fait abstraction des premiers fondements rationnels de toute justice ; ainsi en est-il de toutes les sciences. Il ne serait pas juste d'en rendre responsables les professeurs de ces sciences; car celles-ci, n'étant que des sciences subalternes, doivent recevoir leurs principes de la science principale, qui est la philosophie proprement dite, et spécialement la métaphysique : lors donc que la métaphysique vient à manquer, les sciences subalternes sont privées de leurs fondements.
Tout homme de sens est obligé de convenir que toutes les connaissances humaines sont renfermées dans le cercle des essences, des facultés, des actions et passions des êtres, et que la diversité des essences entraîne nécessairement la diversité des facultés et des opérations. Que penser donc de l'indifférence universelle qui règne dans presque toutes les écoles, au sujet de doctrines opposées entre elles, sur les essences, des choses? Avouons que nous naviguons sur une mer de doutes, que nous échouons à chaque instant sur les écueils de Terreur, et que la sagesse humaine, loin de progresser, recule évidemment.
Cet état de choses rend manifeste la convenance et la nécessité de s'adonner sérieusement, autant que le comportent la brièveté du temps et la multitude des études, à la philosophie : c'est indispensable pour ceux qui veulent s'appliquer avantageusement aux études supérieures de l'université. L'étude philosophique, faite dans les diverses écoles d'Italie, nous pouvons le dire sans être accusé de mensonge, est non-seulement insuffisante, mais encore imparfaite, et, au moins en partie, erronée et pernicieuse. Donc, afin que l'édifice scientifique, que l'on veut construire dans l'université, ait une base solide, afin que nous ne réunissions pas un amas de connaissances seulement historiques, mais que nous soyons vraiment informés par la science, il convient de poser comme fondement, la connaissance des vrais principes de la philosophie que nous exposons dans cet ouvrage.
Accordons que quelques-uns aient eu la rare fortune
PROLÉGOMÈNES. So
d'entendre développer, dans une chaire de philosophie, une doctrine assez sure et assez solide. Est-il inutile pour ceux-là, de s'appliquer de nouveau à cette étude ? Non, certes; car l'étude de la philosophie, si nécessaire à la perfection de l'individu, et au Lien de la société, ne pourrait, sans un grave dommage, être (Circonscrite dans les bornes étroites qui lui sont assignées dans les lycées de l'Etat. De grands hommes, comme nous, le lisons dans l'histoire, ont fréc[uenté l'école de philosophie, non-seulement avec une longue barbe au menton, mais même avec des cheveux blancs. L'illustre Aristote, pendant plus de vingt ans, fréquenta celle du divin Platon ; et ceux qui ont aspiré à la première place, dans toutes les branches du savoir humain, sont revenus, de temps en temps, à l'étude de la philosophie, pour avoir toujours devant les yeux de l'intelligence les principes absolument nécessaires à toute solide connaissance.
Notre but étant donc de donner aux jeunes gens, qui vont étudier dans les universités, non pas une science vulgaire, mais une science solide pour leur honneur, pour l'honneur de leur famille et de leur patrie, nous avons jugé absolument indispensable l'étude de la philosophie pendant l'espace d'une année entière, en y consacrant le temps non requis pour l'étude des autres sciences.
A ces raisons doit s'en ajouter une autre toute propre à notre époque : c'est la nécessité de procurer aux jeunes gens, par l'étude de la philosophie, l'épée et le Ijouclier contre les erreurs qui se répandent sous le manteau du sophisme : ces erreurs séduisent spécialement la jeunesse, que son ingénuité met moins en garde contre la fraude et le mensonge. Il est trèsdiflicile de tromper un profond philosophe : aussi voyons-nous les modernes matériahstes et les athées de notre temps, éviter la lutte avec les vrais philosophes, et mettre tout en œuvre pour que leurs personnes et leurs écrits soient ensevelis dans le silence de l'oubli. Que si, par hasard, il s'élève entre eux quelque discussion scientilique, vous les voyez aussitôt rester interdits devant le philosophe, ou recourir aux armes employées par ceux-là seulement qui sont
Conx. PiiiL. ScoL. — 3
dans Terreur, je veux dire, les injures et les insultes. Si la philosophie procure tant d'honneur et d'avantages aux individus et à la société, si, de nos jours, son étude est nécessaire au delà de toute expression, il faut nous y consacrer avec le désir très-ardent de l'approfondir. Les circonstances des temps nous obligent ici à la donner en abrégé; mais nous ferons tous nos efforts pour ne pas mériter l'application du vieux proverbe : Com^endia sœpe fuere dispendia. Laissant de côté beaucoup de questions inutiles et celles qui sont tout à fait évidentes, nous embrasserons la méthode qui nous préservera le mieux de la nécessité de répéter les mêmes choses, et^ par suite, de perdre le temps. Nous ne sommes esclaves d'aucun système, et nous nous glorifions de dire : Amicus Pïato, amicus Aristotéles, sed magis arnica veritas. Mais il nous est doux de pouvoir dire, après une étude approfondie des philosophes anciens et modernes, que la terre où resplendit avec plus d'éclat la sagesse philosophique fut l'Italie ; le génie, qui ne pourra jamais avoir un rival dans la philosophie, est l'Italien Thomas d'Aquin ; le poëte divin qui, avec une profondeur et une sublimité incomparables, a su l'unir à la poésie, c'est un Italien : Dante Alighieri.