PREMIERE PARTIE — DES MINERAUX
TRENTE- SIXIÈME LEÇON [Suite).
De l'essence et des opérations des minéraux.
Définition et division des minéraux.
On appelle minéral tout cor]ps inorganique, c'est-àïlire tout corps qui n'a pas dans ses parties cette diversité d'où résultent les instruments nommés organes des différentes opérations. C'est pour cela qu'on rappelle aussi homogène, tandis que le corps organique porte le nom d'hétérogène. Les minéraux se divisent en simples et en composés : les premiers sont les éléments dont se composent un grand nombre de substances organiques et inorganiques; les seconds sont les substances composées des premiers, dans lesquels elles se résolvent par dissolution.
Conclusion P^ — Une substance minérale individuelle oie peut opérer sur elle-même.
En effet, on pourrait supposer deux manières d'opérer sur elle-même dans une substance minérale individuelle : l*' que la forme substantielle qui l'informe, opère sur la matière ; 2° qu'une partie du minéral constituée par la matière et la forme, comme un seul principe d'opération, agisse sur une autre partie. Mais l'une et l'autre supposition sont absurdes. En effet, si la forme substantielle opérait sur la matière, elle aurait une opération propre, puisque l'opération par laquelle elle opérerait sur la matière ne procéderait pas de la forme et de la matière comme d'un principe unique. Or, si la forme a une opération propre, elle a aussi un être propre, et, par suite, ce n'est pas une forme matérielle qui tire son origine du changement de la ma-
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tière, mais c'est une forme immatérielle qui, venant àb extrinseco (vingt-troisième leçon), s'unit à la matière. Mais la forme qui informelles inorganiques, ou minéraux, est matérielle; donc, on ne peut dire que le minéral se meut lui-même de la première manière.
Il faut parler de même de la seconde manière ; car, le minéral étant homogène dans ses parties, il n'y a point déraison suffisante pour que Tune des parties soit agissante et l'autre patiente; c'est-à-dire pour qu'il opère quant à l'une de ses parties et, quant à l'autre, reçoive l'opération. Or, on appelle immanente l'opération par laquelle une substance opère en elle-même ou sur ellemême; il s'ensuit donc que le minéral est essentiellement incapable d'action immanente. Mais comme l'être organique, qui a des parties diverses, peut avec une de ses parties opérer sur l'autre, ainsi le minéral, être inor-. ganique, pourra exercer sur une autre substance cette action transitive du mot latin transiens. Faisons ici une observation très-importante. Une chose opère proprement sur une autre, alors qu'elle y cause un vrai changement dans son être ou substantiel ou accidentel. Tendre vers une autre chose {'petere aliud; de là ap]^etere, appetitus), ce n'est pas, par cela même, la changer; ainsi l'agneau tend vers l'herbe, et l'on ne dira pas que, par cela même, il opère sur l'herbe. Or, comme nous l'avons expliqué ailleurs (trente-troisième leçon), la pesanteur s'exerce proprement, parce qu'un corps, par une tendance naturelle {ap'petitu naturali), va vers un autre {petit aïiud) ; on voit qu'elle peut être considérée comme un préambule de l'opération, quand celle-ci a lieu. D'où if suit : 1*^ que deux substances inorganiques, ayant la même nature et étant égales aussi dans leur être accidentel, ne pourront, tant qu'elles demeurerait ainsi, opérer l'une sur l'autre; et cela par ce 'qu'il n'y aurait point de raison suffisante, pour que l'une fût active, et l'autre passive. De cette observation dérive cet antique axiome, formulé par Aristote : Lojpération doit avoir lieu entre des êtres dissemllalles ; 2° qu'une substance minérale individuelle peut aller vers une autre, de la manière que nous l'avons expliqué (trente-troisième leçon), c'est-à-
dire qu'entre les minéraux il peut y avoir attraction. Et puisque le concept le plus général de l'amour est la tendance vers l'objet aimé, on pourrait, dans un sens plus que métaphorique, appliquer môme aux êtres morganiques ou minéraux le principe de l'amour universel, puisqu'il y a réellement entre eux une vraie tendance mutuelle, comme l'expérience le démontre souvent.
Conchismi 11^. — Le minémï ne petit ni se perfectionner ni se détériorer lui-même.
En effet, il ne peut se perfectionner lui-même, sans opérer sur lui-môme; or, il ne peut opérer sur luimôme ; donc, il ne peut se perfectionner lui-même. Par suite, abandonné à lui-même, le minéral conserve simplement la perfection dans laquelle il a été produit. S'il ne peut se perfectionner lui-même, il est clair que, par la même raison, il ne pourra se causer à luimême aucun détriment.
Conclusion IIP. — La siibstance minérale individuelle^ considérée indépendamment des autres, est physiquement incorruptille.
La corruption d'une substance minérale peut avoir lieu en deux manières : 1° quand cette substance cesse d'avoir la forme accidentelle qu'elle avait, et en acquiert une nouvelle, c'est-à-dire quand elle est soumise à un changement dans l'être accidentel : c'est la corruption dite accidentelle; 2'' quand la substance minérale cesse d'avoir la îorm(i sulstantielle qu'elle avait, et en acquiert une nouvelle, c'est-à-dire quand elle est soumise à un changement dans l'être substantiel : c'est la corruption dite suhstantielle. Ceci posé, la corruption soit accidentelle, soit substantielle, arrive par un changement de l'être : ce changement est un effet qui demande absolument une cause. Or, la substance minérale individuelle, laissée à elle-même, ne peut être cause d'un changement quelconque en ellemême d'autre manière qu'en opérant sur elle-même. Mais il est impossible qu'elle opère sur elle-même; donc, il est clair qu'elle ne peut se causer aucun détriment, et, par suite, aucune corruption ni substantielle, ni arcidenlelle. Donc, une substance minérale, éloignée
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de tout rapport avec d'autres substances, demeurerait la même éternellement.
Conclusion IV^ — Il y a plusieurs espèces de sudstances élémentaires.
En effet : 1° Si toutes les substances élémentaires n'étaient que d'une seule et même espèce, elles seraient homogènes entre elles : donc, elles ne pourraient exercer ces opérations mutuelles qui réellement s'exercent entre toutes les substances corporelles ; puisque l'homogénéité est un obstacle aux opérations mutuelles des natures (conclusion P®). 2" De plus, si toutes les substances élémentaires faisaient partie de la même espèce, elles ne pourraient constituer des substances composées, d'espèce différente, comme elles en constituent réellement; s'il en était autrement, l'effet serait supérieur à la cause. 3° L'expérience même confirme notre conclusion; les nouvelles observations, faites par les sciences expérimentales, accroissent toujours le ^^ombre des substances qu'on ne peut décomposer en d'autres d'espèce différente, et que, pour cela, on nomme avec raison : substances élémentaires.
Nous avons dit : plusieurs^ parce que ce n'est pas au pliilosophe, mais bien au chimiste qu'il appartient d'en fixer le nombre.
Et on ne peut présenter comme de récente invention la manière par laquelle, au moyen de l'expérience, on parvient à déterminer les espèces des éléments : elle est ancienne puisque Aristote et S. Thomas l'ont indiquée : le cardinal Tolet, ancien et remarquable philosophe, disait : « On peut trouver les éléments de deux manières. La premières est Vanalyse. En effet, nous voyons que certains corps se décomposent en d'autres, comme les corps mixtes (ou composés), et que d'autres ne se décomposent pas en des substances diverses, mais se divisent en parties de même substance. Il est * clair que ceux qui se décomposent sont composés de ceux dans lesquels ils se décomposent, et comme la décomposition à l'infini répugne , il faut en venir à des substances indécomposables qui sont les éléments.
<( La seconde manière de reconnaître les éléments,
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c'est la synthèse. Il est évident que beaucoup de corps naissent de la composition des autres corps, et, par suite, on doit admettre que ceux qui ne résultent pas de la combinaison d'autres substances sont des éléments (Z. IL de Gen., quest. 4). » Les modernes n'ont pas et ne peuvent avoir une règle différente de celle-ci pour reconnaître les espèces des substances élémentaires.
Si les anciens donnaient une très-exacte définition de l'élément (trentième leçon), s'ils assignaient des règles si justes pour reconnaître pratiquement les différentes espèces des éléments, devons-nous croire qu'ils admissent la terre, l'eau, l'air, le feu comme les quatre éléments, en signifiant par ces quatre mots ce qu'ordinairement nous voulons dire? C'est une question historique et non philosophique; mais il nous plaît de rapporter en ce point le sentiment de l'un des plus célèbres savants dans les sciences physiques parmi les contemporains. C'est le docteur Frédault. « Une autre doctrine, dit-il, qui plus tard reçut le nom de péripatéticienne, parce qu'elle fut rédigée en système par Aristote, bien qu'elle eût été enseignée avant lui, admettait quatre éléments, dont le monde était constitué : la terre, l'eau, Tair, le feu. Mais, il ne faut pas croire qu'en vertu de cette doctrine les anciens se figuraient* la terre, l'eau, l'air, le feu, comme quatre corps simples, dont la combinaison aurait produit les corps composés. On sait ce qu'entendaient les anciens par ces éléments de formes élémentaires. La terre est le pinncipe solide; l'eau, le principe aqueux; l'air, le principe gazeux; le feu, le principe suMil ou le fluide impondéralh, comme on dit de nos jours. C'était une idée très-juste; et, vers la fin du siècle dernier, au moment où la chimie se compléta par la découverte ' dos gaz. Macqué célébrait cette vérité antique. — On i doit, dit-il, regarder comme désormais démontré, en vertu des expériences de Bêcher et de Stahl,gue l'eau, la terre, le feu entrent vraiment comme principes dans la composition des corps. Les expériences de Boyle, de Haies, de Priestley ont fait voir que l'air y entre aussi comme principe, et en grande quantité... On doit
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donc, avec grand étonnement, reconnaître que nous admettons à présent comme principe de toutes les substances composées, les quatre éléments : le feu, Vair, la terre. Veau qu'Aristote avait indiqués si longtemps avant qu'on eût les connaissances nécessaires pour démontrer cette vérité. En effet, en quelque manière qu'on décompose les corps, on ne pourra jamais avoir que ces substances, qui, par suite, sont le terme dernier de l'analyse chimique {Dictionn, de Chimie, a^^t. Principes). — Tout cela, continue Frédault, veut-il dire qu'il n'y a pas plusieurs substances solides, plusieurs éléments aqueux, gazeux, ou subtils? Non, certainement : mais cela signifie seulement que, si l'on combine ou qu'on décompose les corps autant qu'on voudra, on en vient toujours à un principe solide ou aqueux, ou gazeux ou subtil {Physiologie générale, Z. II, chap. II). Et j'ajoute : Quand les anciens disaient de l'élément solide qu'il est froid dans la plus grande intensité; de l'élément aqueux qu'il est froid avec moins d'intensité ; de l'élément gazeux qu'il est chaud dans un degré inférieur à l'élément igné ou éthéré, n'exprimaient-ils pas ce que nous affirmons en disant que le solide ne passe pas à l'état liquide sans addition, de chaleur et qu'il faut une nouvelle chaleur pour que le liquide devienne gazeux, et que le gazeux devienne igné ou éthéré? Quittons nos préjuges, et rendons à la science de nos ancêtres l'honneur qui lui est dû. »
Conclusion V^ — Le nomlre des espèces des substances élémentaires est déterminé en lui-même.
En effet, ou bien les substances élémentaires existent formellement en elles-mêmes c'est-à-dire avec leur forme substantielle propre : ou bien elles existent virtuellement dans les substances composées parce que leurs formes substantielles sont contenues virtuellement dans le composé, comme nous l'avons déjà expliqué (vingt-cinquième leçon). Le nombre de celles qui existent en elles-mêmes est certainement déterminé; et par là même, précisément, que tous les composés, qui existent et peuvent être décomposés, sont en nombre déterminé, on devra dire également que le nombre des substances élémentaires, qui y sont vir-
luellement contenues, est déterminé. D'où il suit que le nombre des espèces des substances élémentaires ne peut, et ne pourra jamais augmenter, mais qu'il est, à cette heure, tel qu'il était au commencement du monde; toutefois, par rapport à notre connaissance, ce même nombre est très-variable; si bien que l'antiquité n'en a connu que très-peu, tandis qu'à présent on en connaît près de 70.
Conclusion VP. — Bans les êtres inorganiques il y a une différence essentielle entre les simples agrégats et les corps composés.
1° En effet, il y a entre eux une différence totale dans l'origine, puisque les agrégats s'obtiennent par le simple mélange des corps de deux, de trois ou de plusieurs espèces diverses; les corps composés, au contraire, s'obtiennent par la combinaison chimique, qui, par une loi universelle, est binaire, c'est-à-dire qu'immédiatement elle résulte de l'union de substances de deux espèces seulement. Outre ce rapport à l'origine, les agrégats ne sont point sujets à toutes ces lois chimiques de proportion, etc., dont nous avons parlé plus haut (vingt-septième leçon). 2° De plus, dans les agrégats, les éléments ou les autres substances qui les constituent, sont contenues formellement ; dans la substance composée, au contraire, elles ne sont contenues que virtuellement (vingt-cinquième leçon); par conséquent, les agrégats peuvent souvent se dissoudre par des procédés mécaniques, et rendre ainsi les substances dont il se composaient. Il n'en est pas ainsi, des composés, qui ne restituent pas par des moyens mécaniques les éléments dont ils sont formés; mais il faut la décomposition chimique qui les change substantiellement et qui les résout en ces éléments qui y étaient virtuellement contenus. 3° Enfin le corps composé est essentiellement un, il est une suhstance continue; l'agrégat, au contraire, est une collection de plusieurs substances individuelles continues. J'ai dit : essentiellement, Tinvcc que autrement ce corps composé ne saurait avoir Vunité de nature, et, par conséquent, il ne serait plus îcn corps, mais plusieurs corps réunis ensemble. Observons que celte continuité, absolument
requise pour Tunité de substance, n'exclut pas ce qu'on appelle ordinairement des pores, ou méats, parce qu'ils ne la séparent pas et ne la dispersent pas dans son tout, mais seulement çà et là dans quelques-unes de ses parties. C'est pourquoi, autres sont les pores discontiniiants, autres les pores non discontmuants. Dans le système mécaniqiœ, un corps est un agrégat d'atomes, dont chacun est entouré de vide : les pores discontinuants sont précisément constitués parce vide. Dans le système ^physique un corps est une substance continue dans laquelle çà et là se trouvent des interstices de formes différentes qui n'ôtent pas la continuité totale, bien qu'ils l'interrompent dans les endroits où ils sont. Ces interstices senties pores non discontinuants. . Je ne puis, à cause de l'abondance et de la gravité des matières qui me restent à traiter, examiner en cette leçon les différentes espèces des opérations dans les êtres inorganiques. Que l'élève studieux s'en tienne aux principes généraux déjà démontrés, et, en les appliquant aux faits, il verra : l"" que le mouvement, par lequel les corps se rapprochent les uns des autres, et leur mutuel contact, ne sont que des préparations à leur action réciproque lorsqu'elle .a lieu ; 2" que leur action apporte souvent dans les autres corps nonseulement ces changements d'où résultent les formes accidentelles, mais encore ceux d'où résultent les formes substantielles dans les substances inorganiques ou dans les minéraux.