‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 44 sur 90 · TRENTE-HUITIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-HUITIEME LEÇON

Distinction entre la condensation et la compénétratian Production des cristaux.

Il est maintenant si t^énéralement rer-u dans Ir monde savant, surtout dans celui des sciences naturelles, que les corps sont de simples aggrégats d'atomes immuables dans leur extension, que l'on croit impossible toute autre condensation que celle qui se ferait par un rapprochement plus grand des atomes, et toute autre dilatation que celle qui pourait résulter de leur mutuel éloignement. C'est ce qui nous fait croire que le lecteur sera facilement porté à penser que la condensation, dont nous avons déjà traité, doit entraîner avec elle une vraie compénétration, qui est rejetée comme absurbe par beaucoup de savants. Il est donc utile d'aller plus à fond en cette manière, et c'est pourquoi j'établis la conclusion suivante :

Conclusion P^ — Le changement d'extension qi(*é' moiimnt les substances en changeant d'état, c'est-à-dire la diminution de volume, n'entraîne pas avec soi la cow- 'pénération, mais seulement la condensation.

Avant tout, il faut distinguer la compénétration de deux substances individuelles ou de deux corps, de la compénétration qu'une même substance individuelle ou un seul corps exerce sur lui-même. Pour la première, nous avons démontré (trentre-quatrième leçon), que, si la compénétration des corps n'est pas naturelle, elle n'est pas cependant complètement impossil)le, elle pourrait avoir lieu par une action surnaturelle. Mais, à vrai dire, quand il s'agit d'une môme substance individuelle, nous y voyons beaucoup moins de dilTiculté

« C.oci pourrait jotcv de la hiniit'ro sur la continiiitc des gaz, sur la poiosité do^ «olidos, plus grande que irclle des liquides, sur la eonipressildlité presque nullr <les liquides et sur niillc autres ])ht'iioni('>nes du môme genre; voila i)ourquoi j'applaudis à Tidée du saint docteur, v 1/iiluslre professeur cite un grand nomln o de théories de physique expérimentale (jue nous a laissées S. Thomas, et il les admire comme iileines de sagesse et de vérité ; et, justement étonné, il prouve, avec les témoignages très-explicites du saint docteur [Mêler., Il, lect. v, etc.). que la récente théorie de Maury, sur la circulation des vents avait été déji p!i5 que soupçonnée, par le grand philosophe italien tant de sicdes à Tavance.

COIUN. PniL. ScoL. — VJ

que lorsqu'il s'agit de corps distincts entre eux. La raison de cette différence dans notre manière de voir, c'est que, pour la compénétration de deux substances, il faut que toutes les deux, ou au moins que l'une d'elle, cesse d'avoir cette extension extrinsèque relative oio locale, dont nous avons déjà parlé, et, puisque cette extension leur est naturelle, il ne leur est pas naturel de la perdre, et, par suite^ il ne leur est pas naturel de se compénétrer. Mais on ne peut raisonner de même d'une substance qui se compénétrerait elle-même; car, dans le second cas, la compénétration ne se ferait pas de manière que, avant la compénétration, une ou plusieurs parties de la substance perdissent l'extension relative et locale, et que, après, eût lieu la compénétration, mais plutôt, en vertu d'une cause extrinsèque ; la compénét ration de la substance en elle-même aurait lieu tout (VaJbord, et, ensuite, de là viendrait qu'elle ne demanderait plus la même extension relative et locale qu'elle exigeait d'abord, mais une extension moindre. Que le lecteur se rappelle ce que nous avons dit de la quantité ; qu'il ait soin de bien pénétrer la raison que nous avons donnée, et il ne verra aucun obstacle à ce que, sous l'action de causes naturelles, une même substance soit soumise à une vraie compénétration. C'est pourquoi, si l'explication des phénomènes naturels l'exigeait, nous n'aurions aucune peine à l'admettre plutôt que de recourir à des explications absurdes et ridicules, telles que l'action à distance, le mouvement et son étonnante direction sans cause, les myriades de tourbillons qui s'entrelacent follement pour contenter le caprice de quiconque veut se guider dans l'étude de la nature plutôt par l'imagination que par la raison.

Mais, à proprement parler, dans le fait du changement des états, nous avons, il est vrai, besoin de la condensation ; nous n'avons aucunement besoin de la compénétration. En effet, la compénétration signifie l'occupation simultanée d'un même espace par plusieurs corps, en sorte que chacun d'eux l'occupe tout entier; la condensation, au contraire, entraîne avec soi une simple contraction, et pour cela il suffit qu'un point du corps vienne occuper le lieu- laissé libre pat

un autre point du même corps qui Toccupait auparavant. La compénétration et le rétrécissement diffèrent donc entre eux, comme le simultané du successif; et c'est pourquoi, si ce dernier a lieu dans la condensation, quand, par exemple, la substance fluide devient liquide, la compénétration n'a pas lieu pour cela. Et pour rendre cette conclusion comme sensible, considérons deux j)oints a et h dans une substance indivldaelh (et par là même continue ou atome), et mettons ces deux points aussi rapprochés qu'on voudra. Supposons maintenant que la V substance vienne à se contracter (jra-

âuelle^nent, a et b tendront à chaque instant à se ranl)rocher davantac^e, cela est clair; mais est-il possible que par cela se i(i ils arrivent enfin à se compénétrer? Non, certainement^ à moins qu'on ne veuille dire que la substance en se condensant, non-seulement diminue dans son extension, mais la perd tout à fait par sa réduction en p à un point mathématique. Donc a et b n'arriverons jamais à se compénétrer en p : mais seulement à mesure que la matière se contractera, ils s^avanceront peu à peu à des distances a* b\ a'' b'\ a''' />"'... toujours plus rapprochées. Ce raisonnement s'appuie l)récisément sur ce principe que, comme une quantité peut se concevoir toujours croissante sans jamais être infinie, ainsi peut-on la concevoir toujours diminuée .<ans jamais ùivcdétrtrtfe ou réduite à un point mathématique. Or, bien que ce raisonnement porte directement sur la substance comprise entre les deux points a et J^ on peut l'appliquer de la même manière à toute autre ])arcelle de substance continue, et démontrer ainsi qu'il peut y avoir contraction sans compénétration.

On peut de là facilement découvrir pourquoi beaucoup de i^ens confondent la condensation proprement dite avec la compénétration. Ils ne j^euvent concevoir d'abord la contraction et ensuite le transport local {noii^r voulons dire priorité et postériorité de nature, et non de temps); mais, trompés par la fausse idée qu'ils ont <les atomes, ils fixent leur esprit sur la dernière sen» Peinent. Ainsi, par exem[)le, ils se lignreraient qu'une

substance sphérique se condense de manière à ce que chacun des atomes, dont ils s'imaginent qu'elle est formée, restant ce qxCil était, se rapproche du centre où il se trouve avec les autres; mais, en cette hypothèse, il n'y aurait plus contraction réelle^ ni cette condensation que nous avons expliquée; on aura seulement transposition de chacun des atomes : ce qui ne peut se faire sans une vraie compénétrationdeleur part.

Ce n'est pas sans raison que nous disons que cette hypothèse détruit toute contraction réelle; car, bien que la substance "paraisse alors plus restreinte qu'auparavant, son entité ne s'est point condensée réellement, mais elle s'est seulement transportée, tout comme on ne diminue point la superficie réelle d'une feuille de papier (pour employer une comparaison sans parité), bien qu'à la plier et à la replier on en vienne à réduire la partie visible à des étendues de plus en plus petites. Donc, si chaque atome de la substance sphérique conserve son extension primitive, il ne peut se porter à son centre sans occuper le lieu de ceux qui y étaient, et, par conséquent, sans se compénétrer avec eux.

Mais telle n'est pas certainement l'idée de la vraie condensation qu'on admet suivant les principes du système physique. Dans ce système, chaque parcelle de l'entité de la substance sphérique se contracte en elle-même entitativement, et, par là même, toute son entité se restreint en même temps; et pour cela il n'est pas toujours nécessaire que dans l'acte du rétrécissement une parcelle quelconque de la superficie s'en détache, et abandonne le tout pour se transporter ailleurs; mais, comme partie d'une môme substance, elle peut y demeurer toujours unie en persistant à former avec le tout une substance continue dans son extension décroissante; et ainsi elle abandonne seulement le point de l'espace qu'elle occupait d'abord et se rapproche du centre. C'est pourquoi, en concevant de la sorte, dJdbord la contraction dans l'entité elle-même, ensuite la translation de chaque par- \ licule, il n'y a plus à craindre d'avoir à admettre une vraie compénétration. Si une comparaison peut éclair-.

cir celte idée, on peut employer celle d'un oLjet qui, vu avec un microscope plus ou moins puissant, présente sa masse ou plus étendue sans désagrégation de ses parties, ou plus restreinte sans qu'elles se compénètrent. Donc, l'opinion qui affirme l'identité de la condensation et de la vraie compénétration dans la doctrine que nous embrassons, ne soutient pas l'examen, puisque, s'il en était besoin, nous pourrions, sans difficulté, admettre la compénétration elle-même, qui ne répugne pas entièrement de la manière que nous l'avons expliquée.

Difficulté que la doctrine de la porosité peut présenter contre notre conclusion.

Il nous reste à résoudre une difficulté tirée de la doctrine sur les pores, d'après laquelle les corps se condensent et se raréfient seulement suivant les différences des pores. Soit, disons-nous; la variété ou le changement des pores ou interstices peuvent expliquer les raréfactions ou les condensations des corps qui en possèdent; mais il ne suit pas de là, par une conséquence légitime, que toutes \es> condensations et raréfactions dépendent des pores. Nous accordons certainement que, entre la condensation jiropre et la raréfaction 'propre y qui est produite par un vrai changement d'extension dans la substance corporelle, il y a la condensation et la raréfaction improprement dite, que produit le changement des interstices appelés pores, distinction bien connue chez les scolastiques; car, suivant la remarque de Tolet, c'est par là que les anciens disciples de Démocrite et d'Epicure se distinguaient dès tors de ceux d'Aristote : « Les anciens, dit-il, ne connaissaient que \^ condensation et la raréfaction improprement dite, avec cette différence qu'ils mettaient dans les corps des porcs vides, tandis que, de nos jours, ^; ))n les croit pleins d'une substance plus subtile. Mais il Y a une autre condensation et raréfaction propre /nent lite; elle ne se fait pas en repoussant ou en rapprocliant me substance étrangère, mais plutôt en changeant cette mbstane elle-même » (in. IV PJn/s., c. ix, qvœst. 2).

Afin de prévenir plusieurs difficultés, il est bond'oblerver ici : l*" que l'expérience ne nous déinontre point

l'existence exclusive de corpuscules excessivement petits ou atomes entourés tout à Ventoiir de vide, ou à'éther ou de tout autre substance différente, et la raison est encore plus loin de confirmer cette doctrine; .2° qu'il n'y a aucune raison pour admettre la possibilité, et même l'existence de très-petites substances continues plus grandes; 3^ de ce qu'un très-grand nombre de corps se laissent traverser par d'autres substances, on ne peut pas toujours logiquement inférer qu'avant leur passage il y eût dans ces corps perméables des interstices capables de contenir les substances qui les traversent. En effet, on peut trèsbien concevoir une substance si peu consistante, qu'au plus léger contact elle perde sa propre continuité, et qu'en se restreignant en elle-même, par une vraie condensation, elle laisse libre accès aux corps qui tendent à la traverser. On connaît enfin comment l'expérience, qui ne démontre pas l'existence d'atomes très-petits et immuables dans leur extension, n'enseigne pas davantage que les corps à l'état fluide ne peuvent pas être réduits à former un corps vraiment continu, bien qu'elle ne rejette pas des pores qui se concilient très-bien avec la continuité. Aussi pouvonsnous affirmer en toute sûreté que notre doctrine. \° n'est pas contraire aux faits ni à la raison; 2''qu'ellej sert beaucoup mieux que l'opinion opposée à l'explication des différents phénomènes de la nature; 3^ d( même que l'opinion contraire mène au système mécanique, ainsi la nôtre nous semble étroitement lié^ avec l'essence du système physique, qui est celui def anciens et le nôtre.

Description de la cristallisation.

Nous ne pouvons nous empêcher de dire quelqui chose de cet étonnant phénomène, qui est intimemenl lié à la doctrine que nous avons exposée. Avant tout| observons que la cristallisation n'a pas lieu dans les] fluides, tant qu'ils sont dans l'état de fluidité, ni dans les solides vivants, comme, par exemple, dans le bois et dans la chair ^âvante ; sans doute, parce que le corps vivant, et le bois lui-même, sont des -substances individuelles et, par suite, continues, et non un agrégat de

corpuscules comme l'est un cristal. La crislallisalion a lieu seulement dans les solides inorganiques non vivants, et peut se définir vmc agrégation d'atomes symétriques qui constituent un tout symétrique. Il ne nous appartient pas de décrire les différentes figures régulières que prennent les minéraux en se cristallisant; mais nous devons raisonner sur leur production.

Il convient cependant de présupposer que la cristallisation se forme dans le passage d'un fluide à l'état solide, c'est-à-dire qu'elle se fait par condensation. C'est ce qu'on voit dans les cristallisations artificielles, c'est-à-dire, quand on préparc au moyen de l'art les circonstances dans lesquelles un fluide se cristallise soit par fasion, soit par solution, soit par évaporaiion.

Conclusion IP. — Le cristal doit être formé par des atomes, qui ont une figure régulière déterminée.

En effet, si cela n'était pas : ou bien, l"" le cristal serait un corps continu; ou bien, 2" il serait un agrégat très-bien ordonné dans sa figure totale, suivant l'un de ces nombreux systèmes réguliers de cristallisation qu'on observe ; et cet agrégat devrait résulter d'une collection d'atomes de différentes ligures sans ordre. La première hypothèse ne peut pas se soutenir parce qu'elle est contraire à l'expérience qui nous apprend qu'un cristal n'est pas une substance individuelle, mais un pur agrégat; ensuite, la seconde est contraire a la raison, puisque dans cette hypothèse les formes cristallines, si régulières, devraient être attribuées au hasard, qui est incapable de produire constamment un effet ordonné. Donc, les atomes qui s'aggrègent dans la formation du cristal, sont eux-mêmes symétriques, c'est-à-dire qu'ils ont certaines faces, certains angles déterminés, suivant que l'exige la forme totale du cristal.

Mais, comment se forment et s'unissent ces atomes pour former le cristal? Concevons une substance fluid(^ continue cristallisable. Placons-là dans les conditions ({ui puissent déterminer sa condensation vraie, mais tranquillement, de manière (|ue sa force agisse sans nerturbation qui lui vienne du dehors. Comme nous l'avons déjà ex|)liqué dans la vrai<^ condensalien, en

chaque point physique de la substance se fait le rétrécissement; on peut donc les considérer en elle comme d'innombrables centres de force condensatrice. Si cette force l'emporte sur la force qui unit toute la matière du corps fluide, cette matière se divisera nécessairement en un très-grand nombre de parties, et chacune d'elles sera solide. Mais, puisque le corps fluide cristallisable est homogène dans toute sa masse, et que, ne recevant du dehors aucune perturbation, la cause du rétrécisement opère sur lui (comme je le suppose) uniformément dans toutes ses parties, les divisions qui constituent les limites des atomes se feront, par là même, très-régulièrement, c'est-à-dire de même manière en chaque partie. On le voit donc, si, dans une même cristallisation soumise aux circonstances voulues, les divisions se fesaient de diverses manières, on aurait un effet sans raison suffisante. Il y a donc des atomes symétriques propres à la formation du cristal; chacun de ces atomes est une substance composée de matière et de forme capable d'en attirer d'autres ou de graviter et d'opérer sur elles. Il est clair également que, suivant le mode différent dont se condensent les atomes, quand il dépend de circonstances extrinsèques, les divisions du continu, bien que régulières, peuvent se faire d'une manière différente, et que, par suite, les atomes peuvent revêtir d'autres figures symétriques.

Une fois que l'on connaît la production des atomes réguliers, il n'y a aucune difficulté pour concevoir comment ils s'agrègent avec cette admirable régularité qu^on découvre dans les cristaux. En effet, dans Tattraction mutuelle des atomes, la position mutuelle qu'ails prennent est déterminée par les centres de leurr> attractions, et, par conséquent, cette position sera régulière. Et, si nous considérons que ce n^est pas seulement l'attraction de chaque atome sur un autre, mais encore l'attraction d'un grand nombre d'atomes réunis ensemble sur chacun et de chacun sur un grand nombre, nous aurons de quoi expliquer certains phénomènes que la simple attraction de chaque atome ne saurait expliquer facilement.

DEUXIExME PARTIE — DES PLANTES

Page 1