‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 45 sur 90 · TRENTE-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-NEUVIÈME LEÇON

Concept général de la vie.

Définition et division de la me.

La vie est Vopération immanente d'une siilstance que, foiir cette raison on airpelle vivante. Pour bien comprendre cette définition, il faut distinguer trois sortes d'opérations, l"* La première est l'opération propre de V instrument. Il faut noter ici que Tinstrument peut opérer de deux façons : en tant qu'instrument, ou autrement. Prenons pour exemple le crayon d'un artiste. Il tombe sur une feuille de papier et y laisse à peine sa trace, alors il agit selon sa nature : mais si tantôt plus, tantôt moins appuyé sur le papier, il trace des lignes bien ordonnées, il opère en tant qu'instrument. D'où l'on peut conclure que l'instrument a), en tant qu'instrument, n'opère point par sa force propre; mais par la force ou vertu d'une cause principale qui le meut; h) que l'instrument n'a point en soi la forme de son opération, forme qui réside en l'intelligence de l'artiste; c) et, à plus forte raison, que l'instrument n'a point un principe intrinsèque , le ]iortant à la lin que lui assigne l'artiste auquel il sert l'instrument; r/)que, s'il opère, sous la main de l'artiste, m conformité avec sa nature, le mode de cette opéraion dé|)cnd en tout point de l'artiste; e) enfin, que la orce imprimée à l'instrument par l'a^liste, force qui lui fait produire un effet supérieur à sa nature, que cette force, dis-je, ne lui est point permanente, mais transitoire et accidentelle; donc, l'instrument réclame

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toujours la motion de la cause principale pour produire cet effet supérieur à sa nature.

2^ La deuxième sorte d'opération est propre aux substances non vivantes. Les substances ont réellement en elles, comme nous l'avons dit (trente-sixième leçon), un principe d'opération; mais elles ne peuvent se nourrir elles-mêmes, ni, parce qu'elles sont homogènes, opérer sur elles-mêmes. Mais, sans qu'une partie meuve l'autre, elles se transportent tout entières vers les autres substances ; parvenues en contact avec ces dernières, elles opèrent sur elles, leur causant un changement accidentel ou substantiel. Ce mode d'opération est plus noble que celui de l'instrument, en tant qu'instrument; et, 'j^ar cette opération, les êtres inorganiques agissent comme cause pi'incipaïe. A propos de cette seconde sorte d'opération, il est bon d'observer : a) que l'être agissant a, dans lui-même, ïe principe de son opération et de son mouvement, et, par conséquent, la forme de son opération; h) qu'il n'a point de luimême acquis cette forme, mais qu'il la tient de la cause -dont il dépend en son être : c) qu'il ne se meut point ilui-même, qu'une de ses parties n'agit point sur l'autre, mais plutôt que le tout opère sur les autres objets ; d) enfin, que, en vertu de cette forme dont nous parlions tout à l'heure, il tend à une fin à laquelle il ne se détermine pas seul, mais à laquelle il est déterminé par la cause supérieure dont il dépend dans son être. L'opération de ces êtres, comme nous l'avons indiqué .plus haut, s'appelle transitive.

S"" Plus parfaite est la troisième sorte d'opération, uniquement propre aux vivants, mais commune à tous les vivants : en celle-ci donc consiste la vie. Cette troisième sorte est l'action faite avec l'opération immanente. Dans cette opération, a) l'agent n'est plus instrument, mais cause principale; h) l'agent a en luimême le principe de son opération, et, partant, la forme de son opération; c) et, le moins parfait, s'il appartient au même genre que le plus parfait, étant contenu dans <îelui-ci, l'être vivant opère aussi sur les autres substances d'une manière transitive comme l'être non vivant; d) mais, en outre, il se meut lui-même, opère

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sur liii-m(}ine, ou en lui-mêMe, et c'est en cela ([ue consiste proprement Vimmanenœ de l'opération; e) il n'est donc point comme l'être inanimé, qui ne peut se changer lui-même, ni en mieux, ni en pire, mais seulement peut causer à un autre, perfection ou dommaj^^e; mais le vivant peut, d^un côté, causer perfection ou dommage à un autre être, par une action transitive, et, d'un autre côté, par une action immanente, produire sur soi le même effet. Observons ici que la nature ne tend directement ([u'à la perfection des sujets; donc, quand l'action immanente du sujet est naturelle, elle ne tend qu'à la perfection intrinsèque du vivant, bien que, auparavant, elle puisse n'aboutir qu'à son dommage; f) le vivant tend à une fin, en vertu du principe d'opération qu'il a en lui, cette tendance <Hant déterminée ou non par une cause extérieure, t^clon les divers degrés de perfection propres aux virants.

La vie est donc, comme on le dit communément, V opération immanente : de là cette parole : Vivere est (jtfjere, quoiqu'on ne donne le nom de vie qu'à ce mode d'existence attribué aux substances capables de Topération dont nous venons de parler. De là encore, celte oxi)ression très-employée : le vivant est l'être qui se meut lui-anhiie; et, par conséquent, la vie considérée non comme acte, mais comme principe, est définie aussi : Princlpium motus ah intrinseco. Nous appellerons donc substance vivante celle qui sera douée de la laculté de se mouvoir elle-même, substance non vivante, celle qui sera privée de cette même faculté ; un peu de réflexion suffira à chacun pour comprendre quand, et pouniuoi, nous dirons d'un arbre, d'une brute, ou d'un homme, qu'ils sont vivants ou non. Le contraire de cette opération est la privation de la vie, qui n'est rien que la privation de Vopératioa immanente. Ce mot privation, comme nous l'avons dit ailleurs, indi(|ue l'absence d'une perfection convenable, ou due au sujet dont on l'affirme. Ainsi, l'on ne dira pas f|u*une pierre est morte, car le manque d'opération immanente dans une pierre, bien qu'elle y soit un manque, n'y est pas une privation. Mais on dira bien

la mort d'une plante, d'une brute, d'un homme, car en ces êtres, la vie ou l'opération est naturelle; le manque de vie est donc pour ces êtres une véritable ^privation.

Remarquons ici que, comme on appelle peintre, non pas tout homme, mais celui-là seul qui possède l'art de la peinture, bien qu^il ne l'exerce pas actuellement, ainsi l'on n'appelle pas vivantes toutes les substances douées d'une puissance éloignée à avoir la vie, comme l'aliment qui peut devenir substance vivante, mais celles qui ont actuellement une opération immanente, ou qui, du moins, ont actuellement en elles-mêmes le principe de Topératiori immanente, bien qu'actuellement elles n'en fassent point usage. Nous ne voulons pas dire par là que le vivant puisse parfois demeurer sans aucune opération immanente; mais sans avoir l'intention de définir cette question, nous nous attachons à donner la stricte définition philosophique de l'être vivant.

Observons aussi, puisque l'occasion s'en présente, que, comme il y a trois vies, la végétative, la sensitive, et l'intellective, il y aura de même une triple mort , une triple privation de la vie , non-seulement en des sujets divers, mais aussi dans le même sujet. Ainsi, les hommes disent très-sagement d'un bras, privé de la vie sensitive, jouissant encore cependant de la vie végétative, que c'est un bras mort. De ce que nous venons de dire, on verra combien raisonnables, profondes et nobles, sont les expressions chrétiennes : la vie de la grâce dans le temps, la vie de la gloire dans l'éternité; la mort temporelle et la mort éternelle. La vie de la grâce, en effet, étant l'opération immanente surnaturelle, il est vivant l'être qui, informé par la grâce, peut exercer cette opération ; il est mort, au contraire, celui qui ne le peut. De même, la vie éternelle est l'opération immanente et perpétuelle dans laquelle ceux qui ont atteint le terme , voient l'essence divine, l'aiment et vivent de la vie qui, fortifiée par la lumière de la gloire, est le principe de cette opération ; au contraire, il est mort celui qui, privé de la lumière de la gloire, ne peut exercer celte opération

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en laquelle consiste formellement la vie éternelle.

Conclusion ^^ — L'unité s ahstantleJle est essentielle au r/ivant.

En effet, Tessence de la vie consiste dans l'opération inimanente, qui, naturellement, doit tondre à la perfection de Tetre opérant. Donc, le principe iV oh. procède cette action, et le terme qv la reçoit, se doivent rencontrer dans l'être qu'on appelle vivant. Cette conclusion suit du concept de la vie exposé plus haut. Or, il ost tout à fait impossible que cette opération ait lieu dans un être qui n'a pas l'unité de substance; donc, cette unité est nécessaire au vivant d'une nécessité essentielle. Enlevez, en effet, l'unité substantielle, l'opération immanente appartiendrait évidemment à plusieurs substances, de telle sorte qu'elle procéderait (le l'une comme de son principe, et serait reçue comme dans son terme par une autre. Mais il est clair qu'en cette hypothèse , elle cesserait d'être immanente, n'ayant plus son commencement ni son terme dans le même sujet, ne perfectionnant plus le sujet dont elle procède, mais bien un sujet tout différent.

Conclusion IP. — Un afjrégat de plusieurs substances ne peut être vivant.

Un aLçréc^at n'a pas l'unité de substance, car il a autant de substances ou de natures, autant de suppùls qu'il a d'entités rassemblées avec ou sans ordre. Donc, il ne peut être vivant.

1'"'' Corollaire. — Si une plante, une brute, un homme, sont regardés comme composés d'une multitude d'atomes, c'est-à-dire de corpuscules distincts les uns des autres, il répugne que ces êtres aient la vie, et, par conséquent, soient dits .vivants. Car la vie se trouverait dans le tout, ou dans chacun des atomes du corps composé par agrégation. Mais elle ne peut se trouver dans le tout, car le tout n'est pas une substance, une nature, un principe unique d'opération, mais il y a, dans cette agrégat, autant de substances, de natures et de principes d'opération (pi'il y a d'atomes. La vie ne peut être davantage en chacun des atomes , car chaque atome, étant homogène en soi, ne peut o])érer sur lui-même, mais seulement sur les autres atomes;

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ils n'auront donc tous qu'une opération transitive; tous privés d'opération immanente, aucun n'aura la vie.

Mais, dira-t-on, les atomes peuvent se réunir par la puissance qu'ils ont de constituer une unité particulière. Gomme on ne peut entendre par cette puissance des fluides qui soient répandus dans l'espace, cette explication ne signifie rien, ou signifie a) que tout atome, par sa propre puissance, tend à opérer vers un terme auquel tendent aussi les autres atomes ; h) que chaque atome tend vers ceux qui l'entourent pour former une agrégation ordonnée d'atomes, comme il arrive dans les cristaux; ainsi, par exemple, l'organisme d'une plante ou d'un autre animal serait une simple cristallisation, seulement d'un mode différent de la cristallisation des minéraux. Mais on ne peut admettre ces doux façons d'expliquer l'union par la puissance dont nous parlons. Dans le premier cas, nous avons bien l'unité d'opération à l'égard du terme, mais non par rapport au principe; et c'est, précisément, ce rapport au principe que réclame l'unité d'opération, pour qu'il y ait unité de substance et nature vivante. On pourrait tout aussi bien dire que vingt chevaux, liés par le même trait, et tirant le même fardeau, forment une seule substance, une seule nature vivante, puisque, ici encore, l'opération est une par rapport au terme. Dans le second cas aussi, on retrouve la pluralité des substances qui restent aussi nombreuses qu*il y a d'atomes, puisqu'aucun ne reçoit une perfection intrinsèqiœ, pour que tous réunis, ils puissent composer un objet ordonné. Dans ces deux cas, il manque une opération immanente, c'est-à-dire ayant son principe et son terme dans le même sujet. Nous ne pouvons considérer sans étonnement l'étrange façon dont les partisans des atomes conçoivent V organisme. En effet, quelle est la véritable notion d'un organe? C'est, dans ime sitljstance individnelle, une partie qui, diversement conformée et disposée avec ordre, sert à cette substance d'instrument, pour opérer quelques-unes de ses opérations. Mais cet instrument, cet organe ne peut être séparé, ni divisé de la substance -individuelle;

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il doit, en toute manière, lui ôtre uni ; autrement, Topération qui s'exerce dans cet instrument, et par lui, ne serait point immanente, mais transitive, comme l'opération qu'un homme exerce avec un instrument séparé de sa substance, un bâton, par exemple, un scalpel, un pinceau.

On peut, outre tous ceux que nous avons apportés ailleurs, tirer de ce qui précède, un nouvel ar^nimont contre le système mécanique, argument dont ou n'aurait pu sentir toute la valeur, alors que nous traitions ce sujet. Ce système en effet, et c'est le nouvel arp^ument, nie l'existence de toute substance corporelle virante. Cette négation suit nécessairement du système mécanique, qui ne peut du tout avoir d'opérations immanentes, tendant à la perfection du sujet même dont il procède.

2^ Corollaire. — La substance corporelle vivante doit essentiellement être organique. En effet, la substance qui, étant une, n'aurait pas en elle-même des organes ou des parties diverses, cette substance serait homogène; or, la substance homogène ne peut opérer sur elle-même, ou dans elle-même (trente-sixième leçon), comme le doit faire la substance vivante; donc, la substance vivante doit être essentiellement ori^anique.

li" Corollaire. — La substance corporelle vivante doit être continue. Cette proposition est évidente; autrement, elle ne serait qu'un agrégat de substances discrètes, et cet agrégat (Coroll. 1), rend impossible l'opération immanente. Que si, par substance r<?^o?>?/^2^(?^ on entendait seulement, comme on le devrait en toute rigueur, la substance continue, on appellerait très-bien une plante, une brute, un homme des substances atomiques, sans pour cela en exclure les pores et les interstices qui, certes, n'empêchent en rien leur continuité. Toutefois, il ne convient pas de leur donner le nom cVatomes, car l'usage a prévalu que ce mot, pris substantiellement, signilie un tout petit corpuscule continu.

Mais, comment concevoir, dira-t-on, une substance d'une grande masse et continuel Et moi, je vous demau-

derai : Pourquoi peul-on concevoir un corpuscule bien moindre et continu, que personne ne voit, que personne ne touche, et ne pourrait-on pas concevoir des corps continus d'une plus grande étendue, quand pourtant nous en sommes entourés de toutes parts? D'un autre côté, le plus et le moins ne changent pas Tespèce; si une petite substance peut être un atome, il en sera de même pour une grande et une très-grande. Il est vrai que les savants modernes n'ayant , presque tous , jamais pensé à autre chose, qu'aux atomes et à leur agrégation, trouvent une grande difficulté à concevoir un corps continu avec une plus grande masse ; cette difficulté à sa racine dans leur imagination, et ce préjugé, comme nous l'avons dit, doit se redresser par la raison sur l'argumentation précédente. Reconnaissons qu'il n'est pas plus difficile pour Dieu de créer une grande substance continue, que d'en créer une toute petite. Qu'il ait créé de telles substances, le fait de leur existence présente l'atteste, ainsi que les nombreuses substances qui, séparées d'abord, peuvent et doivent souvent se réunir pour en constituer de continues. Pour la difficulté, tirée de la structure des plantes et des animaux, difficulté, bien faible en vérité, qu'on pourrait objecter contre cette doctrine, nous la résoudrons en son lieu.

Il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici des vivants, et que nous avons affirmé l'existence d'innombrables atomes d'une masse indéfiniment petite dans les minéraux qui constituent les agrégats inorganiques.

4*" Corollaire, — De ces arguments il résulte encore que toutes ces substances, placées entre la superficie d'un corps vivant, mais non jointes à sa substance, comme les fluides, ne sont pas vivantes, ni parties intégrantes du vivant, bien que nécessaires en quelque sorte à sa conservation : ce n'est point non plus le sujet dont nous traitons à présent. La raison en est que ces substances sont seulement réunies au vivant; 3t, si elles peuvent être le terme de son opération, ou le 2^rincipe d'une opération terminée au vivant, et en ces deux cas nous n'avons qu'une opération transitive, elles ne peuvent jamais former avec lè vivant un

principe unique, et un terme unique d'opération, c'està-dire ne peuvent participer à l'immanence des opérations propres aux substances vivantes.

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