‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 79 sur 90 · QUATRE- VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRE- VINGTIÈME LEÇON

De la liberté humaine et des événements surnaturels, relativement a la Providence divine.

Quelques philosophes de l'antiquité ont trouvé une si grande difficulté à concilier la Providence divine avec la liberté humaine, que pour se tirer d'embarras, ils ont pris le parti de nier Tune ou l'autre. S. Augustin dit de Gicéron que, se sentant pressé des deux côtés, il aime mieux nier la prescience divine, qui est une partie de la Providence, que de nier la liberté, dont il avait une intime conscience. Mais la vérité n*est jamais contraire à elle-même, et l'existence de la Providence divine est aussi certaine que celle de la liberté humaine. Après ce que nous avons dit sur les attributs divins, nous n'aurons pas de peine à être aussi clair que bref sur ce point difficile.

Conclusion r°. — La Providence divine ne détruit pas la liljerté humaine,

l*" C'est une absurdité que de le penser. Gar c'est Dieu qui a donné à l'homme la liberté, et, par conséquent, il a voulu qu'il s'en serve. Si donc la prescience divine détruisait la liberté de l'homme, Dieu aurait une volonté opposée à sa première volonté. Il serait comme un prince qui donnerait à un de ses sujets un ornement magnifique, et le détruirait au moment môme où il le lui donne.

2° En outre, la nécessité des opérations humaines sur ce point ne pourrait venir que d'un des éléments qui constituent la Providence divine, c'est-à-dire de l'intelligence ou de la volonté, ou des deux à la fois. Or, cela est impossible.

a) L'intelligence divine peut être considérée indé-

pendamment de l'acte créateur, ou avec cet acte, ou après cet acte, et Ton considère, en Dieu, dans le premier cas, la science de simj^le intelligence ; dans le second, la science d'a'pprobation pratique, et dans le troisième, la science de vision. Il est évident que la science de simple intelligence suppose son objet, et, par conséquent, l'intelligence divine voit que les hommes, créés en telle ou telle circonstance, agiront de telle ou telle manière, et, pour nous servir d'une comparaison trèsemployée à ce propos : de même qu'en voyant quelqu'un qui tombe ou en prévoyant qu'il va tomber, je ne suis pas la cause de sa chute, de même Tintelligence divine n'enlève pas la liberté des opérations en les voyant dans l'ordre idéal. Quant à la science pratique, et à celle de vision, il n'y a aucune difficulté, puisque ces sciences sont en elles-mêmes identiques avec la science de simple intelligence, et ne font qu'y ajouter la relation avec l'acte créateur comme concomitant ou comme antécédent. Par conséquent, on peut dire en toute vérité que l'homme n'agit pas de telle ou telle façon, parce que Dieu le prévoit, mais que Dieu le prévoit parce qu'il agit ainsi. Il est vrai gue tout ce que Dieu prévoit doit nécessairement arriver : mais cette nécessité est logique, et non physique. Ainsi, dans cette proposition '.Si Lieu prévoit qu'après avoir été offensé, vous vous vengerez, vous, vous vengerez en effet, il n'y a pas entre l'antécédent et le conséquent, un lien physique, mais seulement un lien logique : c'està-dire Dieu voit que vous vous seriez vengé, et si vous n'aviez pas dû vous venger, il ne l'aurait certainement pas vu. Du reste, quand Dieu voit les actions libres, il ne tire pas et ne peut pas tirer cette connaissance des choses considérées dans leur existence, car cela serait absurde, comme nous l'avons dit en traitant de la science divine : cela se fait ainsi que nous l'avons expliqué, quand nous avons parlé de la manière dont Dieu connaît les choses singulières. Et si l'esprit s'y applique sérieusement, presque toutes les difficultés que l'on a coutume de faire sur ce point s'évanouissent

l) La volonté divine n'enlève pas davantage à rhomme sa liberté, qu'on la considère soit dans l'acte

créateur, soit dans la conservation, la motion, ou le concours ; car, en agissant de cette manière, la volonté divine actue la volonté humaine que lui offrait Tarchétype idéal de Tintelligence divine. La volonté divine, en actuant cet archétype, ne le change pas dans son essence : elle ne fait que lui donner Texistence. Or, l'essence de la créature raisonnable demande qu'elle soit libre devant les objets inadéquats de la volonté : donc, elle le sera sous Tinfluence de la volonté divine.

S"* Ces raisonnements, à priori, sont pleinement et évidemment prouvés par les faits. Nous sommes certains de Texistence de la Providence divine; nous sommes aussi certains, et par des démonstrations philosophiques, et par notre expérience intime, de notre liberté. Si quelqu'un niait cette liberté, on pourrait aisément l'en convaincre avec un argument semblable à celui que nous avons employé contre ceux qui nient l'existence du mouvement : et certes, il . montrerait bien qu'il est libre de fuir ]e bâton, quand il le peut.

Conclusion IP. — Les événements surnaturels ne répugnent "pas à la divine Providence,

Il nous paraît utile de dire ici, en finissant, quelques mots sur ce point, où il semble que certains philosophes aient trouvé une difficulté toute spéciale : pour nous, nous n'en voyons pas : et la conclusion présente nous paraît plutôt un corollaire des doctrines exposées précédemment. Mais voyons, avant tout-, ce que c'est qu'un événement surnaturel.

Un événement est surnaturel, quand, relativement à sa substance ou à son mode, il ne peut provenir de la puissance des causes secondes, comme la résurrection d'un mort, la guérison instantanée d'un aveugle-né, et mille autres effets que l'on appelle communément miracles. Ces événements sont, dans l'idée divine, coordonnés idéalement aux fins que veut atteindre la sagesse infinie : et la volonté toute-puissante de Dieu pouvait bien, par un seul acte, vouloir l'existence du monde archétype , non-seulement avec les effets qui procèdent des causes créées, mais encore avec ceux qui ne peuvent procéder que de la puissance divine. Ne serait-ce pas une folie d'accorder à Dieu la puissance

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de créer, et de lui refuser celle de ressusciter un mort, ou de guérir un aveugle-né ? N'irait-il pas contre la logique du bon sens, celui qui prétendrait que Dieu, dont la Providence ordonne à des fins dignes de lui Texistence du vermisseau, qui rampe sur la terre, n'a pas pu ordonner également, suivant sa sagesse, les événements surnaturels ? Si Ton croit que parce que Dieu veut ces événements, il y a un changement intrinsèque dans la volonté de Dieu, c'est que Ton n'a pas compris comment il ne peut y avoir en Dieu d'actes successifs, mais un seul fiat d'une puissance infinie et qui s'étend à tout,. c'est-à-dire aux œuvres qui dépendent totalement de la puissance divine, aussi bien qu'à celles dont l'existence demande le concours des causes secondes. Mais si c'est une folie de dire que les événements surnaturels répugnent à la divine Proviqence, c'est une imprudence de regarder comme surnaturel, tout fait qui dépasse les bornes de notre corn- "préhension indwiduelle. Et il faut avoir autant de pitié pour les yeux simples qui voient partout des miracles, que de mépris pour ces orgueilleux qui attribuent aux seules forces de la nature, des faits qui sont en contra^ diction évidente avec ses lois.

Corollaire, — D'après tout ce que nous avons dit sur les attributs divins, et spécialement sur la divine Providence, on voit bien comment Dieu est en nous, et comment nous sommes en Dieu. Par sa science, il voit toutes nos pensées, il entend toutes nos paroles, il pèse toutes nos opérations. Il veut, par exemple, quune de mes opérations précède un événement comme condition de cet événement, et il a choisi un ordre archétype, où le salut de mon ami était représenté comme obtenu par mes prières : aussi, en fait, on pourra dire que ces prières en sont la cause morale. Par son immensité, il est partout et il est la cause immédiate de l'être et des opérations de chaque chose. Et puisqu'il voit les replis les plus cachés de notre cœur, il est le centre de communication de toutes les créatures intelligentes, qui , bien que séparées entre elles, s'unissent en Dieu, et peuvent, en Dieu, se communiquer leurs pensées et leurs affections.' Par con-

séquent, Dieu, qui lit en moi, peut les communiquer à ceux vers qui je les dirige. Ce n'est pas seulement la distance de lieu qui disparaît, par ce lien secret qui joint le créé à Tincréé, mais encore celle de temps ; car, tout étant réuni en Dieu, il peut encore manifester à quelqu'un ce qui est pour nous à venir, môme les actions futures libres des créatures intelligentes. Toute créature est séparée des autres : Dieu est inséparé et inséparable de chacune d'elles !

Citons, en terminant cette leçon, la dernière de notre cours, ces admirables vers de Dante, où il parle précisément delà divine Providence, et démontre que Dieu n'a pas exprimé dans les créatures tout ce qu'il a dit dans son Verbe : il habite donc une lumière complètement incompréhensible aux mortels, et ceux-ci doivent incliner leurs fronts devant sa divine Providence, plutôt que d'imiter l'orgueilleux Lucifer, qui n'a pas voulu s'y soumettre, et, pour cela, a été foudroyé par la justice du Tout-Puissant {Par., xix).

« Et il commença à parler ainsi : Celui qui de sa main puissante a fixé les bornes du monde, et y a créé tant de choses visibles et cachées,

« Ne put pas imprimer sa puissance assez profondément sur l'univers que son Verbe ne restât infiniment au-dessus de lui.

« Et nous voyons par là que le premier orgueilleux, qui fut la plus éminente des créatures, pour n'avoir pas attendu la lumière^ tomba avant d'avoir été mûri par la grâce.

« D'où il résulte que les créatures inférieures sont trop bornées pour contenir ce bien infini, qui n'a de mesure qu'en lui-môme.

« C'est pourquoi notre vie, qui n'est qu'un rayon de •cet Esprit dont toutes les choses sont pleines,

a Est trop faible de sa nature et ne voit pas son principe tel qu'il est réellement.

« La vue qui vous est accordée, pénètre dans la justice éternelle, comme l'œil dans les flots :

« Près du rivage il voit le fond^, mais il ne le voit pas dans la haute mer : il existe néanmoins, mais sa profondeur le rend invisible.

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c( Il n^y a pas de lumière, si elle ne vient de l'azur, qui ne se trouble jamais : mais ce sont des ténèbres, ou l'ombre de la chair, ou son funeste venin. . . .

« .... Qui es-tu donc , toi qui veux t'asseoir sur le tribunal, pour juger de ce qui est placé à des milliers de lieues de toi, quand ta vue ne dépasse pas la portée de ta main....

« .... 0 natures terrestres, ô esprits grossiers! La volonté suprême est le souverain Éien par essence et n'a jamais changé.

(( Rien n'est juste que ce qui s'accorde avec elle : nul bien créé ne Tattire à lui : car c'est elle qui, par son rayonnement, les produit tous (1). »

(1) Foi cominciô : Colui che volse il sesto Allô stremo del mondo, e dentro ad esso Distinse tanto occulto e manifesto,

Non potea suo valor si fare impresso In tutto r Universo, che '1 suo Verbo Non rimanesse in infinito eccesso.

E ciô fa certo, che il primo superbo Che fu la somma d' ogni creatura, Per non aspettar lume cadde acerbo.

E quinci appar ch' ogni minor natura È corto riceltacolo a quel bene, Ch' è senza fine, e se con se misura.

Duhque nostra veduta, che conviene Essere alcun de' raggi délia Mente, Di che tuite le cose son ripiene,

Non puô di sua natura esser possente Tanto, che suo principio non discerna Molto di là, da quel ch' egli è, parvente.

Perô nella giustizia serapiterna, La vista, chericeve il vostro mondo, Com' occhio per lo mare entro s' interna;

Che benchè dalla proda veggia il fondo, In pelago nol vede ; e nondimeno Egli è, ma cela lui 1' esser profonde.

Lume non è se non vien dal sereno, ■ Che non si turba mai, anzi è tènèbra Od ombra délia carne o suo veleno ....

.... Or tu chi se', che vuoi sedere a scranna Per giudicar da lungi mille miglia Con la veduta corta di una spanna?...

.... 0 terreni animali, o menti grosse ! La prima Volontà, ch' è per se buona, Da se ch' è sommo ben mai non si messe.

Cotanto è giiisto, quanto a lei consuona : Nullo creato ben a se la lira, Ma essa, radiando, lui cagiona.

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