‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idées (volume 2)Chapitre 17 sur 117 · Part. II, leç. xii · texte numérisé non relu

Part. II, leç. xii

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Un sens moral, s'il existait, ne ferait pas saite aui sens de la vue, du goût, de l'odorat, etc. , dans lesquels il n'entre rien de moral : il devrait done être dassé k part. Le nom de sixième sens ne pourrait lui convenir qu'autant qu'il entrerait de la moralité dans les autres' sens, ou qu'il cesserait lui-même d'être un sens moral.

Que si, par le sens moral, vous entendez parler uniquement du sentiment moral,* et nullement d'un organe particulier, alors vous deviez ne voir dans l'âme que deux manières de sentir, le sentiment-sensation et le sentiment moral. Il n'y a donc pas de sixième sens , de quelque manière qu'on veuille l'entendre.

On ne saurait user de trop de sévérité toutes les fois que l'on rencontre quelqu'un de ces énoncés inexacts, qui ne disent pas nettement ce qu'on veut dire, qui souvent disent le contraire. Si l'écrivain ^ui se permet de les hasarder, peut quelquefois le faire impunément pour lui-même , parce que d'avance il a dans son esprit l'idée qu'il veut y attacher, il n'en est pas de même du lecteur, qui est obligé d'aller aux idées par les mots : une expression fausse ne peut que le tromper ; en le conduisant a ce qu'on lui dit, elle l'éloigné de ce qu'on veut lui dire.

A l'occasion des deux erreurs qui viennent d'être relevées, erreurs dont la première est capitale, et la seconde moins répréhensible, peut-être ne sera-t-il pas inutile de vous faire remarquer l'artifice qui préside k la formation des sciences. Des réflexions sur les règles de la méthode présentées en même temps que l'exemple

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de leur oubli y seront mieux appréciées , et laisseront un souvenir plus durable. '

Par les cinq organes des sens , nous recevons cinq espèces de sensations : voilà ce qu*on dit, et ce qu'on a le droit de dire. Mais , en s'exprimant de la sorte y il ne faut pas oublier que chacune de ces cinq espèces de sensations comprend elle même une multitude de sensations particulières. Par l'organe de la vue, l'âme reçoit les sensations du rouge, de l'orangé, du jaune, du vert, du bleu, de l'indigo, du violet; et comme ces sept couleurs primitives peuvent se combiner deux a deux, trois k trois, etc. , et afTecter l'âme avec plus ou moins de vivacité, soit seules , soit réunies, il en résulte un nombre de sensations qui , ajoutées a celles qui nous viennent par l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher, surpassent tout ce qu'on pourrait imaginer.

Pareillement, lorsque l'âme agit, et qu'en agissant die a le sentiment de son action , il ne faut pas croire qu'elle sente toujours uniformément. Les sentûnens qu'elle éprouve par l'attention , la comparaison, le raisonnement ; par le désir, la préférence , la liberté ; ceux qu'elle éprouve par l'action combinée de ces facultés élémentaires; ceux même qu'elle éprouve par l'action de chaque faculté isolée lorsque cette faculté se porte sur des objets différens, comme l'attention qu'on donnerait successivement a une saveur et a un théorème de géométrie; toutes ces manières de sentir, diversifiées à l'infini , ont chacune un caractère propre et distinctif.

Que l'on raisonne de même sur les sentimens moraux et sur les sentimens de rapport, on trouvera que

leur nombre égale ou excède celui des sentimens-sensations , et des sentimens qui naissent de l'action des facultés de Fàme; et Tadmiration s'épuisera devant une si étonnante variété.

L'âme, par la sensibilité seule , est donc susceptible d'une foule prodigieuse de modifications , et celui qui , pour se connaître , voudrait faire une étude particulière de chacune de ces modifications, serait aussi peu sensé que celui qui , pour apprendre la botanique , chercherait à mettre dans son esprit la forme et la couleur de chacune des feuilles d'arbre qui se trouvent dans une vaste forêt.

Non que, pour avoir une intelligence parfaite de la nature, il ne fallût en saisir, d'une vue, toutes les propriétés et chaque propriété , tous les phénomènes et chaque phénomène , connaître ce que tous les êtres , pris un a un, sont en eux-mêmes, et dans leurs innombrables rapports; s'élever jusqu'à Tinfinîment grand, et descendre jusqu'à Tinfiniment petit. Cette science n'est pas celle de l'homme, c'est la science de Dieu : lui seul voit les choses telles qu'elles sont , parce qu'il les voit telles qu*il les a faites.

Mais nous, dont l'intelligence est bornée, renonçons au vain espoir de connaître ce qui n'a pas de bornes ; et cependant, glorifions-nous de ce que nous a inspiré le sentiment même de notre faiblesse , pour lui faire produire les effets de la force.

Nous voulions savoir ce qui se passe en nous toutes les fois que nous sentons , et bientôt nous avons reconnu que c'était vouloir l'impossible. Notre curiosité,

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loin de s'éteindre , n'a fait que s'enflammer; ne pouvant saisir les choses une a une dans leur entier, nous les avons divisées pour former autant de faisceaux des points de vue qui leur sont communs.

Les couleurs , les sons , les odeui-s , les qualités tactiles, leurs variétés, leurs nuances: ces multitudes d'affections diverses ont été considérées sous un point de vue commun k toutes , celui d'être transmises k l'âme par l'intermédiaire des sens : a l'instant, sous le mot sensation, qui a été choisi pour exprimer ce point de vue commun , sont venus se réunir des sentimens qui semblaient ne pouvoir se trouver ensemble, le froid, le chaud, le plaisir, la douleur.

Nous avons de même écarté tout ce que nos autres manières de sentir ont de particulier, de spécial; et, en les considérant, les unes sous Tunique point de vue qu'elles sont produites par l'aetion des facultés de l'âme , les autres sous l'unique point de vue qu elles naissent de la présence simultanée des idées, les autres enûn sous l'unique point de vue que leur cause est douée d'intelligence et de volonté; ce procédé, si simple, si naturel, nous a sufû pour atteindre par la pensée tous les phénomènes de la sensibilité , pour les démêler, pour les classer, pour en raisonner. Dans le sentiment-sensation , le sentiment de l'action de l'âme, le sentiment mor^l, et le sentiment des rapports, nous avons eu quatre idées élémentaire, quatre expressions élémentaires. Il n'en a pas fallu davantage pour établir notre théorie •

Les idées élémentaires dont se composent les sciences,

ne représentent donc pas les choses telles qu'elles sont dans la nature , ayant chacune une existence a part. Ce ne sont pas des idées totales , produites par la réunion de toutes les qualités d*un seul objet individuel qu'elles représentent dans son intégrité; ce sont des idées partielles, qui, nous venant d'un grand nombre d'individus, et se trouvant communes a tous, en expriment des points de vue communs : mais, quoique partielles, ces idées sont prises dans la nature , de même que les idées totales. Si elles n'avaient pas leur modèle dans les êtres individuels, elles ne s'appliqueraient à rien, et les sciences ne seraient que de longues suites de tableaux fantastiques.

Deux conditions sont donc également indispensables pour la création des sciences. Il faut n'offrir a la faiblesse de la pensée que quelques points de vue, et il faut s'assurer en même temps que ces points de vue représentent des qualités appartenant aux individus. Sans la première de ces conditions , les sciences n'existeraient pas ; sans la seconde , elles ne pourraient être que chimériques.

Les choses individuelles, substances, qualités,' rapports, faits, sentimens, l'expérience, en un mot, voilk non pas la science , mais les fondemens de la science , les bases qui lui servent d'appui ^ Par un travail assidu , avez-vous assuré ces fondemens, consolidé ces bases, il est temps de vous élever : tout est prêt pour le raisonnement, pour les méthodes, pour la philosophie.

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