Œuvres de Condillac , t. X , p
TREIZIÈMS LBÇON. 367
Si, dans ce passage, vous voyez la preuve qu'en nous il n'y a que des sensations, comment devrait-on s*y prendre aHn de prouver le contraire?
Le plaisir occasioné par la beauté du spectacle qui frappe les yeux de Tbémistocle : voila le sentimentsensation. Mats ce que Condillac appelle plaisir de réflexion , n^a pas sa cause dans un objet physique ; ce plaisir est produit par Tamour des Grecs, par Tadmiration des étrangers et de la postérité : n'est-ce pas là le sentiment moral?
Et que peut ôtre un plaisir qui remue l'âme tout entière, s'il ne réveille toutes les affections de Tâme à la fois, celles qui tiennent à l'action des facultés, aux rapports, à la morale, comme celles qui dépendent d'un mouvement de l'organe; ou, pour continuer la métaphore, s'il ne remue a la fois toutes les fibres de la sensibilité?
Direz-vous qu'en reconnaissant des plaisirs de nature différente, Condillac reconnaît des manières de sentir qui diffèrent aussi de nature , et qu'il les comprend toutes sous le nom de sensation , de même que nous les comprenons toutes sous le nom de sentiment?
Dites donc qu'il admet quatre espèces de sensations, dont une seule est produite par Taction des objets extérieurs; dites qu'il admet quatre sources de connaissances. Ne comprenez-vous pas que vous changez toute sa doctrine?
Mais qu'ai-je à faire de m'appuyer sur des témoignages échappés a quelques auteurs, quand la langue dans laquelle je m'exprime devant vous^ séparant le
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sentiment de la sensation , réserve le premier de ces mots aux affections les plus douces ou les plus nobles, et laisse l'autre aux besoins de la vie; quand la délicatesse de cette langue nous oblige de dire que, pour élever Thomme a la connaissance de la vérité, la nature lui donna le sentiment des rapports , comme elle lui donna le sentiment moral pour lui faire connaître et pour lui faire aimer la vertu.
Où donc était, pour les philosophes, la difiiculté de remarquer, et de consigner dans leurs théories des distinctions que les peuples font si naturellement?
Klle était surtout dans une expression dont l'habitude les empêchait de découvrir le vice et la dangereuse influence.
En <lonnant a la sensibilité le nom de faculté de sentir, on avait associé, identiûé deu\ idées incompatibles. Nous avons séparé ces deux idées; cette séparation a été féconde en vérités , comme leur réunion avait été féconde en erreurs.
L'analyse de l'activité, en nous faisant connaître les facultés de l'entendement, nous a fait connaître les causes de l'intelligence.
La sensibilité n'a plus été toujours la même. Une observation attentive nous a montré des oppositions de nature, où l'on soupçonnait a peine quelques différences. Plusieurs manières de sentir ont donc été constatées ; et les sources de l'intelligence ont été reconnues.
On avait placé l'activité dans la sensibilité; ou avait placé la sensibilité dans la matière; et, dans cette sensibilité, aussi injustement ennoblie qu injustement dé-
gradée, on n -avait aperçu qu'un phénomène dont, à la vérité, les formes éprouvaient uu changement continuel , mais dont Tesseuce était invariable.
Nous avons dégagé l'activité de la sensibilité ; nous avons laissé la matière a son inertie insensible : alors dans le sentiment, observé en lui-même, nous avons pu remarquer, non pas un seul phénomène qui n'aurait annoncé que le premier degré de rintelligence , mais quatre phénomènes pour la manifester tout entière, quatre élémens constitutirs de la science humaine, quatre origines d'idées, quatre source.^ de connaissances.
Osons le dire : avant que le prisme de Newton eût décomposé le rayon solaire, la physique ne pouvait faire que d'inutiles efforts pour découvrir l'origine des couleurs. Avant que l'analyse, prisme de l'esprit humain, eût décomposé le sentiment, la métaphysique ne pouvait que s'égarer en cherchant l'origine des idées.
Osons le dire encore : la manière dont se forme l'intelligence, n'est pas un mystère plus impénétrable que la plupart de ces secrets de la nature si longtemps inconnus , aujourd'hui populaires.
Avec du marbre et son ciseau , l'artiste fait une statue ; il la fait aussi avec la pierre la plus commune.
Avec des sentimeds et ses facultés, l'homme fait une intelligence, il fait son intelligence : grossière et terrestre, quand il prend ses matériaux dans les sensations ; céleste et presque divine , s'il la forme avec les élémens les plus purs de la sensibilité.
A quoi aboutit enfin le travail auquel nous noua
livrons depuis si longtemps ? A quoi se réduisent tant de recherches, tant de discussions?
Je craindrais de le dire a l'amour-propre, je ne le dirais pas a de faux savans; mais je le dirai h vous, Messieurs. Nous avons expliqué un mot, un seul mot, le mot sentir :
Ou, si j'avais acquis le droit d'espérer qu'a l'avenir ou ne confondra plus dans une seule idée le sentiment, l'action et la connaissance, je dirais que nous avons expliqué deux mots encore , le mot agir et le mot connaître.
Combien donc il est vrai que la rectitude de la pensée dépend de la justesse de Texpression ; l'ai t de penser, de l'art de s'exprimer !
Et, pour finir par où nous avons commencé, combien la raison ne doit-elle pas a l'industrie des signes, au bienfait de la parole !
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