‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 13 sur 93 · Part. II, leç, ant · texte numérisé non relu

Part. II, leç, ant

font sur nos sens ; nous apprenons à régler nos sens, à diriger nos organes : nous n’apprenons pas à sentir, nous apprenons à penser.

Les lois de la pensée et les règles du raisonnement sont dans toute pensée juste, dans tout raisonnement exact. Il semble donc qu’il ne pouvait pas être difficile de découvrir ces règles et ces lois ; et néanmoins, après des tentatives sans cesse renouvelées, à peine les connaissons-nous aujourd’hui. Quelle peut être la cause de cette ignorance ? Comment se fait-il que la théorie de l’art de raisonner soit encore si imparfaite, quand Part de raisonner se montre avec tant de perfection dans les chefs-d’œuvre du génie? L’étonnement cesse en voyant combien les recherches ont été mal dirigées. Au lieu d'observer la nature, qui nous donne les premières leçons : au lieu d’étudier les grands poëtes et les grands orateurs, qui l’avaient prise pour modèle, on s’obstinait à interroger une philosophie étrangère à nos besoins, à nos plaisirs, et propre tout au plus à satisfaire une vaine curiosité.

Depuis Aristote, le nombre des logiques est incalculable ; mais presque toutes s’arrêtent avec celle du philosophe grec. Comme on ne doutait pas qu’il n’eût atteint la perfection, on ne pouvait que répéter ce qu’il avait enseigné.

If est vrai que dans tous les temps il s’est rencontré de ces esprits qui portent impatiemment le joug de l'autorité, et qui, pleins de confiance en leurs propres forces, ne veulent recevoir la loi que d'eux-mêmes. Tels furent Bacon et Descartes. Ces grands hommes,

étonnés du peu de fruit qu’ils avaient retiré de l'art du syllogisme, de cet art qui promet tant et qui tient si peu, finirent par le décrier comme une invention aussi futile qu’ingénieuse; mais, quoique Descartes l'ait comparé à l’art trompeur de Raimond Lulle, et que Bacon ait fort bien vu, ce que tout le monde aurait dû voir, que le syllogisme ne va pas au fond des choses, ni l’un ni l’autre n’en a montré le vice radical.

Aristote, dont la doctrine a subi tant de fortunes diverses, mais dont le vaste génie ne fut jamais contesté, Aristote a plutôt donné la théorie d'un certain nombre de formes du raisonnement, qu’il n’a donné la théorie du raisonnement. On peut aussi lui reprocher d’avoir laissé dans sa logique une lacune qui la rend incomplète. Après avoir très-bien fait sentir la nécessité des idées moyennes pour découvrir les rapports entre les idées trop éloignées, il a oublié de nous dire où il faut prendre ces idées moyennes ; et, chose singulière ! personne n’a songé à remplir cette lacune ; à peine même s’est-on avisé qu’elle existât, malgré la difficu]té si souvent éprouvée de lier les vérités inconnues aux vérités que l’on connaissait.

Hobbes, qu’on ne saurait trop blâmer pour les principes de sa philosophie, mais auquel on ne peut refuser une grande force de déduction ;

Malebranche, qui pénètre si avant dans lous les sujets, et qui sait faire parler à la métaphysique la plus abstraite une langue toujours naturelle, toujours riche, quelquefois sublime :

Leibnitz, qu'un désir insatiable de savoir portait à

tout approfondir, à tout agrandir, jusque-là même qu’il a inventé de nouvelles formes de syllogisme ;

Locke, dont l'esprit plus circonspect mettait très-peu du sien dans l’étude de la nature, et qui, par cette raison, l’a mieux connue que les autres ;

Tous laissent quelque chose à désirer quand ils trai-— tent du raisonnement.

Hobbes et Leibnitz ne le distinguent pas du syilogisme. Malebranche n’a pas mieux vu que les autres philosophes la nature du rapport sur lequel il se fonde; et Locke s'est mépris en regardant comme frivole pour l’homme ce qui le serait en effet pour des intelligences supérieures.

Il était réservé à un Français du dix-huitième siècle, à Condillac, de nous apprendre ce que nous faisons quand nous pensons et quand nous raisonnons ; comme, un siècle auparavant, il avait été réservé à un autre Français, à Descartes, d'apprendre à l’Europe à penser et à raisonner.

Et d’abord, en rendant à Descartes une si éclatante justice, nous ne faisons que répéter les acclamations de ses plus illustres contemporains. Les savans de-toutes les nations, anglais, allemands, italiens, français, tous r’eurent qu'une voix. L’admiration fut même portée à l'excès, quand Malebranche, en cela l'interprète des meilleurs esprits de son temps, ne craignit pas d’avancer que, « dans l’espace de trente années, Descartes avait découvert plus de vérités que tous les autres philo sophes. »

Ne dites pas que la révolution, alors opérée dans les

sciences, est due à Bacon. Bacon, il est vrai, s’est moins trompé que Descartes sur l’origine de nos connaissances ‘. 1l a, mieux que lui, fait sentir les vices des fausses méthodes suivies depuis des siècles, et il l’a précédé de plusieurs années; mais, à ces titres, il fallait, pour opérer une révolution, joindre l’ascendant d’une grande renommée ; et Bacon, qui plus tard devait, entre les génies du premier ordre, occuper un rang si élevé, était à peine connu quand la philosophie de Descartes retentissait partout, agitait tous les esprits, et imprimait aux sciences l’heureuse direction qu’elles suivent depuis cette époque.

Parler ainsi , dans une école française, d'un philosophe qui a tant illustré la France, ce n’est pas céder à un mouvement d’orgueil national, c’est se sauver de Pingratitude.

Nous ne serons pas ingrats non plus envers Condillac; et nous aimons à reconnaître que nous lui devons, sur la manière dont se développe la pensée, et sur la nature du raisonnement, des idées plus exactes que celles que nous aurions pu emprunter des autres philosophes.

Si, en effet, dans l’action de nos facultés , ils avaient distingué ce qui appartient à la nature et ce que l’art ajoute à cette action, ils auraient pu voir ce que, le premier, Condillae a si bien vu, non pas que la pensée ne puisse exister sans le langage, et qu’en ce sens elle

4. Tous les philosophes se sont trompés sur l’origine de nos connaissances, mais l’école d’Aristote moins que celle de Platon. (Part.1}, leg. an, vi et vint.)

dépende du langage, mais que l’art de penser dépend du langage; deux choses qu’il ne faut pas confondre. Sans doute la pensée précède la parole, et même tout langage d'action. L'enfant, comme nous l'avons observé, pense dès qu’il éprouve des besoins, et ce n’est pas en un jour qu’il apprend à parler ; mais, s’il est manifeste que la pensée précède la parole, il ne Pest pas moins que l’emploi de quelques signes devance l’art de penser. Comment, sans le secours des signes, l'art pourrait-il se trouver dans la pensée, quand toutes les parties de la pensée, quand toutes les parties de l’objet qu’elle embrasse, existant simultanément, forment un tout indivisible ? Comment, dans le plus simple des jugemens, serait-il possible de démèêler le sujet, l’attribut, le rapport qui les unit, ou lPopposition qui les sépare, si toutes ces choses ne se montraient successivement à l’esprit? Et comment se montreraient-—elles successivement, si la succession des signes ne les détachait les unes des autres? Or, les signes, en se succé— dant, sont nécessairement distribués dans un certain ordre ; il faut donc que les parties de la pensée se distribuent et se succèdent dans ce même ordre; alors ‘il y a de Part dans la pensée, qui, naturellement, existe sans aucune division, sans aucune succession, Sais aucun art.

La pensée, existant antérieurement à tout signe et indépendamment de tout langage, est donc réduite en art par le moyen du langage ; et l’on voit aussitôt que l'art de penser sera porté à un degré plus ou moins grand de perfection, suivant que l’art de parler sera lui-

D'OUVERTURF. 45 même plus ou moins parfait, suivant qu’il sera plus ou moins propre à développer les parties de la pensée dans un ordre que l’esprit puisse facilement saisir.

Ainsi, autant il est sûr que les langues ne font pas la pensée, autant il est incontestable qu’elles sont nécessaires pour la décomposer, ou pour l'analyser, ou pour la développer, et par conséquent qu’elles sont des moyens de développement, des moyens d’analyse. C'est trop peu dire. Toutes les langues obéissent aux règles de la grammaire, à quelques règles de grammaire du moins ; les regarder comme de simples moyens d'analyse, ce serait ne les apprécier qu’à demi : elles sont de vraies méthodes d’analyse, elles sont des méthodes analytiques ; vérité fondamentale, qui donne la possibilité de connaître la bonté relative de toutes les langues, et de discerner, soit parmi les langues qui appartiennent aux différens peuples, soit parmi les langues propres aux différens écrivains chez un même peuple, soit encore parmi les langues diverses que le génie a créées pour l'avancement des sciences, celles qui, décomposant la pensée dans l'ordre le mieux approprié à la nature de l’entendement, pourraient donner à ses facultés une facilité inattendue et dt$ forces incalculables.

Mais il ne suffit pas de celte belle découverte, qui n’avail si longtemps échappé qu’à cause de son extrème simplicité ; il faut trouver en quoi consiste cette ma-— nière particulière de penser à laquelle nous avons donné le nom de raisonnement. Après être remonté à l’origine de l’art de penser, il faut remonter à l’origine de l'art de raisonner ; il faut voir le raisonnement en lui-même,

46 DISCOUKS

dans son essence, qui ne varie pas, et le séparer de ce qui semble en être inséparable et qui varie.

On peut considérer le raisonnement dans l'esprit ou dans le discours. |

Si vous le considérez dans l'esprit, et antérieurement à l’époque où nous avons commencé à faire usage de quelques signes, antérieurement à cette habitude, dès longtemps devenue une seconde nature, par laquelle la pensée est aujourd’hui une parole intérieure, le raisonnement consiste dans la perception, ou même dans lé simple sentiment de l'identité entre plusieurs jugemens ou rapports, quels que soient d’ailleurs les objets qui ont donné lieu à ces rapports.

Dans le discours, c’est l’expression d’une suite de jugemens renfermés les uns dans les autres; c’est la manifestation d’un rapport qui était caché dans un autre rapport ; c'est le passage du connu à l'inconnu, ou la liaison d’un principe à sa conséquence ; et, si l’on me permet de varier encore cette définition, je dirai: le raisonnement est üne synonymie continuelle d’expressions diverses ; c’est la substitution de plusieurs mots à un moindre nombre de mots, à un seul mot, ou d’un. seul mot à plusieurs ; c’est une confposition qui appelle une décomposition dont elle a besoin pour éclairer toutes les parties de son objet; ou une décomposition qui, à son tour, appelle une composition pour soulager la mémoire et pour faciliter l'action de l'esprit; c’est un enchaînement de vérités liées par la plus étroite analo— gie ; c’est enfin une succession plus ou moins prolongée de propositions identiques.

Le raisonnement, quand on l’exprime, est inséps-

rable de ses formes, quoiqu'il en diffère essentiellement. Les formes changent, le raisonnement est toujours un, toujours le mème ; puisque, soit qu’on le considère dans l'esprit indépendamment de tout langage, soit qu’on le considère dans le discours, il n’est jamais que le rapport d'identité entre plusieurs jugemens, rapport tantôt senti d’une manière confuse, tantôt perçu d’une manière distincte.

- À Pinstant où cette identité serait altérée par ia diver— sité des expressions, diversité toujours obligée pour que nos discours ne soient pas frivoles, à l’instant même le raisonnement contmencerait à perdre de sa rectitude ; et déjà l’on peut entrevoir quelle conpaissance il faut de la langue avec laquelle on raisonne, et quelle atten— tion il faut sur soi-même,. pour ne jamais perdre le sen timent de l’unité, quand toutes les expressions tendent à nous en distraire.

Voici le moment d’une remarque particulière s sur les langues.

Nous écarterons tous les rapports qui peuvent inté— resser la grammaire et la métaphysique, pour ne garder que le seul rapport qui intéresse la logique , et qui doit nous donner la langue que nous cherchons.

Si vous avez égard à la multitude des sons émis el modifiés par l'organe vocal, vous compterez autant de langues que de nations.

Si, changeant de point de vue, et négligeant toute cette diversité d’accens et d’articulations, vous considérez la parole cpmme pouvant s’appliquer aux divers

objets de nos connaissances, vous verrez sortir de cette nouvelle considération une nouvelle classe de langues aussi nombreuse ou même plus nombreuse que la première. | | D'un côté, vous aurez la langue française, la langue anglaise, l'italienne, l’allemande, etc. ; de l’autre, vous trouverez toutes les langues des arts et des sciences, les langues de la morale, de la chimie, de l’astronomie, etc.; en un mot, on aura d’autant plus de langues que l’on comptera plus de peuples, qu’on sera plus avancé dans la civilisation, et que les idées acquises se— ront plus multipliées.

Mais outre cette quantité innombrable d’idiomes dont chacun sert de communication à tous les individus d’une même contrée ; outre les langues plus ou moins savantes qui se partagent les vocabulaires des nations, il existe chez tous les peuples une langue toujours présente, et qui toujours semble se cacher. Dans tous les pays et dans tous les siècles, les bons esprits en ont eu le sentiment, quoiqu'’ils n'aient pas su la remarquer. Parce qu'on en avait le sentiment, on se conformait à ses règles dans la pratique, toutes les fois que la pensée était bien dirigée. Parce qu’on ne Pavait pas clairement aperçue, on ne pouvait en avoir développé la théorie.

Cette langue est distincte de toutes les autres, et cependant elle les pénètre toutes pour leur communiquer la vie. Privée de son secours, la langue historique et la langue descriptive ne fourniraient que de vains ornemens pour la mémoire; ou, pour l'imagination, des tableaux bizarres et sans ordonnance.

Rarement on la parle seule; toujours on la trouve mêlée à la langue des grands poîtes, des grands orateurs et des grands historiens.

Les philosophes, en la réclamant comme leur pro-— priété, semblent avoir été peu jaloux de s’en assurer l'usage; tandis que ceux qui ne se paraient d'aucun titre, et qui ne possédaient que le simple bon sens, ont su en faire un heureux emploi.

Les mathématiciens, dans leurs recherches sur la grandeur abstraite, l’ont pressentie de bonne heure, s’en sont emparés pour ne plus s’en dessaisir, et lui ont fait faire des prodiges.

Ennemie des fausses analogies, des rapports mal démélés, des expressions vagues, elle repousse tout ce qui est arbitraire , obscur, mal déterminé.

Amie de l’ordre et des successions régulières, le moindre écart la contraint, la gène dans ses développemens.

Sert—elle d’interprète au génie : alors facile, et sûre dans sa marche rapide, chacun de ses pas est marqué par une découverte, et la vérité qu’elle vient de trouver promet toujours une vérité nouvelle,

Éminemment analytique, elle n'admet les idées qu’autant qu’elles portent l'empreinte de cette science qui constate leur réalité en montrant leur origine. Ainsi éprouvées, elle les adopte, les accompagne dans toutes leurs transformations, et ne les abandonne jamais, alors même qu’ellé semble les perdre de vue.

Lorsqu'elle se fait entendre, tout est clair, tout devient lumineux.

La jumière! voilà son premier besoin, soit qu’elle cherche la vérité, soit qu’elle l’expose après l'avoir trouvée. Pour peu que la lumière vacille, la langue hésite : la lumière vient-elle à manquer, la langue s'arrête.

Son: nom doit rappeler l’opération qui rapproche les idées, qui les combine de toutes les manières, et qui n’en laisse échapper aucun rapport, afin de saisir le seul rapport qui l’intéresse, le rapport qui fait briller l'évidence en donnant la certitude. Nous l’appellerons la langue du raisonnement. |

Cette langue , on doit le penser, exige, pour être bien parlée, une étude et une pratique d’autant plus longues, que les langues vulgaires, dont elle est l’emploi le plus parfait, sont elles-mêmes plus éloignées de la perfection.

Des langues où manque si souvent l’analogie, et qui ne sont que des débris de langues, ne doivent-elles pas gêner le raisonnement, qui n’est au fond que l’analo— gie? Des langues qu’on fait servir à tant de sophismes, à tant d’équivoques, à tant de jeux de mots, pourront elles, sans l'attention la plus scrupuleuse, être rame-— nées à cette sévérité que demande la raison? Comment pe pas s’égarer dans une route mal tracée, remplie de fausses indications? Et cependant, si l’on s’écarte de la ligne qui mène à la vérité, le sol fuit, tout appui: manque , et l’on tombe nécessairement.

L’unique moyen de se former un raisonnement exact, consiste donc à corriger, à épurer sans cesse la langue. Avec des expressions qui ne seraient qu’à peu

près celles dont nous avons besoin , le raisonnement ne serait qu’à peu près juste ; c’est-à-dire que, ne saisis— sant jamais aucun rapport précis, et l'identité nous échappant toujours, nous croirions voir la vérité où elle n’est pas, et nous ne saurions pas la voir où elle est.

Ceux qui, par une continuelle attention à ne jamais faire usage d’un mot qui manquerait de précision où de justesse, ont enfin contracté l’habitude d’une languc bien faite, ne sont pas ainsi exposés à tomber d’erreur en erreur, ou à flotter éternellement dans l'incertitude des opinions les plus opposées. Une sorte d’instinct leur fait démêler le vrai du faux, avec autant de sûreté que de promptitude; la facilité est devenue la com-— pague inséparable de la justesse ; ét ils raisonnent naturellement bien , alors même qu’ils ne pensent pas à raisonner. Comme le sentiment de l'anialogie ne les abandonne jamais , ils passent sans effort d’une idée à une autre idée: les pensées et les expressions qui sont actuellement dans leur esprit, se lient aux pensées et aux expressions dont elles dérivent, aux pensées et aux expressions qu’elles vont faire naître. |

Or, si nos pensées et nos expressions nous ramenaient toujours à celles qui les précèdent ,'et nous conduisaient toujours à celles qui les suivent, combien ne serait pas dimmuée la difticulté d’embrasser toutes les pärties d'uné science, puisque d'un même acte d’attention, d'un même regard de Pesprit, on pourräit saisir la plus longue série de dédüctions, , la plus longue chaine de vérités? "

On commence à voir par quel artifice l’esprit humain peut aller de connaissance en connaissance. On comprend déjà que le secret de l’art de raisonner consiste dans l’habitude de bien parler la langue du raisonnement. On le comprendra mieux encore, si nous montrons cette langue en action. |

J'ai près de moi, Messieurs, un exemple qui nous convient plus que tout autre : en le mettant sous vos yeux, j'aurai l’ayantage de vous faire connaître le plan du cours de philosophie, tel qu’il a été arrêté par les hommes éclairés qui composent le conseil de l’Université. | .

Voici le texte du programme qu’on nous donne à remplir :

« Le professeur de philosophie approfondira les prin— cipales questions de la logique, de la métaphysique et de la morale ;

«ls 'attachera spécialement à montrer l'origine el les développemens successifs de nos idées;

« Il indiquera les causes principales de nos erreurs ;

« 1l fera connaître la nature et les avantages de la méthode philosophique. »

Tels sont les objets que l’on impose à notre médita— tion. lls occupèrent les sages dès la plus haute antiquité, et ils continueront de les occuper tout le temps que les hommes conserveront quelque sentiment de la dignité de leur nature. La Grèce, depuis Thalès jusqu’au jour où elle perdit son existence politique, honora ses philosophes autant que ses plus illustres guerriers ; et les siècles modernes prononcent, avec un

sentiment d’admiration et de reconnaissance, les noms de ceux qui, depuis le renouvellement des lettres, ont consacré leur génie à l'étude de l’homme et au perfectionnement de la raison.

On sent l'impossibilité de développer en un moment des vérités qui nous demanderont plusieurs années; et j'aime à dire à ceux d’entre vous qui portent le nom d’élèves, que, s’ils n’avaient pas compris parfaitement tout ce qui vient d’être exposé, ou s'ils laissaient échap— per quelqu’une des réflexions qui vont suivre, ils devraient bien se garder d’accuser leur intelligence. Un premier discours peut ne pas se suffire à lui-même, surtout si l’on avait eu le dessein d’exciter la curiosité plutôt que de la satisfaire.

« Le professeur approfondira les principales questions de la logique, de la métaphysique et de la morale. »

Approfondir une question, c’est l’examiner dans toutes ses parties, pénétrer jusques aux plus cachées, éclairer les plus obscures : c’est, en un mot, la traiter de manière qu’elle ne laisse rien à désirer. Or le désir de lPesprit ne sera jamais satisfait, tant qu'on n'aura pas rendu raison de toutes les idées; et comme la raison d’une idée ne peut se trouver que dans une ou plusieurs idées antérieurement connues, jusqu’à ce qu’on arrive à une idée connue par elle-même, il s'ensuit qu'on n’aura jamais résolu complétement une question, tant qu’on ne se sera pas assuré de l’idée fondamentale, raison de toutes les idées qui entrent dans la solution que l’on cherche.

Approfondir une question, un système, une science, c'est donc remonter à l’origine des idées, c’est remonter aux idées qui sont l’origine des autres, en observer attentivement les progrès, en remarquer les changemens, en suivre les transformations, afin de les recon— naître dans tous les points de vue sous lesquels elles peuvent se montrer, dans toute la variété des expressions sous lesquelles elles peuvent se cacher. Tel est le sens du mot approfondir.

Fidèles à cette acception, ou du moïns convaincus de la nécessité de ne jamais nous en écarter, peut-être retirerons-nous quelque fruit de l’étude, trop souvent stérile, de la philosophie.

Parmi le grand nombre d’idées qui sont l’objet des

sciences métaphysiques et morales, il en est quelques-

unes qu’on difait appartenir à des facultés inconnues, et qui semblent avoir été gravées dans nos âmes par une main dont l’action s’est dérohée à la conscience. Aliment des esprits présomptueux, des imaginations ardentes, et d’une curiosité qui ne s'éteint jamais, elles se sont toujours montrées , elles se montreront éternellement rebelles au philosophe qui ne saura pas les observer au moment de leur naissance.

Malgré la difficulté que présente leur analyse, diffi=

culté grande, trop grande je le crains, pour le profes-

seur, mais dont vous devrez ne jamais vous apercevoir .

si, au moment où il les exposera, elle s’est évanouie devant lui et pour lui, nous ne passerons sous silence

ni celles qui, toujours présentes à nous-mêmes, ont :

une origine qui se perd dans Jes commencemens de

f 4ss.

notre existence; ni celles qui, par leur universalité, entrent dans toutes nos conceptions ; ni celles aussi qui, par les divisions des sectes et des écoles, ont acquis une srande célébrité.

Il est un ordre d'idées et de vérités qui se plecent au-dessus de toutes les autres. Sans elles la morale est privée de son plus ferme appui, le crime ne connaît plus de frein, et la consolation manque à la vertu malheureuse. La philosophie serait indigne de son nom, si elle n’employait toutes ses ressources pour rendre leur évidence égale à leur certitude.

Nous devrons chercher la solution de ces grandes et belles questions, non dans les conséquences rigoureu— sement déduites de quelques définitions arbitraires et convenues, mais, autant qu’il sera en nous, en remontant à leurs vrais principes, aux idées mêmes qui les ont fait naître.

« Le professeur s’attachera spécialement à montrer l’origine et les développemens successifs des idées. »

Le second article ne prescrit donc que ce qui a été preserit par le premier ; mais il le dit d’une manière plus précise, plus lumineuse. Le premier article, mal entendu, pouvait nous égarer. En voulant nous enfoncer dans les profondeurs de la métaphysique, nous aurions pu nous perdre dans les profondeurs des ténèbres. Nous sommes avertis de. porter notre attention sur les idées qui, placées à l’entrée des sciences , en éclairent les différentes parties. Il fallait. done remettre devant notre esprit ce passage de Malebranche : « La méthode qui examine les choses en les considérant

dans leur naissance, a plus d'ordre et de lumière, et les fait connaître plus à fond que les autres. » N fallait nous rappeler ces paroles remarquables d’Aristote : « Celui-là connaîtra parfaitement la vérité des choses, « qui les aura observées dans leur principe, dans leur « origine, dans leur naissance. »

Le troisième article veut que « nous signalions les principales causes de nos erreurs. »

Jamais la philosophie ne s'est montrée aussi éloquente que lorsqu'elle a tracé le tableau de la faiblesse et des égaremens de l'esprit humain. Qui n’a pas lu les beaux chapitres de Malebranche sur les illusions des sens, sur les visions de l’imagination, sur les fausses abstractions de l'esprit, sur les couleurs infidèles dont nos passions teignent les objets pour nous empêcher de les voir dans leur vérité ? Qui n’a pas admiré Bacon faisant le dénombrement et comme le déplorable inventaire des causes de nos erreurs ? On pouvait néanmoins s'épargner ces savantes recherches et ces longues énu— mérations. Si la pensée de ces grands hommes s'était dirigée plus particulièrement sur l'influence des langues, ils n’auraient pas tardé à s’instruire du bien et du mal qu’elles peuvent nous faire. Tous les désordres de la faculté de penser ramenés de la sorte à une cause unique , il eût été plus facile de les prévenir, ou d’arrêter leurs suites funestes. Les causes d’égarement se rencontrent partout. Assigner un trop grand nombre de ces causes, c’est moins aider l'esprit que l’embarrasser ; les réduire à une seule, et prouver en même temps que cette cause unique les comprend toutes,

D'OUVERTURE. 27 c'est l’avertir qu’il n’a qu’un seul danger à craindre : c’est lui inspirer de la confiance et lui donner du courage.

Puisqu’il est démontré cependant , qu'après les idées premières dont on ne peut se rendre raison, et après les vérités fondamentales qu’on ne saurait prouver, le seul moyen de nous assurer de toutes les autres idées et de toutes les autres vérités, consiste à remonter à leur origine et à les suivre dans leurs développemens, il ne l'est pas moins que, si l’on tombe dans l’erreur, ce ne peut être que pour avoir négligé ce préceptle : ainsi le troisième article rentre dans le second, comme le second rentre dans le premier,

On nous demande enfin de faire connaître « la nature et les avantages de la méthode plsitssephique. »

Cette expression , méthode philosophique, se peut manquer de surprendre ceux qui ont le plus réfléchi sur la méthode, et qui, blessés d’une distinction moins réelle qu’apparente entre les diverses méthodes indiquées dans les ouvrages des philosophes, ont été conduits, par la justesse même de leur esprit, à pro— noncer qu’il n’y a qu’une seule méthode : mais, quelque fondée que soit une telle opinion, il n’en était pas moins nécessaire de déméler dans cette marche de l'esprit, toujours la même, une différence qui tient à la nature de l’objet sur lequel on opère.

Afin de rendre ceci plus sensible, qu'on me permette de choisir deux exemples dans Boileau. Pourquoi, traitant du raisonnement, ne pourrais-je pas citer un poëte qui a été surnommé le poëte de la raison ?

Quand Boileau nous dit :

« Au pied du mont Adule, entre mille roseaux,

” « Lé Rhin, tranquille, et fier du progrès de ses eaux, « Appuyé d’une main sur son urne penchante, « Dormait au bruit flatteur de son onde naissante ; »

l'oreille attentive jouit de l'harmonie des sons qu’elle entend ; l'imagination est arrêtée devant le tableau qu'on lui montre, tandis que la réflexion admire la savante méthode qui en a disposé les parties avec tant de goût.

Cette méthode si belle et si pure n’est pas toutefois la méthode philosophique. L'art qui décrit ou qui peint se distingue de l’art qui prouve et qui démontre ; et ce n'est pas la langue du raisonnement que Boileau fait parler à la poésie dans les beaux vers que vous venez d'entendre; mais quand nous lisons dans son Art poétique : L

a J'évite d’être long et je deviens obscur, »

on sent tout de suite la liaison de deux jugemens, on sent même leur identité, Si , dans l'intention d’abréger, “hous ne disons pas tout ce qu’il faudrait dire pour être bien entendus, nous sommes nécessairement mal entendus, nous manquons de clarté : nous sommes obscurs. |

Penser, parler, écrire, c’est aller, ou bien d’une idée à une idée différente, d’un objet à un autre objet; ou bien, s’arrétant à un seul objet , à une seule idée, c’est

considérer cet objet, cette idée, sous leurs points de vue successifs, sans jamais se laisser distraire par rien d’étranger. Quand Boileau nous présente successive ment des roseaux, un fleuve, une urne, il fait passer notre esprit par une suite d'images différentes : mais quand, après avoir dit qu’une pensée n’est pas suffisamment développée , il ajoute qu'elle est obscure, il n’ajoute rien de nouveau que l'expression, puisque l’idée énoncée d’abord reparaît sous une forme nouvelle. Or cette dernière manière de procéder appartient à la méthode philosophique, et la précédente à la méthode descriptive. Celle-ci réunit en tableaux des images empruntées aux divers objets de la nature : celle-là, bornée à une seule idée, à un seul objet, en montre successivement toutes les formes, et les réunit en système.

Celui qui ignore le secret de la méthode philosophique pourra nous charmer quelque temps, sil possède à un haut degré le talent de décrire, mais, ne connaissant pas toutes les sources du beau, il n’en présentera que des modèles partiels ; et on finira par le délaisser pour se livrer sans réserve aux jouissances complètes que nous donne, dans les productions d’Homère, de Virgile, de Boileau, de Racine, de Pascal ou de Montesquieu, l'alliance de la langue de limagination et de la langue de la raison.

La méthode philosophique, nécessaire à tout, même aux ouvrages de pur agrément, pour établir, dans la variété des détails, l'unité de but, ou d’intérêt, ou d’action, est indispensable aux sciences pour assurer leurs progrès, en conservant l’unité d’idée. En effet, les sciences

n'étant que des suites de raisonnemens , où la même idée, prise à son origine, se montre dans ses développemens successifs, la méthode philosophique est la vraie méthode des sciences, puisqu'elle est la seule méthode qui ne procède que par une suite de raisonnemens, la seule qui montre l’origine et les développemens successifs des idées.

Maintenant, on le voit, les quatre questions que nous avons à traiter se réduisent à une question unique, envisagée sous quatre points de vue : « Faire connaître la nature et les avantages de la méthode philosophique, c'est indiquer la source commune de toutes nos erreurs; c'est montrer l’origine et les développemens successifs des idées ; c’est approfondir les principes des sciences. »

Telle est la langue du raisonnement. À mesure qu’elle passe d’une proposition à d’autres propositions, elle fait toujours sentir l’ordre qui les enchaîne, la liaison qui les rapproche, l'identité qui les confond, et, pour tout dire, l’unité de l’objet sur lequel elles reposent.

En nous donnant ainsi l'exemple et le précepte, on ne nous dit pas seulement ce que nous avons à faire, on nous le montre.

Ce n’est que du moment où l’art vient aider la nature , que Pesprit acquiert le sentiment de sa force.

Privé de toute méthode, il s’épuise en vains efforts, et reste plongé dans les ténèbres.

Livré à une mauvaise méthode, chacun de ses pas est une chute; il est plus à plaindre de son savoir qu’il ne l'était de son ignorance.

Mais si la bonne méthode lui prête son appui, tout

D'OUVERTURE. 3 change. L'esprit se dégage des ténèbres qui l’enveloppaient : attiré par l’impression toujours croissante du jour qu’il a entrevu, il s'élève insensiblement, il monte de vérité en vérité; et, conduit par Fanalogie jusqu’à la source de la lumière, il goûte enfin le plaisir inexprimable de se reposer au sein de l'évidence.

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