Malebranche
la faculté de raisonner comme une acquisition des pro— grès de l’âge. Plus attentive, elle aurait aperçu les premiers développemens de l raison dans les premiers développemens de notre existence. À peine l'enfant a respiré , qu’il sent des besoins et qu’il désire : or le désir, tel qu'il se manifeste dans le plein et entier usage de la vie, suppose l’action de toutes les facultés de l’âme. Nos premiers désirs furent donc l’action de ces mêmes facultés naissantes. Car, s’il est indubitable que les facultés du corps datent du moment de l’existence du corps, il ne l’est pas moins que les facultés de l’âme datent du moment de l'existence de l’âme, qu'elles entrent en action dès les premières impressions reçues, dès les premiers sentimens éprouvés.
Ce n’est encore, il est vrai, qu’une ébauche tout à fait informe : rien n’est prononcé, rien n’est démélé, rien ne saurait être distinctement perçu; attention, comparaison, raisonnement, tout est confondu, tout échappe, mais tout existe; et lorsque ces facultés, perfectionnées et fortitiées par l’exercice, se montreront dans toute leur puissance, elles pourront bien nous . déguiser leur origine, elles ne changeront pas leur nature. Pascal -proposant l’expérience du Puy-de-Dôme, d’après la pesanteur connue de l'air, ne raisonnera pas autrement que Pascal au berceau, lorsqu'il tendait les bras à sa nourrice, d’après le souvenir des soins qu’il en avait reçus.
Mais, alors qu’il raisonne et qu’il pense, l’enfant ne sait pas qu’il pense et qu’il raisonne. Il ignorera ce qui se passe au dedans de lui, tout le temps que sa pensée,
entraînée au dehors par la vivacité du besdin, ne se sera pas repliée sur elle-même.
Si, par une fiction que des philosophes n’ont pas craint de réaliser, on le privait de toute activité, et de celle qu’il exerce au dehors, et de celle qu’il exerce sur lui-même, il continuerait sans doute à voir, à entendre; il sentirait par tous ses organes et par toutes
les parties de son corps ; mais, dans l’impuissance ab—
solue de diriger ses sens, de donner son attention, et d’agir sur lui-même, il n’acquerrait aucune connaissance; son âme, réduite à de pures sensations qu’elle ne pourrait ni déméler, ni comparer, ni diviser, ni réunir, serait privée de toute idée, et ne prendrait jamais son rang parmi les intelligences.
. Puisqu’il en est ainsi, qu’il nous soit permis de rectifier deux axiomes célèbres, causes toujours subsistantes d’erreurs et de divisions.
. Toutes nos idées viennent des sens : voila ce qu’on nous enseigne, ce que nous ont enseigné Aristote, Gassendi, Locke. Assurément, il n’est pas dans mon intention de ressusciter les archétypes éternels, ou les idées innées, ou les perceptions des monades. Mais, enfin, pourquoi répéter sans cesse que les idées viennent des sens, quand il est démontré que, des sens, il ne peut nous venir que des sensations? pourquoi cette expression si négligée, si inexacte, viennent, par laquelle on semble nous ramener aux simulacres d’Épicure ? Et, s’il est rare de trouver d’abord la vérité tout entière, pourquoi ne s'être pas contenté de dire, non que éoutes nos idées, mais que nos premières idées
viennent des sezs, ou plutôt des sensations ? Cet énoncé, plus heureux, parce qu’il est plus sage, eût pu conduire à rechercher et à trouver comment, après avoir acquis ces premières idées, ces idées sensibles, nous nous élevons aux autres idées, aux idées intellectuelles, aux idées morales. .
Nous apprenons à voir et à entendre. Depuis Berkeley, on ne se lasse pas de reproduire cette proposition dans ces mêmes termes‘. Aussi a-t-elle été niée, et sera-t-elle niée tout le temps que la vérité qu’on avait entrevue ne sera pas autrement et mieux présentée, Nous apprenons à regarder, nous apprenons à écouter : si l’on s’étail ainsi exprimé, tout le monde eût cédé à l'évidence, et on aurait eu avantage d’avertir que, pour rendre raison de l’inteHigence humaine, il ne suffit pas de parler vaguement des sens, comme d'autant de causes, ou de sources, ou d’occasions d’idées. Par la simple vue, par l’ouie, par les impressions que les objets font sur nos sens, nous éprouvons des sensations. C’est par le regard, c’est par l’auscullation, c’est par l’action de nos organes, que nous acquérons nos premières idées; c’est par notre action que nous acquérons toutes nos idées ?. En soutenant sans restriction que tout s’apprend, on se trompait soimême, et on trompait les autres par le seul effet d’une expression fausse, Nous n’apprenons pas à avoir chaud, à avoir froid, à recevoir les impressions que les objets
4. 11 faut excepter Condillac , mais seulement dans ses œuvres posthumes.