Part. II, 1eç. xv
thode. Ce système reçu de tous temps dans les écoles, et même hors des écoles, est-il le vôtre? En est-il différent? Ce qu’on appelle idée, n'est-ce pas votre attention? Ce qu'on appelle jugement, n’esl-ce pas ce que vous appelez comparaison ?
2° En plaçant à la tête de votre système l'attention, que faites-vous de l'idée, de la perception, du sentiment, du sens intime, de la conscience, de la sensation ? Toutes ces opérations, ou du moins quelques-unes d’entre elles, ne sont-elles pas à l’origine de tout? Ne se montrent-elles pas au premier moment de notre existence ? |
Réponse. Le peu de soin qu'on a pris de distinguer les facultés de l'âme du produit de leur action est une des causes qui ont le plus obseurci toutes les questions de logique et de métaphysique. Cette confusion dans les idées devait nécessairement en amener une semblable dans le langage ; et il est devenu presque impossible de savoir ce qu’on pense et ce qu'on dit, de s'entendre soimême et d’être entendu des autres. Ainsi, le mot pensée exprime et les idées que nous nous formons des choses, et le travail de l'esprit nécessaire pour acquérir ces idées. Ainsi, le mot entendement signifie et les fa- . cultés auxquelles nous devons toutes nos connaissances, et la réunion de toutes nos connaissances ; il en est de même de la plupart des mots qui entrent dans le dictionnaire philosophique.
Alors, la pensée est indivisible, et la pensée est divisible. Elle est indivisible comme principe d'action ; elle est divisible comme réunion d'opérations, comme ré-
HUITIÈME LEÇON. 457 union d’idées, comme réunion, tout à la fois, d’opérations et d'idées. Alors l’entendement est actif, il est passif, actif, quand on le considère comme une faculté, ou comme un assemblage de facultés ; passif, lorsque le prenant dans le sens étymologique, on ne voit en lui qu’une simple capacité de recevoir les idées. Alors, le jugement est un acte, ou il n’est qu’une simple perception de rapport; un acte, quand on le confond avec la comparaison qui le précède, ou avec l'affirmation qui le prononce; une simple perception, ou même, comme on l'a dit, un repos absolu de lâme, quand on le prend pour le résultat de la comparaison. Alors enfin, tout devenant problématique, parce que tout est vrai, parce que tout est faux, on voit les doctrines, ou plutôt les assertions les plus opposées, soutenues avec un égal acharnement. Chacun parle d’après sa conviction; chacun en appelle au sentiment; mais tous sont égarés par un sentiment trompeur, et par une fausse conviction : les mêmes disputes et les mêmes divisions recommencent éternellement pour ne jamais finir ; et la philosophie, qui devrait être l'asile de la paix autant que celui de la sagesse, devient une lice toujours ouverte aux combats des passions.
C’est afin de couper le mal dans sa racine que nous avons séparé les puissances de l’esprit de l’effet de ces puissances ; et nous les avons tellement séparées, que nous en ayons fait deux parties distinctes de la philosophie. Dans la première partie, nous traitons des fa— cultés de l’âme, considérées en elles-mêmes, Dans la seconde, nous ferons l'étude des effets qu’on obtient par l’exercice des facultés; nous observerons nos con-
naissances, dans leurs origines, dans leurs causes, et dans les diverses manières dont elles sont formées. Cette séparation des facultés de l’âme et de leurs produits, marquée d’une manière si évidente, nous empêchera de les confondre : elle préviendra les malentendus qui rendaient impossible tout rapprochement ; et elle facilitera la solution de plusieurs questions sur lesquelles on ne pouvait jamais s’accorder.
Et, pour en venir aux rapports qu’on suppose entre ce que je vous enseigne et ce qu'on trouve dans tous les traités de logique, il est facile de voir que la logique, ou, comme on la définit ordinairement, la science régulatrice des facultés de l'esprit, ne peut commencer par un traité de l'idée. Les idées sont le résultat de l’action de nos facultés ; elles ne sont pas des facultés . par conséquent elles ne peuvent pas entrer dans une théorie des facultés. L’attention, principe des facultés
de l’entendement dans le système que je vous ai pré—
senté, ne peut donc pas se ramener à l’idée, qu’on suppose faussement principe de facultés, ou première fa— culté, dans le système que suit la logique des écoles.
Quant au jugement, si l’on ne veut pas se borner à entendre par ce mot la simple perception du rapport entre les idées, et qu'on veuille lui faire exprimer le travail qui est nécessaire pour découvrir ce rapport, alors, j'en conviens, la comparaison sera la même chose que le jugement, et nous dirons comme les autres, mais ce ne sera que du moment qu'ils auront dit comme nous.
Le système reçu dans les écoles n’a donc qu'une fausse analogie avec notre système.
Mais, diles-vous, n’existe-t-il pas des facultés, et même en assez grand nombre, qui précèdent celles dont vous nous parlez? Comment ne pas reconnaître, d’abord, le sentiment, la sensation, l’idée, la perception, le sens intime, la conscience, facultés qui toutes se montrent certainement avant l’exercice de l’attention?
Il y a dans l’objection bien des choses à démêler. Commençons par déterminer le mot sentiment ; nous ne serons plus embarrassés pour déterminer les autres.
Le mot sentiment désigne ce qu'éprouve notre âme, lorsque les objets extérieurs agissent sur nos organes, ou lorsque, indépendamment de l’action de tout objet extérieur, il se fait quelque changement dans l’intérieur de notre corps". Nous sentons, par l'effet d'un coup reçu, par l'impression de la lumière sur la rétine ; nous sentons, à la suite de certains mouvemens qui ont lieu dans la membrane de l'estomac, etc. |
Le sentiment n’est connu que par lui-même. Si nous n'avions jamais souffert la faim, nous ignorerions ce qu'elle est; si nous n'avions jamais vu des couleurs, nous ne pourrions pas en avoir idée : les paroles ne sauraient faire connaître nos sentimens à celui qui ne les aurait pas éprouvés. Mais, pour ne pouvoir être définis ou expliqués par des paroles, ils n’en sont pas
4. On verra plus tard ( Part. 11, leç. 111 et suiv.), qu'il faut distinguer quatre espèces de sentimens ; il ne s’agit ici que de la première : je ne serais pas entendu, si je voulais anticiper. °
« Je parle ( c'est Malebranche qui achèvera cette note), je parle selon « l'opinion commune , et j’ai été souvent contraint de le faire, parce « qu’on ne peut pas tout dire dans un même temps. 11 faut de l'équité
« dans les lecteurs, et qu'ils fassent crédit pour quelque temps, s'ils « veulent qu’on les satisfasse. »
moins connus, par l'expérience, avec la plus grande clarté. Quoi de plus clair, et de plus distinct, que les sons, les couleurs, les saveurs? Arrive-t-il jamais de les confondre ? |
Si la seule expérience nous fait connaître le senti— ment, tout ce qui dérive du sentiment peut être connu à la fois, et par expérience, et par des explications verbales.
La sensation consiste dans le sentiment rapporté aux organes du corps, ou aux objets extérieurs ‘. La sensation douloureuse qu'occasione la goutte, est un sen— timent de l'âme rapporté au pied : la sensation de l'odeur de rose est le sentiment de cette odeur rapporté à la rose, ou si vous voulez, considéré comme nous venant de la rose, ou, si vous voulez encore, considéré comme produit par la rose, par les émanations qui s’'échappent de la rose et qui frappent le sens de l’odorat.
L'idée, ou la perception, est le sentiment démélé d'avec d’autres sentimens, au milieu desquels il se trouvait confondu. Ceci sera expliqué d'une manière très-détaillée ?,
Le sens intime, ou le sentiment intérieur, ‘est le sentiment considéré au dedans de nous-mêmes.
La conscience est le sentiment, lorsqu'il nous avertit de notre propre existence, ou de l'existence de nos
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