Il ne s’agit pas en ce moment de la consciencé morale
HUÏITIÈME LEÇON. 464
C'est donc par l'exercice de notre activité, c’est par notre action qui se porte au dehors ou qui se replie sur nous-mêmes, quelque rapide que puisse être ce retour, qu'un sentiment de l’âme devient sensation, idée, sens intime, conscience.
Le sentiment est antérieur, sans doute, ne füt-ce que d’un instant indivisible, à l'attention, et à toute action de l’âme, puisque l'âme ne peut agir et donner son attention qu'autant qu'elle a senti : mais le sentiment n’est pas une faculté, comme on le suppose dans l'objection ; il est le résultat des mouvemens qui s'opèrent dans le corps. Son antériorité n'empêche donc pas l'attention d'être la faculté première, la faculté de la— quelle dérivent toutes les autres facultés.
On a demandé si un être sensible, aussitôt qu'il éprouve un premier sentiment, a la conscience de luimême; si, par exemple, la statue de Galatée, au moment qu'elle s’anime sous le ciseau de Pygmalion, au moment où elle commence à sentir, peut dire moi.
Cette question divise les métaphysiciens. Les uns prétendent qu’il ne suffit pas d'un premier sentiment pour être averti qu'on existe; et les autres veulent que l'existence, ou la personnalité, ou le moi, se montre avec le premier sentiment.
Condillac, dans son Traite des Sensations, suppose une statue dont la vie commence par le sentiment d'odeur de rose; et il dit que, relativement à nous qui sommes placés en dehors, elle est une statue qui sent une odeur de rose ; mais que, relativement à elle-
même, elle n’est que l'odeur de rose, c'est-à-dire que le simple sentiment d’'odeur.
On n'a pas manqué de combattre cette opinion de Condillac, et l’on a soutenu qu’à une première odeur, la statue, ou plutôt l’âme de la statue, serait relativement à elle-même, non pas seulement une odeur de rose, maïs qu'elle serait, et se croirait une âme modifiée en odeur de rose.
La différence entre ces deux manières de voir est moins grande qu'elle ne paraît d'abord.
En effet, Condillac, en niant qu'on puisse trouver la personnalité dans un premier sentiment, la reconnaît dans un second ou dans un troisième ; car, si la statue passe de l’odeur de rose à celle d’æillet, de jasmin, de violette, ou à l’absence de toute odeur, elle doit nécessairement distinguer en elle-même quelque chose de variable et quelque chose de constant : du variable, elle fait ses modifications ; du constant, elle fait son moi.
La question peut donc se ramener à ces termes : est-ce au premier instant, où au second, ou au troisième, qu'un être sensible est averti de son existence? et l’on avouera qu’il faut peu s'inquiéter de la diversité des réponses.
Je crois cependant qu'il est possible et même facile de résoudre cette question, de manière à ne laisser aucun doute.
Je dis donc que la statue a d'abord le sentiment de son existence, mais qu'il lui faut une suite de modifications pour en avoir l’idée. Cette réponse ne vous suffit pas, je le vois bien ; jy reviendrai à la prochaine
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séance ; en attendant qu'elle reçoive tous ses développemens dans la deuxième partie, dont l'objet principal est de montrer la différence qui se trouye entre nos idées et nos sentimens ".
Je finis par une pensée de Condillac, aussi profonde qu'ingénieuse : après avoir observé que la statue, bornée à l’odorat, n'aurait idée, ni d'étendue, ni de résistance, ni de figure, ni par conséquent de corps, il s'adresse aux matérialistes. |
« Que les philosophes, dit-il, auxquels il paraît évident que tout est matériel, se mettent pour un moment à sa place, et qu'ils imaginent comment ils pourraient soupçonner qu'il existe quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons matière! »
Je vous exborte à méditer ces paroles qu’on trouve au premier chapitre du Traité des Sensations. Vous ne tarderez pas à vous dire qu'il y a bien peu de philosophie dans l'opinion de ceux qui refusent l’existence à lout ce qui n’est pas matière, opinion fondée uniquement sur le principe superficiel, qu'imaginer et concevoir sont une même chose *. On ne peut imaginer, il est vrai, que des êtres étendus, mais on peut concevoir des êtres inétendus, immatériels ; et alors même qu’il nous serait impossible de concevoir comme d'imaginer des êtres inétendus, on n'aurait pas le droit d’en nier la réalité. Car la réalité des choses est indépendante de ce que peuvent ou ne peuvent pas notre imagination et notre intelligence.