OBJET DE CE DISCOURS
Le Langue des Calculs, ouvrage posthume de Condillac, n’a pas obtenu, depuis sa publication en 1798, le succès qu’aurait pu laisser espérer le nom de son auteur. Les mathématiciens l’ont peu remarquée ; et les philosophes semblent ne l'avoir point aperçue.
Cet ouvrage est-il au-dessous des lumières du xix° siècle? Condillac, lorsqu'il exprimait ses dernières pensées, n’avait-il plus qu'un talent affaibli par l’âge? ou son génie était-il arrivé à ce degré de perfection qui échappe longtemps à presque tous les yeux? La doctrine qu’il professe n'est-elle qu’une déduction brillante de paradoxes? ou serait-elle la théorie la plus vraie, le modèle le plus parfait du raisonnement, l'accord le plus rare de l’exemple et du précepte?
Si j'avais su répondre à ces questions, je n'aurais pas songé à publier l'écrit qu’on va lire.
Ce n’est donc pas de l’instruction que je promets, ce sont des lumières que je demande.
* Voir la note page 524 ci-dessus.
J'aurais pu, balançant des raisons opposées, mettre sous les yeux du lecteur les motifs qui me tiennent incertain ; j'ai mieux aimé présenter, à ma manière, les principes sur lesquels s'appuie Condillac, et je me suis plu à les pousser jusqu’à leur dernier terme.
Il ne faudrait pas ici trop donner aux apparences, et croire ma conviction toujours égale à l'assurance de mon discours. Souvent ma plume affirme, quand mon esprit est en suspens ; et si quelquefois l’expression de Condillac me paraît forcée et aller au delà du vrai, alors je force encore cette expression, afin de rendre le paradoxe plus saillant, et l'erreur plus facile à ren— verser, si ce paradoxe renferme une erreur.
On prouvera peut-être que l'opinion que j’embrasse, ou que j'expose, n’est qu’un tissu de sophismes; peutêtre, au contraire, prouvera-t-on que la philosophie n’a rien enseigné de plus vrai. Quoi qu’il arrive, mon objet est rempli, pourvu qu'on prouve. J'ai également à gagner à la défaite et à la victoire.
Quelque jugement qu’on porte sur la doctrine de la Langue des Calculs, on admirera la méthode qui à présidé à l’arrangement des idées. En passant de l’une à l’autre, on s’étonne de ne rien apprendre; on se souvient, ou l'on devine; ou plutôt c’est une même idée sous des formes toujours nouvelles ; c’est la plus riche variété dans la plus rigoureuse unité; unité sans laquelle il n'existe pas de vraie science pour l’homme, et dont la nature a fait la loi nécessaire des intelligences bornées qui veulent la connaître.
Malgré tant de suite, et, s’il est permis de le dire,
malgré tant d'unité, deux points de vue se font remarquer dans l’ouvrage de Condillac. Partout des réflexions suivent ou précèdent les calculs; sans cesse on y va de la pratique des méthodes à l'esprit d’invention qui les a créées; et de cet esprit qui ne marche qu’environné de la plus vive lumière on revient au mécanisme des règles. |
C’est tout à la fois un Traité de Calcul et une Logique.
Je veux arrêter un moment l'attention sur chacun de ces points de vue, mais plus particulièrement sur le second.
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