‹ Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et sur les origines des idéesChapitre 88 sur 93 · PLACÉE À LA SUITE DE LA LANGUE DES CALCULS DE CONDILLAC · texte numérisé non relu

PLACÉE À LA SUITE DE LA LANGUE DES CALCULS DE CONDILLAC

Jusqu'où l’auteur, s’il avait joui encore de quelques années de vie, aurait-il poussé ses recherches ?

Après avoir fait, d’après les inventeurs, et souvent d’après lui-même, tous les dialectes et tous les élémens de la langue des calculs ; après avoir montré dans de simples analogies, avec les dialectes déjà connus, ce cinquième dialecte qu’on parle depuis Newton et Leib— nitz, et dont on serait presque tenté de croire que lorigine s’est dérobée à ses propres inventeurs ; après avoir refait, dans l’espace de quelques années, et par la’seule puissance de sa méthode, les principales découvertes dont le génie mathématique n'avait pu se rendre maître que par les efforts combinés et successifs des plus grands hommes de tous les pays et de tous les siècles, il aurait cru (nous osons l’assurer } ne s’être placé encore qu’à l'entrée de la carrière qu’il voyait s'ouvrir devant lui.

Ce premier travail sur la partie de nos connaissances , où l'évidence frappe tous les esprits de la plus éclatante lumière, n’était qu'un prélude à des travaux

* Voir la note p. 524.

NOTE. #49 plus importans et plus difhiciles : c'était un modèle qu'il plaçait sous ses yeux et qu’il devait imiter en appliquant sa méthode à des objets jusqu'ici presqu’entièrement méconnus, quoique d’une nécessité plus immédiale pour le bonheur des hommes,

Ce qu’il avait principalement en vue, ce qui avait été le but constant des recherches d’une vie employée tout entière à perfectionner la raison, c'était de débrouiller le chaos où les abus et les vices du langage ont plongé les sciences morales et métaphysiques. Les jargons inintelligibles qu’elles parlent trop souvent auraient été convertis en autant de belles langues que tout le monde aurait apprises facilement, parce que tout le monde les aurait entendues ; et dans ces langues on eût vu les idées qui paraissent les plus inaccessibles à l’es— prit humain, sortir d’elles-mêmes et sans efforts des notions les plus communes. ——

Qu'on ne croie pas que c’est une conjecture que nous hasardons ; ce que Condillac avait communiqué de son projet à quelques amis, ee qu’il a fait dans sa logique, le degré étonnant de simplicité auquel, sur la fin de ses jours, il avait porté son esprit, enfin ce qu’il annonce dans l'introduction de l'ouvrage qu’on vient de lire, les mathématiques, dont, je traiterai, sant dans cet ouvrage un objet subordonné à un objet bien plus grand; tout nous donne la conviction la plus entière qu’il ne se serait pas borné à perfectionner une langue .qui, tout admirable qu'elle est, ne sera jamais parlée que par un petit nombre d'hommes.

Ce n’est donc pas seulement la science des mathéma-

ticiens qui a fait une grande perte, ce sont loutes les sciences qui ont fait une perte irréparable ; et lous les savans, quel que soit l’objet de leurs études, ont à gémir que ce beau monument de‘la gloire de notre nation et de l'esprit humain n’ait pas pu être achevé par celui qui en posa les fondemens.

Siquelques-uns des derniers chapitres laissent quelque chose à désirer, il faut qu’on sache que ce n’est ici qu’un premier jet. L'auteur, en les retouchant, les eût aisé— ment amenés à ce degré de simplicité qu’il aimait tant et qu’il atteignit toujours.

Nous ne parlerons pas des soins qu'a pu exiger la révision d’un ouvrage de calcul, dont il n'existe qu’une première copie, nécessairement chargée de ratures, et dont quelques légères inexactitudes demandaient à être rectifiées.

Nous nous sentirions plutôt pressés du besoin de faire repasser devant notre esprit et devant celui des lecteurs cette foule de vues nouvelles, de préceptes importans, de réflexions tour à tour piquantes, naïves, pleines de finesse, mais toujours simples, toujours instructives, qui sortaient avec une inconcevable facilit: de la plume de l’auteur.

Nous voudrions faire remarquer cette unité rigoureuse de système dont toutes les parties, tous les cha— pitres, toutes les phrases, toutes les lignes et toutes les idées vont se confondre et se perdre en quelque sorte dans une seule idée sensible, celle d’une main dont les doigts s’ouvrent et se ferment successivement l’un après l'autre.

Nous aimerions surtout à nous reposer sur le sentiment délicieux que nous a fait éprouver cette perfection désespérante de style, qui a si bien su prendre tous ses charmes et toute son élégance dans leurs véritables sources, la précision et l’analogie.

Mais il ne nous appartient pas de prévenir le jugement du public, seul juge suprême de tout ce qui est fait pour lui.

C'est particulièrement au petit nombre d’hommes supérieurs, qui peuvent se trouver en France et dans toute l'Europe, qu’il appartient de prononcer sur le mérite d’un ouvrage où l’on dévoile et où l’on met, pour ainsi dire, à nu, ce qu’il y a de plus caché dans les procédés du génie. C’est à eux de nous dire si Condillac a deviné leur secret, s’il a tracé fidèlement la route qui mène aux découvertes, et si lui-même a su y marcher d’un pas ferme et sûr.

Pour nous, nous allons reprendre la lecture de la Langue des calculs, que nous avons déjà lue bien des fois, certains d’y trouver toujours un nouveau plaisir, d'y puiser une instruction nouvelle.

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