CHAPITRE X
Des propositions identiques et des propositions instructives, ou des définitions de mot et des définitions de chose *.
Les idées abstraités et les principes généraux font un système de toutes nos connaissances : c’est le résultat, l'expression abrégée de nos découvertes ; c’est un sommaire qui marque entre nos idées une liaison plus ou moins sensible, à proportion que nous avons étudié avec plus ou moins de méthode.
Si nous descendons dans le détail, nous trouvons chaque connaissance exprimée par une proposition, el chaque proposition exprimée par des mots dont la signibcation doit être déterminée. Après avoir parlé des idées abstraites et des principes généraux, il est donc naturel de traiter des propositions et des définitions.
Une proposition identique est celle où la même idée est affirmée d’elle-même, et par conséquent, toute vérité est une proposition identique. En effet, cette proposition, l’or est jaune, pesant, fusible, etc., n’est vraie, que parce que je me suis formé de l’or une idée complexe qui renferme toutes ces qualités. Si, par conséquent, nous substituons l’idée complexe au nom de
* Leçons de Philosophie , Part. 1, leç. xurr.
Fr
la chose, nous aurons cette proposition : ce qui est jaune, pesunt, fusible, est jaune, pesant, fusible.
En un mot, une proposition n'est que le développement d’une idée complexe en tout ou en partie. Elle ne fait donc qu’énoncer ce qu’on suppose déjà renfermé dans cette idée : elle se borne donc à affirmer que le même est le même.
Cela est surlout sensible-dans cette proposition et ses semblables : deux et deux font quatre. On le remarquerait encore dans toutes les propositions de géométrie, si on les observait dans l'ordre où elles naissent les unes des autres. La même idée est également aflirmée d'elle-même dans les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, et dans /a demi-circonférence du cercle est égale à la demi-circonfrrence du cercle.
Les- sciences humaines ne sont-elles donc qu'un recueil de propositions frivoles? On l’a reproché aux mathématiques; mais ce reproche est sans fondement.
Un être pensant ne formerait point de propositions, s’il avait toutes les connaissances, sans les avoir acquises., et si sa vue saisissait à la fois et distinctement toutes les idées et tous les rapports de ce. qui est. Tel est Dieu : chaque vérité est pour lui comme deux et deux font quatre, il les voit toutes dans une seule, et rien sans doute n’est si frivole à ses yeux que cette science dont nous enflons notre orgueil, quoiqu’elle soit bien propre à nous convaincre de notre faiblesse,
Un enfant qui apprend à compter, croit faire une découverte, la première fois qu’il remarque que deux
et deux font quatre. Il ne se trompe pas : c'en est une pour Jui. Voilà ce que nous sommes. |
Quoique toute proposition vraie soit en elle-même identique, elle ne doit pas le paraître à celui qui remarque, pour la première fois, le rapport des termes dont elle est formée. C’est, au contraire, une proposition instructive, une découverte.
Par conséquent, une proposition peut être identique pour vous et instructive pour moi. Le blanc est blanc, est identique pour tout le monde, et n’apprend rien à personne. Les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, ne peut être identique que pour un géomètre.
Ce n’est donc point en elle-mème, qu’il faut considérer une proposition, pour déterminer si elle est identique ou instructive; mais c’est par rapport à l'esprit qui en juge.
Une intelligence d’un ordre supérieur pourrait à ce sujet regarder nos plus grands philosophes, comme ous regardons nous-mêmes les enfants : elle pourrait, par exemple, donner pour un des premiers axiomes de géométrie le carré de l'hypoténuse est égal aux carrés des deux autres côtés. Cependant que feraitelle dans les sciences qu’elle se flatterait d’avoir approfondies? Un recueil de propositions, où elle dirait de mille manières différentes le méme est le même. Elle apercevrait au premier coup d’œil l'identité de toutes nos propositions, parce que ses lumières seraient supérieures aux nôtres ; et parce qu’il y aurait encore des ténèbres pour elle, elle forait des analyses pour faire
des découvertes, c’est-à:dire, pour faire des propositions identiques. Ce n’est qu'à des esprits bornés, qu’il appartient de créer des sciences.
Il y a deux raisous qui font qu’une proposition iden tique en elle-même est instruclive pour nous. La première, c’est que nous n'acquérons que l’une après l’autre les idées partielles, qui doivent entrer dans une notion complexe. Je vois de l'or, je connais qu’il est jaune: je le saisis, je sens qu’il est pesant; je le mets au feu, je découvre qu’il est fusible ; d’autres expé-— riences m'apprennent également qu'il est malléable, ductile, etc. Ainsi quand je dis l'or est ductile, malleable, c’est la même chose que si je disais : ce corps que je savais être jaune, pesant et fusible, est encore ductile et malléable. |
La seconde raison est dans l’impuissance où nous sommes d’embrasser à la fois distinctement toutes les idées partielles que nous avons renfermées dans une notion complexe. Quand je prononce le mot or, par exemple, je me représente confusément certaines propriétés : mais ces propriétés passent distinctement devant mon esprit, toutes les fois que j’affirme que ce métal est jaune, qu’il est pesant, gtc. ; et ces propositions sont instructives, parce qu’en les formant, je rapprends ce que l’expérience m'avait découvert.
. . . Si nous pouvions, dans toutes les sciences, suivre la génération des idées, et saisir partout le vrai système des choses, nous verrions d’une vérité naitre toutes les autres, et nous trouverions l'expression abré-
gée de tout ce que nous saurions dans cette proposition identique, le méme est le méme.
y a trois sortes de définitions. L’une est une proposition qui explique la nature de la chose : les mathématiques et la morale en donnent des exemples. L'autre ne remonte pas jusqu’à la nature de la chose; mais, parmi les propositions connues, elle en saisit une d’où toutes les autres découlent. Telle est celle-ci, l’âme est un étre capable de sensation. Ces sortes de définitions sont imparfaites* : encore est-il rare d’en pouvoir ” faire d’aussi bonnes. Car plus nous connaissons de propriétés dans un objet, plus il nous est difficile d’en découvrir une qui soit le principe des autres. 1l ne nous reste donc qu’à faire l'énumération de toutes ces propriétés, à décrire la chose comme nous la voyons; el c’est la dernière espèce de définitions. Au reste toutes ces définitions, si elles sont bonnes, se réduisent à des analyses.
Toute définition de mot est en soi.une définition de chose, et par conséquent une proposition instructive. mais c’est un effet des bornes de notre esprit, s’il y a des propositions instructives et des définitions de chose. Les analyses, par exemple, que j'ai faites des opérations de l’âme, sont des définitions de chose pour celui qui ne se connaît pas encore, et pour celui qui, se connaissant, ne peut pas saisir d’un même coup d'œil la génération dé toutes nos facultés, c’est-à-dire, pour tout le monde. Maïs des esprits d'un ordre supérieur
* Leçons de philosophie, Part. 1, leç. xu1, p.221 et 229. Part. 11, leg. vint, à la fin.
ne les regarderaient que comme des définitions de mots propres à leur faire connaître l'usage des différens noms que nous donnons à la sensation *. Il faut faire ici les mêmes raïisonnemens que nous avons faits sur les propositions.
J'ai cru qu’il était utile, et qu'il suffisait d'apprécier la valeur des propositions et des définitions; et j'ai négligé les détails où entrent les logiciens. Qu'importe de savoir combien il y a de sortes de propositions et de syllogismes? Quel avantage retire-t-on de toutes ces règles, qu'on a imaginées pour les raisonnements?. Qu'on sache se faire des idées exactes, et on saura raisonner.
* Leçons de Philosophie, Part. 1, leç. V.
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