‹ Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine :Chapitre 46 sur 111 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

6 JCiN 1855.

SOMMAIRE: Action physiologique du suc pancre'atique : le suc pancréatique émulsionne, puis acidifie les matières grasses neutres. — De l’acidilication des graisses. — Expériences à ce sujet. — Preuves de l’action physiologique du suc pancréatiqrie : i“par l’anatomie, 2° par la suppression de l’action physiologique. — Expériences de Brunner'; elles sont sans valeur. — Procédé qui consiste à détruire le pancréas sur place.

Messieurs,

Nous avons fait, dans la dernière séance, une digression à propos d’une matière colorable en rouge qui se rencontre dans le suc pancréatique, matière qui le distinguait non-seulement de la salive, mais des autres liquides intestinaux. Nous aurons plus tard à revenir sur cette propriété et sur d’autres encore, à propos du suc pancréatique artificiel.

Nous allons aborder aujourd’hui les propriétés physiologiques du suc pancréatique. Leur étude nous prouvera encore que ce liquide se distingue par cet ordre de caractères des liquides salivaires et intestinaux, et que, d’autre part , c’est toujours la matière coagulable active qui lui donne cette spécialité de propriétés.

L’action du suc pancréatique s’exerce réellement sur toutes les matières alimentaires, seulement avec une intensité différente et dans des conditions spé-

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ciales que nous allons examiner. Nous commencerons

par les matières grasses.

On peut démontrer de plusieurs manières que le suc pancréatique sert à la digestion des matières grasses. Le premier fait, c’est que, quand on injecte dans l’estomac des animaux de la matière grasse, elle n’est émulsionnée et absorbée qu’à partir du point de l’intestin où le suc pancréatique se déverse. Jamais il n’y a digestion de la matière grasse dans l’estomac, car on n’a jamais vu de vaisseaux chylifères partir de cet organe, fjes chylitères ne commencent que dans l’intestin et à ce niveau du point d’abouchement du conduit pancréatique. Ce point, du reste, varie suivant les différents animaux, et vient, pars es différences mêmes de position, fournir une preuve à l’appui de l’action spéciale du suc pancréatique. Ainsi, chez les chiens, les vaisseaux chylifères commencent aussitôt après l’ouverture du canal cholédoque. Chez les lapins, le suc pancréatique se déverse très bas ; et c’est seulement à partir de son point de déversement qu’on voit apparaître les vaisseaux lactés.

Il en est de même pour tous les animaux; toujours les chylifères suivent la disposition du conduit pancréatique.

Mais, indépendamment de cette vérification tirée des considérations anatomiques, nous avons une preuve bien plus directe à fournir de l’action spéciale du suc pancréatique sur les matières grasses. Cette action sera démontrée par la méthode des digestions artificielles se passant en dehors de l’animal. La preuve tirée de

PROPRIiJTÉS PHYSIOLOGIQUES. 255

l’examen de la fonction chez l’animal vivant sera donnée plus tard.

Si noQS prenons le suc pancréatique, et que nous le mettions en contact avec une graisse fondue ou naturellement flnitle comme de l’huile, nous verrons l’émulsion se produire d’une manière instantanée. Nous allons faire l’expérience devant vous pour vous montrer combien cette action est rapide. Voici du suc pancréatique noimal obtenu au moyen d’une fistule comme vous nous en avez déjà vu établir; nous le mettons dans un tube, et nous y ajoutons de l’huile; il nous suffit d’imprimer un lég^r mouvement au mélange, pour que vous voyiez l’émulsion se produire aussitôt : et cette émulsion ne ressemble en rien à celle que l’on peut obtenir en agitant de l’huile avec un liquide visqueux, car elle persistera indéfiniment, alors même qu’on y ajoute de l’eau, tandis que, dans l’autre cas, les deux liquides ne tarderont pas à se séparer.

Voici d’autres expériences qui ont été faites avec différents corps gras :

EXPÉRIENCE. — Sur 2 grammes de suc pancréatique fraîchement extrait, alcalin et visqueux, et possédant tous les caractères du fluide pancréatique normal, ou ajouta dans un tube ferméparun bout i gramme d’huile d’olive. L’huile, à cause de sa pesanteur spécifique, se tint à la surface; mais en agitant pour opérer le mélange des liquides, il en résulta aussitôt une émulsion parfaite, et tout se transforma en un liquide semblable à du lait ou à du chyle.

2® EXPERIENCE. — Sur 2 grammes de suc pancréa-

suc PANCRIÉATIQÜE.

tique frais et normal, on ajouta dans un tube fermé par un bout i gramme de beurre frais, on plaça le mélange au bain-marie à la température de 35 à 38 degrés centigrades; peu à peu le beurre se fluidifia, et en agitant, il fut complètement émulsionné par le suc pancréatique, et il en résulta, comme dans l'expérience précédente, un liquide épais, onctueux, blanc comme du chyle,

3' EXPÉRIEINCE. — Avec 1 gramme de graisse de mouton (suit), on mélangea dans un tube fermé par un bout 2 grammes de suc pancréatique frais et normal; le tout fut exposé au bain-marie, à la température de 38 à 4o degrés centigrades. Bientôt la graisse de mouton se fluidifia, et agitée avec le suc pancréatique, elle fut transformée en nu liquide blanc, semblable à du chyle.

4“ EXPÉRîEiMCE. — 1 gramme de graisse de porc (saindoux) fut mélangé avec 2 grammes de suc pancréatique frais et normal. En agitant à froid, l’émulsion s’opérait déjà très visiblement ; mais en chauflant au bain-marie de 35 à 38 degrés, l’émulsion fut instantanée, et tout fut transformé en un liquide blanc, crémeux, comme dans les cas précédents.

En laissant les produits des quatre expériences ci-dessus indiquées au bain-marie de 35 à 4o degrés, pendant quinze à dix-huit heures, l’émulsion dans tous les tubes se maintint parfaitement; le liquide blaucbâtre et crémeux ne changea pas du tout d’apparence, et il n’y eut, par suite du repos du mélange, aucune séparation entre la matière grasse et le liquide pan-

PROPRIÉTÉS PUYSIOLOGIQPES. 257

créatiqne. Mais, an bout de quelques heures, il devint évident que, sous rinfluenee du suc pancréatique, la graisse n’avait pas été simplement divisée et émulsionnée, mais qu’elle avait, en outre, été modifiée chimiquement. En effet, au moment du mélange, la matière grasse neutre et le suc pancréatique alcalin constituaient un liquide blanchâtre à réaction alcaline, tandis (|ue, cinq ou six heures après, le mélange avait acquis une réaction très nettement acide. En examinant ce qui s’était passé, il fut très facile de constater, à l’aide de moyens appropiiés, que la matière grasse avait été dédoublée en glycérine et en acide gras. Dans le tube où du beurre avait été soumis à l’action du suc pancréatique, l’acide butyrique était rec onnaissable à distance par son odeur caractéristique.

Des faits qui précèdent, il résulte donc que le suc pancréatique normal possède la propriété d émulsionner instantanément et d'une manière complète les matières grasses et neutres et de les acidifier ensuite.

Le suc pancréatique seul jouit de cette propiiété, avons-nous dit, et d autres liquides de l’intestin ou de léconomie que nous avons essayés n’exercent pas une semblable action sur les matièies grasses neutres. Il est encore très facile de donner la preuve de cette assertion.

l*'® EXPÉRIENCE. — Bile. — On mélangea dans un tube fermé par un bout, avec 2 grammes de bile de chien fraîche et très légèrement alcaline, i gramme d’huile d'olive. On agita fortement le mélange et on 2* SEW. 1855. 17

258 SCC PANCRÉATIQUE.

le plaça ensuite au bain-marie à la température de 35 à 38" cent. An moment de la'ptation , l’huile se mélangea mécanic|uement avec la bile, de manière à former nn licpiide jaune et opaque; mais, une demiheure après, par suite du repos, Ibuile, séparée, était revenue à la surlace, tandis que la bile formait une couche parfaitement distincte dans la partie inférieure du tube. 1/biiile n’avait aucunement été modifiée. Avec la bile de boeuf et de lapin, les choses se passèrent delà meme manière.

EXPÉRIENCE. — Snlive. — Avec 2 grammes de salive d’homme fraicbe et alcaline, on mélangea 1 gramme d’huile d’olive. On agita fortement le mélange et on le plaça au bain-marie à la température de 35 à 38" cent, bue division mécanique de l'huile eut également lieu ; mais bientôt il y eut, par le repos, séparation de la saljve et de l'huile, qui surnageait en conservant toutes ses propriétés physiques et chimiques. La salive mixte du chien et celle du cheval furent également sans action sur l’huile d’olive.

3" EXPERIENCE. — Suc ÿaslriqne. — 2 grammes de suc gastiique de chien, frais et très nettement acide, furent additionnés de i gramme d’huile d’olive. L’agitation produisit un mélange momentané du suc gastrique avec l’huile , qui bientôt remonta à la surface du liquide sans avoir été modifiée.

4" EXPÉRIENCE. — Sérum du sang. — i gramme d’huile d’olive lut ajouté à 2 grammes de sérum du sang provenant d un c hien saigné à jeun. Le sérum était alcalin et limpide. L’huile se mélangea par l’agi -

PRülMllÉTIiS PHVSlOLüUlQUES. 259

talion avec le sérum ; mais, au bout de quelqiie temps de fepos au bain-marie de 36 à 38“ cent., la séparation de l’huile et du sérum s’était opérée d’ime manière à peu près complète. Le sérum du sang d’homme et celui de cheval se comportèrent de la même manière avec l’huile d’olive.

0' EXPÉRIENCE. — Liquide céphalo-rachidien. —

I gramme de liquide céphalo-rachidien de chien , limpide et alcalin, lui mélangé avec un demi-gramme d’huile d olive. Par l’agitation du liquide il y eut division momentanée de l’huile. Bientôt la séparation des deux licjuides fut eflectnéé, ce qui démontre que l’huile n’avait pas été modifiée par son contact avec le licjuide céphalo-rachidien.

6® EXPÉRIENCE. — Du sperme de cochon d’Inde, qui, comme on le sait, est presque solide, a été broyé avec un peu d’axonge et placé dans un tube à une températurè douce, comme dans les expériences précédentes. La graisse s’est conètaniment tenue séparée sans former d’émulsion.

EXPERIENCE. — Diupcrmede cheval a été mélangé avec de l axonge et placé dans les mêmes conditions.

II y a eu mélange avec le licpiide ; mais bientôt la plus grande partie de la graisse s’est séparée, et il n’y a pas eu émulsion véritable.

11 est facile maintenant , en comparant l’action de la hile, de la salive , du suc gasiricpie, du sérum du sang, du liquide cé[djalo-rachidien et du sperme, à celle du suc pancréatique sur l’huile d’olive, devoir que, parmi tous ces liquides de l’économie, le suc

suc PANCRÉATIQUE.

pancréatique seul modifie, ainsi que nous l’avons avancé, la matière grasse neutre, en XémuhionnanL et en \ acidifiant.

Toutes les expériences qui précèdent ont été reproduites un grand nombre de fois, et elles sont si nettes et si simples à répéter, que chacun pourra en vérifier les résultats avec facilité. Mais c’e4 ici le lieu de rappeler la dislinction essentielle que nous avons établie entre le suc pancréatique normal et le suc pancréatique morbide ou altère. En effet, cette émul>ion instantanée des matières grasses neutres et leur déiloublement en glycérine et en acide gras ne sont effectués que par le suc pancréaiiijue normal., c’est-à-dire le suc pancréatique alcalin, visqueux, et coagulant en masse par la chaleur et les acides. Si, au contraii e, on mélange par l’agitation avec de riiuile ou de la graisse du suc pancréatique morbide ou altéré., c’est-à-dire du suc pancréatique toujours alcalin , mais devenu aqueux, sans viscosité, et ne coagidant pas par la chaleur, son action sur les matières grasses esta peu près nulle, et bientôt il s’effectue une séparation entre le suc pancréatique inerte et la matière grasse non modifiée. On comprend très bien que, si l’altération du suc pancréatique est incomplète, et que, si ce fluide coagule encore un peu par la chaleingson action sur la graisse existera , mais d’une maniéré im| arfaite. Cela permettra d’expliquer toutes les (jualilés inlem édiaires possibles du suc pancréalicpie, depuis son état rtorrnal on d’activité parfaite jusqu’à son état de iom])lète dtératiorr ou d’entière inertie. Nous ne reviendrons

pas sur les causes q'ii amènent, cette altération : nous nous sommes expli<|ué à ce sujet.

N )Lis devons insister encore sur les deux propriétés que nous atlribnons au suc pancréatique, d’émulsionuer et d’acidifier les corps (;ras.

On pourrait dire que la propriété d’émulsionner appartient à d’antres liquides alcalins et visqueux formés dans l’économie. En effet, quand on mélange de I huile d’olive ou un autre corps gras neutre avec de la salive, de la bile, on voit, en agitant fortement le mélange, qu’il s’opère une espèce de division mécanique de la graisse qui ressemble beaucoup à une émulsion. Mais, quand on abandonne ensuite le mélange an repos, ou le voit, le plus ordinairement, se séparer en deux portions, i’nne inférieure, aqueuse et transparente, l auîre snpérieui'e , formée par l’huile avec ses qualités physiques ordinaires. D’au très fois, une portion de cette huile reste eu effet à l’état d’émulsion.

Cette petite portion de grtiisse qui a été < mulsionnée peut l avoir été par les alcalis cjui existent dans la salive et dans la bile. Il arrive même cpielquefois, lorsque la salive est très alcaline, qu’il y a en réalité une émulsion. J’ai souvent constaté, par exemple, que la salive parotidienne du cheval, mélangée et agitée avec un peu d’huile, donne lieu à une véritable émulsion persistante, même quand on y ajoute de l’eau. Cette émulsion par les alcalis n’est pas comparable à celle produite sous l’influence de la matière organique coagulable du liijuide pancréatique. I^our montrer qu’il eu est ainsi, il suffit de neutraliser les

suc PANCRÉATIQUE, alcalis des liquides et d’examiner ensuite le pouvoir émulsif de ceux-ci. Si l’on ncnlrali'^e la salive avec du suc gastrique qui est acide, et qu’on y ajoute ensuite de 1 huile, on a beau ajpter le mélange, toute espèce d’émulsion est impossible. Tandis que, si l’on neutralise de la même manière l’alcali du suc pancréatique, l’émulsion se fait encore très bien. Sous ce rapport, le suc pancréatique et la salive se comportent donc encore différemment. Il en est de même des antres liquides de l’économie , tels que le sérum du sang, la bile, le liquide spermatique, lorsqu’ils ont été neutralisés; et le suc pancréatique seul possède la propriété d émulsionner les matières grasses alors même qu’il est neutre, en' vertu d’une action sur la graisse sj>éciale à sa matière organique coagulable. Ce qui prouve qu’il en est ainsi , c’est que le suc pancréatique peut émulsionner d’autant plus de graisse qu’il est plus riche en matière organique. IjCs premières portions qui s’écoulent , et qui se coagulent abondamment, émulsionnent beaucoup plus de graisse que celles qui, recueillies dans les derniers temps, se coagulent faiblement. Là encore, pour juger des propriétés actives du suc pancréatique, il faut tenir compte des conditions physiologiques dans lesquelles il a été recueilli.

L’acidiHcatiou qui survient dans l’émulsion pancréatique est également le résultat d’une action spéciale de sa matière coagulable sur la graisse, et elle n appartient qu’au suc pancréatique entre tous les liciuides

PROPRIÉTÉS PHYSIOLOGIQUES. 5!(3o

intestinaux et ceux de Icconotnie animale que nous avons précédemment cités.

Quant à la réaction qui se passe dans cette acidilicaiion, elle était facile à prévoir. Nous avons déjà dit que, lorsqu’on opère le mélanjje avec du beurre, il se développe une odeur caractéristique d’acide butyrique. Ceci peut faire penser qu’il s’est produit un dédoublement de la butyrine eu acide butyrique et en p,iycérine.

Déjà d es expériences que j’avais laites autrefois dans le laboratoire de M. Pelouze , avec M. Barreswil , avaient confirmé, ce résultat. M. Berthelot a repris dans ces derniers temps ces expériences avec beauconp de soin. Leur importance m'engage à vous les donner dans tous leurs détails.

A 9.0 grammes de suc pancréatique frais et de bonne qualité que j’avais extrait sur un chien bien portant et en digestion, ou a ajouté cjuelques déci- •grammes de monobutyrine, et maintenu le tout à une douce chaleur pendant vingt-(juatre heures. Au bout de ce temps, le liquide était devenu d’un blanc laiteux, et exhalait une très forte odeur d acide butyrique.

On l’a étendu de sou volume d’eau et agité trois fois avec de l’éther pour ilissondre la butyrine non décomposée et l’acide butyrique. Du quatrième traitement n’a extrait que des traces de matière grasse ; un cinquième n’eu a pins lourni du tout. On a ainsi obtenu : (A) une dissolution éthérée du corps gras ; (B) un liquide aqueux débarrassé de coi'ps gras, mais pouvant renlermer de la glycérine.

26/i suc PANCHÉATIQUE.

L’éther a été évnporé au bain-marie. Au résidu qiril a laissé, on a ajouté un peu d’eau, et comme ce résidu présentait une réaction acide, on J'a saturé exactement par une (iissointion titrée de baryte. F.a baryte employée réponJaii à o^’’, i o6 d’acide butyrique libre. En afjitant aus.siiôt avec de l’eilier à plusieurs reprises, on a pu dissotidre la biityi ine, au point que , après un dernier traitement , l évajuiraiion ne fournit plus aucun ré.sidu. On a ainsi obtenu un liquide étliéré (u) et un liquide aqueux (/>).

(a.) T.,e liquide éihéré évaporé a lourni seidement quelques centigrammes de bulyrine. Ce corps avait donc été f)resque entièrement décomposé par l'action du suc panci'éaliqne.

[h.) liC liquide aqueux évaporé dans une étuve a fourni du butyrate de baryte ciistallisé. Ce sel répond précisément à l’acide butvrique libie produit par l’action du suc pancréalicpie sur la butyrine.

(B.) Ije liquide acpieux dont on avait séparé les corps gras devait renfermer la {flycérine cori’espcndante à l’a< ide butyrique. Ce liquide a été filtré et évaporé à sec au bain-marie, en présence d’un excès d’oxyde de plomb, l.e résidu, repris une seule fois par l’alcool absolu fi'oid, a donné une liqueur alcoolique <^c) et un résidu insoluble (<:/).

(c.) La li(jueur alcoolique a été étendue d’eau et additionnée d’acide sullbydriqne, lequel a précipité un peu d’oxyde de plomb dissous dans cette liqueur. On a évaporé au bain-marie le liquide filtré, et obtenu en quantité notable un sirop d’un goût d’abord sucré,

PROPniÉTÉS PHYSIOLOGIQUES. 265

puis légèreiîîpnt salin, insoluble dans l’éther et déliquescent. Ces caiaclères, joints à la dissolution de l'oxyde de plomb ei à l’oi i^jine du produit, s’accordent avec l’existence de la {glycérine.

[d.) IjP résidu insoluble dans l’alcool a été traité par l’eau. Il lui cède une matière soluble qui renferme des huh/rates. Ces sels ont sans doute été produits par des matières alcalines (pie renferme le suc pancréatifpie. Je vous ai dit, en effet, que ce suc à l’état frais possède une réaction alcaline. I^a production de ces butyrates est un phénomène secondaire et limité; elle n influe évidemment en rien sur la production de l’acide butyrique libre, mais elle peut concourir dans une certaine mesure à celle de la glycérine.

2° Avec 1 5 grammes environ de suc pancréatique frais recueilli sur un chien on a mêlé quelques grammes dégraissé de porc récemment préparée et rigoureusement neutre. On a maintenu le tout à une douce chaleur pendant vingt-cpiatre heures; cela fait, on a agité le mélange avec de l’éther froid, décanté et filtré le liquide él Itéré.

(A.) Ij’éther a dissons ainsi une partie des corps gras qu’il abandonne par l’évaporation. Cette matière grasse est sans action sur la teinture aqueuse de tournèsol, mais si l’on y ajoute un peu d’alcool tiede, la teinture rougit aussitôt. Ellea exigé, pourétie ramenée au bleu dans ces conditions, 17 gouttes d’eau de strontiane filtrée, quantité équivalente à o^^oôô environ d’acides gras fixes mis en liberté. Pour isoler le sel ainsi formé,

266 suc PAîNCRÉATrQüE.

on a jeté aussitôt sur un filtre la liqueur avec le précipité, et l’on a épuisé à froid par l’eau, l’aicool, puis l'éther.

(«). L’éther dissous une quantité assez, forte de matière (grasse qui se retrouve surtout dans les premières parties du traitement; il a dii. de ph s, dissoudre les sels à base alcaline, à sn;)poser que le corps gras précédemment isolé en contint ; enfin, il a dû enlever la plus graode partie de 1 oléate de strontiane, composé qui a paru se trouver, en effet, dans les derniers traitements.

Çb.) [je précipité ainsi épuisé par l’élher froid et desséché a été décomposé par l’acide chlorhydrique bouillant. On a isolé par là l’acide gras qu’il renfermait, acide gras cristalUn fusible a 5i degrés. Traité de nouveau par l’eau de sirontiane et l’éiher, puis par l’acide cblorhydi i([ue, cet acide gras conserve le même point de fusion, 6i degrés.

(B.) Après avoir traité par l’éther le mélange de graisse de porc et de suc pancréatique, ou a ajouté de l’eau à ce'mélange non encore épuisé, on a filtré et coagulé par la chaleur le liquide aqueux; puis filtré de nouveau et évaporé à sec au bain-marie, en présence de l’oxyde de plomb. On a repris par l’alcool absolu froid, traité par 1 acide sulfhydrique qui colore en noir le liquide, filtré, évaporé au bain marie. On a alors obtenu ainsi un dernier l’ésidu delicjuesceut d’un goût légèrement sucré, puis salin, d’ailleurs extrêmement faible.

3® Comme contrôle de l’expérience précédente, simultanément à la même série de traitements ont été

PaOPRlÉTÉS PHYSIOLOGIQUES, 267

soumis 1 5 fframmes environ du même suc pancréatique pris isolément.

(A.) Par l’éiher, il a fourni une trace imperceptible d’un corps, acide seulement vis-à-vis de la teinture de tournesol alcoolisée. Une seule goutte de l’eau de strontiane employée dans l’expérience précédente (3 gouttes = 2 milligrammes) a ramené fortement au bleu le tournesol ainsi rougi. Ce résultat est bien différent de celui auquel a donné lieu la graisse de porc.

(B.) Le liquide aqueux a donné finalement, par l’oxyde de plomb et l’alcool absolu, une liqueur que ne troublait pas l’hydrogène sulfuré, puis un très léger résidu déliquescent et très salé. Ce résidu ne permet pas de conclure avec certitude à l’existence expérimentale de la glycérine dans l’expérience n® 2, malgré la d issolution de l’oxyde de plomb et le gofit légèrement salé du résidu.

4® Pour épi'ouver encore les résultats précédents en tant que l'clatifs à une action spéciale du suc pancréatique, j’ai donné à M. Berthelol i5 grammes environ de la salive du même animal, auxquels il a ajouté quelques centigrammes de monobutyrine, composé fort altérable, comme il a été dit plus haut. La salive n’a pas émulsionné la monobutyrine, corps cependant émulsionuable dans l’eau pure. Le mélange a été soumis à la même série de traitements que dans l’expérience 0“ 2, les opérations ont même été conduites simultanément.

(A.) Par i éther on a obtenu la monobutyrine à

suc PAIVCUÉATIQÜE.

pru près inaltérée, rriifetniaiit seulement une trace d’aei le sensible au tonniesol, mais neutralisé par une seule goiilte d’eau de chaux.

(B.) liC li(|ui(lc aqueux a fourni finalement, d’une part, un résidu déÜrjuescent presipie imperceptible, de l’autre, un peu de bulyrates.

En résumé, sous l’influence du suc pancréatique, la monobntyrine a été décomposée presque complètement en acide butyrique et en glycérine.

IjU graisse de porc a été décomposée avec régénération d’un acide gras fixe, fusible à 6i degrés et probablement de la glycérine.

Tandis que la salive n’a pas agi sensiblement sur la monobutyrine.

Vous voyez donc, messieurs, que ces expériences, que j’ai voulu vous donner tout au long, s’accordent avec les propositions physiologiques que nous avons établies sur 1 action du suc pani réati(|ue sur les matières grasses, et quelles prouvent que par ses propriétés le pancréas se distingue des glandes salivaires, comme le suc pancréatique, de la salive. Nous insistons à dessein sur cette idée, parce que nous vous avons montré dès le commencement de ce cours, que l’assimilation entre les glandes salivaires et le pancréas datait de la plus haute antiquité, et que nous tenons beaucoup à vous montrer et la fausseté de celte assertion, et la part exclusive de la physiologie dans les rectifications de ces faits.

Tout ce que nous avons dit jusqu’ici se rapporte à l’action du suc pancréatique sur la graisse eu dehors

de l’animal vivant. Nous allons maintenant examiner son action chez l’animal vivant. El, d’après ee qui a été établi, il est permis de penser que, pendant la digestion chez les animaux vivants et bien portants, le suc pancréati(|ue se Irouvant toujours à l’état normal^ il sera facile de constater son action spéciale sur les matières grasses neutres alimentaires. Il résultera, en effet, des expériences qui vont suivre, que lesucpanci’éatique, en émulsionnant et en modifiant les matières grasses dans l’intestin, les rend absorbables, et devient de cette manière l’agent particulier de la formation de ce liquide blanc homogène qui circule dans les vaisseaux lactés, et auquel ou donne le nom de chyle.

Quand on suit la graisse alimentaire dans les voies digestives, on trouve que cette matière se fond par la chaleur de l’estomac, qu elle s’y reconnaît à ses caractères, et qu’elle se fige a la surface du suc gastr que par le refi oidissement, comme de la graisse sur.du bouillon. Dans i’inteslin au contraire, au-dessous de l’ouverture des conduits pancréati(jues, la graisse ne peut plus être distinguée pas ses caracteies; elle forme une matiei’e pnl lacée, crémeuse, émnlsive, colorée en jaunâtre par la bile. Les vaisseaux chylifères se voient alors {;orgés d’un chyle blanc, lai leux, homogène. En faisant sui'des chienstrèsex ictenient la lijjaturedes tieux canaux panci éaliqnes,dont le plus petit s’onvretrès jjrès du canal cholédoipie, tandis (jiie le plus volumineux s’ouvre dans l’intestin à 2 centimètres plus bas, ou mieux quand on fait un anus contre nature et qu’on in-

270 suc PANCRÉATIQUE,

jecte de la graisse dans le bout inférieur, j’ai constaté après deux jours que la graisse reste inaltérée dans l’intestin grele, et que les vaisseaux chylifères ne contiennent plus qu’un chyle très peu opalin, et pauvre en matière grasse, qui n’a pu être absorbée à cause de la soustraction dn suc pancréatique dans la portion de l’intestin placée au-dessous de l’anus contre nature.

On pourrait se contenter de cette expérience comme preuve que la présence du suc pancréatique est nécessaire à la formation du chyle. Mais j’ai trouvé une autre manière de prouver le même lait par une expérience plus simple et qui n’exige aucune mutilation préalable et qui est tiès facile à répéter par tout le monde. C’est chez le lapin, où la nature semble avoir été au-devant des désirs de rex[)ériinentateur en faisant ouvrir, par une bizarierie singulière, le canal pancréatique, qui est souvent unique, très bas dans 1 intestin, eu f, à 35 centimètres au-dessous du canal cholédoque (hg. aqj.Or, il arrive que lorsqu’on fait manger de la viande ou des matières grasses à des lapins, la graisse passe à peu près inaltérée dans l’estomac, et descend dans l’intestin sans subir aucune modification, jusqu’au moment où vient se déverser le suc pancréatique, à 35 centimètres au-dessous de 1 ouverture du canal cholédoque ; et l’on voit que c e.it précisément a[)res rabouchement du canal du pancréas que les vaisseaux chylileres contiennent un chyle blanc très laiteux, tandis que plus haut ils ne contiennent qu’un chyle transparent a peu près. 11 y a donc chez le lapin, dans ces conditions, deux espèces de chyles : le

Fig. 29. — Disposition du pancréas chez le lapin.

a, pylore; — 6, jjlandiiles de Brunner que l’on aperçoit dans les parois du duodénum; — c,c, conduit pancre'atique (jui s’ouvre en i, et se ramifie dans le tissu pancre'alique qui est étalé en fines arborisa-. lions entre les deux feuillets du mésenlère ; — r/, duodénum; —

c/l, conduit cholédoque; — /i , insertion du conduit cholédoque; — 9, petit conduit pancréatique exceptionnel venant s’ouvrir dans le canal cholédoque; — /, insertion du conduit pancréatique principal à 35 centimètres du pylore; — /,bout de l’intestin coupé; — v, ve'sicnle du fiel.

suc PANCRÉATIQUE.

chyle transparent et sans graisse émanant des 3y centimètres d’intestin grele situés avant raboiicljemeiit du canal pancréalique, et le cliyle laiteux homo;;ène contenant de la graisse émanant des portions de l’intestin grêle placées au-dessous de l’abouchement du canal pancréatique. Je connais en physiologie peu d’exemples d expérience aussi simple et aussi facile que celle-là. Voici le procédé le plus rapide et le plus commode pour la répéter.

ExpÉiîience. — On prendra préférablement un gros lapin adulte, et on le fera jeûner pendant vingt quatre ou trente-six heures; puis on ingérera dans son estomac, à l’aide d’une seringue et d’une sonde dégommé élasti(|ue, i 5 à f20 grammes de graisse de porc (saindoux) fluidifiée préalablement par une douce chaleur. Après cela, on donnera à manger au lapin de I herhe ou des carottes, ce qui aidei’a à faire desceiulre la graisse dans rii.testin. On assommera le lapin an bout de trois ou quatre heures; ou ouvrira aussi rapidement que possible le ventre, et I on constatera avec grande facilité que la graisse est surtout émulsionnée 35 centimètres après l’ouverture du canal choléilo(|ue , au point où le suc pancréatitjue déverse dans le duodénum, et que ce n’est qu’après cela que les vaisseaux chylileres blancs laiteux se montrent très développés pour continuer à exister ensuite plus ou moins bas dans 1 intestin grêle.

Un autre ordre de preuves, intéressant à plusieurs égards, consiste à supprimer la sécrétion pancréatique autant que possible, et à donner à l’animal des

substances, grasses à manger. On rrtrouve alors les matières grasses dans les excréments, telles quelles ont été ingérées. Elles sont rejetées au dehors comme des substances réfractaires à la digestion. Si l’on ouvre l’intestin au moment où la digestion s’effectue dans cette portion du canal alimentaire, on peut voir encore des vaisseaux lactés blancs, parce que la suppression absolue de la sécrétion d’action du pancréas est difficile à obtenir complète, car il y a toujours dans les parois de l’intestin des glandules qui agissent à la manière du pancréas.

Depuis longtemps, Brunner avait déjà posé la question de savoir si les glandes duodénales agissaient comme le pancréas, et il a tenté de la résoudre en enlevant le pancréas et cherchant quelle pouvait être l’influence de cette ablation. L’expérience a été faite; mais malheureusement Brunner n’enlevait, ainsi qu’on le voit par les planches qu’il a fait faire, que la portion descendante, celle qui se trouve le long du duodénum, tandis que la portion transversale restait à peu près intacte, car il est impossible d’enlever cette seconde portion sans produire des désordres de nature à amener la mort de l’animal. L’expérience de Brunner ne peut donc pas passer pour une extirpation réelle du pancréas. Néanmoins, après cette ablation partielle, Brunner n’avait pas vu survenir d’hypertrophie dans les glandes duodénales; les animaux guérissaient de l’opération dont ils ne paraissaient pas souffrir beaucoup. L’expérience de Brunner n’a pas une grande valeur, du reste; son auteur ne se fai- 2' SRM. 1855. 18

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

sait pas illusiou à cet égard et savait très bien qu’il n’enlevait que la moitié de l’organe. Nous avons essayé d’enlever le pancréas. Mais pour cela il faut occasionner de grands désordres, lier l’artère et la veine spléniques; cette opération ayant constamment amené la mort, soit par hémorrhagie, soit par péritonite, nous avons dû y renoncer chez les chiens. Cependant nous avons réussi chez les pigeons, et nous vous parlerons de cette opération quand nous serons arrivés à traiter de la physiologie comparée du pancréas.

L’ahlation du pancréas n’étant pas possible chez le chien, il faut songer à un autre procédé pour empêcher la sécrétion d’arriver dans l’intestin. On peut essayer la ligature des canaux, mais l’opération ne réussit pas toujours, cl en outre, au hout de très peu de temps, les conduits se rétablissent.

Nous avons fait l’expérience d’une manière qui donne des résultats très nets. La ligature des conduits excréteurs étant insuffisante, l’ablation de l’organe impossible, nous avons songé à le détruire par des injections de substances étrangères dans son conduit. Nous avons essayé un certain nombre de substances ; nous avons injecté du mercure, mais nous déterminions ainsi des abcès et des péritonites auxquelles l’animal ne tardait pas à succomber. Il faut remarquer que quand on injecte du mercure dans le pancréas, on voit le métal passer très rapidement dans les vaisseaux lymphatiques, et arriver par cette voie dans les organes de la circulation. La même chose a lieu quand on injecte du mercure dans les glandes salivaires;

lÆSTRüCTION DU DANCRÉA?.

ce qui semble prouver qu’il y R mie coinuiuuication directe, ou par rupture, entre les conduits glandulaires et les vaisseaux lymphatiques. Nous avons essayé aussi d’autres substances qui n’ont pas mieux réussi. Nous avons pensé alors à injecter la matière même sur laquelle le pancréas exerce une action, la matière grasse, espérant que le tissu de l’organe pourrait ainsi se dissocier. L’expérience a pleinement confirmé cette vue : sous l’influence d’une injection de matière grasse le pancréas se dissout, et finit par Se détruire complètement, seulement l’opération doit être conduite avec prudence.

Yoici un chien qui est à jeun, sur lequel nous allons pratiquer l’opératiôn. Nous le chloroformons pour que l’expérience soit plus facile, et nous procédons comme si nous voulions faire une fistule pancréatique ; Seulement, au lieu d introduire un tube d’argent dans le conduit pancréatique, nous y plaçons la canule de la seringue et nous y poussons 4 centimètres cubes environ de beurre fondu à l\o degrés; maintenant nous recousons la plaie après avoir rentré le pancréas dans l’abdomen. L’animal sera conservé, et s’il ne meurt pas de péritonite, nous verrons les résultats que nous vous avons annoncés se manifester bientôt; c’est-à-dire que l’animal rendra avec ses excréments les matières grasses qu’il aura mangées et qu’elles seront expulsées sans avoir subi le travail digestif, par suite de l’absence du suc pancréatique.

Si l’on injecte trop de matière grasse, il survient une péritonite mortelle. Aussi, afin de mieux réussii’, j’ai

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

souvent employé un procédé qui consiste à injecter peu d’huile et à la faire pénétrer dans les conduits pancréatiques en insufflant de l’air dans ces mêmes conduits. Nous avons réussi cette expérience assez souvent. Après l’injection, les conduits se rétablissent comme après la liqature; il se déverse dans l’intestin une espèce de matière émulsive, dans laquelle on reconnaît beaucoup de cristaux d’acide margarique qui sont entraînés avec cette espèce de détritus du pancréas; et il y a ceci de particulier, que les conduits persistent tandis que la cellule sécrétante disparaît complètement, de sorte que la glande finit par se détruire et les canaux dénudés par ressembler à un arbre dépouillé de ses feuilles. 11 semble ainsi quele développement de la cellule glandulaire et celui des conduits excréteurs sont des organes indépendants les uns des autres, puisqu’une injection de matière grasse détruit l’élément glandulaireet laisse le conduit. Gela, du reste, concorde avec les observations de M. Ch. Robin, qui a vu que l’épithélium des conduits n’est pas le même que celui des cellules glandulaires elles-mêmes. Il arrive quelquefois qu’on n’a pas une destruction complète du pancréas, parce que la matière grasse n’a pas pénétré dans toutes les parties de la glande.

Quand on a des animaux sur lesquels on a pratiqué cette injection du pancréas, voici ce qu’on observe: au bout de quatre ou cinq jours, quand l’état demalaise général qui a succédé à l’opération est complètement terminé, l’animal se met à manger avec une

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

extrême 'voracité; et si on lui a donné à manjjer des matières ffrasscs, on trouve dans les excréments (le grandes quantités de graisse qui se fige tout autour des matières par le refroidissement de celles-ci. Les animaux maigrissent peu à peu, et finissent par mourir dans le marasme le plus complet, en présentant jusqu’au bout la même voracité et des matières grasses dans les excréments.

Ces expériences sont pleines d’intérêt, car il est arrivé quelquefois qu’on a observé chez l’bomme la présence de la graisse dans les déjections coïncidant avec des symptômes analogues à ceux qu’on rencontre chez les animaux dans ces circonstances. Quand on a' pu faire l’autopsie de ces malades, on a trouvé soit un cancer qui avait détruit le pancréas, soit des abcès, ou des calculs, etc., tandis que le foie était resté parfois tout à fait intact.

Ces différentes expériences on été répétées un très grand nombre de fois sur des chiens, et quand elles ont réussi, nous avons toujours obtenu les mêmes résultats ; c’est-à-dire que si l’on détruit le pancréas, on produit toujours une apparition de matière grasse dans les excréments.

Nous nous sommes demandé si la matière grasse présentait quelque chose de spécial par rapport au pancréas, et pour cela nous avons recherebé si de semblables injections poussées dans d’autres glandes en amèneraient également la destruction. Nous avons injecté des glandes salivaires avec delà matière grasse, et nous avons eu des résultats analogues à ceux obtenus

UEsinucno^ du i’Anckéas.

avec le pancréas. Après avoir injecté de l’huile dans le conduit de la p, lande salivaire chez un chien, voicice qu'on observe, il ne se développe pas d’inflammation dans cette région, seulement on sent au bout de quelques jours une espèce de ramollissement de l’organe, puis on voit sortir un liquide qui, examiné au microscope, se trouve formé par un détritus de cellules glandulaires et de sang. Au bout d’un certain temps ce liquide ne coule plus; si l’on regarde alors ce qui s’est passé au bout de la troisième ou de la quatrième semaine, on voit quela glande a disparu, sauf les conduits qui sont restés souvent a peu près intacts.

Messieurs, afin que vous puissiez apprécier ces expériences et leurs résultats, nous allons vous rapporter un certain nombre de celles que nous avons faites, et nous attirerons votre attention sur le rapport qu’il y a entre ces lésions et les faits pathologiques signalés chez l’homme. Nous devrons même insister sur ce rapprochement, parce que ici, au collège de France, nous saisissons toujours l’occasion de montrer les liaisons qui peuvent exister entre la physiologie et la médecine.

i“ Sur un chien de taille moyenne, j’ai injecté par le grand conduit pancréatique i5 centimètres cubes d’un mélange d’huile et de bile dans les proportions d’un tiers d’huile sur deux tiers de bile. Avant l’injection j’avais préalablement lié le petit conduit pancréatique, et aussitôt après l’opération je plaçai une ligature sur le gros conduit pour empêcher le mélange de sortir. A la suite de cette injection, le pancréas était

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

devenu plus volumineux et son tissu avait pris une coloration jaunâtre par la présence de la bile. Au moment même de l’opération, l’animal ne parut pas souffrir de l’injection, et la plaie du ventre fut recousue comme à l’ordinaire.

Le lendemain (dix-huit heures après), on trouva le chien mort. I/autopsie montra les caractères d’une péritoniteintense- le tissu du pancréas, rougeâtre, offrait un grand nombre d’ecchymoses ou épanchements sanguins.

2° Sur nu autre chien de taille moyenne et à jeun, on pratiqua de la même manière, dans le conduit pancréatique, une injection d’un mélange de suif de chandelle, de beurre, de bile et de suc pancréatique en petite quantité. Ce mélange, qui avait une odeur de graisse rance très désagi'éable, fut liquéfié à une température de 38 à 4© degrés environ, et injecté à la dose de lo centimètres cubes. On plaça également une ligature sur chacun des conduits pancréatiques, et le tissu de l'organe était devenu plus dur et plus tendu après l’injection. Gomme dans les cas précédents, l’injection ne parut pas douloureuse, la plaie fut recousue et l’animai laissé en repos. Le lendemain il était mort, et l’on trouva dans la cavité du péritoi}>e une grande quantité de liquide séro-puruleut épanché, et tous les signes d’une péritonite violente. Le tissu du pancréas enflammé était gorgé par la matière de l’injection,

3° Sur un autre chien de petite taille, on fit une injection de suif quiiteput pénétrer qu’en petitequantité,

üliSI'RL’Criü.\ DU DAACKKAS.

à cause de la rupture du conduit pendant l’opération. Deux jours apres, l’animai n’était pas mort. Il fut alors sacrifié pour une autre expérience, et l’examen de son pancréas démontra que les conduits principaux étaient remplis par du suif solide qui ne paraissait pas encore avoir subi de modification.

4“ Sur un chien é^jaleinent de petite taille, on fit l’injection de i5 centimètres cubes de suif de mouton frais et pur qu’on avait obtenu en faisant fondre delà graisse de mouton prise chez un boucher. Dans cette expérience, le petit conduit pancréatique n’avait pas été lié; après l’injection l’organe était modérément distendu. Le lendemain, l’animal était mort; le pancréas était rempli jusque dans ses petits conduits par du suif qui, dans les dernières ramifications, où il se trouvait très divisé, avait subi une émulsion très évidente, tandis qu’il était resté solide dans les gros conduits. En pilant le tissu de l’organe dans un mortier et en y ajoutant de l’eau, ou obtenait un liquide émulsif ayant absolument l’apparence du lait. L’autopsie ne montra pas, du reste, des caractères bien évidents de péritonite.

5° Sur un autre chien de taille moyenne, à la fin de la digestion, on fit l’expérience un peu différemment, afin d’éviter la distension trop considérable du pancréas. On fixa sur le conduit pancréatique un tube d’argent, comme pour recueillir le suc sécrété, puis on injecta par le tube, après avoir replacé l’oigaue dans le ventre, 4 centimètres cubes d’huile d’olive eu trois fois, et l’on boucha l’extrémité du tube pour em-

DESTRUCTION DD PANCRÉAS, pêcher l’injection de sortir. Chez cet animal, l’injection d’huile parut douloureuse.

Une heure après la première injection d’huile, on en fit une seconde de 5 centimètres cubes de la même substance, et on laissa cette fois-ci le tube débouché. Aussitôt après cette deuxième injection, l’animal parut abattu et plus triste que dans les cas précédents.

Le lendemain le chien était mort, et le bas-ventre présentait les signes d’une péritonite très violente.

6° Sur un jeune chien (de trois à quatre mois environ), à la fin de la digestion, on injecta '7 centimètres cubes d’axonge fondue. Aussitôt après l’opération l’animal ne parut pas malade, mais quelque temps après il eut des vomissement bilieux. Le lendemain le chien était mort, et l’autopsie montra des signes de péritonite médiocrement intense.

7° Sur une chienne de moyenne taille et bien portante, on injecta par le conduit pancréatique d’abord un peu de beurre, puis du suif : l’opération ne présenta aucune particularité ; mais, deux jours après, l’animal mourut d’une péritonite violente.

8“ Sur un petit chien on fit une injection de jaune d’œuf dans le conduit pancréatique ; deux jours après, l’animal était mort également de péritonite.

9“ Sur un chien vieux, bien portant, quoiqu’il eût une maladie de la peau, on injecta 4 centimètres cubes environ de suif de mouton récent. Immédiatement après, l’animal ne parut pas malade. Les conduits pancréatiques ne furent liés ni l’un ni l’autre, et la

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

graisse ne s’écoula pas au dehors à cause de sa solidification immédiate dans les conduits.

Le lendemain, le chien but un peu de lait. Trois jours après, l’animal commença à manger un peu de viande. Le septième jour, il en mangea davantage et parut moins malade; il rendit des excréments qui étaient moins colorés qu’à l’ordinaire.

Le onzième jour, le chien ne paraissait plus malade, la plaie du ventre était entièrement cicatrisée. Mais ses excréments, toujours très blancs, offraient des parties comme graisseuses non digérées, et l’on trouva même des morceaux de tripes parfaitement reconnaissables qui n’avaient subi qu’un commencement de digestion très imparfaite. Une partie de ces excréments blancs de l’animal ayant été desséchés, présentèrent à leur surface des matières graisseuses qui tachaient le papier joseph. Les excréments du même chien, avant l’opération, ne présentaient pas ce phénomène, bien qu’il fût soumis au même régime alimeutaire, (|ui était composé d’un mélange de tête de mouton cuite et de ti'ipes.

Le douzième jour, on donna à manger au chien une côtelette de porc frais rôtie et contenant beaucoup de graisse. Déjà, la veille, l’animal avait reçu la inêmenourriture.Dans la journée il rendit desexcréments toujours décolorés, mais offrant quelques stries sanguinolentes dans les dernières portions d’excréments rendues Les matières étaient comme luisantes et enduites d’une matière grasse. Autour de ses excréments, le chien rendait une partie liquide huileuse transparente; bientôt.

DKSTRUCllOiN DU PA^CKEAS.

par le refroidissement, cette coucbe huileuse se figeait et enveloppait les excréments, qui avaient été rendus comme s’ils eussent été entourés d’une espèce de bain d’huile. On reconnaissait également dans les matières fécalesdes pai ties alimentaires incomplètement digérées.

Le treizième jour, l’animal était toujours dans le même état, il était vorace ; on lui donna à manger des pommes de terre qui, après avoir été cuites à l’eau, furent mélangées avec de la graisse de porc. IjCs exci'éments rendus ce jour-là présentaient les mêmes caractères que la veille.

Le quatorzièmejoiir, on donna encore à l’animal des pommes de terre cuites avec de la graisse de porc. Les excréments rendus contenaient énormément de graisse fluide qui sefigeait autour d’eux par le refroidissement; seulement cette graisse présentait une coloration légèrement jaunâtre due à la bile. Les excréments étaient toujours décolorés et semblables à de l’argile; mais ils avaient offert une odeur putride et acide à la fois très désagréable lorsque l’animal était nourri avec de la viande, tandis que, depuis l’alimentation aux pommes de terre, ils étaient devenus inodores. On reconnaissait, du reste, par i inspection des excréments, des morceaux de pommes de terêe non digérés et se colorant en l)leu quand on versait sur eux de la teinture d iode.

Le quinzième jour, le chien était toujours dans le même état; quoique très vorace, il avait cependant maigri considérablement. Il rendait toujours desexcrémepts présentant les mêmes caractères, c’est-à-dire étant toujours entourés d’une grande quantité de

UESIULCTIOA DU l’AiNCREAS.

graisse pure, seulement colorée par la bile, et composés d’un grand nombre de fragments de pommes de terre avec le même aspect qu’au moment où ils avaient été ingérés. On examina les excréments en les faisant bouillir avec de l’eau; pendant la cuisson ils exhalaient une odeur de graisse rance très désagréable, qui ne ressemblait en rien à l’odeur ordinaire des excréments de chien. liC liquide dans lequel ils étaient bouillis était très acide, et l’on reconnaissait dans le fond du vase une grande quantité de fragments de pommes de terre qui n'avaient subi aucune altération. Cependant il devait y en avoir eu une certaine proportion qui avait été digérée, à en juger par du sucre de glucose dont on constata très distinctement la présence dans le liquide intestinal. On remarqua en outre, dans les excréments, des portions tendineuses et cartilagineuses, non digérées, qui étaient contenues dans la tête de mouton que l’animal, ce jourlà, avait mangée avec ses pommes de terre.

Le seizième et le dix-septième jour, l’animal mangea de la soupe au pain et de la viande crue contenant de la graisse. A dater de ce jour, les excréments n’eurent plus la même apparence, ils devinrent plus colorés qu’ils ne l’étaient précédemment, ils continrent beaucoup moins de graisse, et le chien parut plus vif qu’à l’ordinaire.

Du dix-huitième au vingt-deuxième jour, l’animal resta à peu près dans le même état, et l’on ne fit pas de remarques importantes, si ce n’est que sa voracité avait diminué. Ses excréments, quoique plus colorés

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

qu’autrefois, étaient cependant toujours grisâtres et onctueux comme de l’argile; mais ils contenaient beaucoup moins de graisse. Ils étaient, en outre, toujours recouverts par quelques stries sanguinolentes. Toutefois, par l’ensemble de ces phénomènes, on voyait que l’animal avait de la tendance à retourner vers l’état normal.

Le vingt-troisième jour, pendant la digestion d’aliments composés de tripes et de viande contenant de la graisse, l’animal fut sacrifié par la section du bulbe rachidien. On ouvrit aussitôt l’abdomen, et l’on constata qu’il existait des vaisseaux chylifères remplis d’un chyle blanc, et s’étendant depuis le commencement du duodénum jusque dans l’intestin grêle : on recueillit dans le canal thoracique du chyle qui présentait ses caractères ordinaires.

On ouvrit alors le canal intestinal dans toute son étendue, et l’on constata ce qui suit relativement à son contenu et à son aspect intérieur :

L’estomac était rempli d’aliments en partie ramollis et offrant une réaction acide ; les parois de l’estomac étaient sans altérations.

Le duodénum n’offrait non plus aucune particularité remarquable; à sa surface interne on voyait des matières alimentaires dans lesquelles se trouvait de la graisse en partie émulsionnée.

L’intestin grêle renfermait des matières jaunâtres comme celles contenues dans le duodénum; seulement, vers la fin de l’iléum, elles prenaient un aspect grisâtre. lia réaction de l’intestin grêle était nettement

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

alcaline, ce qui est l’inverse de l’état ordinaire chez les chiens soumis à la même alimentation. Dans le cæcum les matières étaient devenues comme pâteuses, et prenaient cet aspect de terre glaise ou argileux qu’elles conservaient dans le gros intestin; les excréments étaient comme bleuâtres et d’une odeur très désagréable, ainsi qu’il a été signalé. ‘

La membrane muqueuse de l’intestin grêle ne paraissait pas altérée profondément, seulement elle semblait plus sèche que dans l’état ordinaire, et l’on y remarquait, vers la partie inférieure de l’iléum, des sortes d’érosions ou de vergetures; mais dans le gros intestin et dans le cæcum, on observait une véritable exsudation sanguine à la surface de la membrane muqueuse en même temps qu’on y voyait des petites ulcérations.

Le pancréas était considérablement diminué de volume et comme aplati, aussi bien dans sa portion horizontale que dans sa portion verticale. Le conduit pancréatique principal était au contraire dilaté, et il présentait, de distance en distance, un certain nombre de grumeaux semblables à du lait coagulé, mais qui n’obstruaient pas complètement la lumière du conduit. On reconnaissait facilement cette matière blanchâtre pour être formée par du suif altéré, présentant au microscope des cristaux en forme de longues aiguilles. Le tissu du pancréas était ainsi atrophié dans une grande étendue de sa portion transversale et dans l’extrémité inférieure de sa portion verticale, tandis que ses conduits ne l’étaient aucunement. Mais dans le

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

milieu de l’organe il éiait resté une portion saine dont la couleur était celle du tissu pancréatique noi'mal. En outre, on constata dans les conduits, et particulièrement dans le petit canal qui provenait de cette portion restée saine, une certaine quantité de suc pancréatique qui pouvait librement parvenir à l’intestin. Dans ce pancréas, les deux tiers au moins avaient été détruits par l’injection graisseuse, mais la portion restée saine donnait encoi’e du suc pancréatique.

Le foie paraissait sain, seulement la vésicule du fiel était vide et le conduit cholédoque était plus dilaté qu’à l’ordinaire. La décoction du foie contenait beau- ( oup de sucre.

10° Sur un petit chien on injecta dans le conduit pancréatique environ 2 centimètres cubes de suif fondu, après quoi l’on cassa le conduit pancréatique sans le lier; l’opération ne fut suivie d’aucun accident immédiat. Deux jours après, le chien parut malade et sembla être sous l’influence d’une péritonite violente. Sa respiration était profonde; il but de l’eau qu’il vomit immédiatement. La plaie offrait un très mauvais aspect.

Le troisième jour, l’animal allait mieux; il prit un peu de lait sans le vomir, et la plaie offrait un aspect un peu meilleur. Toutefois l’animal rendait des excréments sanguinolents.

Le sixième jour, le chien commença à manger, et les jours suivants il allait de mieux en mieux, et au neuvième jour il s’écoula de la plaie une très grande quantité de pus qui sembla provenir de la rupture

288 DESTRUCTION DU PANCRÉAS

d’un abcès intra-abdominal. Le chien était devenu plus vif et commençait à manger. On lui donna une côtelette de porc frais très grasse.

Vers le dixième jour, une grande voracité se manifesta. La plaie était en voie de cicatrisation. L’animal rendit des excréments durs et en petite quantité, colorés comme à l’ordinaire et n’offrant rien de remarquable, si ce n’est un peu de sang à leur extérieur. Ces excréments élaient probablement anciens et dataient de quelques jours; car bientôt après le chien rendit des excréments offrant un tout autre caractère ; ils étaient décolorés, très secsàleiir intéiâeur et luisants, humides et recouverts d’une substance huileuse. Après leur émission, les excréments, en se refroidissant, perdaient cet aspect luisant, parce qu’il était dû à de la graisse liquéfiée parla chaleur du corps et qui ensuite s’était figée par le refroidissement.

Le onzième jour, on donna encore une côtelette de porc frais que l’animal mangea avec avidité; les excréments rendus étaient, comme ceux de la veille, décolorés, argileux et sanguinolents dans quelques points de leur surface, et ils répandaient une odeur très désagréable.

Le douzième jour, l’animal mangea loo grammes de lard; les excréments rendus étaient du même aspect que la veille, et offraient cet aspect argileux et grisâtre particulier déjà signalé.

Le treizième et le quatorzième jour, le chien, toujours vorace, mangea des substances contenant beaucoup de graisse, savoir du lard et des côtelettes de

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

porc frais; les excréments rendus étaient un peu plus colorés que ceux des jours précédents. Les jours suivants, bien que I on continuât l’alimentation fortement graisseuse, les excréments changèrent de nature et reprirent leur apparence normale. Le chien devint moins vorace, plus vif, et reprit l’embonpoint qu’il avait perdu momentanément.

Ce chien, ayant ensuite servi à une fistule gastrique, a été conservé pendant environ un mois et demi, et pendant tout ce temps il présenta toutes les apparences de la santé la plus parfaite. A cette époque seu lement on fit son autopsie, et l’on constata que son pancréas n’avait été détruit qu’en partie à ses deux extrémités; la portion moyenne avait conservé son aspect ordinaire, et le conduit, dans sa portion qui se rendait plus spécialement dans la branche horizontale du pancréas, était un peu dilaté, mais du reste parfaitement libre et n’offrant aucun obstacle à l’écoulement du suc pancréatique dans l’intestin. Il est donc probable que c’est seulement pendant l’inflammation et l’obstruction des conduits du pancréas que l’animal avait présenté les symptômes signalés plus haut.

On voit que les chiens qui font le sujet des deux dernières observations ont offert la présence de la graisse non digérée dans leurs excréments parmi les symptômes auxquels avait donné lieu la destruction du pancréas. On avait, afin de rendre ce symptôme plus évident, ajouté une assez forte proportion de graisse à leurs aliments. On a vu pourtant chez le chien de l’expérience io% que, malgré cet excès de 2' SEM. 1855. 19

DESÎRUCT10^’ DU PANCRÉAS.

ijtais.Ve, les excréments reprirent leurs caractères noi’malix vers les derniers temps, lorsque l’animal revehail vers l’état normal. Cependant il aurait pu arriver que la graisse en trop grande quantité eût échappé â la digestion, car chez un chat qui avait mangé de la graisse purë (du lard) depuis deux ou trois jours, j’avais trouvé dans le gros intestin et dans le cæcum Une grande quantité de graisse non digérée.

C’était afin d’avoir un terme de comparaison pour les expériences précédentes, et pour me mettre à l’ahri de causes d’erreurs de ce genre, que j’ai soumis un chien de taille moyenne à la même alimentation graisseuse, et j’examinai comparativement ses excréments avec ceux des chiens des expériences 9' et 10'. On continua cette alimentation pendant cinq jours, et les excréments rendus par l’animal pendant ce temps étaient colorés fortement en brun, sans aucune strie sanguinolente, et présentant tous les caractères des excréments ordinaires de chien à l’état de santé. En faisant bouillir les excréments dans l’eau, il ne surnageait point de la graisse à la surface, comme nous l’avons vu pour les chiens qui avaient reçu une injection destructrice dans le pancréas.

Cette méthode d’opérer en détruisant le pancréas ■par des injections dans son tissu est le moyen le plus convenable pour supprimer l’organe pancréatique. Seulement il faudrait trouver une substance qui ne produisît pas de péritonite aussi facilement que la graisse, .l’ai essayé dans ce but d’autres injections faites dans les conduits pancréatiques avec de l’air, du sang,

DESTilUCTiON DU PAINCUKAS.

de la glycérine, de l’éther, etc. J’ai voulu chercher à perfectionner cette méthode d’opération parce qtte je suis convaincu que c’est là le procédé classiquequ’il faiit employer pour détruire le pancréas et juger ainsi dé sesfonctionsparles troubles que sa destruction produit.

/iSur un chien de taille moyenne, et à jeun depuis vingt-quatre heures, j’ai injecté par le gros canal pancréatique de l’air aVéc une seringue. Mais je me suis aperçu aussitôtqu’une grande partie del’air passait dans le duodénum, et ce passage s’opérait avec la plus grande facilité par l’anastomose entre le grand et le petit conduit pancréatique. Alors je cherchai le petit canal et j’en fis la ligature, après quoi je recommençai l’injection d’air dans le pancréas, et j’injectai dans cet organe 3o centimètres cubes d’air. Le pancréas se gonfla, devint comme emphysémateux; et je vis en même temps une grande quantité de cet air ainsi poussé dans le conduit pancréatique passer par grosses bulles dans les veines du pancréas et aller ainsi dans la veine porte. Le conduit pancréatique fut lié pour empêcher l’air de sortir, le pancréas fut rentré dans l’abdomen et la plaie cousue comme à l’ordinaire. (J’ai vu souvent que les injections poussées dans les conduits pancréatiques passent non-seulement dans les veines, mais aussi dans les vaisseaux lymphatiques.)

L’animal supporta bien cette opération; quelques jours après il était remis, et le pancréas avait repris ses fonctions, parce que l’injection d’air n’avait produit qu’une inflammation passagère.

Sur un autre chieti de taille moyenne, et à jeun

DESTRUCTION DU PANCRÉAS

depuis deux jours, j’ai isolé le gros conduit pancréatique, après quoi je l’ai ouvert. Alors j’ai aspiré avec une seringue du sang dans la veine jugulaire du même animal, et j’en ai injecté aussitôt 3o centimètres cubes dans le pancréas avant qu’il ait eu le temps de se coaguler. Le pancréas devint aussitôt dur et gorgé de sang. Cette injection parut douloureuse, l’animal devint triste et mourut bientôt. Dans une autre expérience j’injectai une bien moindre quantité de sang, et l’animal ne mourut pas. Mais la destruction du pancréas que j’avais espérée par la coagulation du sang dans les canaux ne fut pas complète.

.T’ai encore injecté de l’éther dans le pancréas. On produit ainsi quelquefois l’éthérisation. Il en résulte souvent une inflammation de l’organe, mais pas une véritable destruction, .l’ai essayé aussi une injection de suif dans l’éther, afin que la graisse dissoute restât dans l’organe après l’évaporation de l’éther. Quand l’injection est faite en petite quantité, elle réussit assez bien; mais quand on en injecte trop, la mort survient aussi avec les symptômes de péritonite.

Il faut donc encore faire des essais pour régler convenablement 1 injection de graisse ou pour trouver une autre substance qui produise la destruction du pancréas. .lusqu’à présent, c’est le suif frais injecté en petite quantité qui m’a le mieux réussi.

Les symptômes observés chez les chiens dans les circonstances où le pancréas a été détruit offrent les traits de ressemblance les plus frappants avec les symptômes qui surviennent chez l’homme à la suite

MALADIES DU PANCRÉAS. 29â

des affections du pancréas, ainsi qu’on le verra dans ce qui va suivre.

Affections du pancréas chez V homme. — Depuis longtemps on avait signalé chez l’homme la présence de matières grasses dans les excréments en rapport avec certaines maladies du tube digestif. Il s’agit actuellement pour nous de savoir si le symptôme de la présence de la graisse dans les excréments, dont nous venons de constater l’existence chez les animaux auxquels on a détruit le pancréas, se trouve lié chez l’homme à des altérations morbides, et si, en un mot, ce symptôme peut caractériser les maladies du pancréas.

Il existe déjà un certain nombre de cas dans la science (jni sont propres à donner cette démonstration, et depuis l’apparition de mon premier Mémoii'e, l attcntion a été attirée sur les symptômes des maladies du pancréas, et plusieurs travaux ont été publiés sur ce sujet, .le citerai ici une thèse d’un de mes amis et de mes élèves, M. le docteur Moyse. M. le docteur Eisenmann a également rassemblé et publié dans les Anncdes de médecine de Prague?,e^\. observations des maladies du pancréas, à la suite desquelles l’autopsie permit de constater une destruction plus ou moins com[)lète de la glande. Dans toutes ces observations, la maladie était surtout caractérisée par un amaigrissement considérable. L’examen des selles montra dans les fèces une grande quantité de matières grasses de l’alimentation.

Nous allons, parmi un grand nombre d’observations que nous pourrions citer, vous en signaler une ou

MALADIES DU DANGUEAS.

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deux, afin que vous puissiez comparer les symptômes observés chez rbomme à ceux que nous avons produits chez le chien par la destruction du pancréas, et saisir mieux les traits frappants de ressemblance qu’ils présentent.

Un homme de quarante ans avait vu ses forces diminuer par des hémorrhaeies intestinales dans les treize dernières années de sa vie.

Dans les trois dernières surtout, ces hémorrhagies avaient été très graves, s’étaient accompagnées d’une grande sensibilité à l’épigastre , et avaient alterné avec la dianhée; les fonctions de l’estomac s’exécutaient d’une manière satisfaisante. Au mois de décembre i836, après avoir, travaillé toute la journée dans une cave humide, cet homme fut pris de symptômes fébriles, de douleurs et de constipation opiniâtre, suivie, quelques jours après, de diarrhée. Les évacuations alvines ne contenaient pas de bile, mais seulement une grande quantité de sang, et la sensibilité à l’épigastre était excessive. Quinze jours après, ou nota pour la première fois l’existence de matières grasses dans les fèces.

Depuis cette époque, on les y rencontra toujours jusqu’au mois de mai, où elles disparurent totalement. Il résulte des renseignements donnés par le docteur Gould, que le malade avait environ dix garderobes par jour, lesquelles contenaient une substance huileuse, transparente, qui se coagulait cinq minutes après, et formait une couche dure à la surlace.

En examinant le matin le vase de nuit, ajirès cinq

MALADlIiS DU PANCiUî^iS,

OU six ffai’derobes , on apercevait au-dessus cVelIes une couche d’un pouce d’épaisseur, qui avait tout à fait la consistance et l’aspect de la graisse coagulée sur le bouillon de bœuf. Le malade avait remarqué que depuis six semaines il rendait au moins une demi-livre de cette substance par jour; mais ce qui était positif, cest qu’il n’cwait ses garclerobes graisseuses que lorsqu'il prenait du bouillon gras ou qu’il mangeuit de la viande cuite dans les matières grasses. S’il s’en abstenait, les garderobes changeaient d’aspect vipgtquatre heures après; elles reeommençaient s’il repre^ nait l’alimentation des matières grassçs. Après {tt disparition des phénomènes fébriles, cet homme put reprendre son travail ; mais la douleur et la sensibilité continuèrent et revinrent par aceès tous les huit jotirs; l’appétit ne tarda pas à se perdre, enfin les garderobes commencèrent à se décoloi’er, et dans les cinq derniers mois de la vie, le malade présenta une coloration ictérique très prononcée.

Vers la fin d’août, on constata l’existence d’une tumeur douloureuse, située à la région épigastrique et dans l’hypoeboudre droit, et qui s’étendait jusque près de l’ ombilic; le malade continua à se lever jusqu’à la mort. Le i6 septembre, il tomba dans le coma et mourut le lendemain.

.Autopsie. — L’autopsie montra une tumeur volumineuse et fluctuante, de forme ovalaire, située artdessus du lobe droit du foie, avec lequel elle avait contracté des adhérences intimes; elle était placée entre les intestins et la paroi postérieure de l’abdomen,

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