‹ Leçons de physiologieChapitre 1 sur 18 · LEÇONS · texte numérisé non relu

LEÇONS

EXTRAITES D'UN COURS DE PHYSIOLOGIE FAIT DANlS lE SEMESTRE DE 1833 A 1836.

PHEMIÉRE LEÇON , 27 NOVEMBRE 1835.

SOiaMAIRE.

Il importe aux élèves que la réalité de la science méd icale ne soit pas mise en problème. Bien des gens ne regardent la médecine interne comme vaine, que parce que ses succès ne sont pas aussi sensibles que ceux de la chirurgie. Mais, de tout temps, sa réalité s'est trouvée surtout compromise par la diversité des théories hypothétiques; elle l'est particulièrement parles novatemrs de notre époque, qui déclarent nulle la médecine de vingt-di?ux siècles, soutiennent qu'il n'existe pas encore do médecine arrèk'.ée , et ajoutent que la médecine future ne sera que provisoire. C'est donc une occasion opportune de faire voir que la médecine U des principes. Division de ce travail en cinq parties.

Une des conditions les plus nécessaires pour faire des progrès dans les études , c'est d'être convaincu de la réalité de la science à laquelle on se livre. Sans celte

persuasion , point de courage : sans courage , il n'est pas possible de fournir la carrière où l'on est entré.

Il est des sciences dont la réalité se fait apercevoir au premier coup d'œil. Le sujet est patent ; l'objet formel se présente sur-le-champ ; les résultais en sont clairs pour une attention commune , souvent même ils sont prévus. Mais il en est d'autres dont la nature se dérobe à nos sens , qui ne sont accessibles qu'à l'intelligence , qui exigent de notre part la contention d'esprit la plus soutenue , que l'on reconnaît pour de véritables sciences seulement quand on est dans leur sphère , quand on se souvient des sentiers par où l'on a passé , et qu'on sent encore les efforts qui ont été nécessaires pour les suivre.

La science médicale présente "deux exemples frappants de cette différence. Une de ses parties , la chirurgie , est vue , conçue , admirée par tous ceux qui ont jeté les yeux sur ses principes et sur ses procédés ; une autre , la médecine interne , n'est connue , comprise que par ceux qui l'ont fortement étudiée ; et quoique ses effets aient obtenu la reconnaissance de quelques hommes justes , elle n'est louée de personne. Bien plus , des esprits élevés , accoutumés à instruire le public sur les connaissances qui leur étaient familières , et à recevoir ses hommages , dépités de n'avoir pas le même ascendant quand il s'agissait de la médecine interne dont ils ne soupçonnaient ni la constitution ni la philosophie, se sont vengés eu niant qu'elle fût une science pratique.

En entreprenant ce cours , cette idée me poursuit et me donne une véritable inquiétude sur les nouveaux venus. Plus leur éducation a été cultivée , plus je puis croire qu'ils ont lu les écrivains célèbres , et qu'ils ont trouvé dans les journaux certaines controverses médicales peu favorables à la considération de la science. Je crains que , dans leurs lectures , ils n'aient reçu des préventions contre l'art qu'ils doivent étudier et que nous sommes chargés de leur enseigner. Je me propose , dans cette séance et dans quelques-unes des suivantes , de les mettre en garde contre de pareilles insinuations préjudicielles. Un grand nombre de ceux C[ui m'écoutent sont , sans doute , exempts de l'erreur dont je veux garantir les novices. Cependant ils ne perdront pas tout-à-fait'leur temps , si je leur montre la manière dont ils peuvent répondre aux esprits forts antimédicaux , qui , en général , sont zélateurs ardents de leur incrédulité.

La médecine externe , ou la chirurgie , qui a existé bien des siècles avant la médecine interne , n'a jamais eu besoin ni de prôncur ni d'apologiste. Il n'a pas fallu un appareil de raisonnements pour louer l'art d'extraire habilement un corps étranger , de rappro- " cher les lèvres d'une plaie de manière à hâter l'opération naturelle qui devait les unir, de remettre dans l'ordre primitif les fragments d'un os rompu , de réduire dans leur disposition convenable les soluliorfs de conliguilé , lorsqu'un malade se plaignait et de ses douleurs et de la dégradation de ses formes. Personne

n'a pu méconnaître la relation qui existait entre le mal et le remède ; personne n'a pu douter de la vérité du service rendu par l'artiste. Aussi les peuples, appréciant la dignité de l'art plus d'après l'évidence et la grandeur du bienfait, que d'après la difficulté et le génie qu'il pouvait supposer , décernèrent l'apothéose à la chirurgie dans la personne d'EscoLAPE. On sait, en effet , que la pratique médicale de ce personnage et de ses enfants était exclusivement chirurgicale , et ne se rapportait guère qu'au traitement des plaies (1).

La médecine interne n'est venue que sept ou huit siècles après l'époque où l'externe avait des autels et des chantres, c'est-à-dire sept cent cinquante ans après la guerre de Troie (2). De quel progrès dans la civilisation n'a-t-elle pas eu besoin avant d'éclore ! Dans ce long intervalle , on n'a cessé de constater des faits , de consigner des observations de maladies affectives : mais cet amas de connaissances historiques était loin déformer, soit une science, soit un art raisonné. Ce ne fut que lorsque la Grèce était à l'apogée de sa gloire, et dans le siècle de Périclès, qu'HiPPOCRATE put classer les faits , en déduire des propositions générales , fonder des dogmes abstraits , et, en un mot, ériger ces matériaux en corps de science.

Mais le même développement de la civilisation qui avait permis de construire la médecine interne , avait

(1) Plvs. Sec. Nat. Hist. , lib. 29 , cap. 1.

(2) Idem, ibidsm, tiaduc. de Poixsi.nei deSivrt, not. 7.

amené aussi des philosophes, des grammairiens (c'est ainsi que l'on appeUiit ceux que nous nommons aujourd'hui des gens de Icltres ) et des sophistes jaloux de la réputation d'aulrui. A peine les ouvrages d'HippocRATE parurent , que ces derniers les attaquèrent. Incapables d'entrer dans le fond des choses , ils s'avisèrent de les dépriser indirectement , par une sorte de question préalable. Ils aflèctèrent de regarder l'existence d'une médecine interne comme problématique; car, disaient-ils, nous ne la voyons pas on elle-même; nous ne pourrions en reconnaître la réalité que par les effets , par les cures qu'elle aurait évidemment opérées. Or, qui nous répondra que les guérisons sont l'eflet de l'art et non pas celui de la nature? Tel fut l'argument le plus inquiétant avec lequel les ennemis poursuivaient alors la médecine interne.

HippocRATE y répondit. Il sentait combien il est difficile de raisonner sur ces matières en présence d'un vulgaire qui compte pour beaucoup ce qui frappe les sens , et qui regarde comme de nulle valeur tout ce qui n'est pas éclatant. Une opération chirurgicale est fort estimée par le peuple ; mais s'il s'agit d'une maladie interne , dont les causes sont aperçues seulement par l'intelligence, et qui ne peuvent être détruite^ qu'au moyen de la connaissance de l'opposition qui existe entre ces causes et les moyens curatifs , ce peuple n'y verra rien, n'appréciera rien, ne louera rien : il n'y aura qu'un médecin profondément instruit qui soit capable de reconnaître l'opéralioû mentale qui a

tO fREMîÈRE LEÇON.

été exécutée dans l'esprit de l'artiste , et ru'ilitc prévue des changements introduits dans le malade , en conséquence de cette pensée (1).

Cependant Hippocrate consentit à réfuter ce reproche. On peut voir ses réponses dans le livre qui a pour titre : de l'Art de la mêdecim , de Arte. On y trouvera peut-être tout ce que l'on pouvait dire lorsque les méthodes thérapeutiques étaient plus restreintes ou moins connues; lorsqu'on ne possédait, ni les moyens spécifiques les plus efficaces , ni des tables de mortalité comparées, ni l'art de calculer les prohabilités des événements ou de la vie humaine, ni cette science de la causalité qui peut nous apprendre à déterminer les cas où les événements ont dû arriver par les causes ordinaires , et ceux où ils ont dû arriver par des causes extraordinaires , soit accidentelles , soit artificielles. Aussi un des traducteurs les plus estimables , Dacier , juge-t-il cet écrit très-solide et très-digne de la réputation de son auteur.

Quand les faits médicaux furent assez nombreux pour exciter la curiosité philosophique , il y eut des tentatives pour en faire la base d'une science. Avant Hippocrate , les spéculatifs avaient construit des hypothèses pour expliquer la nature humaine ; mais ces suppositions que les philosophes prisaient sans doute , et qui auraient vraisemblablement envahi la pratique médicale, furent comprimées par ce grand homme.

(1) Hippochat. , de FlaUliun.

PÏIEMIÈRE LEÇON. 11

De son vivant , on vit peu de théories qui fussent diflereutes des siennes , soit que les contemporains eussent a? sez de prudence pour ne pas se mettre en rivalité avec lui , soit que sa réputation effaçât les autres ; ou , s'il est permis d'emprunter cette figure d'un orateur célèbre , « que sa gloire fît re- » tentir la terre de son nom , et la fit taire de tout » le reste (i). » Mais après sa mort, ses successeurs se mirent à dogmatiser à l'envi , et comme chacun aspirait à la nouveauté , ils furent sans retenue ; ils semblèrent n'avoir d'autre but que d'étonner le public par des pratiques insolites ; et théories , méthodes thérapeutiques , langage , tout parut diverger. Cette diversité des opiuions médicales a été jusqu'à ce moment le fléau le plus opiniâtre de la science ; et si ce fléau s'est ralenti dans quelques siècles , il a pris sa revanche dans les autres.

Depuis cette époque, la diversité des doctrines a toujours été le plus grand argument contre la réalité de la médecine. En eflet , sans durée , sans constance , sans uniformité de pensées, que serait une science? La vérité, c'est-à-dire la conformité de nos idées avec les objets qu'elles représentent , ne peut être constatée que par le consentement général des juges compétents, et par la non- interruption. Des idées difl'érentes et fugitives dans les esprits à l'occasion des mêmes objets , ne pourraient jamais

(1) BoLRDALOi'E, Oraison funèbre du grand CojîDÉ.

îâ PREMIÈRE LEÇON.

être regardées comme les résultats d'une raison commune ; on n'y verrait que des suggestions, des imaginations individuelles. Or , disent les ennemis de la médecine interne, que voyons-nous de fixe, de permanent, d'homogène dans les écrits des dogmatiques? Il n'y a pas deux médecins qui se ressemblent ; que dis-je? Il n'y en a presque pas deux qui ne soient en dispute et qui n'aient le soin de faire sonner bien haut leurs dissensions. Y a-t-il là une ombre de science? Un des vôtres semble excuser la médecine en disant que la vérité est prodigieusement difficile à trouver, et qu'ainsi il ne faut pas être surpris si des hommes d'un très-grand mérite se sont séparés en des sectes si différentes (1). A la bonne heure; qu'est-ce que cela prouve? Cela absout les hommes de n'avoir pas pu trouver un problème si diflîcile ; mais cela confirme l'assertion que nous avons avancée contre la médecine : c'est que la médecine n'existe point comme science pratique , c'est-à-dire comme un ensemble régulier de principes certains, de conséquences qui en découlent rigoureusement , et de règles qui s'en déduisent.

Telle est l'arme principale sur laquelle les frondeurs de tous les temps ont compté pour anéantir la médecine interne. Voilà l'objection de Pline, de

(1) Neqm enim si verilas esset inventu facilis , tôt, ac tanii viri, qui illam perquisierunt , unquam in tam repeignantes scntentias dsvenissent. QAtEn. , comm, aphçrism, Hn>p., Hb. 1, 1.

iPREMlÈRE LEÇON. i3 PÉTRARQUE, de MONTAlGNE , dcBACON, de MoLTÈRE , de

RÉGNARD, de Le Gendre, de J.-J. Rousseau : elle a été faite sur tous les tons , suivant le caractère et le style de chacun de ces personnages. Nos adversaires ne se sont pas contentés d'exposer les raisons d'une manière simple et didactique ; ils y ont ajouté l'agrément qui les grave dans les imaginations , afin que , si leurs objections venaient à être détruites par la philosophie , il restât dans la mémoire un trait, un proverbe, une image qui se reproduisît en dépit de la raison et de la justice Aussi , quelle que puisse être notre conviction sur la réalité de la médecine interne , nous n'oublierons jamais ce vers qui fait la récapitulation de son acte d'accusation :

HiPPOCRATE dit oui; muis Galien dit non.

Ceux qui ont lu Montaigne , Molière , Marivaux, Rousseau , trouvent fort insipides des réfutations syllogistiques : on est malheureux de n'avoir pour adversaires que des hommes qui font rire , ou qui nous lâchent un trait piquant. Tous les arguments s'émoussent contre le bouclier d'une bonne épigramme. Il vaut mieux prendre son parti, rire ou admirer avec le public , et se taire.

Mais une chose qui , quoique affligeante d'une part, est avantageuse de l'autre , c'est que la médecine a des ennemis dans son sein. Si les dôtractions domestiques sont plus scandaleuses , les défenses peuvent être plus sérieuses et moins louches. Ces ennemis sont ordinairement des hommes qui veulent sortir de la

il PREMIÈRE LEÇ05.

foule , h fort ou à raison. Ils ont une idée qu'ails veulent faire prédominer. Mais pour réussir , ils trouvent qu'il est trop difficile de donner directement asseï de relief à l'idée inventée ; la saillie devient plus prompte en creusant et en dégradant le fond sur lequel elle a été dessinée. Ainsi ils médisent de la science jusqu'à la calomnie , afin de mieux faire ressortir leur découverte. Ils ne font pas attention qu'ils se nuisent à eux-mêmes ; et qu'en déprisant la médecine mère, celles qu'ils veulent lui substituer ne seront pas plus considérées que l'ancienne.

C'est ainsi que me paraissent avoir agi des nova>leurs qui ont cherché à bouleverser la médecine pratique dans ce siècle. Ils ont réussi au moins quelque temps , dans certains lieux , quoique nous ne nous en soyons guère ressentis dans celui-ci. Un des coopérateurs les plus actifs de cet œuvre est M. BouiLLAUD , membre très-distingué de la Faculté de Paris , et professeur séduisant. Dans le discours d'ouverture de son cours de clinique interne , en 1835 , il a voulu justifier ces efforts au détriment de la médecine hippocralique. Un mot sur l'esprit de cet ouvrage qui a été imprimé.

D'après l'cxorde , la médecine est une science qui se fait, et non une science faite. En sa qualité de professeur de clinique, M. Bouilladd se croit obligé de contribuer à l'acquisition de vérités nouvelles.

Le discours est composé de trois parties. Dans la première , l'auteur se propose de dire quelle est sa

PREJIIÊnE LEÇON. 15

pliilosophie médicale ; dans la seconde , quoi €St l'état actuel de la médecine ; dans la troisième , quelles sont les couleurs que lui et les siens arborent au milieu , dit-il , de ces partis divers qui se disputent aujourd'hui l'empire de la médecine.

Il doit vous tarder de connaître l'état actuel de celle médecine qui se fait. J'intervertis l'ordre par impatience. Eh bien l Messieurs , on en pose les fondements, sans que l'on puisse en montrer le plan. La médecine , naguère existante , était un vieil édifice qui a été démoli complètement par un grand réformateur , qui est M. Broussais. Il n'en reste plus pierre sur pierre. Cette révolution , pour parler le langage de l'orateur, est juste, légitime, nécessaire , et doit faire la gloire éternelle de son auteur et de la France médicale. Mais une révolution, nous dit-il encore , se compose de deux partis qui sont premièrement la période critique , secondement la période organique. Or, M. Broussais s'est arrêté à la première ; tout est à faire pour la seconde.

Vous penseriez qu'il va supplier le réformateur d'achever un ouvrage si bien commencé ; point du tout ; voici son vœu. « Qu'un autre Broussais sur- » gisse au milieu de vous , Messieurs , et la réforme

de 1816 aura reçu son complément. »

Vous croyez pouvoir espérer de jouir tranquilloment d'une médecine vraie et durable, quand l'organisateur désiré, individuel ou collectif, aura terminé la réforme. Détrompez-vous : ce n'est encore

alors que du provisoire — Et plus tard à me autre (réforme) ! dit M. Bouillaud; car telle est la loi du progrès scientifique.

Comme l'orateur est une partie très-active du mou- Tement réformateur , il est tout naturel de savoir promptement eu quoi consiste sa philosophie. La voici : la médecine fait bien réellement partie des sciences physiques. Elle suppose la connaissance préalable de l'anatomie et de la physiologie normale , lesquelles supposaient préalablement les sciences mécaniques , physiques et chimiques. Vous prévoyez donc, dans la médecine interne future , une philosophie en cela différente de celle d'HippocRATE : celui-ci croyait que la physiologie ^ c'est-à-dire la science de la nature de l'homme , provenait seulement de la médecine , et que la médecine , en tant qu'elle se rapporte à la connaissance de la vie humaine , a une existence indépendante des sciences physiques. Il n'avait certainement garde de négliger l'étude du mécanisme , qui est la partie matérielle et visible du système. Il nous fait voir ses intentions , et par ce qu'il avait appris en analomie , et par les erreurs où il est tombé : car on ne se trompe en physique que lorsqu'on s'était appliqué à l'apprendre. Mais, suivant lui , ces recherches préparatoires , aussi indispensablesà la médecine que la géographie l'est à l'histoire , ne sont pas la source de la science des causes actives , pas plus que la description topique et physique du globe terrestre ne fournit la raison suffisante

des événements humanitaires et politiques qui se sont passés sur cette planète. Voilà donc un renversement et une interversion dans la filiation de ces sciences.

En nous disant que la médecine future dérivera de la physique , nous devions penser que l'étude de la première ne serait que l'art de la déduire de la seconde, d'en faire l'extraction, l'énucléation. Mais il n'en est rien ; de l'aveu de l'auteur, il faut une méthode particulière pour la former , comme si les sciences physiques nous étaient étrangères. Cette méthode est la méthode expérimentale , accompagnée de Vanahjse et de la synthèse ; méthode pareille à celle qui a engendré , il y a vingt-deux siècles , cette vieille médecine que l'on vient d'ahattre , et qu'i7 était légitime , juste et nécessaire de ruiner. Pouvons-nous espérer d'avoir à l'avenir, par la même méthode , avec le même sujet , une science supérieure à l'ancienne ?

Venons à la profession de foi médicale de M. BouiL- LAUD. Il déclare adhérer à la réforme médicale de M. Broussais ; non-seulement il la justifie et en fait le panégyrique , mais encore il adopte « la non-existence » des fièvres essentielles continues , et la nature in- » flammatoire de plusieurs lésions organiques, qui, jus- )) que-là , avaient été généralement considérées comme » ayant une nature ou une origine dilTérente. » Vous voyez qu'il n'avait pas tort de souhaiter un réformateur capable d'organiser la médecine future , puisqu'il n'y avait pour cette nouvelle construction que

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deux fondements qui auraient encore tant besoin Je pilotis.

Que pouvez-vous penser de la médecine , quand celui qui en parle ainsi est un professeur de clinique d'une grande Faculté, un'homme dignement considéré? Si j'étais au moment d'en entreprendre l'étude, j'y renoncerais sur-le-champ. Une institution qui a duré plus de deux mille ans , que tant d'hommes illustres ont étudiée , augmentée , renforcée , ornée , non par l'autorité ou par des moyens artificiels , mais par des faits journaliers , et par cette même méthode philosophique que l'on veut employer pour celle qui doit remplacer la première ; cette institution est renversée d'un coup de main, avant qu'on en ait pu mettre une autre à sa place : et l'on voudrait que je consentisse à en étudier les principes ! Que dire de cette nouvelle médecine que l'on me montre en perspective , qui ne sera que provisoire , puisqu'elle doit tomber «n faveur de la suivante , et que je ne puis point étudier encore , puisqu'elle n'existe pas ? L'on voudrait que je demeurasse dans l'expectative d'un bien aussi incertain ? Non , cet assemblage d'idées si fragile n'est point une science : c'est un mirage qu'une illusion a entretenu dans quelques esprits , mais qui doit s'évanouir quand on sera plus près du lieu où il s'était formé.

J'ai de fortes raisons pour voir la médecine autrement que les novateurs ne nous la présentent. Si je continue de pratiquer, d'enseigner la médecine de deux mille deux cents ans de date, d'eu conseiller l'étude ,

de professer qu'elle est la seule qui mérite ce nom , je me crois obligé de vous en dire les motifs , afin de balancer en vous les préventions que de pareils discours doivent y produire. Il est difficile de défendre sérieusement la science des accusations plus satyriques que raisonnées dirigées contre elle par des gens qui y sont étrangers : mais c'est une bonne fortune que d'avoir occasion de parler de sa constitution, de ses principes, de ses régies, de sa philosophie enfin , avec des confrères qui ont dû l'étudier, et qui pourront comprendre notre apologie.

Ce n'est pas pour la première fois qu'on songe à rendre ce service à la médecine : plusieurs hommes recomrmandables ont formé le projet de faire voir que , malgré la diversité des formes et la différence d'un assez grand nombre d'opinions , la science était identique à toutes les époques. Tous ont eu des succès dans leur temps; mais comme les réfutations étaient spécialement accommodées aux reproches actuels , elles n'ont plus eu le même intérêt quand les tentatives hostiles ont changé de système. Qui se soucie aujourd'hui d'une foule de prétentions antimédicales ou malveillantes qui ont eu de la vogue , et que quelques années suivantes ont emportées ?

Pierre d'ApoNO ou, d'AsANO , célèbre médecin italien du 13' siècle , parait avoir eu l'intention de faire voir la pérennité de la médecine , en cherchant à accommoder les controverses qui s'étaient élevées entre les médecins et les philosophes. Son ouvrage , qui a pour

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titre Consîliâlor (1) , produisit une grande sensation, non-seulement quand il fut publié par le moyen de l'impression , mais encore durant le siècle suivant. Quoiqu'il contienne un bon nombre de dissertations , ou, comme l'auteur les appelle, de differenliœ d'un grand intérêt et très-bien pensées , il est tombé dans l'oubli. Les raisons les plus probables sont vraisemblablement les suivantes : d'abord le travail est trop long pour devenir vulgaire. Ensuite, que de controverses sans utilité et sans agrément 1 comme cellesci : si la nuque est plus froide que le cerveau. Si les veines naissent du foie ou si c'est du cœur. S'il faut dormir sur le côté droit ou sur le côté gauche. Enfîn , l'auteur a éprouvé ce qu'ont éprouvé tous les conciliateurs : lorsqu'il cherchait à arranger les contendants, CCS derniers se sont aperçus qu'il voulait être arbitre; et comme un pareil rôle , quand il est officieux , est soupçonné de partialité et d'usurpation, les parties ont décliné sa juridiction.

Dans le 16° siècle a paru un livre de ce genre,' qui, si j'en juge d'après le nombre des éditions, a dû être lu avec avidité ; je veux parler de l'ouvrage de Jean Bacchanelli , médecin de Reggio , dans le Modénois ; ouvrage qui a pour titre De consensu medicorum in curàndis morhis. Il est moins étendu et néanmoins savant. Mais il est presque simplement historique. Le

(1) Consiliator controversianm quœ inUr philosophas et mcdicoS vp-sofitur. Vcnetiis, 15i8.

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lecleur praticien voudrait que les règles fussent motivées. Aujourd'hui plus que jamais l'autorité même unanime des maîtres est insuffisante pour nous déterminer, si elle n'est pas accompagnée du texte de la loi.

Je ne dis rien de ce qu'ont écrit dans le môme sens Jean Guintier, d'Andernac (1), et Thomas Êraste (2), à l'occasion de leurs réfutations de Paracelse. La critique , l'apologie et l'acte conservatoire sont tombés dans l'oubli avec les visions et les diatribes de ce sectaire.

Vers le milieu du dernier siècle , deux médecins anglais , d'un grand mérite; , traitèrent cette matière avec succès. Le premier était Fr. Clifton, qui fit en anglais un livre intitulé État de la médecine an.' cienne et moderne , avec un plan pour perfectionner celle-ci (3). Ce petit écrit fut lu avec intérêt par le public. Mais l'ouvrage le plus connu de cette époque, sur le même sujet , ce fut celui du docteur Barrer^ Il a pour titre Essai sur la conformité de la médecine ancienne et moderne dans le traitement des maladies aiguës (4). Il est certainement digne de sa réputation , et les vrais praticiens lui ont rendu justice. Mais, comme le titre vous l'annonce, il est trop circonscrit

(1) De veteri et nova mcdicina lum cognosccnda tum facmnda.

f2) Disputationes contra novam mcdicinam Pakacelsi.

(3) Cet ouvrage fut traduit en français par l'Abbé Desfontaines. Paris, 1742, in-12.

(i) 1747. Traduit de l'anglais, par Sciiomberg, eu «749, et corn-' mciité par Lokrt. Taris , 1788.

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par rapport à nos besoins , puisqu'il n'examine qu'un point de pratique médicale. Ce point est ce précepte doctrinal d'HippocRATE : que la force vitale conserve le système et guérit les maladies ; que le médecin est habituellement le ministre ou le directeur de cette force, et rarement le contradicteur. C'est un panégyrique des méthodes thérapeutiques naturelles. Ce n'est pas tout, cette règle n'est pas examinée daos tous les temps et dans tous les lieux où elle pourrait être reconnue ; l'auteur s'est contenté de la trouver chez deux modernes qui ont joui de la réputation la plus étendue sous le rapport de la pratique , c'està-dire chez SynENHAM et chez Boerhaave. C'est sans doute un très-bon article qui doit entrer dans la preuve de la pérennité des principes fondamentaux de la médecine , mais il ne peut pas la constituer toute.

Il serait à souhaiter que la question de la perpétuité de la médecine fût reprise, et que l'auteur pût la traiter d'une manière plus profitable. On ne peut pas me soupçonner d'avoir ce projet. Je me borne à défendre notre terrain des dévastations des novateurs ; et comme leur attaque est d'une forme moderne , il faut que la défense soit de la même époque.

Ce que je dois vous dire pourra sentir la polémique. Je ferai tout ce qu'il faut pour ne pas m'y engager. Le ton de mon collègue est quelquefois guerrier. En parlant des médecins éclectiques qui tiennent plus aux vieilles idées qu'aux nouvelles , il triomphe d'eux de manière à me faire croire qu'ils ont été bien mal

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traités. « Ces médecins, dit-il, ne valent guère la » peine qu'on en parle aujourd'hui. Foudroyés par » le feu croisé de la méthode expérimentale et de la » méthode logique comhinées , ils cèdent sur tous les » points , leurs lignes sont enfoncées , et leurs rangs » dispersés de toutes parts. » Sans savoir trop ce que c'est que d'être éclectique , je crains bien d'être compris dans cette proscription. Je le confesse , j'ai eu souvent et j'aurai encore l'indiscrétion de dire que les vérités anciennes, négligées par les novateurs, sont préférables à leurs inventions théoriques ; que leur principale découverte , pour parler leur langage , savoir que toute fièvre est symptomatique d'une inflammation ou irrita^, tion locale , est une h) pothèse invraisemblable , impossible à démontrer ou à convertir en une vérité prouvée. Celle artillerie m'importune : naturellement fort pacifique , peut-être même un peu poltron , je ne veux pas guerroyer. Dans des déconfitures de ce genre , un homme horriblement meurtri , soit collectivement , soit individuellement , a toujours la ressource de porter sa main au visage , et de dire en riant comme un grand empereur (1) dont les statues avaient été mutilées par des séditieux : je n'y sens aucun mal.

Ne pensez donc pas que je veuille vous jeter dans la mêlée. Je désirerais pouvoir me trouver avec vous, loin du tumulte , cependant à portée de contempler

(1) COKSTATSIIN-LE-GRAîiD.

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ce grand mouvement scientifique ; afin que nous pussions raisonner ensemble, sans passion, tranquillement et sans effroi, sur les motifs de la guerre qui a éclaté, sur la disposition de cette bataille , sur ses résultats actuels , sur ses suites probables. Je désirerais que nous pussions examiner s'il y aurait moyen de prévenir des commotions pareilles. L'initiative des questions m'appartiendrait, et chacun de vous présenterait làdessus toutes ses idées.

Je vais consacrer les leçons prochaines à développer ma pensée sur la constance et l'identité des propositions essentielles de la médecine Oui , on peut

établir qu'il existe un corps de doctrine médicale, à la fois pérenne et progressive , qui dure depuis Hip- POCRATE jusqu'à nos jours ; de sorte qu'elle doit être considérée comme une science toujours la même dans son essence , quoique diverses circonstances en aient plusieurs fois obscurci l'esprit ; science dont les principes primitifs ont subi l'épreuve du temps, et dont les acquisitions s'enrichissent, sans accroître ni diminuer le nombre de ses dogmes. '

La médecine ancienne est une science arrêtée et non fermée. Elle a ses distributions, ses lois, sa méthode logique : quelque étranges que puissent paraître les faits que l'observation nous présente assez souvent , ils y trouvent leurs places respectives , des analogies , des règles générales qui veillent sur leurs droits et sur leurs devoirs. Elle est comme une ville ouverte dont le plan est immuable, dont les places,

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les rues , les monuments » les quartiers , les ressorts administratifs sont arrêtés d'avance , et dont les populations futures n'exigeront jamais ni bouleversements, ni démolitions, ni un nouveau code. Ne connaît-on pas des langues assez régulières , assez philosophiques pour qu'elles puissent recevoir les idées les plus neuves, sans rien ajouter à leur syntaxe, et en mariant les mots avec leurs analogues ?

Je sais hien qu'une science d'un accès aussi facile peut recevoir bien des assertions hasardées , et que l'ensemble des idées doit être sujet à l'alliage. Mais le mal n'est pas grand. Quoiqu'il n'y ait pas de barrières , la police surveille les nouveaux venus , et avant qu'ils aient pu nuire , ils ont été appréciés ou pressentis.

Mon travail sera divisé en cinq parties.

1° Dans la première, je me proposerai celte question : les novateurs ont-ils bien connu les idées essentielles, fondamentales, constitutives de la médecine interne qu'ils ont eu l'intention de renverser ? Je me contenterai de développer ce problème, et je vous prierai de vouloir le résoudre vous-mêmes.

2° La seconde aura pour objet de vous faire voir que dans la médecine , comme dans les sciences physiques , les propositions constitutives doivent être distinguées en deux classes ; dont l'une renferme des propositions constantes, inattaquables, impérissables ; dont l'autre renferme celles qui sont conjecturales , caduques. Je chercherai la source du

mélange de ces propositions , et j'espère pouvoir établir qu'il est toujours possible de faire le départ de ces idées dans les systèmes de médecinç de tous le» temps,

3° Dans la troisième , j'essaierai de vous présenter quelques exemples des propositions doctrinales qui ont été admises de bonne heure dans la médecine, et que les vrais praticiens n'ont jamais exclues nominativement; je tâcherai de vous faire voir qu'elles sont le fondement de la seule médecine pratique que la philosophie avoue , la seule que nous puissions concevoir, d'après l'état actuel de nos connaissances.

4° Dans la quatrième partie, j'examinerai s'il j aurait moyen de rendre plus rares ces prétendues réformes scandaleuses , qui jettent la plus grande défaveur sur la science et sur ceux qui la cultivent.

5° Enfln , dans la cinquième, je crois voir une confirmation des moyens proposés , dans l'esprit et dains l'enseignement d'une École à laquelle j'ai le bonheur d'appartenir.

Quand j'aurai exposé mes réflexions sur ces cinq articles, je les soumettrai à.vos méditations, en vous laissant toute l'impartialité de vos jugements.

M. BoriLLACD termine ainsi le discours dont j'ai cherché à vous donner une idée : « Quant à vous, » Messieurs, qui nous connaissez déjà et qui partagez » nos convictions , nous vous convions à de nouvelles » luttes scientifiques. Ne craignez point de vous cons- » tituer les défenseurs de la sainte cause de la vérité'.

» Rallions-nous plus élroilement que jamais autour » (les étendards que nous avons plantés dans le sentier » du progrès ; et si nous succombons dans nos efforts » pour le triomphe des saines doctrines, que ce ne » soit pas du moins sans avoir fait bonne contenance , » et partant sans avoir acquis un peu de gloire. »

Je ne vous tiendrai jamais un pareil langage , nonseulement parce que je ne veux ni vous ranger en bataille , ni vous mener aux ïhermopyles , et que je suis sans talent pour l'éloquence militaire, mais encore parce que , dans vos déterminations scientifiques, je ne veux pas qu'il y ait le moindre entraînement. Quand je suis avec vous , je crois être au Lycée ou à l'Académie d'Athènes , assis dans un exèdre où chacun présente ses idées avec autant de clarté qu'il le peut, et s'adresse aux intelligences, et jamais aux imaginations ni aux cœurs. S'il m'arrive de suspendre un instant la simple discussion , et de vous faire quelque courte allocution , je suis persuadé que tout se réduira à ces paroles :

Messieurs ,

Quand je vous fais assister à la conception de mes pensées sur la science que nous étudions , ce n'est point pour vous les imposer, mais bien pour que vous en examiniez la génération et la filiation, et pour que vous en déclariez la légitimité ou l'adultération , avec liberté et en votre âme et conscience.

28 PHEMIÊRE LEÇON.

Je ne veux point vous séduire. Je ne vous flatterai point ; je ne chercherai point à connaître vos préventions favorites, pour vous faire entrer avec moi en échange de condescendance : je ne prétends point assumer sur moi votre responsabilité ; c'en est assez de la mienne. Si vous arrivez à penser comme moi , il faut que le blâme ou l'éloge puisse s'étendre sur vous.

Loin de rechercher les sympathies mentales , je les redoute. Les indifférents, et même ceux qui auraient quelques répugnances , sans projet formel d'opposition systématique , sont ceux que je devrais préférer. Ceux qui, par un attachement obséquieux , s'empresseraient d'adopter mes sentiments , sans examen et sans critique , seraient les ennemis de vos succès , et par conséquent de mon repos. Massillon ne recherchait pas ses admirateurs ; quand ils le louaient en sa présence , il les repoussait ainsi : ce que vous me dites , le diable me l'a dit souvent. Laissez parler mes ennemis : ils seront plus vrais , et ils me seront plus utiles.

Cependant , Messieurs , le. désintéressement dont je fais ici la déclaration la plus formelle, ne va pas jusqu'à me départir d'un bien que je cultive depuis long-temps , et qui est indispensable à mon existence : je veux parler de ce sentiment de reconnaissance que vous et vos prédécesseurs de nombreuses générations m'avez accordé , en retour de mes longs travaux pour vous et de mon constant dévouement. Mais cette

réserve est sans préjudice de notre indépendance mutuelle dans l'ordre scientifique. Je vous demande avec instance de séparer ce sentiment d'avec la liberté logique , qui est l'âme de la recherche des vérités ; comme je sépare moi-même l'estime et la considération que j'ai pour la personne de divers novateurs, d'avec le sentiment de justice rigoureuse qui m'éloigne de leurs opinions.

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