PREMIÈRE PARTIE
DEVXIÈME LEÇON.
BOMRXAIRC.
Les novateurs ont4ls bien connu les idées essenlielles, fondamentales, constitutives de la médecine interne qu'ils ont eu l'intention de renverser ?
Il parait que non ; car , 1° ils ont condamné et ils n'ont pas réfuté ; 2" ils n'ont considéré l'homme que sous les deux premiers des quatre points de vue indispensables pour l'étude complète de toute science; 3° s'ils avaient fait le parallèle de leur doctrine avec celle d'HiPPOCBATE, ils n'auraient pas hésité à reconnaître la supériorité de celle-ci ; i° ils font Icutemenl une restauration sans s'en douter.
Les novateurs n'ont vu , dans la médecine hippocratique , qu'un mélange confus où il est extrêmement difficile d'en découvrir tous les éléments , et d'assigner la part que chacun d'eux peut avoir dans la théorie et dans la pratique de notre art (1). Eu conséquence, ils ont pensé que le parti le plus convenable était de supposer qu't7s ne savaient rien en médecine, qvCils
(1) M. Broussajs, Examen des doctrines médicales , introduct. , pag. 1.
n'avalent jamais entendu parler d'aucune tlicorie (1).' Puisque le chef s'est imposé l'obligation de tout oublier , on doit penser que les sectateurs se sont dispensés de rien apprendre sur ce mélange confus.
Il faut convenir que le corps complet de cette médecine est , en quelque sorte , un minéral composé d'un grand nombre de matières hétérogènes , de valeurs très-différentes ; mais il me semble qu'ils n'ont pas su ou voulu y reconnaître le métal précieux combiné avec les substances de peu de prix qui le minéralisent , ni avec les impuretés qui l'obscurcissent.' Ainsi ils ont rejeté toute la masse , au lieu de la bocarder et de la mettre à la coupelle- Une réflexion me vient à la pensée, et, dût-elle être une digression , je ne puis pas la taire.
Après la déclaration que font les novateurs d'avoir oublié ou regardé comme non-avenu tout ce qui constituait l'ensemble de la médecine antérieure , l'orateur dont je parlais dans la première séance , dit que lui et les siens sont dans le sentier du progrès. Mais comment savent-ils qu'ils avancent lorsqu'ils ne savent pas oU ils sont? Oui, l'on peut croire au progrès de l'esprit humain. Chaque siècle peut étendre son horizon , et contempler ce que les siècles passé* ne pouvaient pas apercevoir ; mais c'est à condition que chacun montera sur les épaules du précédent,'
(1) AI. BROU8SAI8, Exaiuea des doalrinog mcdicalcs, introduct. j pat', a»
32 DEUXIÈME LEÇÔX.
Celui qui ne veut pas grimper embrassera moins d'objets que ses devanciers et marchera au niveau du premier. Prétendre voir plus et mieux en vingt ans qu'on n'avait vu dans deux raille ans , en dédaignant le secours de la superposition, c'est se persuader que l'on est géant. Or , je ne crois pas à la race des géants ; je n'y crois pas plus dans l'ordre intellectuel et moral que dans l'ordre naturel. Proclamer que l'on est dans le progrès, dans l'avancement, lorsque non -seulement on n'a pas voulu profiter des secours des prédécesseurs , mais encore lorsqu'on n'a pas voulu faire une comparaison : c'est une outrecuidance qui n'impose qu'à des gens qui ne sont point d'ici , qu'à ceux qui n'ont pas une idée de la nature de notre science. Les progrès ! crie-
t-on ; voulez-vous arrêter les progrès ? Non , je
les aime , je les recherche comme l'or , pour m'en servir. Mais comme il y a dans le monde beaucoup de faux-monnayeurs , je pèse et j'essaie chaque pièce avant de l'accepter.
Revenons à notre matière.
Avant de jeter au rebut cette médecine interne et d'en proposer une autre à la place ; avant d'autoriser ainsi l'accusation qu'on lui fait d'être trop versatile pour qu'on puisse l'inscrire au rang des sciences , il était indispensable d'en censurer chaque proposition fondamentale , et d'accompagner la sentence d'un considérant assez explicite. Comme le manifeste fait contre elle n'est pas accompagné de
DEUXIÈ3IE LEÇON. 33
ces précautions , je soupçonne que les accusateurs ne counaissent pas hieu leur ennemie. Je yais vous exposer mes motifs.
I. Premier motif. Les novateurs n'ont pas été , dans leur proscription , aussi justes qu'on le doit dans la réfutation d'une doctrine.
La première condition nécessaire pour réfuter tine doctrine , c'est de la connaître dans toute son étendue et dans toute sa profondeur. Il faut faire ce que Galien prétend avoir fait quand il a voulu combattre les doctrines médicales de son temps. « J'ai, dit-il, at- » tentivement étudié chacun de ces systèmes. J'en ai » approfondi tous les principes, j'en ai connu de près » les auteurs ou les propagateurs. Je les ai suivis dans » leurs théories et dans leur pratique. J'ai voulu con- » naître la méthode d'invention , c'est-à-dire , la suite » et la succession des idées qui ont amené ce résultat. » J'ai entendu les inventeurs, les apôtres et les disci- » pies dans leurs controverses. Je ne les ai quittés que » lorsqu'ils n'avaient plus rien à m'apprendre. J'étais » si pénétré de la doctrine , que je pouvais donner » de nouvelles preuves à ses défenseurs , et leur four- » nir de nouvelles armes contre moi (1). »
On ne peut pas exiger à présent que l'antagoniste recherche son adversaire pour mieux connaître l'esprit de ses productions. Le territoire scientifique est aujourd'hui trop vaste , et les citoyens de cette répu-
(1) V. de libris propr. de sect. et passim.
3i DEUXIÈME LEÇOK.
bliquc trop noiïiLreux , pour que les deux conlenJanW soienl tenus de se mesurer tête à tête. Mais rien ne peut dispenser un critique de posséder complètement les pensées d'un auteur , dans la matière qu^l examine. Or, les novateurs n'ont pas été si consciencieux. Leurs jugements ou sont sans motifs, ou ne touchent point au cœur de la doctrine incriminée. Je ne dirai rien d'un grand nombre de systèmes que l'on a condamnés dans ce siècle, parce qu'il m'importe peu de savoir comment on rejette des opinions que je n'ai jamais adoptées ; mais je ne puis pas être indifférent pour le jugement que l'on a porté de la doctrine hippocratique progressive que cette École enseigne : je me charge de faire voir , quand ou le voudra , que les antagonistes , loin de se piquer de la justice dont Galien se piquait , ne connaissent de notre doctrine ni l'esprit , ni la lettre. Nos adversaires ne nous ont jamais rendu le service humiliant , mais profitable , d'une critique éclairée ; et nous n'avons jamais eu l'occasion d'acquérir la vertu intéressée dont Le Tasse se félicitait , d'armer ses ennemis pour l'utililé qu'il en tirait (1).
IL Le second motif de mon soupçon , est que les novateurs ne paraissent pas connaître les divers points de vue successifs sous lesquels il fallait considérer les faits médicaux pour construire la science , et qu'ils ont
(1) Je n'excepte certaineraent pas le chapitre XI de l'examen det doctrines médicales, chapitre qui a pour titre : Doctrine de Bahiuez.
méconnu la médecine existante, parce qu'elle s'est présentée àeua; soie un point de vue qui leur était étranger.
Pour que vous puissiez bien entendre ma pensée , je vais rappeler quelques règles de la philosophie des sciences qui ne vous sont peut-être pas bien familières. Quand on étudie une chose de manière à en faire l'objet d'une science complète , il faut l'examiner successivement sous des points de vue différents et suivant un ordre déterminé, sous peine d'en avoir une connaissance imparfaite et fautive. Dans la première opération , on applique les sens à la chose , de manière à saisir tous les faits qu'elle présente dans un temps donné. Dans la seconde, l'intelligence tire de ces faits la première connaissance mentale qu'elle a pu en déduire. Dans la troisième , on considère de nouveau la chose dans tous les instants où elle a pu exister, dans toutes les circonstances où elle a pu se trouver , dans tous les rapports actifs ou passifs qu'elle a pu avoir avec les autres choses du monde entier; et en combinant ces nouveaux faits avec ceux que les deux premières opérations nous avaient appris, on classe toutes ces connaissances , et on les rédige en lois générales de la chose étudiée. Dans la quatrième opération mentale , les lois générales de la chose sont étudiées entre elles , et sont rapprochées avec les lois générales des autres choses du monde pour en apercevoir les rapports , et pour déduire de cette comparaison la plus haute connaissance que l'on puisse avoir de sa nature.
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Afin de se bien pénétrer de ces quatre points der vue, il faut les reproduire par un exemple. Supposons que nous voulons étudier l'homme aussi complètement que nous le pourrons , et plus particulièrement sous le rapport du soulagement de ses maladies , c'est-à-dire pour posséder la médecine. 1" Notre première opération sera de mettre l'homme sous nos sens , d'en considérer toutes les parties , et de voir , dans chaque point examiné , tous les phénomènes qui s'y passent sous une condition donnée. Cette première étude doit nous donner l'anatomie humaine, l'histoire naturelle de l'homme , sa physiologie expérimentale et superficielle , et ces notions légères de chirurgie telles que celles que possèdent les infirmiers et les garde-malades , notions qui sont des faits isolés , dépourvus de toute idée générale , qui sont accompagnées d'un empirisme grossier borné à la répétition des moyens employés dans des cas identiques.
Si nous nous bornions à cette étude , nous n'aurions dans notre esprit que le souvenir de faits historiques. La raison n'y serait pour rien, et partant la science ne commencerait pas.
2° Passons à la seconde opération. Si l'entendement est assez développé par un progrès naturel ou par la culture , ces faits germeront. L'anatomie et les connaissances expérimentales des mouvements les plus évidents des muscles , aidées par le raisonnement , suffiront pour nous donner une idée juste et assez étendue de la mécanique animale. Toute la physiologie élémen-
taire (les organes , qui fait la presque totalité des traités scolastiqiies , sera très -bien à notre portée. Toute la partie mécanique de la chirurgie, la théorie des altérations anatomiques des parties, l'art de les corriger mécaniquement , découleront naturellement de ces notions. Comme je suppose que , dans la première étude, nous aurons vu quelles sont les réactions vitales ordinaires par lesquelles une partie vivante répond à une impression malfaisante , il ne nous en faudra pas davantage pour en déduire une chirurgie vitale rationnelle , pourvu que les mêmes faits se soient assez reproduits pour que nous a3^ons une idée des variations de ce phénomène.
On voit donc que cette seconde étude peut nous donner des connaissances fort importantes, puisqu'elles servent de base à une pratique utile. Quand même nn homme n'irait pas plus loin , il pourrait avoir des droits à une grande considération sous le rapport de son intelligence , et à beaucoup de reconnaissance à cause des services qu'il serait en état de ixîndre à l'humanité. Mais ce ne sont pas là les limites de notre pouvoir. Jusque-là l'homme a été morcelé. Nous l'avons connu dans les membres dont il est construit. Mais ni la notion de ces parties isolées, ni celle de leur agencement, ne sont pas les seules qu'il nous importe d'acquérir. Il nous est aussi facile qu'obligatoire de nous placer au troisième point de vue.
3° Dans la troisième opération , nous considérerons l'homme non-seulement dans les parties dont il est
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composé, mais surtout daDS l'ensemble ; nous l'étudierons ainsi à tous les instants de sa durée , depuis sa formation jusques après sa mort, dans tous les lieux du monde où il peut vivre , dans les milieux variés qui peuvent exercer une influence sur lui , dans les divers degrés de civilisation où il se trouve ; nous voudrons connaître l'action que peuvent produire sur lui les saisons , les météores , les changements célestes, les révolutions cycliques. En examinant les fonctions et tous les phénomènes vitaux qui se passent en lui dans le cours entier de son existence , il faut réunir avec soin toutes les maladies qu'il a éprouvées. Celte étude ne se borne pas à contempler les cas de maladie que l'on a pu observer soi-même : il est indispensable de posséder les cas rares de tous les temps , de tous les lieux , avec la note des degrés de crédibilité que chacun peut avoir. L'apparition de chaque fonction , de chaque phénomène , de chaque changement , de chaque maladie , et les variations qui peuvent avoir lieu dans leur cours , seront accompagnées de tous les changements qui se seront passés avant ou durant les circonstances environnantes , afin de pouvoir apprécier la part qu'elles ont pu avoir à la formation de ces phénomènes.
Quand nous nous serons remplis de ces faits , nous les disposerons suivant des classes naturelles. Nous les réduirons autant qu'il sera possible , pour que les classes soient peu nombreuses , sans rien exclure ni négliger d'essentiel. Ces faits , mis en ordre et com-
DECTtliME LEÇON. 39
binés avec ceux qui auront été recueillis clans les deux premières opérations , nous fourniront le-^moyen de nous élever à l'érection des lois de l'être humain. Nous pourrons tirer de ces faits la multiplicité des causes expérimentales d'où ils procèdent. La distinction des causes nous fournira la classification des phénomènes. De là découleront immédiatement les facultés et les affections dont elles sont douées ou susceptibles. Il nous sera donc aisé de rédiger en aphorismes les effets que les parties du monde extérieur peuvent amener . dans le système vivant , soit en santé , soit en état de maladie ; de distinguer les diverses maladies essentiellement différentes , de les disposer suivant des analogies ou des incohérences naturelles , etc.
Les résultats de cette législation doctrinale doivent être, premièrement une physiologie d'un ordre plus élevé ; secondement la médecine pratique interne , et i'hygiène.
Le troisième point de vue nous a fourni les lois , plus les causes expérimentales d'où elles proviennent. Mais dans cette considération , les lois et leurs sources respectives sont isolées, décousues. Elles ne suffisent pas pour justifier l'art. Il y a sans doute force praticiens estimables qui ne se sont pas élevés plus haut; mais on peut dire que leur pratique est plus empirique qu'elle ne devait être , ce qui est un vrai reproche. Que peut donc faire l'esprit lorsqu'il a tbrmulé les lois ?
4° Le quatrième point de vue va nous l'apprendre.
40 DEirXlÈJIE LEÇON.
Les lois étudiées dans le système huinain ne sont pa< ici réunies par hasard : elles sont liées par des causes d'oîi elles découlent toutes naturellement. La recherche intellectuelle de ces causes nous élève à la considération des forces , et la considération des forces nous amène au signalement des substances dont ces forces sont les attributs.
C'est par ces recherches, jointes à une analogie légitime , que l'esprit s'élève à la notion d'une unité non sentie , dont la première idée nous est fournie par notre sens intime , et dont l'intelligence nous donne la certitude. Ces opérations mentales nous conduisent ainsi à une vérité abstraite , qui vaut incomparablement mieux que la composition fictive de notre être, faite de toutes pièces par l'imagination.
Ce quatrième point de vue a donc au moins trois objets :
1° Le premier est de spécifier les forces actives qui animent le système huntiaiu , de les distinguer soigneusement entre elles , d'en indiquer les limites respectives , d'en formuler les expressions. Les connaisseurs savent ce que la science doit sur cette partie à HippocRATE, à l'École de Montpellier, et particulièrement à Barthez.
2° Le second est dé comparer ces forces entre elles pour bien connaître leurs rapports mutuels. Cette partie de la science de l'homme est ce que l'on nomme Doctrine de l'alliance des deux forces , à l'imitation de Bacon. Elle me paraît une partie intégrante de la mê-
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clecine pratique; je désirerais que les médecins la cultivassent avec soin. La haute physiologie usuelle est très-incomplète si cet article y manque , ou s'il est défectueux.
3° Le troisième objet est de comparer les forces de l'espèce humaine avec les autres forces de l'univers, pour nous mettre en état d'assigner la plac« qui appartient à l'homme ; pour examiner jusqu'à quel point le système humain est lié aux diverses parties de la ciéation ; pour pouvoir répondre par des propositions inductives aux questions que la morale nous fera touchant les causes premières , et touchant la psychologie rationnelle : objets importants par les conséquences , devenus vains ou ridicules quand les philosophes les ont établis à priori, mais qui sont dignes de toute notre application quand ils se composent de la réunion de toutes les preuves et probabilités inductives de chaque science. De grands médecins n'ont pas craint de s'élever à des recherches aussi abstruses. Galien , Fernel , Césalpix , Fracastor , NiEUWENTVT , Vallésius , sottt Ics premiers noms qui se présentent à ma mémoire , mais la liste complète serait très-longue. Cependant, quand on arrive à ce point, l'horizon est si étend ii , qu'il nous est dangereux d'y rester long-temps. Ce qui se présente à nous est capable de nous absorber indêhnimcnt , et de nous faire oublier des devoirs plus pressants , plus relatifs à notre destination présente.
Tels sont les degrés qu'il faut monter successive-
ment pour nous mettre en état de connaître l'homme , et d'élever cette connaissance au rang d'une science.
Bacon a indiqué d'une manière assez obscure les marches et les stations qui se présentent à noire esprit, lorsque nous nous proposons de considérer un objet scientifiquement. Il indique au moins trois opérations : 1° celle de l'acquisition des faits ; 2° celle d'une première déduction , qu'il nomme première vendange ; et 3" celle d'une nouvelle recherche de faits qui , au moyen des procédés qu'il propose , doivent mieux faire ressortir les vérités cachées (1).
C'étaient des vues pareilles qui m'avaient dirigé quand j'ai disposé les bustes de l'Atrium (2). Je voulais qu'en entrant à droite , le candidat vît la succession des études qu'il avait à faire. L'anatomie, l'histoire naturelle, la psychologie empirique, représentées par Vesal , Buffon et Wolf , devaient lui apprendre à faire une ample provision de faits. Les expériences sur les organes vivants , la physiologie élémentaire, les notions fondamentales d'où découle la chirurgie, étaient figurées et rappelées par Haller. Mais comme, dans une École de médecine de ce rang, il n'est pas permis à l'élève de se contenter de la
(1) V. le Novnm organum.
(2) C'est une des salles de la Faculté de médecine de Monlpellicr qui sont destinées directement à renseignement. Cette salle devait, par sa dcslinaliou, rappeler ce que les anciens Romains nommaient Afriiim dans les grandes maisons. ( V. le Palais de ScACRi s, par Mazois; Taris, 1822. Cbap. V. )
DF-rXlÙME LEÇON. 43
première vendange , Barthez était là pour compléter l'acquisition de la haute physiologie.
M. Ampère , dans sa Philosophie des sciences , a mieux saisi et signalé la marche de l'esprit dans cette acquisition. Il en a formulé les règles avec fermeté et précision. Les quatre points de vue que je viens de décrire sont les siens. Pour mieux en conserver le souvenir , il leur donne des noms. Le point de vue où nous acquérons les faits , est appelé autoptique ; le second , où notre intelligence recueille le premier soupçon des causes cachées de ces faits , est dit cryptoristique ; le troisième, où nous examinons l ohjet dans toutes les circonstances et sous toutes les formes où il peut se trouver , et qui nous fournit l'occasion de formuler les lois de la chose examinée , est appelé troponomique ; enfin, le quatrième, où, par de nouveaux efforts de l'entendement, nous avons pénétré aussi avant qu'il nous a été possible dans la nature de la chose , est appelé cryplologiquc.
Après cette remarque , qui ne peut pas être considérée comme une digression, et qui ést un lemme, un éclaircissement indispensable , j'espère que vous m entendrez. J'ai dit que je soupçonne les novateurs de ne pas connaître toute la profondeur de la science médicale qu'ils veulent révolutionner. Il me paraît qu'au lieu de parcourir les quatre stades prescrits pour l'étude de la médecine , qu'au lieu de s'être installés successivement dans quatre points de vue , ils n'en ont vu que les deux premiers, Vaiitopliquc
et le cryptoristique ; qu'ils n'ont acquis que les premiers faits et la première vendange ; que les autres connaissances consignées dans les ouvrages de tant de médecins , et qui sont le résultat des deux autres opérations mentales ; celles qui ont été obtenues par les points de vue troponomiqiie et cryptologiqm ; qui consistent dans les lois du système humain entier , et dans les recherches les plus profondes sur la nature de l'homme : que ces connaissances , dis-je, leur sont étrangères. De sorle que^ s'ils n'ont aucune considération pour les travaux auxquels nos devanciers s'étaient livrés sous ces deux points de vue, c'est qu'ils n'avaient pas songé à ces deux importantes manières d'envisager leur sujet.
Un pareil soupçon est grave , même odieux , s'il n'est pas accompagné de motifs. Je vais vous présenter les miens ; vous jugerez de leur valeur.
1° Vous savez que l'homme par lequel les novateurs jurent, c'est BiCHAT. Or, oii en était ce spirituel écrivain dans le cours de ses éludes médicales , lorsfjn'il a fait ses livres ? Il est évident qu'il en était à .la fin du second stade. Il possédait l'anatomie de l'homme, plus la physiologie des organes, telle qu'il a pu l'apprendre par la mécanique animale, et par les expériences faites sur les organes des animaux vivants. Joignons à cela une connaissance étendue de la chirurgie de Desaui-t. On ne voit presque jamais chez lui de ces idées générales qui sont si habituelles dans la bouche ou sous la plume des médecins bip-
pocratiques. Quand il a entrepris de composer l'homnae seulement avec des tissus munis de ce qu'il appelle des propriétés vitales , il n'a certainement pas eu une idée de la dilBculté du projet. S'il avait connu les lois de l'homme , telles qu'on l'étudié dans la troisième opération mentale , il n'aurait jamais formé un pareil dessein. ^
2° Les novateurs ont fait retentir une proposition interrogative de Bichat , qui me semble , quand j'y réfléchis , une preuve convaincante de ce que je présente simplement comme un soupçon. Qu'est une maladie , si l'on n'en connaît pas le siège ? En voilà bien assez pour faire penser que l'auteur et ses admirateurs ne se sont occupés que des maladies chirurgicales. Un médecin peut dire , dans un grand nombre de cas : qu'est-ce que le siège d'une maladie, si l'on ne connaît pas V affection qui la cause? D'ailleurs n'y a-t-il pas cent alîections morbides qu'il faut attaquer directement sans faire attention au siège des symptômes qui la manifestent? Une douleur excessive , dont le caractère exclut l'inflammation , est traitée par les stupéfiants, quel qu'en soit le siège. La syphilis a-t-elle un siège ? Vous pouvez avoir des raisons pour penser qu'elle existe , quoique dans ce moment il n'y ait pas un symptôme local ; et vous savez bien que vous n'êtes pas en peine de l'atteindre. Le génie périodique a-t-il un siège? Vous importet-il d'en imaginer un pour que vous puissiez l'attaquer avec succès ? La question de Bicuat me paraît
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tout-à-fait semblable à celle-ci : comment peut-on espérer de corriger les -vices d'un enfant , si l'on ne sait pas quels sont les points du cerveau qui sont les organes de ces vices , conformément à la doctrine de Gall ? On est généralement persuadé que Fénélon a contribué au changement avantageux du caractère de son élève , quoiqu'il ait ignoré le siège réel ou prétendu du mal ; et il me semble que l'on n'a pas encore renoncé à des moyens moraux d'éducation qui n'ont aucun rapport avec la supposition d'une maladie locale.
3" Au reste , quand M. BuorssAis a supposé qu'il ne savait rien en médecine , comment a-t-il procédé pour s'instruire? Écoutez-le lui-même. « Il fallait B pourtant partir de quelques bases pour étudier les » maladies internes. Eh bien ! ces bases , je les ai )^ puisées dans la chirurgie. L'inflammation doit être » à l'intérieur du corps ce qu'elle est à l'extérieur. » Ainsi t une inflammation réactive , résultat d'une impression violente extérieure, sera identique avec une inflammation spontanée provenant d'uçe aflection du système entier individuel. Il n'est pas surprenant que le réformateur ne puisse pas comprendre ce qu'HiP- POCRATE , Galien , Bailloii , TiiiLLER , et tous les praticiens qui ont étudié l'homme dans san entier, et non pas simplement dans chacun de ses membres , ont écrit sur la dilTérence des inflammations provenant d'affections internes variées.
Pensez-vous que la connaissance des faits chirur-
gicaux ait pu donner aux novateurs une idée de l'histoire et des lois générales des épidémies ? Non ; ou ne partait que d'idées apprises d'après le point de vue cryptorisiique , tandis que les médecins avaient construit leur science d'après le point de vue troponomique. Soyez surpris, après cela, que , dans l'école physiologique , il n'y ait pas d'autre thérapeutique que celle des chirurgiens ( saignées et cataplasmes ) ! Les moyens que réclament les maladies internes ne peuvent se déduire que du code général des lois de la nature humaine.
BicHAT et son école ont quelque notion d'un phénomène de l'ensemble vital, qu'ils expriment par le mot de sympathie. Les sympathies sont des phénomènes d'unité , mais elles ne suffisent pas pour constituer cette individualité vitale qui est indispensable pour l'intelligence de la nature humaine. Les réformateurs n'ont pas su en distinguer les divers cas ; ils ont tout brouillé ; et loin de convenir de la lucidité que Barthez avait portée dans cette partie de la.physiologie , ils l'ont si brutalement censuré , qu'il m'est impossible de reconnaître si leurs reproches proviennent d'une mauvaise intention , ou de ce que les censeurs n'étaient pas assez avancés dans la science (1).
4-° Les novateurs , qui se piquent de dialectique , et qui n'ont pas de l'aversion pour la polémique n'ont jamais attaqué pied à pied les propositions
(1) EiamcD de» doctrines méd. , 1821 , p. 38K
fondamentales de la médecine. Ils ont attaqué des opinions particulières de quelques systématiques, et ils ne se sont pas aperçus qu'après ces réfutations, les idées principales de la science restaient intactes : de sorte que l'ancienne médecine a pu leur dire ce que Bartuez disait à quelques-uns de ses adversaires qui attaquaient sa doctrine : vous prclendez détruire mon château de fond en comble, et toute votre artillerie n'e^t dirigée que contre les girouettes.
5° Les réformateurs prétendent que le pivot sur lequel roule tout le système des organiciens , son principe fondamental , c'est que la médecine doit reposer sur l'anatomie et sur la physiologie. En cela ils ne diffèrent point des autres dogmatiques. Si vous mettez à part les empiriques , tous les médecins prétendent fonder la médecine pratitjue sur la science de la nature humaine. Mais en quoi les organiciens diffèrent-ils de nous? C'est que leur physiologie se compose des faits et des principes qu'ils ont tirés de l'homme considéré dans l'état de santé , et des réactions qu'ils ont observées, soit dans la chirurgie, soit dans les expériences faites sur les animaux. Ils n'ont YOiilu faire leur pathologie et leur thérapeutique que d'après ces connaissances élémentaires. La théorie des maladies a dû être taillée sur ce patron, et par conséquent se rapetisser à ces dimensions. Pour nous, qui faisons la physiologie d'après l'universalité des faits anthropologiques , qui sommes persuadés , comme Hippocrate , que les vrais dogmes
t)ElISlÈME LEÇON.
tie la science de l'homme se tirent de toute la médecine , nous avons des principes plus généraux , des lois plus accommodées aux faits. Notre physiologie «st la philosophie de tous les phénomènes , observés dans tous les états et dans toutes les conditions où l'homme a pu se trouver. Ainsi nos propositions doctrinales ont été extraites de l'ensemble des cas ; mais chaque cas reçoit au besoin le même tribut qu'il avait d'abord payé , et qui a été enrichi par la combinaison survenue dans la fonte de toutes les vérités particulières pour la réduction en science.
D'après cela , quand les novateurs ont voulu substituer leur physiologie à celle d'HippocuAXE , les ont-ils comparées? Par considération vous supposez qu'ils ont fait le parallèle ; mais pouvez-vous penser qu'ils ont à dessein préféré une physiologie fondée sur les tissus , les propriétés vitales , et autres hypothèses de la même nature , à une physiologie composée des lois inductives du système humai», et de la distinction des forces actives de ce môme système , déduites de ces lois ?
6° Après avoir prononcé l'abolition de l'ancienne médecine, les novateurs, qui sentent la nécessité de construire , mettent parfois en place les mêmes principes qu'ils avaient condamnés en masse. Il faudrait du temps pour développer cette remarque ; je suis forcé de me restreindre , et de présenter seulement quelques exemples.
Le fondateur de la médecine physiologique ne conçoit une maladie que comme une réaction locale , et la
ÔO DEUXIÈME LEÇOIf.
localisation des maladies est un degme principal de 1* secte. Mais le choléra asiatique est venu , et il n'a pai été possible de trouver primitivement l'organe malade , d'où s'irradiaient les symptômes généraux. L'auteur , pressé par ses faits , mais ne voulant pas abandonner ses idées , a convenu que , dans la production de cette maladie , il y a un état morbide général qui englobe le système entier ; mais que bientôt ce mode universel se concentre plus fortement dans l'estomac , l'enflamme , etc. Je n'examine pas si l'estomac s'enflamme réellement ; mais je remarque que , dans le premier moment de l'invasion , le système entier est pris; que, par conséquent, la puissance d'où dépend la sympathie générale est la première afl'ectée ; que les symptômes qui se montrent dans tel ou tel organe sont l'effet et la manifestation d'une cause inconnue. 11 est donc clair que la cause qui donne au système son unité , peut être intéressée la première, et montrer ensuite sa manière d'être dans les organes. Or, cette proposition est aussi ancienne que la médecine ; mais elle n'a été obtenue qu'en examinant l'homme sous le troisième point de vue.
M. BouiLLAUD , dans une leçon de clinique que j'ai entendue et qui m'a intéressé par la forme autant que par le fond , a entretenu ses élèves d'un cas de phthisie pulmonaire et d'un cas de palpitation. J'y ai remarqué trois idées principales : 1 " le professeur croit que cette phthisie est l'eft'et des tubercules , et que les tubercules sont l'efliet d'une inflammation. Mais il s'ar-
rêle sur cette inflammation. Il ne la considère pas comme une simple réaction commune , déterminée par une impression irritante , réaction que l'on reproduirait à volonté. Il reconnaît que , pour que cette inflammation productrice des tubercules se forme , il fatft qu'il y ait chez l'individu une prédisposition sui getieris , qu'il ne peut ni décrire ni concevoir , et qu'il désigne par une expression indéterminée. Ce mode vicieux , spécial du système vivant , est un de ces faits reconnus d'après un acte d'abstraction , et rendus suivant les règles du nominalisme. Il est au nombre des lois vitales depuis long-temps enseignées dans cette École.
2° Au sujet de la palpitation , le professeur a reconnu que ce phénomène n'avait pas toujours sa cause dans une altération analomique qui irrite les fibres du cœur, et que quelquefois il dépend d'une disposition vicieuse des nerfs, dont on ne peut pas se faire une idée d'après l'inspection de ces cordons. C'est bien convenir que les parties vivantes peuvent porter en elles une iiropensian à faire spontanément des actes vicieux , sans que cette tendance intermittente puisse se confondre avec ce que les Hallériens appellent 1'»ritabilité, qui est une force de réaction. 3' Parmi les dispositions non anatomiques du cœur peut se trouver le principe goutteux. Mais une disposition générale en puissance , qui peut se manifester dans des lieux trèséloignés les uns des autres, sans aucune cause extérieure appréciable , est-elleautre chose qu'une affection morbide à laquelle il est impossible d'assigner un siège ,
52 DEUXlÈ3rE LEÇOS.
et dont les symptômes locaux ne sont que la manifesfa-' tion? Ce principe de pathologie interne est très-vieux. Il avait été englobé dans la proscription générale ; il est reproduit par les réformateurs eux-mêmes , sans lui rendre son nom. Ai-je tort dans ma conjecture ?
J'ai désiré , Messieurs , que vous fussiez en état d'apprécier les révolutions médicales passées et futures dont vous entendez parler , et qui sont si propres à vous éloigner d'une science où les novateurs ne vous montrent ni stabilité , ni vérité , ni certitude , ni espérance d'être utiles. S'ils s'étaient moins pressés de condamner ce qu'ils ne connaissaient pas suffisamment, ils auraient épargné à la république médicale ces secousses scientifiques , qui distraient les laborieux , déconcertent les nouveaux venus , donnent de l'espoir et de l'activité aux turbulents, et scandalisent la philosophie et l'humanité. Ils se seraient épargné la peine et la honte de recomposer lentement ce qu'ils avaient aveuglément démoli d'un seul coup ; et ils ne vous auraient pas fait voir en perspective , comme objet de vos recherches , des opinions jouet du temps , et une profession ravilie. Car , enfin , reconnaître des dispositions morbides sui generis; des affections de l'entier qui vont se manifester dans quelques organes ; des fièvres intermittentes qui ne sont pas l'effet d'une inflammation de l'estomac : c'est retourner à l'École de Cos qu'ils avaient saccagée , et la reconstruire , sans s'en douter, avec les mêmes pierres et d'après le mémo plan qui avaient servi à sa première édification.
PEUXIÈME PARTIE.
SOMMAIRE
£e corps complet de la médecine , comme toutes les sciences naturelles , se compose de propositions pérennes , inattaquables , et de propositions caduques , versatiles , mêlées ensemble ; mais il est toujours facile d'en faire un départ au moyen des procédés que la logique nous donne.
TJne malheureuse disposition de l'esprit humain fait que la vérité pure nous déplaît. Nous ne la recevons ordinairement qu'ornée ; ^ et l'embellissement est le plus souvent une imposture. Toute * science naturelle pratique présente cinq parties : partie substantielle, partie conjecturale, partie canonique expérimentale, partie canonique conjecturale , partie technique individuelle. La première et la troisième sont pérennes, la deuxième et la quatrième sont variables ; quant à la dernière , elle peut être assea indépendante de la science , pour que celle-ci ne puisse ni s'en vanter, ni en assumer la responsabilité. Application de cctto division à la chimie.
J'ai déjà comparé le corps de la njédeciue à un minéral formé d'un métal précieux et de diverses substances de peu de valeur, ou même de matières abjectes , nuisibles , qui le minéralisent. On peut en dire autant de ces collections d'idées que l'on appelle sciences. Les sciences morales, physiques, naturelles, sembleraient, par leur titre, être le dépôt des vérités purgées des faits hasardés et des préjugés populaires; mais il n'en est point ainsi : le réel s'y trouve so-
54' TROISIÈME LEÇOÎÎ.
phistiqué avec le fictif. Les propositions doctrinale* sont comme les drogues du commerce : on les achète comme on les trouve ; mais quand on veut s'en servir , on sent la nécessité de les purifier par soi-même.
Quand on connaît la faiblesse de l'intelligence humaine , on n'est surpris de rien : il est bien difficile que, dans la récolte des vérités en grand , il ne s'y mêle pas des erreurs, des opinions suspectes. Au figuré comme au propre , quand la moisson est faite , il faut glaner, vanner , cribler : l'esprit n'est pas plus infaillible que la main.
Mais outre l'altération des vérités qui provient de l'infirmité humaine , il en est une autre qui provient de l'artifice. L'expérience nous prouve que la vérité nue entre difficilement dans la plupart des esprits. Si elle n'est pas assaisonnée de quelque fiction , on n'en veut pas. L'histoire n'est écoutée qu'au moyen du dénigrement ou de la poésie ; les sciences physiques et physiologiques qu'au moyen des hypothèses , qui sont une sorte de poésie ; les sciences psychologiques ou morales qu'au moyen de l'éloquence , dont les fonctions sont d'obliger l'imagination à circonvenir continuellement l'intelligence et de celui qui transmet et de celui qui reçoit. Vous voyez même que les dogmes religieux ont besoin d'être relevés , chez le peuple , par toutes les ressources de la rhétorique , et , chez les savants , par les arguties de la scolastique.
Puisque l'homme est ainsi fait, il a bien fallu inventer des arts dont l'objet serait de préparer les
yérités utiles , d'en masquer l'àprelé ou la fadeur , pour qu'elles fussent acceptées avec autant de plaisir qu'un mensonge. Aussi les parties didactiques des humanités se réduisent à farder les vérités par les séductions du langage {Hêdilogie) , afin qu'au moyen de cette fraude , l'auditeur ou le lecteur reçoive sans peine des idées salutaires qui l'auraient rebuté si elles avaient été pures. L'artiste, quel qu'il soit, quand il réussit , peut dire comme Lucrèce ou comme Le Tasse : « N'ai-je pas raison d'imiter ces médecins » habiles , qui , pour engager les jeunes enfants à » boire l'absynthe , dorent d'un miel pur les bords » de la coupe , afin que leurs lèvres , séduites par » cette douceur trompeuse , avalent sans défiance le » noir breuvage , innocent artifice qui rend à leurs » jeunes membres la vigueur de la santé (1). »
Mais les éléments qui composent le mélange ne nous sont pas également utiles : l'un a été pour le plaisir, et l'autre pour le profit. Or, comme , dans la nutrition, le sens vital adopte la matière nutritive ou médicamenteuse , et ne tient aucun compte de l'arôme ou du correctif dont elle était accompagnée ; de même , dans l'acquisition d'un système d'idées , l'esprit doit faire une séparation de celles qui ne conviennent qu'à l'imagination, d'avec celles qui peuvent nourrir l'intelligence et la morale.
Montaigne distinguait soigneusement l'homme trè»-
(1) De rerum natura, liv. 1 , p. 76, v. 7.
56 TROISIÈME LKÇON.
savant d'avec l'homme bien savant. En quoi pouvait être la différence ? Le très-savant est l'homme qui a conservé en dépôt dans sa mémoire un nombre prodigieux d'idées , qu'il a gardées intactes telles qu'il les avait reçues. Le bien savant est celui qui, après avoir analysé les notions acquises , s'est appliqué à séparer l'utile d'avec l'agréable, afin de pouvoir se servir à volonté de l'un et de l'autre , suivant les cas et les besoins.
S'il faut un art de combiner avantageusement le vrai et l'illusion, ne vous semble-t-il pas qu'il doit y en avoir un de décomposer de pareils mixtes, et de discerner la vérité d'avec l'erreur ? A votre âge , ces deux arts opposés sont également utiles ; disons plus, également nécessaires. Sans le premier, vous n'auriez pas reçu la vérité ; sans le second , vous ne sauriez pas la mettre en usage.
Dans une science pratique comme est la médecine , où le praticien est responsable aux yeux de sa conscience , l'art du départ doit être appris presque en même temps que la science arrive dans l'esprit. Il importe que le vrai et le faux ne soient pas confondus dans l'intelligence du jeune homme. 11 faut que l'ensemble de ces idées soit considéré comme une sorte d'énigme qu'il faut promptement expliquer. Or , dans la recherche du mot , comme disait un ancien en montrant un tableau allégorique (1), le cu-
(1) Tableau de Cebê& de Tliôbcs , ou l'Image de la yic liumauie.
rieux court le risque de ceux qui devaient expliquer l'énigme du sphinx : il y allait de l'existence. Celui qui résolvait le problème , conservait sa vie ; celui qui ne devinait p.as , perdait la sienne. Si , dans l'élude de la médecine , on ne parvient pas à distinguer le vrai d'avec l'illusion , c'en est fait de cette vie intellectuelle qui se nourrit uniquement de vérités , chyle extrait d'un chyme fort hétérogène.
Il convient donc que les élèves s'exercent de bonne heure à ces deux arts opposés ; il faut qu'ils puissent recevoir avec reconnaissance les mélanges variés que les auteurs leur donnent , comme la terre nous offre ses métaux , et s'appliquer à une spagirie mentale qui opère dans l'esprit le départ des principes diflTérents plus ou moins arlificieusement combinés. Ne songeons point à proscrire tous les livres anciens , avec l'espérance de ne voir à l'avenir , dans les sciences , que des recueils de vérités. Les auteurs futurs ressembleront aux passés et aux présents : il y en aura très-peu qui se contentent de succès d'estime , qui consentent à faire un livre irréprochable et utile, au risque de n'être pas lu , de n'être jamais loué , d'être déchiré sans avoir été feuilleté.
Je conviens , Messieurs , qu'il existe quelques livres dont les auteurs graves se sont appliqués à n'écrire que des faits réels et des inductions rigoureuses, qui ont travaillé à interdire l'entrée des erreurs , ou qui du moins ont fait en sorte qu'il n'y en eût que d'involontaires. Mais qui les a lus ? Quelques hommes par-
venus à la maturité de l'âge ; quelques consciencieux , presque timorés , qui cherchent la vérité pure , quelque ennuyeuse qu'elle soit ; mais la majorité s'en est éloignée. L'abbé de Longuerue dit : « Il y a deux ïi- » vres sur Hosière que j'aimerais mieux Qu'Homère » même : le premier est , AnUqiiitates Homericœ d« » Feithius, imprimées à Leide, où il extrait tout ce » qui a rapport aux usages et coutumes : le second » est , Ilomeri Gnomologia per Duportum , imprimé à V Cambridge. Avec ces deux livres , on a tout ce qu'il » y a d'utile dans Homère sans avoir à essuyer ses contes )) à dormir debout (1). » Longuerue est par trop positif. Si je citais des personnes qui, malgré leur bonne volonté , n'ont pas pu achever la lecture de ces volumes , cela ne prouverait rien ; mais ce qui est plus convaincant , c'est que , malgré cet éloge , ces deux livres en sont à la première édition (2) : et combien Homère n'en a-t-il pas eu d'autres depuis ces extraits ! Il en est presque autant dans la sphère médicale. Baillou a eu l'honneur de la seconde édition cent ans après la première (3) ; Barthez n'a pas attiré plus la foule chez les libraires. A côté de cela, on pourrait vous
(1) LONGUERDANA , pagO 170.
(2) Anliquit. Homericarum , libri lYtin-ii. Lugduni Batavoruin , 1G77. HoMERi gnomologia , in-i", Cantahrigiw , 1600.
(3) La première est de Thévart , in-i"; Paris, 10*3. L'autre est.
«leTRONCuiN, in-i", Genève, 1762 L'extrait des ouvrages de
Bailloo, fait par Th. Bonet , etinlitulc : Phares mcdicorum , Ge-. utvœ 1068 , î'n-t2 , ne parait pas avoir été réimprimé.
faire voir des ouvrages relatifs à la même science, c'est-à-dire à la science de l'homme , qui , grâces à la légèreté des matières , aux hypotlièses , aux opinions du temps , au style agréable dont ils ont été ornés , ont eu le triomphe de plusieurs traductions et d'une nouvelle édition tous les deux ou trois ans (1).
Il ne faut pas compter sur des auteurs de cette sévérité. A l'avenir plus que jamais, la plupart voudront , si ce n'est pas des éloges , au moins des critiques , du hlâme , du scandale , enfin du bruit ; car c'est à cela principalement que tout écrivain aspire. Gacon a dit l'équivalent d'une manière assez naïvc(2):
Quand tu dis d'un air suffisant Que prenant le parti d'HoMÈRE , Bans mon livre je suis plaisant.
Mais que je n'y raisonne guère; Sache qu'alors c'est me donner Une louange peu vulgaire, Et que plaire sans raisonner Vaut mieux que raisonner sans plaire.
Cet aveu n'est pas seulement le secret des poètes, des romanciers , des littérateurs en général ; mais
(1) Mais, me dlra-t-on , HirpoCRATE n'a-t-il pas eu d'innomltraliles éditions? Oui, mais il faut voir quelle est la cause de celle grande consommation. HippocnATE est un nom. Ses livres sont des ornements nécessaires de toute bibliothèque médicale, U les faut , ne «lilt-on jamais en lire même la table. <( U faut les mctlre sous clo- « hc, m'écrivait un spirituel confrèrç , comme une curiosité scienlifique. »
(2) UoMÈRE vengé.
60 , TROISIÈME LEÇOK.
voire même des savants , sans excepter les médecins i qui, plus que tous les autres, devraient avoir pour devise : vitam impendere vero.
Si vous reconnaissez que le corps de la médecine est composé de propositions hétérogènes , savoir : de propositions qui se rapportent à l'utilité humanitaire , et de propositions qui ont pour but la facilité de la transmission des premières ; vous commencerez à soupçonner que , dans cette science , tout n'est pas versatile, et que tout n'y est pas durable. C'est, en effet , ce que je me propose de vous faire voir. Les propositions utiles qui composent l'essentiel de la médecine sont durables , pérennes , et portent le cachet de la vérité ; les propositions imaginées pour l'agrément sont soumises à l'empire de la mode , par conséquent variables et incertaines. Les détracteurs de la médecine ne l'ont connue que par ces dernières propositions. S'ils l'avaient examinée sous le rapport des premières, ils y auraient reconnu les caractères essentiels de la stabilité. Il importe donc que les néophytes s'exercent à cette distinction. Avec cette précaution , ils peuvent lire sans danger , et sans découragement , tout ce que la bibliothèque médicale la plus riche peut leur offrir. Au lieu de leur inspirer du mépris ou de la méfiance pour la lecture des anciens, je les engagerai à s'y livrer avec ardeur.
Quand je vous sollicite à chercher des vérités médicales dans les livres de tous les temps i je n'ai pas besoin de vous dire que je parle uniquement de ceux
(Ifjnt les auteurs ont réelleuieut étudié la médecine interne. Que pourraient vous apprendre l'extravagant Paracelse , l'éloquent charlatan Asclépiade , dont ses contemporains ont conservé quelques opinions et quelques pratiques ? Pour qu'un écrivain fasse autorité et qu'il soit digne de la recherche dont je parle, il faut qu'il ait étudié l'homme, au moins sous les trois premiers points de vue. Car , qui est-ce qui connaît l'homme , si ce n'est le pathologiste , le vrai médecin praticien ? « Je suis persuadé , dit » HippocRATE , qu'on ne peut clairement connaître » la nature humaine que par le moyen de la méde- » cine , comme ceux qui posséderont bien tout cet » art s'en apercevront aisément (1). »
Dans toute science pratique inductive , il me semble qu'on peut distinguer cinq parties : 1° une qui se compose des faits et des propositions qui en ont été déduites exactement ; on pourrait l'appeler la partie substantielle ; 2° une seconde qu'on peut nommer conjecturale , qui se compose de tous les essais auxquels on s'est livré pour aller à la recherche des causes autrement qu'au moyen de l'induction ; ces tentatives seraient , par exemple, l'analogie éloignée, l'hypothèse , l'inspiration , ou autres suggestions indirectes ; 3° une troisième partie qui se compose des règles déduites concurremment et de la partie substantielle et de l'expérience , que nous pouvons appeler
(1) De prisoa medicina.
62 TUOISIÈMË LEÇON.
partie canonique expérimentale ; 4° une quatrième , qui est déduite à priori des opinions renfermées dans la seconde partie ; nous appellerons celte quatiième canonique conjecturale ; 5° enfin , une cinquième qui consiste dans l'exercice de l'art , dans le faire ; elle embrasse tout ce qui se rapporte à l'exécution des règles et à la conduite de l'artiste : c'est ce que nous appellerons la partie technique.
Je vais me servir d'un exemple pour faire comprendre cette division : je prends la chimie , qui , quoique extrêmement différente ( à plusieurs égards ) de la science qui nous occupe spécialement , peut néanmoins servir à expliquer ma pensée.
1° La partie subslantielle , en chimie , se compose d'abord de la connaissance de tous les corps élémentaires et des mixtes dont ils sont constitués , ensuite des lois qui expriment succinctement et rigoureusement l'action des corps les uns sur les autres , enfin des propositions les plus générales qui sont déduites de la comparaison de ces lois.
2° La partie conjecturale embrasse toutes les suppositions que l'on a faites pour expliquer comment ont pu agir intimement les molécules des différents corps , durant les opérations naturelles qui ont amené les résultats. Ici se placent , par exemple , les soupçons que l'on peut avoir sur la succession des changements qui se passent dans le progrès caché d'une opération , les opinions de quelques philosophes sur
l'homœomèrie , leurs spéculations sur les altractious des atomes , etc.
3° La partie canonique expérimentale renferme tous les procédés connus pour faire les changements chimiques désirables , procédés tirés des lois posées dans la partie substantielle , et confirmés par des expériences multipliées. Tels sont les procédés pour l'extraction de la quinine.
4° La partie canonique conjecturale contient tous les préceptes de pratique déduits des opinions admises hypothétiquement dans la science. Je cite ici pour exemple les règles nombreuses qui ont été imaginées pour la transmutation des métaux et la formation de l'or, d'après l'opinion des chimistes.
5° La partie technique se compose des modes particuliers que chaque ai tiste a pu ajouter à l'exécution de chaque procédé , pour varier les moyens , pour inspirer de la confiance au public , pour imprimer son cachet au résultat.
Que l'on nous demande si cette science pratique , considérée en général et dans son ensemble , est constante , toujours la même , ou si elle est mobile , versatile : nous pourrons répondre oui et non avec autant de vérité. Il faut une distinction , pour que notre réponse soit unique. Si l'on ne pense qu'à l'histoire superficielle de la chimie , on est obligé de dire que la science change continuellement. Les professeurs s'en plaignent hautement : il ne leur est pas permis de faire un cours écrit pour deux années consécu-
64 TROISiÈiME LEÇON.
tives. Si un auteur veut composer un traité de chimie d'une certaine étendue , et qu'il mette un intervalle entre les volumes, il éprouve ce désagrément, que les premiers sont surannés quand les suivants paraissent. En partant de l'idée que la versatilité des propositions qui se rapportent à un objet est incompatible avec la notion d'une science , voulez-vous mettre en doute l'existence de la chimie considérée comme doctrine scientifique ? Vous ne l'oseriez. Si vous songez à l'influence que la chimie exerce sur plusieurs arts industriels , vous restez persuadés qu'il y a , dans ce corps de connaissances , un certain nombre d'idées solides et durables. En supposant que l'analyse que je viens de faire de la chimie en cinq parties n'ait pas déjà été faite par vous d'une manière distincte , vous l'avez pressentie d'une manière confuse ; vous avez aperçu que certaines propositions étaient de nature à devoir traverser les siècles , et qu'il y en avait d'autres qui pouvaient être litigieuses. L'avertissement que je vous ai donné de la nécessité d'un départ mental , et la division que je viens de vous présenter , peuvent vous aider à rendre vos idées plus nettes. Cherchez donc à motiver vos persuasions. 1° Quelles sont les propositions que nous mettrons
dans la partie suhslanlielle de la chimie? Ce seront
d'abord la distinction de toutes les substances indécomposées, ou simples relativement à nous ; l'histoire des agens impondérables ; nos connaissances sur la constitution de tous les corps delà nature , vérifiées par
Vanalyse et par la synthèse ; sur les modes d'action que les uns exercent sur les autres; sur les conditions nécessaires pour que ces actions puissent avoir lieu ; enfin , nous devons y joindre l'expression de tous ces faits en formules , ou en lois expérimentales , avec une fidélité telle que le rédacteur n'en ait rien omis et n'y ait rien ajouté.
Ne vous semble-t-il pas que cette réunion de connaissances constitue la partie fondamentale de la science î Or, ces connaissances sont éternelles. Tant que la nature suivra l'ordre qui lui a été prescrit , les faits seront les mêmes, nos sens les verront de la même manière, et la raison générale qui gouverne les esprits, déduira de l'observation les mêmes inductions immédiates. Si nous sommes exacts , rigoureux, la science n'aura rien à corriger, quoiqu'elle puisse s'agrandir. Suivant ces mêmes conditions , deux hommes ne peuvent pas varier. S'ils ne sont pas d'accord, c'est que l'un est moins instruit que l'autre. S'ils arrivent tous deux au terme de leurs connaissances actuelles , ils doivent être à l'unisson. C'est donc du constant.
2" La seconde partie, que j'ai nommée conjecturale, renfermera toutes les opinions; tout ce qui est susceptible de controverse ; toutes les idées que la raison générale ne vous oblige pas à recevoir , et dont l'admission suppose de la part de l'esprit une dose de foi. Je cite pour exemples les principes hypothétiques généraux qui ont été imaginés, dans divers temps, pour expliquer les faits : les deux , trois ou quatre èlémenis
admis par divers ancieus philosoplies; la supposition de* Lomœoméries ; la théorie du phlogistique de Stadl, Ces opiuions sont tout-à-fait gratuites. Il en est d'autres qui ont plus de vraisemblance , mais qui ne sont pas démontrables. Telles sont les théories du progrès cache de diverses opérations compliquées , de compositions, de combinaisons, de décompositions, qui se passent dans la nature ou dans les arts. Dans beaucoup de ces changements , le mode intime est le sujet d'un problème. Quand les éléments qui concourent à une opération sont nombreux , l'esprit croit apercevoir diverses manières intérieures possibles. Il en résulte que plusieurs chimistes diffèrent d'opinion sur ce même fait. Dans l'espace de quarante ans, nous avons vu trois ou quatre théories diverses de ce qui se passe dans les fumigations guytoniennes ; les chimistes s'étant arrogé le droit d'expliquer les changements que la respiration fait subir au sang contenu dans les poumons , ils nous ont gratifiés de quatre explications assez différentes , que les gens du monde ont prônées, auxquelles les médecins n'ont pas cru, et dont personne ne parle aujourd'hui. J'ai entendu plusieurs théories différentes du kermès minéral, et même del'onguentcitrin, etc. Voilà des opinions, des croyances. Eu doit-on conclure que la chimie n'est point une science, que sa désolante mobilité n'a ni la durée ni le consentement général qui sont indispensables pour la qualifier ainsi ? Non , ce n'est pas là la conclusion que vous avez tirée de ces remarques. Vous avez senti
Troisième leçon. 67
que , dans toutes ces propositions si différentes , même si contradictoires , il y a une idée commune qui reste toujours la même , malgré les variations qui la masquent ; que cette idée constante appartient à la partie essentielle de la science , et qu'elle survit à l'anéantissement des opinions.
La conclusion la plus générale et qui nous intéresse le plus , est que notre esprit a son creuset pour opérer le départ des idées d'une science , et qu'à l'aide de cet instrument , il peut les apprécier à leur juste valeur.
3° La partie canonique , fondée sur l'expérience ^a?sonnée , embrasse , dans la chimie , toutes les méthodes et tous les procédés qui ont été employés pour faire chaque produit , et qui ont été couronnés de succès. Veuillez remarquer qu'un même résultat peut être obtenu par des procédés fort différents. Cette multiplicité des méthodes , loin d'être un préjugé contre la science , semble confirmer sa certitude et sa dignité. Pourquoi ? parce que la variété n'est ni arbitraire ni fortuite , mais qu'elle est rationnelle. La variété des méthodes et des moyens est une vérité du même ordre que celles qui composent la première partie. Elles se soutiennent réciproquement. La multiplicité des procédés, pour obtenir un résultat donné, est un fait d'expérience journalier ; il est impossible de le contester. Si maintenant vous trouvez une concordance parfaite entre les principes fondamentaux et les divers procédés , de sorte que tour à tour les pratiques suggèrent ou justifient les dogmes , et les dogmes in-
68 TROISIÈME LEÇO^,
ventent à priori diverses pratiques : la science est parfaite.
4° Nous rangerons dans la partie canonique conjecturale les procédés qui ont été imaginés seulement d'après des théories hypothétiques , abstraction faite des suites. Si le procédé n'a pas été exécuté , il ne prouve rien par rapport à la science. S'il a été exécuté , l'événement est consigné dans les archives , quel qu'il soit , afin qu'il serve aux perfectionnements d'une saine théorie. Une conception insensée peut assez souvent éclairer l'art. Ce sont des témérités dont la science ne se vante ni ne rougit , qu'elle n'aurait pas autorisées , mais dont elle n'est pas fâchée quand elles deviennent l'occasion d'une instruction.
5° Quant à la partie technique individuelle , elle He tient à la science que par une liaison conditionnelle. Quand la chimie a établi sa règle, on n'aplus rien à lui demander. Tout le reste de la responsabilité est sur l'exécutant , sur les circonstances extérieures , et assez souvent sur le hasard. La science ne peut pas plus se glorifier des événements dus à ces causes extérieures , qu'assumer sur elle les dommages qui en dérivent. Cependant la statistique des succès nombreux d'un artiste , lorsqu'elle est favorable , doit être le plus souvent d'accord avec la partie substantielle et avec la règle. Cela est vrai dans tous les arts. Quand il en est autrement , on en cherche la cause.
Le but de cette digression a été , non pas de vous
dire que la chimie est une science pratique trèsréelle , ce dont vous n'avez jamais douté , mais de vous engager à réfléchir sur les motifs d'après lesquels cette conviction s'est établie en vous , malgré les apparences qui semblaient autoriser à penser différemment.
La médecine interne est susceptible d'une analyse pareille. Si vous appliquez à l'anthropologie usuelle les cinq divisions que j'ai faites de toutes les sciences naturelles pratiques , j'espère que le résultat de votre examen sera pareil au jugement que tout le monde porté sur la chimie : les motifs qui ont dirigé le second sont les mêmes que ceux qui doivent régler le premier. C'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans la prochaine séance.
SOmMAIRE.
Application de la même division à la médecine interne. Indication des objets qui doivent être renfermés dans sa partie substantielle. Sa partie conjecturale contient les hypothèses. Différence qui existe entre ces trois opérations mentales : l'indMctton , Vanticirpation , Vhypothèse. Division des hypothèses 1° en celles qui sont particulières, de peu d'importance , et 2°. en générales. Classiflcationdes hypothèses générales 1" en simples (mécanisme, chimisme , pneumatisme, animisme, solidisme ) ; 2" en poétiques ( helmontisme ) ; 3° en doubles ( atomismc ; vie des trois règnes ; vie univerjelle ; monde considéré comme un grand animal ).
Une bonne partie de la dernière leçon a eu pour objet de vous faire voir que les idées dont se compose toute science naturelle pratique peuvent être disposées dans cinq divisions , qui sont : 1° celle des connaissances substanlielles ; 2° celle des notions conjecturales ; 3° celle des règles fondées sur les connaissances substantielles et sur l'expérience ; 4° celle des préceptes ou conseils dérivés des notions conjecturales ; 5° celle des procédés individuels , ou des connaissances techniques. J'ai cherché à rendre cette division plus claire, en l'appliquant à la chimie. Au moyen de cette distinction , vous avez pu reconnaître , dans votre esprit, les motifs pour lesquels vous déclarez cette collection d'idées une véritable science pratique , nonobstant les incertitudes qui peuvent s'y trouver ; et vous vous sentez en état d'articuler le jugement
QUATRIÈME LEÇOPf. 71
que vous avez porté distributi veinent sur toutes ses parties.
Faisons une division pareille de la médecine. Je ne m'occuperai point de la chirurgie : elle est susceptible d'une analyse pareille ; mais la réalité de cette partie n'est pas mise en question. Je me contente donc d'appliquer ma division à la médecine interne.
1° Partie substantielle. Quelles sont les connaissances que nous renfermerons dans cette catégorie ?
Si vous vous souvenez des quatre points de vue. sous lesquels l'homme doit être étudié pour obtenir la médecine , vous devez voir que cette science possède d'abord tous les faits et toutes les notions superficielles qui proviennent des deux premiers points de vue. Je n'ai pas manqué de vous dire que les propositions générales dont le troisième point de vue est l'objet principal ( iropononiie ) , ne pouvaient être régulières et inattaquables que lorsque les faits des deux premières sortes étaient joints à ceux de la troisième. Comme les connaissances des deux premiers points de vue suffisent à la chirurgie , et que tout le monde est persuadé de la solidité et de la constance de cette science pratique , vous n'aurez pas de peine à ranger, dans la partie des connaissances $uhslanlielles de la médecine interne , les choses qui formaient la base de la médecine externe. Ainsi, nous y mettrons tonte l'anatomie humaine, c'est-àdire l'anatomie des organes , celle des partiçs simi-
72 QÏÏATRIÈ3IE LEÇON.
laireg , l'hygrologie, l'anatomie chimique. La physiologie élémentaire. La pathologie de toutes les maladies par réaction. Celle des altérations du mécanisme. La pathologie des cas où ces deux états anormaux coïncident et se compliquent. Vous pensez hien que, dans ces pathologies , je comprends l'histoire des changements avantageux ou défavorables qui sont venus spontanément dans les parties affligées de quelqu'une de ces maladies.
Outre ces connaissances historiques et théoriques , qui sont obligatoires et suffisantes pour le chirurgien , il faut placer tous les faits observés sous le troisième point de vue , et les propositions inductives exactes qui en auront été tirées, sans aucune hypothèse.
Ainsi , la biologie historique , ou la biographie tout entière , entre dans cette case. Là se trouvent l'histoire des âges , des tempéraments , des idiosyncrasies , et celle des maladies dites internes , que l'on ne peut pas produire à volonté. Ces faits sont toujours constants. Quand on ne les représenterait que comme des sujets d'histoire naturelle , ils seraient dignes de considération. La paraphysicologie , ou l'histoire des choses non naturelles , est une collection immense et précieuse de faits que les parties pratiques de la médecine savent exploiter. L'anatomie pathologique complète l'histoire des maladies , en unissant les traces des symptômes intérieurs invisibles aux symptômes extérieurs que l'on avait contemplés.
A l'aide de ce grand nombre de fait? conibinès entre
«ux, l'esprit a pu en obtenir des propositions doctrinales qui ont découlé presque spontanément sans effort, sans expression, s'il est permis de le dire. Ces résultats contractés ont formé des lois dont la rédaction a été le travail le plus laborieux. Ce sont ces faits généraux ou lois qui ont été disposés pour en faire la base de diverses parties de la médecine interne théorique ; telles sont : la pathologie générale , la nosologie , la distinction des maladies par des différences naturelles , le pronostic. C'est de là aussi qu'est sortie une physiologie générale plus relevée, ou une science de la nature humaine, également exempte de toute supposition ou anticipation.
Ceux qui ont parcouru quelques traités d'institutions de médecine , ou même des ouvrages de nosologie complète , savent bien de quoi je parle. Ceux qui sont tout-à-fait novices peuvent ne pas m'entendre. Mais je ne pouvais pas chercher à rendre mon langage plus clair , sans anticiper sur les matières qui doivent faire le sujet des leçons prochaines. Je les prie de ne pas se décourager; dans peu, tout cet article de ma leçon sera éclairci.
Les choses que j'indique rapidement et que je place dans la première des cinq divisions que j'ai indiquées, sont ou des faits évidents , ou des propositions inductives incontestables. Je me garderais d'en mettre ici de celles qui seraient douteuses : je ne pense qu'à celles qui , bien conçues , bien exprimées , doivent obtenir l'assentiment général. Or, il en existe de telles.
74 OtATRIÈME LEÇON.
2° Parité conjecturale. La médecine interne contient un grand nombre de propositions de ce caractère. Elles proviennent des mêmes sources que j'ai indiquées en faisant l'analyse de la chimie. 1° On crée une hypolhèse parliculicrc lorsqu'on cherche à deviner le progrès caché (1) d'un phénomène vital dont on connaît la cause occasionnelle et le résultat ; plusieurs médecins , qui ont les mêmes idées sur la nature de l'homme , peuvent différer d'avis sur ce qui se passe depuis l'impression qui a commencé le phénomène jusqu'à sa consommation. Par exemple , nous connaissons quelle est l'impression nécessaire pour que la génération existe chez la femme. Depuis cette impression jusqu'à l'apparition de l'embryon , il se passe un progrès caché qu'aucun sens n'aperçoit , que l'intelligence soupçonne , et que l'imagination veut absolument deviner. Dans le désir de connaître ce travail intérieur , chacun propose ses conjectures , et il est extrêmement rare que deux de ces devins se rencontrent. Qu'est-ce qui se passe depuis l'application d'une matière contagieuse sur une partie du corps d'un individu , jusqu'au développement de la maladie qui en provient? Voilà un problème sur lequel plusieurs s'essaieront , et dont les modes de solution différeront beaucoup.
Ces sortes de variations sont semblables à celles
(1) Je suis le langage deBACox. S'il est mile d'expliquer ces mots, eu en trouvera la définition dans les exemples que je vais préscûier.
que j'ai signalées dans la théorie du progrès caché des phénomènes chimiques. Elles ne proviennent pas seulement des différences qui peuvent exister dans les théories générales de la science à laquelle appartient le phénomène examiné ; elles se trouvent chez plusieurs individus qui ont adopté la même théorie générale.
Heureusement ces variations sont de peu d'importance dans les sciences pratiques. On a su les éluder dans l'exercice et les reléguer dans la spéculation. Ainsi, quoiqu'on ne soit pas d'accord sur le progrès caché de l'éther , de la pommade citrine , du kermès minéral , on sait préparer ces résultats à perfection ; de même , quoiqu'on ne sache pas exactement comment le quinquina , le mercure , l'or , agissent sur l'économie vivante , les vrais médecins savent trèsbien s'en servir pour la guérison de diverses maladies.
2° Ce qui frappe le plus le public de toutes les classes , et qui donne le plus occasion de douter de la réalité de la médecine interne, ce sont les théories générales hypothétiques de la nature humaine. On est persuadé qu'elles sont le pivot de notre science , et on ne sait pas que les médecins sensés les regardent seulement comme un attrait pour les aspirants. Ainsi nous les rangeons dans la partie conjecturale ; c'est vous dire qu'elles ne font point partie essentielle et intégrante de la science. Vous eu serez convaincus quand vous les aurez vues de près.
Qu'est-ce qu'une théorie générale hypothétique
76 QÎTATRIÈME LEÇON.
de la nature humaine? Je vous engage à bien réfléchir sur les opérations mentales que vous faites tous les jours, afin que vous ne vous trompiez pas sur la signification respective des mots qui les rappellent : je veux parler de l'acte d'induction , et de l'acte de faire une hypothèse.
A. L'opération mentale appelée induction , est l'acte par lequel on a l'intention de tirer de plusieurs faits une notion vraie , soit que la vérité sorte tout entière de chaque fait , soit qu'elle résulte de l'ensemble des éléments qui sortent de ces faits. Une condition essentielle de ce travail intellectuel , c'est l'intention et la volonté de ne déduire des faits qu'un© connaissance réelle.
Quand un fait général a été observé dans tous les êtres qui composent une classe déterminée , et qu'on l'a obtenu par cette opération , la proposition inductive prend alors. le nom de loi. Ainsi, en nous souvenant que tout corps quelconque se rapproche du centre de la terre , si quelque obstacle ne l'en empêche , et que nous voulons exprimer cette connaissance acquise par notre expérience, nous prononçons que tout corps gravite vers le centre de la terre. Voilà une loi naturelle qui est inattaquable , pourvu que nous ayons bien circonscrit le sens du mot corps.
Comme l'induction ne se forme pas en bloc , mais qu'elle s'engendre par la réunion de ses éléments , elle n'est pas toujours la même à tous les instants de sa
génération. Elle porte bien constamment le même nom à cause de l'intention qui l'a fait naître ; mais il serait utile de lui donner des dénominations spéciales qui pussent caractériser les divers degrés de l'induc- . tion , depuis son état rudimentaire jusqu'à son état adulte. La progression de l'acquisition inductive se fait voir surtout dans la manière dont notre esprit procède lorsqu'il faut apprécier la culpabilité d'un prévenu.
Si , dans le cours de la formation d'une induction , l'esprit impatient s'arrête avant le développement complet de cette notion , et appelle loi naturelle un embryon dont les formes sont mal arrêtées , ce part précoce est appelé par Bacon une anticipalion. Ce nom signifie que la proposition en projet a été énoncée avant qu'elle eût pu être prouvée.
B. A côté de l'induction , examinons ce qu'est l'acte de la formation d'une hypothèse , afin d'en bien déterminer la différence. Revenons à la loi de la gravitation des corps.
Si , au lieu de noter ainsi ce fait général , mon imagination vient y joindre l'opinion d'une cause de la gravitation , et me fait dire qu'il y a une tendance d'un corps vers lè centre de la terre , pour obéir à une sympathie de la part de ce centre ; ou me fait penser que le corps est poussé par une matière extrêmement subtile qui ne lui permet pas de rester en équilibre , mon opération mentale est fort différente de la première , puisque j'ai ajouté au fait
incontestable une idée qui ne venait pas de l'obser* vation. J'ai tiré mon opinion , ou de ce sentiment de sympathie morale qui me fait désirer le rapprochement des personnes que j'aime , ou de l'idée de l'impulsion qu'un corps exerce sur un autre , et qui le force à changer de place. Ce travail intellectuel est la création d'une supposition ou d'une hypothèse.
D'après ces définitions , une anticipation n'est pas rigoureusement une hypothèse. Elles diffèrent au moins essentiellement par leur origine. La première procède de l'entendement pur ; dans son évolution , elle s'est déformée par l'influence de l'impatience ou de l'intérêt. Mais l'autre ne provient primitivement que de l'imagination , faculté qui est vue de mauvais œil dans les sciences sévères. Si l'on donne quelquefois à une hypothèse proprement dite le nom d'anticipation, on parle ainsi par courtoisie.
Réciproquement , une induction hâtive ou anticipée est quelquefois appelée une hypothèse. Bien plus , vous entendez assez souvent nommer ainsi les propositions les plus solides par des hommes qui n'en ont pas compris la démonstration ou la preuve , quand elles ont eu besoin de recherches profondes , laborieuses , et qu'ils n'ont pas pu ou voulu se donner la peine de les acquérir. Les impuissants et les paresseux ne sont pas les seuls qui qualifient ainsi les inductions : vous entendez parler le même langage ceux qui aiment à bâtir des hypothèses , et qui les érigent en sciences. Ces personnes sont intéressées à donner le
QDATIUÉME LEÇON. 79
même nom à leurs productions et à celles des philosophes les plus sévères. Dans un jury , il y a des membres assez consciencieux et assez judicieux pour suivre avec attention et profit toute la suite de la procédure. Il peut y en avoir aussi qui trouvent un plaisir à ne point parler comme les autres, qui sont distraits et incapables de lier étroitement les faits et les idées. Au moment du jugement , les premiers sont convaincus et prêts à voter ; les autres , qui n'imaginent pas qu'il puisse exister d'autre arrêt que des arrêts d'expédient , proposent ce qui peut le mieux arranger leur vanité et leurs amis. Tenez-vous donc en garde contre les théoristes qui imitent ces derniers : les qualifications qu'ils donnent aux propositions des autres sont sujettes à un contrôle.
Une théorie générale hypothétique de la nature hu' ïnaine est donc la supposition d'une cause ou naturelle ou fictive, que l'on applique arbitrairement à l'histoire des faits observés dans l'homme pour chercher à les expliquer. Autrement dit : quand l'auteur crée une hypothèse , il conçoit une cause ou imaginaire ou telle que la nature nous la présente ; il l'applique au système humain par la pensée , et il juge que cette cause imaginée pouvant produire des effets Analogues aux phénomènes à expliquer, doit être regardée comme la vraie cause de ces phénomènes.
Quand vous aurez réfléchi sur cette définition , voyez vous-mêmes , je vous prie , s'il y a quelque •rapport entre cette opération mentale et celle de la
80 QUATRIÈSTE LEÇON.
formation des lois naturelles , ou expression des faitâ généraux. Si vous êtes bien pénétrés de la différence qui existe entre ces actes , il ne vous sera pas difficile de faire , dans les propositions médicales complexes , ce départ du vrai et du fictif dont je vous entretiens. Jetons un coup d'œil sur les théories hypothétiques introduites dans notre science.
Une hypothèse médicale n'est digne d'intérêt et d'attentio'n que lorsque l'auteur rend hommage aux faits , c'est-à-dire qu'il les connaît et les respecte assez pour qu'il y ait quelque ressemblance entre la réalité et la supposition. Une incohérence complète serait une folie.
Je divise les hypothèses médicales en trois sortes, qui sont : 1° les simples ; 11° les poétiques ; IIP les doubles.
I. J'appelle hypothèse simple l'application au système humain d'une cause qui existe réellement dans la nature. Les règles et les lois de cette cause sont connues préalablement. L'esprit n'a d'autre sacrifice à faire que de se prêter à la présence de cette cause dans l'agrégat vivant , afin de vérifier l'identité de ses lois avec les phénomènes vitaux.
1° Une des hypothèses les plus élaborées , est le mécanisme. Descartes me paraît en être l'im'enteur. Les médecins qui l'ont exploitée ont porté le titre de iatromathématiciens. Je citerai parmi les sectateurs les plus zélés , Bellini , Pitcarn , Boerrhaave quand il était jeune. On se proposait d'expliquer tous les
CUAflllÈME LEÇON. Si
phénomènes vitaux par les lois de la mécanique. Le corps humain n'était qu'une machine dont les actes vitaux s'exécutaient automatiquement en vertu de ces lois.
2° Le chimisme est la doctrine de ceux qui , n'ayant pas trouvé suffisantes les lois du mécanisme pour expliquer divers phénomènes vitaux, tels que les changements de suhstance des parties , les impulsions du cœur, etc., ont pensé devoir joindre au mécanisme les lois de la chimie. La digestion, la nutrition, les altérations morbides du corps , les mouvements alternatifs du centre du système sanguin , leur ont paru pouvoir s'expliquer par les fermentations et par les combinaisons chimiques dont les mixtes sont susceptibles. WiLi.is, F' de Lb Boé , Boerhaave, F. Hoffmann, n'ont pas dédaigné de favoriser cette hypothèse.
Je ne range point Yhumorisme entre les systèmes généraux de médecine , parce que je ne connais point d'auteur qui ait considéré les humeurs comme causes actives de la vie. Ceux qui peuvent avoir exagéré l'influence des altérations des liquides dans la génération des maladies , tels que Galien , Avicenne , Sennert , les médecins allemands du siècle dernier , me paraissent avoir reconnu dans l'agrégat vivant une puissance active que les humeurs vicieuses lèsent. Leur plus grand défaut est de n'avoir pas assez reconnu que les viciations de ces humeurs provenaient assez souvent de l'influence anomale de cette puissance. Ceux qui regarderaient la constitution chi-
S^l ÇUATUiÉME LEÇOîf.
mique des fluides comme la raison suffisante de l'existence de la vie, rentreraient dans la catégorie de* médecins attachés au cliimisme.
3° Je place le pneumalisme parmi les hypothèses^ simples. Pnnima signifie souffle, air subtil, esprits, vapeur. Dans le langage ordinaire, il exprime ce qu'il y a de plus délié parmi les substances matérielles. Les pneumata des Grecs me paraissent correspondre assez souvent à l'expression agents impondérables des modernes. La morne incertitude qui existe aujourd'hui dans la question de savoir si ces agents sont des substances particulières ou bien des modalités variables des corps ordinaires , paraît avoir existé parmi les anciens.
Quoi qu'il en soit, des théoriciens ont attribué les phénomènes vitaux à des agents indéterminés de cette classe. Pendant long-temps on les a nommés esprits. Galien , qui , comme on sait , aimait assez les hypothèses, mais en tout bien tout honneur, et en respectant les faits , distinguait ces esprits en naturels , en vitaux et en animaux. Sans en avoir explicitement déterminé l'origine , les pneumatistes acciens semblaient les tirer de l'atmosphère par le moyeu de la respiration.
Les pneumatistes modernes trouvent que la cause de l'électricité expliquerait assez bien les phénomènes vitaux; et, en conséquence , quelques-uns appellent élcctro-biotiquç la cause de la vie des animaux , et particulièrement de l'homme. Quelques-uns, pour
OCATRIÈME LEÇON. 83
ne pas se compromeltre , se contentent de l'appeler impondérable hioiique , comme pour dire que , sans pouvoir assurer que cette cause soit de l'électricité , du magnétisme minéral, du calorique ou quelque autre agent déterminé, elle est au moins du nombre de ces force* cosmologiques. Il est bon de citer toujouri quelques auteurs remarquables attachés à chaque secte. Parmi les pneumatisles modernes , je nomme
M. 3LiRTINET et M. DUGÈS.
Les agents impondérables existent réellement dans la nature. Quoiqu'on ne puisse pas décider s'ils sont des substances sui generis , ou simplement des modalités, ils entrëtrt dans le système macrocosmique. Le pneumatisme physiologique n'invoque donc pas une cause imaginaire. Ce qu'il y a de douteux , et par conséquent d'hypothétique , c'est que les causes générales soient celles des faits vitaux. Cette hypothèse est donc au nombre des simples.
h-° \J animisme est l'hypothèse de ceux qui regardent l'âme pensante ( ce que nous nommons ici le sens intime) comme la cause de tous les phénomènes vitaux. Les auteurs de cette opinion sont d'abord Claude Perrault, et ensuite Staul (1). Celui-ci a eu beaucoup de seclalteurs d'un très-grand mérite.
(t) Alexandre d'Aphrodiséc ( 3' siècle ) a eu la indine idée quo Stahl : <f S'il survient une blessure au gros orleil , il se fait un bu- » bon ; par le secours de l'âme prévoyante , il se fait une acruinu- » lation de matière blanche, douce, qui fuit disparaître lu douleur.» IIallcr, Biblioth. anat., t. I , pag. 110.
84 OUATRIÈME LEr.OS.
La célébrité et la considération dont cette secte a joui ont eu deux sources : la première est la grande connaissance de l'histoire des maladies , que les sectateurs ont examinées dans les plus grands détails; histoire dont ils ont mieux conservé la tradition que toutes les autres sectes. La seconde est que la vraie cause dès phénomènes vitaux a plusieurs traits de ressemblance avec les allures de l'âme. Cependant cette hypothèse a contre elle le motif de jugement qui est le plus entraînant, le plus puissant, parce qu'il est le plus constant , le plus continu : c'est le sens intime , qui ne connaît rien dans la constitution de son corps , ({ui n'est point l'auteur des fonctions naturelles , et qui ne peut pas accepter la responsabilité des maladies.
L'animisme est , suivant moi , la seule hypothèse générale médicale qui puisse être appelée spirilualistc . Il ne faut pas confondre Vesprit avec les esprits. Quand je vous ai entretenus du pneumatisme , vous avez vu quel est le sens que l'on a donné aux expressions esprits, vapeurs , impondérables. Le mot esprit, en psychologie, est synonyme d'âme. Il exprime une notion négative que les métaphysiciens ont célébrée , et qui consiste à admettre des substances qui sont différentes de la matière, et dont les caractères sont l'aptitude à sentir et à penser, et la privation de toutes le» qualités sensibles de cette matière.
5° Le solidisme consiste à considérer les solides du corps vivant comme étant doués de facultés parlicu-*
<)ÏÏÀTRIÈ11B LEÇOÎC. 85
lières , sans se mettre en peine d'eu clierclier l'origine, et à voir ces facultés des tissus comice la cause active de tous les phénomènes vitaux. Ces facultés ont été différentes dans les phases de cette secte. Ainsi, du temps de Baglivi et de F. Hoffmann , on s'est contenté du ton vital. Les Hallériens ont porté leur attention sur ce qu'ils appellent l'irritahilité. Cullen a préféré le nom de force nerveuse , et Bichat celui de contractilité vitale. L'excitabilité de BaowN a été conçue d'une manière plus abstraite ; mais elle ne diffère pas assez du solidisme ordinaire pour en faire un article spécial.
Cette doctrine est hypothétique , quoique l'idée principale soit un fait observé dans le corps vivant. C'est trop entreprendre que de penser à expliquer tous les phénomènes vitaux , normaux et morbides , avec des resserrements et des relâchements; avec une excitabilité trop active ou trop faible , quelles qu'en soient les variations.
Les organiciens, qui suivent les idées de Bichat, qui n'ont étudié que la pathologie externe , et qui n'admettent pas de maladie qui n'ait son origine dans l'irritation d'un organe, sont de la secte des solidisteS: seulement ils sont plus incommodes que leurs prédécesseurs , parce qu'ils sont exigeants et intolérants. Ce n'est pas l'exemple que leur avaient donné leurs patriarches , Baglivi , Hoffmann , Cullen.
6" IL Je vous ai parlé d'une hypothèse médicale poétique : je faisais allusion à celle de VAN-HELMONr.
En quoi consiste-t-elle ? Après avoir présenté l'histoire des faits normaux et morbides du système humain vivant , il les lie au moyen d'un merveilleux scientifique. Il suppose qu'un suzerain, accompagné de ses vassaux , gouverne ce corps , lui donne la vie, c'est-à-dire fait exécuter par ces subordonnés tous les phénomènes vitaux. Quand ce maître ou archée agit, il sait toujours pourquoi : ses motifs sont ou des raisons, ou des passions, ou des prévisions. Le poète ne devine pas seulement les intentions de l'archée, il en détermine la nature et presque le signalement. Suivant lui , le maître est constitué de feu et d'éther.
Ce qu'il y a de plus commode dans cette hypothèse , c'est que jamais des lois antérieures de la cause ne viennent contrarier les faits réels. Tout a été fait à posteriori. Ce poète a fait comme Lucain. Vous savez que la Pharsale est l'histoire la plus fidèle de la guerre de César et de Pompée. Cependant, comme l'auteur voulait l'appeler poème , il a cru devoir faire intervenir des divinités et autres puissances surnaturelles. Mais ces pouvoirs ont agi comme les hommes ; et ainsi , dans cette lecture , nous avons autant d'instruction historique que de plaisir poétique. Il est vrai que cet ouvrage a été nommé une gazelle (1) ampoulée. Malgré cette qualification , ou plutôt grâces à cette
(1) On a aussi traité de gazette le poème latin de SiLics Itai.icls de Bello punicQ secimdo. Le merveilleux est tout-à-fait subordonné aux faits.
qualification , je préférerais une théorie générale hypothétique de la nature humaine , faite d'après ces vues, à tant de systèmes où les prévisions de l'hypothèse sont trop souvent en comhat avec les faits réels qui se passent dans l'agrégat. Ce que je dis touchant la supériorité de certaines hypothèses sur les autres , est tout-à-fait désintéressé , puisque je n'en use d'aucune espèce : mais je parle pour ceux qui ne peuvent pas s'en passer.
7° III. Je passe aux hypothèses douhles. Je donne ce nom aux théories générales hypothétiques oii il y a deux suppositions , dont la première est l'admission d'une cause dont l'existence est douteuse ; la seconde , l'application arhitraire de cette cause aux faits réels que nous étudions. Pour les recevoir , il faut donc violer deux fois la règle de la philosophie , qui est de n'admettre ," dans les fondements d'une science , que des faits généraux prouvés.
Je cite trois de ces théories hypothétiques appliquées à la physiologie : 1° fhypothèse atomislique ; 2° celle de la vie universelle ; 3° l'opinion de l'âme du monde.
8° r Vous savez que , chez Dé3Iocrite et chez Épicure , la hase de la philosophie des causes premières était que la matière est éternelle ; qu'elle est formée d'atomes dispersés dans le vide; que ces petits corps , toujours en mouvement , s'étaient primitivement approchés , accrochés , réunis ; que ces adhésions fortuites avaient constitué tous les corps de la nature ; que le monde entier n'est que l'ensemble
88 0tIATRlÉ3lE LEÇON.
de ces corps , plus les atomes qui sont encore libres? AscLÉpiADE , qui avait été maître de rhétorique , avait adopté cette opinion , et l'avait appliquée à la théorie de la nature humaine. Ainsi , la disposition des atomes et du vide interposé, constituait la santé et la maladie. Vous voyez donc que ses élèves recevaient deux croyances difficiles à avaler : premièrement la doctrine primitive des atomes ; secondement la suffisance de ces blocs fortuits pour expliquer tous les détails des faits médicaux. Je dis ses élèves , car vous pensez bien que , dans un tel enseignement , la croyance est pour les disciples : le sectaire n'est pas si dupe.
2° L'hypothèse de la vie universelle , opinion souvent renouvelée des Grecs , rafraîchie en Allemagne depuis environ vingt ans, et rendue plus ou moins abstraite , plus ou moins concrète , suivant la trempe d'esprit de ceux qui l'ont mise en vogue , se présente sous diverses formes, dont les principales sont: A. la vie de toute la substance de l'univers ; B. la vie des agrégats de tous les règnes ; C . la vie individuelle du monde, ou l'univers constituant un animal.
A. L'hypothèse de la vie de toutes les molécules est difficile à distinguer de l'atomisme. Si l'agrégat n'est composé que d'éléments matériels, chaque élément devait avoir primitivement une portion de la vie dont il jouit. Il faudra donc dire que chaque atome est vivant , et je ne pense pas que les Épicuriens le nient. Mais celte constitution de l'agrégat csl-cllc corn-
OTJATRIÈME LEÇON. 89
plète ? En consultant notre sens intime , nous accommoderons-nous de l'idée que notre individualité est le résultat d'une association de molécules ? Non , l'assertion énoncée touchant notre composition est une absurdité , sinon démontrable , au moins de sentiment. M. Martinet , qui , au reste , semble ne vouloir d'autre rôle que celui d'historien , laisse l'hypothèse dans un vague qu'il nous est impossible d'appliquer à nos besoins. Quoi qu'il en soit, je ne sais pas si les molécules de la matière sont effectivement vivantes ; et en les supposant telles, je ne sais pas si elles suffiraient pour la composition du système humain. Il s'ensuit qu'une physiologie ainsi faite est doublement hypothétique.
B. Si l'on veut dire que tous les corps du règne minéral sont vivants comme les végétaux et comme les animaux , cette opinion constituera bien une sorte de vie universelle. Pour l'admettre , il faudra convenir d'une de ces choses : ou que ce que nous appelons la vie existe dans les pierres , dans la terre , dans les corps bruts , à l'état latent, quoi qu'en disent nos sens ; ou que le mot vie prend une nouvelle acception au moyen de laquelle les corps bruts et les corps vivants entrent nominalement dans une même catégorie , quoique cette signification ne change pas la nature des choses. Le dernier parti n'est qu'un leurre grossier : on ne s'y trompe que lorsqu'on le veut bien. Le premier est une simple supposition à laquelle les spéculateurs récents ne donnent ni vraisemblance ni agrément.
Un de leurs prédécesseurs était entré dans des détails qui rendaient sa théorie, sinon plus vraie, au moins plus gaie. Je veux parler de Oranger , médecin du 17' siècle, qui avait cherché à lier tous les êtres de l'univers , en établissant que le règne minéral jouissait de la vie coipme les deux autres règnes (1). Il a fait en sorte de le prouver, non-seulement par la nutrition et l'accroissement des minéraux, mais encore par la génération. Suivant lui , les minéraux sont doués d'une vertu séminaire et générative; il prétendait que l'impression des astres pouvait les féconder ; que , d'ailleurs , la différence des sexes est aussi vraisemblable que celle des végétaux (2) ; il cite l'histoire de deux diamants qui appartenaient à une dame de la maison de Luxembourg , et qui iwoduisaient visiblement de temps en temps d'autres diamants semblables à eux (3).
Quelle que soit celle des deux formes de la vie universelle qu'on préfère, en l'appliquant à la physiologie, il faut admettre d'abord que du marbre , par exemple , est de la même catégorie que nous en tant que vivants ; ensuite , que l'étude de nos congénères peut nous suffire pour expliquer la nature humaine. C'est donc encore une hypothèse double.
10° C. 3° La troisième des théories hypothétiques
(1) Paradoxe que les métaux ont vie, composé par Guillaume GnANGEtt, médecin du roi; Paris , 1640.
(2) Pag. 59.
(3) Pag. 58.
doubles delà nature luimaine , que j'ai indiquées, c'est celle de V univers vivant. Platon, entre autres songes , s'imagina que le monde est vivifié et individualisé par un principe unique d'animation , de sorte qu'il le considéra comme un grand animal (1). Voilà une forme de la vie universelle. Au reste, pour l'approprier à l'usage de la théorie de l'homme , il y a un point qu'il faut déterminer. Cet animal humain , renfermé dans le système cosmologique , est-il un organe faisant partie intégrante de l'entier , comme fait la matrice dans la femme ? ou bien est-il un animal parasite interne du contenant , comme un ascaride du rectum , ou comme un strongle des intestins grêles ? Il faudra bien se décider sur ces questions , si l'on veut que cette conception s'accommode à la théorie médicale.
Vous voyez encore que cette théorie hypothétique est double , puisqu'il faut d'abord admettre la grande animalité du monde ; ensuite la relation du petit animal au grand , soit à titre de parasite, soit à titre de membre intégrant. Je tiens à justiCer ma classification des théories hypothétiques.
Si la politesse nous permet d'appeler quelquefois anticipation une hypothèse simple , elle ne peut pas aller jusqu'à donner la même qualification à une hypothèse double. La civilité a ses bornes ; si on la
(1) Platonis TmjEvs. Deux universum constituit , animal tmvm , animalia in se omnia mQrlalici çt immortalia contincns.
dépasse , elle devient injurieuse , parce qu'une lionnêteté excessiv e est prise pour une antiphrase (1)»
Il doit vous tarder de savoir quel est le rang qu'occupent ces hypothèses dans la médecine , et l'influence qu'elles exercent sur les principes de la science : mais il est trop tard pour que je puisse vous le dire aujourd'hui.
(1) La lecture que j'ai faite du Traité élémentaire cTanatomie comparée, suivi de Beeherches d'anatomie transcendante, de M. Carus, ne m'a pas rendu plus favorable à l'hypothèse de la vie universelle. L'exposition de cette opinion me parait l'emporter sur celle des autres théoristes, par l'application que M. Cabtjs en fait à un grand nombre de circonstances de l'organisation, qui sont très-curieuses et très-intcrcssantes , indépendamment des manières dont on peut les interpréter. Ce travail consciencieux donne à l'auteur un air de conviction qui contraste avec l'incrédulité des sophistes , dont les systèmes sont des jeux. Mais ces honorables qualités ne donnent pas plus de certitude ni plus de clarté à la vie universelle , dont les parties sont toujours également incohérentes , et dont les principes sont toujours en opposition avec le sens intime. Il admet les substances spirituelles, principes d'unité et d'intelligence. Mais quand il a fait pas , je ne vois iws à quoi est bon le grand animal monde. Les faits d'organisations sont pour lui des lois; mais les sceptiques ne savent pas si ce sont seulement des coutumes. Il n'y voit jamais que nécessité; eux , ils y voient de la convenance ; mais pour la nécessité , ils ne savent pas d'où la tirer. Il veut que les nerfs soient les représentants de la substance spirituelle individuelle ; et la physiologie est
à tout moment en combat avec cette idée En un mot, ce livra
m'instruit souvent dans le détail des faits , mais il me laissQ tel que j'étais au sujet de son hypothèse générale.
sommAiRE.
Appréciation des hypothèses générales introdnites dans la médecine. Leur utilité comme moyeu de souvenir d'idées vraies, qui ue leur appartiennent point , mais que ces hypothèses rappellent. Les hypothèses sont sans autorité dans la science. Partie canonique expérimentale. La médecine interne a des régies de traitement certaines et durables. Partie canordque conjecturale. La véritable médecine n'autorise pas des thérapeutiques fondées sur des hypothèses, mais elle conserve les faits de guérison bien avérés , sans admettre les idées d'après lesquelles la thérapeutique hypothétique avait agi. Partie technique individuelle. Défaut de justesse à rendre la médecine responsable des méfaits des charlatans.
Je vous entretiens depuis long-temps d'un départ qu'il convient de faire des idées médicales de divers ordres. J'ai fait une décomposition de la médecine en connaissances de cinq sortes. Dans la dernière séance , je vous ai parlé des connaissances suhslantielles, et j'ai commencé à donner un. coup d'oeil sur les connaissances conjecturales.
J'ai fait en sorte de vous donner une idée des théories générales hypothétiques de la nature humaine. J'ai dû vous faire remarquer , en passant , la différence qui existe entre l'opération mentale qui établit une proposition inductive , et l'opération qui imagine une hypothèse. Vous avez dù voir que, dans l'une, vous ne faites que constater des faits, épier la nature ; et que , dans l'autre , vous énoncez vos créatious unies avec quelques faits.
Je vais , dans celte leçon , continuer et terminer cette analyse.
Après avoir convenu de l'agrément que vous avez pu trouver à l'acquisition de ces mélanges , je dois vous engager à réfléchir sur la valeur des théories hypothétiques par rapport à la science , afin que vous soyez en état d'en parler avec connaissance de cause. Dans l'intérêt de la médecine , je ne voudrais pas que les hypothèses fussent la meilleure chose que vous puissiez présenter au puhlic ; dans le vôtre , je ne voudrais pas que vous montrassiez ouvertement , en faveur de la fiction , une préférence sur la réalité.
En votre âme et conscience , après avoir mis à part vos goûts particuliers , vous devez être sûrs que la science proprement dite ne se constitue intrinsèquement que de propositions inductives , de lois générales , et qu'une pratique ne nous donne de la confiance que lorsqu'elle découle de ces mêmes propositions. Il faut le déclarer , et même le professer en principe , lors même qu'on s'en écarterait dans l'usage.
Que peut-on dire en faveur des théories hypothétiques ? Vous entendez dire qu'elles sont utiles dans l'enseignement, pour lier les faits. Je ne suis pas hien convaincu de cet avantage ; néanmoins je ne veux leur rien ôter de ce qu'on peut dire en leur faveur. Bien plus , je crois y voir une utilité à laquelle il ne paraît pas qu'on ait pensé. Comme il ne vous est pas permis d'être étrangers à l'histoire de la science que vous devez étudier profondément , vous serez obligés
CIKQCIÈME LEÇON. 95
tîc connaître ces ihcorics. Or, il me semble que, dans chacune , l'auteur a entrevu une vérité qu'il a convertie promptement en une erreur , soit en l'exagérant , soit en la noyant dans des fictions. Si l'on peut soupçonner ce rudiment de vrai , et le dégager de l'entourage qui l'étouffé , il convient de lui donner sa forme naturelle et de la rendre reconnaissable à tout le monde. En faisant la même opération à chaque théorie hypothétique , on finit par avoir dans son esprit une réunion de propositions vraies , qui font partie des fondements de la science de l'homme. De cette manière , chaque théorie hypothétique est , non la représentation de la réalité , mais son emblème , et la galerie de ces tableaux mensongers réveille dans l'intelligence les vérités les plus précieuses.
1° De la théorie médicale appelée le mécanisme, je puis tirer que , dans la constitution du système humain , je dois étudier avec soin le mécanisme qui en fait une portion importante. Les iatromathématieieus croient trouver dans cette machine le principe d'action vitale; cette prétention est une chimère; mais je dois les imiter en étudiant soigneusement un système que je verrai comme instrument et comme théâtre.
2° Je n'écouterai certainement pas les chimistes quand ils prétendront trouver une activité suffisante dans le jeu des affinités des molécules et dans les fermentations de l'agrégat humain ; mais les faite chimiques qu'ils ont observés ou qu'ils supposent dans ce système, me rappelleront souvent combien est faible
le lien qui enchaîne les éléments dont il est formé ils me rappelleront que le maintien , la séparation et le rapprochement des molécules ont lieu sous des conditions et par des causes très-différentes de celles que la chimie nous fait connaître. Je diviserai la chimie en deux parties , en chimographie , ou description de tous les faits ; et en chimologie , ou système des lois et conditions des phénomènes chimiques. La première me prêtera ses analyses et son langage pour faire l'histoire des transformations qui s'opèrent dans les corps vivants ; et la seconde me servira pour faire ressortir les contrastes qui existent entre les lois physiques et les lois vitales.
3° Le pneumatisme paraît avoir été inventé pour réunir en système individuel l'ensemble des organes qui forment le corps humain : un fluide semble faire ^ sinon une unité , au moins une continuité qui l'imite jusqu'à un certain point. Les pueumatistes me rendront le service de rappeler à mon souvenir que le mécanisme du corps humain n'est pas assez étroitement engrené pour que le mouvement d'un organe se propage mécaniquement à d'autres : cet agrégat est une réunion d'instruments , assez attachés mutuellement pour qu'il n'y ait pas interversion de situation , mais assez libres pour que chacun puisse être considéré comme isolé. Ces théoriciens sont loin de me satisfaire en me présentant leur hypothèse; mais, en la rejetant , je leur dois de la reconnaissance , puisqu'ils me rappellent que , dans le système ani-
mal , il existe un lien non physique qu'il faut reconnaître.
4° Vanimisme révolte mon sens intime ; mais sa théorie anticipée me rappelle sans cesse trois vérités, unité actuelle du système , son individualité successive, son activité. Je ne puis adopter l'hypothèse ; mais ces trois faits généraux , rédigés en lois , sont incontestables, et il m'importe de ne jamais les perdre de vue en médecine.
5° Le solidisme ne me montre que ce fait : que le corps vivant est capable de réagir contre une impression. C'est ce que personne n'a jamais ignoré. Il a le grand tort de s'occuper tellement de la réaction , que bien des sectateurs doutent d'une action spontane'e de l'agrégat vivant.
6° h'helmontismc me rappelle une loi vitale que Vanimisme semblait devoir exclure : je veux parler de la divisibilité du corps vivant individuel , et de la susceptibilité de la réunion d'une partie séparée du tronc. Comme, dans ce dernier phénomène, il faut line coopération du segment et du tronc , l'idée d'une cause spirituelle ne peut pas s'accommoder avec un acte vital de la part du segment. Il n'en est pas de morne dans l'helmoiUisme. La cause active étant ici représentée comme une sorte de confédération féodale , Mxi fief peut être séparé de la fédération ; mais il peut y rentrer par le consentement du suzerain et du vassal. Ainsi, cette hypothèse est le symbole de quclqties faits réels et essentiels qu'il est utile de ne pas oublier.
T S" 9° Pour ce qui regarde les théories hypothétiques doubles , j'ai de la peine à y trouver quelque association d'idées qui soit usuelle en médecine. Cependant, comme je sens le besoin de lier toutes les notions qui me viennent, ces théories me rappelleront les questions les plus ardues renfermées dans le quatrième point de vue de la Philosophie des sciences. Je me souviendrai de ce qu'il y a de sensé dans le livre de Ahdiiis rerum causis de Fernel ; des travaux qui ont eu pour objet les causes des épidémies insolites; des idées de Mead sur l'influence que les astres pourraient exercer sur l'homme. En môme temps, je me tiendrai sur mes gardes en pensant aux opinions stoïciennes qui se sont répandues à plusieurs reprises dans la médecine , qui ont prêché l'enchaînement nécessaire, indispensable , de tous les éléments de l'univers , qui ont fait soupçonner cette science d'être fautrice de la fatalité , et par conséquent de l'astrologie judiciaire , de la divination , de l'art des extispices , de l'anéantissement de la liberté.
Vous voyez , Messieurs , que je n'exclus pas du territoire de la médecine les théories hypothétiques ; je né cherche pas à les oublier , à en éteindre tout souvenir : je les conserve , non comme faisant partie essentielle de la science , mais comme monument.
C'est tout ce que je puis dire en faveur de ces sortes d'inventions. Si vous voulez les examiner dans leurs rapports avec la science , vous verrez comment les apprécient les gens de l'art , et quelquefois les
auteurs eux-mêmes. 1° Il est des théories hypothétiques qu'on a voulu considérer comme rigides ; 2° il eu est qui ne tiennent à la science que par des liens fort relâchés ; 3° il en est enfin qui sont extrêmement vagues.
1° Lors de la ferveur primitive du mécanisme du chimisme et de l'animisme , leur étude était fort sérieuse. Le sectaire et les sectateurs se donnaient des peines mortelles pour détirer la cause admise et les faits à expliquer. Dans ces eflbrls , il se faisait de part ou d'autre quelque rupture : cela donnait lieu à un scandale , et les zélateurs travaillaient ingénieusement à tout rajuster. C'était le temps de Y étroite observance. Il ne reste plus aujourd'hui le moindre vestige de cette foi. Les organiciens voudraient bien inspirer de pareils sentiments à leurs adeptes ; ils ont assez d'intolérance pour cela. Mais les faits auxquels ils n'avaient pas songé les accablent à tout instant , et les obligent à être moins exigeants.
2° Les pneumatistes et les anciens solidistes ont toujours été de bonne composition. La doctrine était érigée en principe , mais je ne pense pas qu'on ait jamais rédigé une thérapeutique d'après cette idée. Baglivi dit textuellement que lorsqu'il s'était occupé de ses recherches théorétiques , il avait eu quelquefois le projet d'en déduire des règles pratiques; mais que , lorsqu'il était près du lit du malade , il ne voyait plus le moyen d'appliquer la doctrine au cas ; qu'il oubliait tout et ne so soumiuit que de son
Hippocrate. 11 est digne de remarquer que Cullen^ daos ses Éléments de médecine pratique, divise chaque chapitre en trois parties , dont la première est une bonne histoire d'une maladie ; la seconde une théorie hypothétique solidiste "de cette maladie ; la troisième l'exposition des diverses méthodes thérapeutiques reconnues utiles ; que la seconde partie est toujours faite suivant cette formule : je scppose que la maladie provient d'une telle cause ; et qu'il n'y a presque jamais une relation sensible entre les méthodes curatives et la partie théorique. Aussi j'ai souvent conseillé aux jeunes gens de lire soigneusement l'ouvrage de Cullen, en omettant dans chaque chapitre la partie moyenne.
3° Quant aux théories hypothétiques doubles, elles sont si vagues , si éloignées de la pratique médicale , qu'il est à peu près indifférent de les connaître ou de les ignorer. Leur plus grande utilité est de servir de mot de ralliement, au moyen duquel plusieurs personnes qui se conviennent puissent se réunir et se lier ensemble sous prétexte d'un intérêt commun. C'est un des besoins de l'esprit humain.
D'après ce que je vous ai dit sur les théories hypothétiques de la nature humaine, vous devez voir qu'elles ne font point partie essentielle de la science de la médecine pratique. Elles entrent dans un système entier des connaissances médicales ; mais elles "n'ont aucune autorité et que très-peu de considération. Si l'on a pu comparer l'encyclopédie médicale a la collection des lois d'une grande nation, on peut
CINOCIÈME LEÇON. iOl
comparer les hypothèses à quelques constilulions des papes , qui sont annexées au grand Corps de Droit , mais qui n'ont jamais eu force de loi , et dont la confiance est allée en diminuant, jusqu'à ce qu'elles sont tombées dans la nullité la plus parfaite. Ces ofdonnances sont appelées les exlraxacjanles ; ce qui signifie qu'elles sojit hors du droit positif, et qu'il est indifférent de les y joindre ou de les omettre. Les médecins de tous les temps, qui ont senti la dignité et la gravité de leur art, et qui ont bien conçu la véritable pliilosophie des sciences , se sont piqués d'exclure l'hypotîièse des fondements de la médecine. HippocRATE nous en a donné l'exemple de bonne heure. De nos jours , M. Alibert fait gloire de l'imiter en cela. « Je veux me signaler, dit-il, dans » la science , par mon mépris sur les hypothèses , » et par mon respect pour la vérité (1). »
Continuons notre analyse des propositions doctrinales de la médecine , parallèlement à colle que j'ai faite des propositions de la chimie.
3° Partie pratique tirée des connaissances substantielles , confirmée par l'expérience. Vous savez qu'il existe une thérapeutique. Je désirerais pouvoir vous faire comprendre « priori quelles sont les règles inaltaquables que la science possède ; mais comme elles dérivent d'une connaissance profonde de la pathologie interne , je risquerais de n'être pas entendu
'J) Nosologie ualurdle, averlisscmciu , p. iij.
102 CINQUIÊ3IE LEÇON.
d'une partie de mon auditoire. Je me contente de quelques remarques générales, d'après lesquelles vous présumerez qu'il peut y avoir des règles de traitement certaines et durables.
En chimie , une opération consiste souvent à gouverner un phénomène qui s'exécute naturellement. Une fermentation est un phénomène naturel , dont nous connaissons les conditions extérieures, et dont Je résultat est prévu ; je cilc la fermentation du raisin pressé , la fermentation de la^ pâte de farine de froment, celle du fromage. Que doit faire l'artiste? Quand il est bien instruit de toutes les circonstances qui peuvent exercer une influence sur le travail naturel , il dispose les choses qui sont k sa portée de manière à rendre le résultat aussi sûr et aussi exact qu'il est possible. L'air, la température, le repos , la lieu , tout cela peut être réglé par lui. Comme il sait ce qu'il désire , il sait quel est le moment où il convient que la fermentation s'arrête ; la continuation du mouvement donnerait un résultat qui serait en opposition avec ses vues. S'il a des moyens pour borner la progression , il les emploie pour arriver à ce but.
Les maladies internes sont aussi des opérations naturelles dont l'expérience nous a fait connaître le cours, le terme et le résultat. Cette même expérience nous a appris quels sont les phénomènes qu'il serait utile de supprimer ; quels sont ceux auxquels il est nécessaire de laisser prendre tout le développement possible. Pour
ces derniers, dont le résultat est la convalescence, le médecin sait quelles sont les conditions qui peuvent rendre l'opération aussi sûre et aussi avantageuse qu'il est permis de le désirer. Il sait aussi quelles sont les circonstances qui peuvent presser ou ralentir le mouvement, et il s'en sert pour arriver au but qui est le plus désirable. Les règles pour surveiller et gouverner ces opérations pathologiques , sont assez arrêtées pour que tous les médecins qui ont abjuré les thérapeutiques fondées sur les théories hypothétiques générales , agissent de la môme manière.
Quand l'opération morbide spontanée est de nature à se terminer d'une manière fâcheuse ou funeste , l'artiste cherche s'il y a des moyens pour la supprimer. La thérapeutique a des ressources de cette espèce. Une profonde connaissance de la nature humaine en a suggéré quelques-unes ; le hasard en a fourni d'autres. La théorie induclive nous a fait penser que des commotions perturbatrices pouvaient arrêter les phénomènes successifs d'une maladie nerveuse : ainsi , des impressions alarmantes ont supprimé assez souvent l'épilepsic , la folie, l'hypocondrie. Un alTaiblissement subit et extrême peut rendre impossible les fonctions de certaines maladi(>s. La raison a proposé des saignées jusqu'au blanc dans des cas pressants ; l'expérience a confirmé ce conseil dans les inflammations réactives , dans le rhumatisme aigu, dans des fluxions impétueuses. Des esprits attentifs à toutes les choses qui peuvent intéresser l'humanité , se sont
aperçus que certaines substances modiOaient le système vital de l'homme, de manière à y détruire certains états morbides : par exemple , ils ont vu que le quinquina dissipait le génie périodique ; que le mercure faisait disparaître la syphilis ; que le virus vaccin préservait un individu de la petite vérole. Ces bonnes fortunes ont constitué des méthodes spécifiques , et nous ont confirmés dans le point de pathologie qui concerne les affections morbides ; elles nous , donnent aussi l'espérance de voir des trouvailles pareilles sanctionner nos autres lois médicales et les règles thérapeutiques qui en découlent. .
Personne ne doute que l'action des choses qui composent le monde extérieur ne puisse déterminer en nous des maladies, soit réactives , soit affectives. Ces dernières sont particulièrement les maladies épidémiques, ou tempestives, ou insolites, ou endémiques. Mais si des impressions longues , exercées sur notre corps , ont pu modifier le système vital d'une manière défavorable, est -il surprenant que des impressions différentes ou même contraires puissent faire disparaître ces modifications, soit en les corrigeant, soit en en introduisant d'opposées? Ce que le bon sens suggère est confirmé par l'observation.
Une même maladie peut être guérie par diverses méthodes. Vous savez bien que la chimie vous présente la même circonstance dans ses pratiques : des procédés différents nous donnent des produits pareils.
Celle diversité de résultats ne préjuge rien ni contre l'une ni contre l'autre de ces sciences pratiques.
Tout ce qui m'intéressait aujourd'hui , dans cet article , c'était de vous faire sentir qu'une partie pratique pouvait être déduite des connaissances substantielles de la science , sans avoir , pour la construire, plus besoin d'hypothèses qu'il n'en a fallu pour établir les propositions fondamentales. Si je guis parvenu à rendre présumable une idée que je ne pouvais pas encore démontrer , j'ai atteint mon but pour le moment.
4" Pratique conjecturale. La thérapeutique que je viens de vous indiquer émane de sources que la raison et l'expérience ont ouvertes. Les médecins instruits ne comptent que sur celle qui a celte origine : toute autre est précaire. Ces mêmes hommes ne cessent de vous le dire; et, d'après ces préceptes, vous pourrez réclamer contre les accusations de versatilité , de crédulité, de superstition, d'astrologie judiciaire , et autres , dont on a chargé non-seulement les médecins , mais encore la médecine elle-même.
La science n'est pas responsable des opinions bizarres des personnes qui la cultivent. Si des théoristes , attachés aux hypothèses, proposent des thérapeutiques déduites de ces idées , restez persuadés que la majorité des praticiens ne les apprécie que comme des tentatives éphémères. Si quelques hommes éminenls dans la médecine ont payé un tribut aux préjugés de leur siècle, ces faiblesses individuelles n'ont point gâ<é le
dépôt des connaissances substantielles. Vous savez que , quoique les vérités médicales ne soient pas inalliables, elles sont incorruptibles. Aussi les bons esprits peuvent toujours faire à volonté le départ que je vous recommande.
Ce qui trompe les étrangers est, vraisemblablement , le soin que nous avons de consigner dans nos recueils tous les faits de guérison qui ont été suffisamment constatés ; ils s'imaginent que tout est adopté sans critique. Ils ne savent pas faire une distinction qui est l'âme de notre conduite : c'est de rendre le résultat indépendant des motifs pour lesquels il a été entrepris. La réussite n'est pas pour nous la sanction de l'hypotbèse générale qui l'avait dirigée : c'est un fait qui est mis à côté de tous ceux du même ordre , afin que de l'ensemble nous puissions déduire une induction certaine et féconde. M. Ciiiiestien avoue que l'emploi de l'or contre la syphilis lui fut suggéré par la théorie mécanique , où l'on dit que la matière syphilitique est une substance grossière qui obstrue les petits vaisseaux : il lui a semblé que l'or étant le plus pesant des métaux , d'après l'état alors actuel de la physique, devait chasser devant lui les sucs coagulés, et que son extrême division le rendrait fluide, pénétrant, coulant. L'expérience ayant été faite assez souvent pour n'avoir plus de doute , l'auteur s'est joint aux médecins raisonnables pour se moquer ensemble de la théorie ; tous ont conservé le fait, et ont inscrit le moyeu comme utile dans les cas détcr-
minés : dans la suite, on verra s'il convient de le considérer comme spécifique, comme perturbateur, ou comme analytique. Rien ne presse ; provisoirement on peut s'en servir.
Quoique l'organicisme soit une théorie générale hypothétique; que , par conséquent , sa thérapeutique n'inspire aucune confianoe ; que M. Bouillatjd luimême n'ait pu louer de la révolution médicale , que la destruction de la médecine antérieure : les praticiens attachés à la méthode de l'induction se tiennent continuellement au courant des faits thérapeutiques remarquables , sauf à les interpréter à leur aise. S'ils sont timides dans leurs tentatives , ils sont clairvoyants dai^s les faits que publient des hommes plus hardis ou téméraires. Les essais sur l'application des sangsues en grand nombre , sur les poisons à haute dose, sur le tartre stibié en grande quantité, leur fournissent une sylva sylvarum empirique , une pépinière médicale qu'ils exploitent provisoirement au moyen de la statistique (grand pouvoir des chiffres, comme vous savez ) , en attendant que l'interprétation légitime puisse enrichir les détails de la science , et rendre hommage à la solidité et à la fécondité de ses principes.
5" Partie technique individuelle. Le respect des médecins sages pour les faits les oblige à se conduire envers les particuliers comme envers les sectes. Un homme qui s'éloigne des règles rationnelles et qui abonde dans son sens, ou qui dupe le public , ne peut
évidemment pas être pris pour exemple quand il s'agit d'apprécier la constance et la solidité de la médecine. L'art le rejette de sou sein , et ne veut partager ni ses punitions , ni ses triomphes éphémères. Mais la médecine est toujours attentive k l'acquisition des faits, quelle que soit l'origine qui leur a donné naissance. Elle conserve les récits suffisamment attestés , non-seulement quand ils sont probables, mais encore quand ils ne sont pas impossibles. Ne vous imaginez pas qu'elle veuille favoriser la superstition ; mais elle recueille les effets de la croyance aux amulettes , aux cérémonies mystérieuses , parce qu'il lui importe de connaître le degré de l'influence que les affections du sens intime peuvent exercer sur le système vital. ,
Gardons-nous donc de confondre la pratique de quelques individus avec les canons prescrits par la science. Le vulgaire ne connaît, de toute la médecine , que le mélier ; et comme celui-ci est sujet aux erreurs et au mécompte , il ne cesse de dire que la science est toute conjecturale. Dans la réalité, on ne pe;it pas employer cette expression pour les dogmes fondamentaux , ni pour les règles thérapeutiques : ces propositions, rédigées avec exactitude, n'expriment que des résultats immédiats des faits. Prises génépalement sans application, elles sont très-certaines. Mais quand il s'agit de les mettre en pratique dans un cas déterminé , elles sont aussi exposées à l'erreur
cfiie les règles de la politique, de la jurisprudence, de l'art militaire.
Est-il juste d'imputer à la médecioe les faiblesses, les travers d'esprit , la perversité ou les vices de ceux qui l'exercent ? Des hommes graves sont tombés dans celte erreur. De c^ que des charlatans qui ont eu une vogue prodigieuse , et qui ont acquis une fortune scandaleuse , ont donné le spectacle de deux pratiques exclusives et opposées ; de ce qu'un babillard Chrysippe a substitué des pratiques frivoles aux méthodes de ses devanciers ; de ce que Thessalus a insulté avec impudence tous les médecins passés et présents, s'est vanté d'être le fléau de tous ses confrères , et a ordonné même d'inscrire sur son tombeau le titre iViatronicos ( vainqueur des médecins ) ; (le ce que Charjiis a prétendu guérir toutes les ma-
l;:dies sans exception au moyen des bains froids
J'line conclut que la médecine est inconstante, incertaine, n'ayant aucune règle fixe. Il était plus naturel de dire que, dans toutes les classes de la société , il y avait un très-grand nombre d'individus qui sont dupes , et peu capables d'apprécier les hommes sous les points de vue qui les intéressent le plus.
On rit en voyant Orgon , qui , indignement trompé par Tartufe , s'écrie :
(yen est fait , je renonce à tous les {,'cns de bien ; J'en aurai désormais une horreur effroyable.
Mais il me semble que la conclusion de Pline est
110 cinqCième leçon.
encore plus ridicule : car , au moins , Orgon n'avait horreur que des gens de bien , et il ne s'attaquait pas à la vertu ; tandis que le naturaliste latin ne se contente pas de faire justice des médecins , mais qu'encore il immole la médecine elle-même.
En morale , la première vertu est la justice ; en philosophie, la première qualité est la justesse. Exercezla envers la médecine. Ne rendez pas cette science pratique responsable des méfaits de ses suppôts. Elle ne prescrit rien de déraisonnable. Elle cherche à s'éclairer continuellement , même par les sottises des dupes et par les stratagèmes des fripons. Elle pense , sans doute, comme l'apôtre : oportet hœreses esse : il faut qu'il y ait des hérésies.