DÉ3I0CRITE
r L'idée principale de la première , que l'on croit avoir été puisée dans l'Egypte , et qui semble être un souvenir des dogmes enseignés par l'auteur le plus ancien que l'on connaisse, est que le prin-^ cipe dos êtres est une intelligence puissante , éternelle , nécessaire , qui , par la pensée , a tiré du néant toutes les substances actuelles , et qui les a disposées pour en former l'univers,
A cette idée, qui est très-claire, Pythagore en
(t) L'abbc lÎATTEUx , lîisloirc des causes premières.
joiguit une autre qui est fort obscure pour nous , et qu'il enseigna comme un objet d'une grande importance : je veux parler de la puissance qu'il attribua aux nombres. A nos yeux , les modes de la grandeur sont des manières d'être que l'on peut comparer et apprécier ; mais il ne nous est pas possible d'y voir un principe d'action. Aussi quelques interprètes n'ont pas osé déterminer si ce philosophe a considéré les nombres comme des causes premières , ou seulement comme des types ou signes (1).
2° TiMÉE de Locres , élève de Pythagoue , fit une addition à la théorie du maître. Au lieu de supposer que Dieu agit directement sur les corps de l'univers , il admit une force intermédiaire qui les pénètre, qui établit la liaison entre Vunité divine et la multiplicité : c'est cette cause motrice qui est le principe de l'harmonie nécessaire pour la conservation de l'ensemble.
3° Les Eléates fondaient en im seul être éternel et le monde qui tombe sous nos sens , et la puissance cachée qui le gouverne. Leur doctrine avait le plus grand rapport avec celle que Spinosa a sou- , tenue long-temps après. Il n.'y a pas d'antre dieu que l'univers qui agit par des lois nécessaires, comme un agrégat vivant , qui en est partie , exécute la série de ses phénomènes en vertu de sa nature , sans qu'aucune intelligence les règle.
(I) Dacif.u , vie de Pytuagome.
4° E31PÉDOCLE trouvait le principe des êtres dans la matière , qu'il prétendait être éternelle. Les éléments qui la forment sont de quatre espèces. Leur mélange a constitué le chaos. Mais il y avait dans ce chaos divers principes d'action qui ont tout organisé : d'abord le feu, qui est divin, puis l'amour; enfin, la discorde, et le hasard.
5° Tout le monde sait que Démocrite est ou l'inventeur ou le premier apôtre de l'atomisme. La matière est éternelle. Ses éléments sont des atomes de diverses figures. Ses éléments, se rencontrant fortuitement dans l'espèce , forment des agglomérations qui constituent les différents corps de l'univers , les as- Ires, les planètes, la terre, les animaux, etc. Le sens intime, ou l'âme des agrégats vivants, n'est que le résultat d'une coagulation de certains atomes. L'univers entier a une âme pareille qui est susceptible de jeunesse, de virilité et de vieillesse, et par conséquent de mort et de destruction.
Il ne faut pas croire que ces cinq doctrines , qui régnaient à cette époque dans la Grèce, fussent pures dans les têtes des fidèles respectifs , et que chacun s'en tînt strictement aux dogmes du fondateur : après avoir professé une secte , le disciple en retranchait ce qui lui déplaisait, y ajoutait ce qu'il avait imaginé , amalgamait des hypothèses différentes , et en formait une doctrine hybride. Il en arrivait que les systèmes sur les causes premières paraissaient être prodigieusement nombreux, et qu'il n'y avait pas
Jeux pliilosoplics qui fussent complètement d'accord. Ainsi, quand on a cherché à ramener les théories à cinq , on a procédé comme l'on agit en botanique lorsqu'on institue des genres autour desquels on place les espèces et leurs mulets.
On sait que , dans tous les temps , l'homme a été considéré comme le monde en raccourci , et que les systèmes de philosophie ont été constamment appliqués à l'étude de cet être. Ainsi , chaque sectaire l'a vu à sa manière. Pythagore , qui voyait dans l'univers une unité qui est Dieu , et une multiplicité qui est la matière , a vu dans l'homme une association analogue, composée d'une substance essentiellement unitaire qui est l'esprit, et un agrégat multiple qui est l'ensemble des organes. Ces éléments doivent se comporter dans cette association , comme les éléments du grand monde se comportent dans le gouvernement de l'univers.
TiiMÉE ne différait pas essentiellement de son maître sous ce rapport. Car s'il a placé entre l'esprit et les organes une force motrice pour le monde , Pythagore l'admettait aussi ; il lui avait môme donné un nom , qui est celui de char subtil de l'esprit , ou d'ombre. Cette manière de concevoir l'homme laisse apercevoir d'avance que cet agrégat sera susceptible de deux arts pratiques, savoir : de la morale et de la médecine. Puisqu'il est complexe , que l'esprit constitue un moi susceptible d'impressions faites par le non-moi; et que la force motrice qui agite le sys-
tèrae des organes en oonslilue une sorle de personnalité , on voit que cet assemblage peut recevoir de» modifications variables à volonté.
Les Éléates , imbus de leur panthéisme , ne virent dans l'homme , comme dans tout autre agrégat , qu'une portion de Dieu qui est absorbée dans les lois générales du tout , sans qu'il y ait en elle aucune force spéciale qui lui donne une individualité, qui lui accorde un véritable moi. De cette opinion , qui est en guerre contre un sens intime pénétré de sa personnalité et de sa liberté , il s'ensuit qu'un homme n'est qu'un grumeau de l'ensemble général , grumeau dont la vie est fondue dans celle du monde , puisque l'univers n'est que la forme sensible de la divinité. On voit que , d'après l'idée de ce torrent qui nous entraîne, la morale et la médecine sont nulles.
Aux yeux d'EMPÉDOCLE , le premier homme est provenu d'un œuf, c'est-à-dire d'un chaos semblable à celui d'où le monde est éclos. Si cet œuf n'est pas resté dans l'état primitif, c'est que le feu, associé avec l'amour et la haine, a développé cet ensemble : c'est de ces principes d'action qu'ont découlé les qualités primitives , la chaleur , l'humidité , le froid , le sec , et les qualités secondaires , le doux , l'amer, l'insipide, l'acre, etc. La perfection de l'agrégat est le résultat d'une constitution normale des éléments. Or, comme diverses causes extérieures peuvent changer les proportions actuelles de ces éléments , il est évident qu'il peut y avoir des arts do
modifier l'espril et la santé de l'être vivant : tout ce qui peut altérer les qualités secondaires ou primitives de l'agrégat , est un moyen de morale ou de médecine.
Quant aux atomistes, l'homme est pour eux une coagulation d'atomes , susceptible de changements par la condensation ou l'expansion de ces corpuscules. Conséquemment le corps vivant , susceptible de deux altérations anomales , est aussi susceptible de deux corrections ; savoir : du relâchement et du resserrement. C'est tout ce que le raisonnement indique d'après la théorie , soit pour la morale , soit pour la santé.
La philosophie des causes premières bouleversait donc continuellement la philosophie naturelle , la mo-^ raie et la médecine.
HippocRATE sentit que les diversités d'opinions dont il était témoin n'étaient pas conciliables. Il dut prévoir que ces disputes seraient éternelles; et. que si l'on ne voulait former la médecine que sur la so^ lution de ces questions , elle serait toujours à faire. Il pensa donc sérieusement à la rendre indépendante de ces suppositions pour lesquelles les gens sensés ne pouvaient avoir ni attachement ni estime.
Il eut le bon esprit de la former selon une direction fort différente de celles que suivaient ses contemporains; au lieu de commencer à établir des principes généraux pour descendre aux détails , et pour appliquer ces principes aux faits médicaux, il aima mieux examiner directement les mêmes faits dans
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l'homme , en déduire les causes immédiates par le moyen des inductions, et combiner ensuite les connaissances de ces causes pour en tirer d'autres conclusions d'ordres plus élevés. En un mot, au lieu d'aller chercher des causes ou principes fort incertains aux quatre coins de l'univers pour les ajuster avec les principes locaux , il fit en sorte de reconnaître ces principes locaux d'après leurs effets dans Fagrégat où ils résident, sauf à travailler, dans la suite , à la jonction des principes locaux et des principes généraux, en allant du système particulier au système universel , de l'homme au grand monde.
IIippocRATE pensa bien qu'avant d'arriver à la rencontre de ces deux sciences , il aurait établi une mé~ decine pratique dont l'humanité aurait ressenti les bienfaits. Il s'avisa donc de séparer la médecine d'avec ces grandes controverses, et de la rendre indifférente aux questions de savoir ce qui doit l'emporter du matérialisme ou du spiritualisme , de l'atomisme ou du panthéisme , etc.