DIGRESSION
Si l'on veut jeter un coup d'œil sur l'histoire de l;i philosophie , on sentira combien IIippocrate avait eu raison de séparer la science qu'il a fondée d'avec celle des causes premières. En mettant à part l'idée d'une cause éternelle , intelligente , nécessaire , créatrice , rémunératrice , vengeresse , idée qui est la plus
ancienne , que l'immense majorité des hommes conserve toujours sans en parler , que Pytuagore avait exprimée , et qui doit être celle du sens commun : les opinions arbitraires sur lesquelles les philosophes se disputaient du temps d'HippocRATE se sont reproduites successivement dans le cours des siècles , sans que les spéculatifs aient pu s'entendre.
Il semble que des opinions arbitraires devraient être en nombre infini : on croirait , en effet , que la Vérité n'a qu'une forme , tandis que l'erreur doit n'avoir pas de bornes dans sa variété. Mais l'expérience nous fait voir qu'il n'en est pas ainsi ; que l'esprit humain est circonscrit dans ses créations , et que , s'il veut toujours changer , il est réduit à les disposer dans un cercle qui tourne devant les époques. Nous revoyons toujours les six ou sept théories anciennes , comme si l'imagination était épuisée. Cela rappelle ce que l'on a dit des monstres. On croyait d'abord que leurs formes étaient infinies : Haller, M. Blumenbach et Barthez , ont avancé que ces aberrations peuvent être ramenées à des genres et à des espèces , et que , par conséquent , elles sont soumises à des lois pathologiques invariables. On sait ce que MM. Geoffroi-S'-Hilatre père et fils ont fait pour établir ce principe. Les anomalies de l'esprit sont-elles donc sujettes à la règle comme celles de la force vitale , et ce rapport n'est-il pas une ressemblance de plus entre les deux puissances actives du système humain ?
Comme , entre les affections morbides vitales , i{ cti est de plus' fréquentes que d'autres , il est aussi deS opinions ou fantaisies philosophiques qui se présen-^ tent plus souvent dans le cours des siècles. Le panthéisme ou le naturalisme des Eléates me semble être celui à qui l'on a donné le plus de lettres de suran^ nation < Après avoir été énoncé et soutenu près de deux cents ans avant Hippockatë , un des élèves d'AuisTOTE , Straton de Lampsaque , le rajeunit trois ou quatre siècles après , et le formula de manière à le rendre plus populaire. Il a été oublié plusieurs fois : aussi plusieurs sophistes de divers temps se sont fait un nom en le moderuant avec plus ou moins d'habileté et en lui donnant plus de profondeur, c'està-dire plus d'obscurité et parlant plus de dignité. Am3iomls Saccas , Plotin , Télésio , Patrizzi , GlOR- DANO Bruno, Spinosa , ne sont guère connus que par de nouvelles éditions de cette vieille idée ; et je suis porté à croire que quelques auteurs allemands modernes , qui veulent fonder les causes premières sur Vabsolu , diffèrent de ceux que je cite , plus par quel-^ qves mots que par le fond des choses.
Les idées fondamentales de Straton et des Éléates me paraissent pouvoir se réduire aux principes suivants :
1° Réunir sous le titre d'unité trois ou quatre acceptions différentes : celle que le sens intime éprouve en lui ; celle que nous apercevons dans un agrégat vivant en tant que vivant , dont les parties obéissent
SiXlÉ.V'E LEÇON'. 12?
h Une loi vitale ; celle qui exprime l'association de plusieurs molécules rassemblées par la cohésion physique ; l'acception figurée qui rappelle la relation qui lie les membres d'une compagnie*
2" Considérer comme deux attributs d*un même sujet deux idées distinctes ; savoir : ï étendue et la pemcc.
3° Exclure de la formation et de la conservation de l'univers toute puissance créatrice intelligente hors de cet univers.
4° Expliquer tout ce qui Se passe physiquement , physiologiqueraent , moralement , par la jonclion des molécules de la matière , et ne pas y reconnaître d'autre principe d'unité que celle association^
5° Assimiler l'univers à une plante qui se ramifie.
6" Réunir sans distinction, sous le titre de vie générale, toutes les forces actives de l'univers.
7" Admettre dans toutes les portions de la matière cette même vie , ou une vie moléculaire immanente dans la vie universelle.
8° Attribuer aux molécules des qualités diverses , et ne voir d'autre ditlérence entre les agrégats que celle qui provient de la diversité de ces molécules élémentaires.
9" Admettre Vamour dans les molécules et dans les corps qui composent le globe terrestre*
10" Dériver toutes les espèces de quelque règne que ce soit, ou de l'activité plastique et solitaire de? la terre , ou de ses amours avec les objets ambiants^
128 SIXTÈSIE LEÇON.
OU des relations mutuelles du même genre entre les corps qui la composent.
La doctrine de Straton a été contractée par Bat- TEUX , dans le dixième mémoire sur h principe actif de l'univers (1). On trouve dans ce travail presque toutes les assertions que je viens d'émettre.
1° Batteux ne prononce pas explicitement la première proposition. Mais l'abus de l'expression unité était la devise des écoles éléatiques. A la différence de celle de Pythagore , un ne représentait que Dieu , ou l'âme humaine , et deux toute substance matérielle ; elles trouvaient dans toute chose unité' et pluralité. « Chaque objet est unité et multiplicité » , dit Plotin (2) ; mais en commentant son aphorisme , on voit qu'il ne l'applique qu'aux corps , aux agrégats. « Il en est .autrement pour l'âme, substance » inétendue , immatérielle, être simple sans corps. » Les Stratoniens modernes répètent souvent la proposition de Plotin , sans y ajouter l'exception. Ils la reproduisent absolue ; ils la regardent comme une clef de leur science. Celte affectation de présenter à tout propos ce mot unité dont la définition est double , qui , au propre , signifie une chose qui est indécomposable (le sens intime) , et au figuré une mul-
(1) Mém. de littérature tires des registres de l'Acadcmie des inscriptions et belles-lettres , t. 57'^ , p. 222.
(2) Tennemann , Manuel de l'iiistoirc de la philosophie , trad, de M. Cousm, 1. 1, § 212.
SIXIÈME LEÇOÎλ 120
tiplicité collective , décèle l'intention de tout brouiller en philosophie. C'est, en effet, un exemple frappant des sophismes que la logique de Port-Royal désigne sous la dénomination à'àbus de l' ambiguïté des mots (1) , et qui sont la source la plus féconde des syllogismes à quatre termes.
2° En considérant le monde visible et la cause dont il est l'effet, l'univers a deux faces, dont l'une tombe sous nos sens , et dont l'autre n'est pas perceptible. C'est une substance unique qui a deux attributs généraux : l'étendue et la pensée. « Mais, dit » Batteux , si quelques-uns des anciens , je veux dire » les Eléatiques , ont pu entrevoir quelque chose de » cette opinion , la tournure d'esprit de leur siècle » les a empêchés de s'y arrêter , et de la voir sous » le même aspect que les modernes l'ont vue depuis » Spinosa (2). »
3° L'idée fondamentale pour laquelle la doctrine paraît avoir été faite , et qui est comme la doxologie des articles , c'est que , ni hors ni dans l'univers , « il » n'y a nulle cause intelligente , nul principe sentant » ou pensant , qui le meuve ou le gouverne , ou qui » lui donne la forme : la nature , principe machinal , » ordonne et exécute tout conformément à des com- » binaisons primitives (3). » Ainsi, tout ce qui se
(1) La Logique ou l'An de pcuscr , partie , chap. 18 , § 8. (i) L. c. , p. 235 et 236.
passe dans l'être est l'eflet nécessaire et infaillible (le la combinaison des molécules qui le forment : par conséquent, cette combinaison de toutes les parties qui se coordonnent constitue la seule cause.
A° Pour la formation des agrégats , voici le principe. « Dans chaque parcelle de matière , il y a une » certaine force qui le porte à concourir à la for- » mation des cires auxquels elle peut convenir , sans » toutefois qu'il y ait en elle aucun dessein , ni au- » cune connaissance de ce qu'elle fait (1)..» Cette cohésion et liaison des parties d'un ensemble, est son unité , qui n'existe que par la réunion.
5° et 6° L'univers est ce que les Eléatiqucs appellent le tout. Suivant eux, il est infini (2). Il est éternel (3). Il est un (4). Par conséquent, il est le seul vrai Dieu (5). Aristote le déclarait immuable. Comme il est tout formé d'agrégats ou àiessences intermédiaires , il ne forme qu'un ensemble , sans solution de continuité et sans limites (6) ; et comme toutes ces matières diverses continues , naturellement actives, agissent les unes sur les autres réciproquement , cette masse infinie est douée d'une vie uni-
(2) Hatteux , Histoire des causes premières , 1769 , pagf. 235.
terseîle ; car Straton la considère comme une plante qui végète (1).
T Outre cette vie générale , cette activité de l'univers, cette harmonie qu'avait tant célébrée l'école de Pythagore , Straton reconnaissait encore une vie dans la matière principe (2) , et par conséquent dans chaque agrégat particulier qui faisait partie de la composition du tout. Comme il n'admettait pas l'éternité de l'univers , et qu'il préférait le chaos d'Eai- PÉDOCLE , il tirait parti de la théorie de la formation du monde pour faire mieux sentir la vie spéciale de chaque corps. « On peut se représenter le chaos de )) Straton comme une mer immense qui contient une » infinité de petites parcelles de toute espèce et de » toute figure , lesquelles se meuvent au hasard par » des secousses et des vibrations convulsives , formant » toutes sortes d'angles , à peu près comme ces points » animés qu'on observe avec le microscope dans les » infusions des plantes (3). »
8° Pour donner aux divers corps les formes et les qualités qui les spécifient, il fallait supposer que les éléments primitifs avaient des degrés différents d'activité, de vitalité (4). Ou le spéculatif n'y a pas manqué, ou son historien a pensé que ces circons-
il) Mémoires de liltéralurc; 1763, t. 57, p. 25.2.
(i) Ce n'esl qu'une applicalion de la docirinc des homocoméries.
tances découlaient naturellement des premières hypothèses. « Ces points donnés, dit Batteux, Straton » pouvait expliquer à peu près la formation des as- » très et les variétés de leurs éléments composants. » Il expliquait de même celle des espèces terrestres, » pesant et graduant les choses de chacune des pièces » composantes , selon les fins , les propriétés , les fa- » cultés de chaque espèce composée. La plante était » plus parfaite que la pierre , parce qu'elle était com- » posée d'une matière plus active qui la fait mou- » voir , quoique dans un même lieu. L'animal était » plus parfait que la plante , par une dose plus grande, » encore de cette même matière active... L'homme, » à son tour, était plus ingénieux que l'âne ou le » cheval , par un triage de parties plus excellentes » que les leurs, etc. (1). »
9° Si l'homme est un petit monde , réciproquement le monde est semblahle à l'homme. Celui des deux que vous connaîtrez le mieux vous servira à étudier l'autre. Suivant Straton, l'univers sort du chaos , comme l'animal , et particulièrement l'homme , sort d'un œuf. Empédocle avait dit , moitié poétiquei»ent , moitié scientifiquement , que les formes étaieul sorties du chaos par l'influence de l'Amour et de la Haine. Straton a parlé à peu près de même d'une manière sérieuse. « Il admettait donc une espèce » de vitalité dans la matière principe , un effort qui
(t) L. c. , p. 227 et 228,
» ressemblait à une sorte à'amour , de désir vague , » d'inquiétude sourde , qui faisait qu'un corpuscule » cherchait à s'unir, à s'accrocher à d'autres cor- » puscules , soit semblables , soit différents , dont il » pouvait résulter des formes au moins actives et » mouvantes , et par ces formes , des mouvements et » des actions différemment déterminées (!)• » Je ne sais pas si Stratox a dit comment s'exerçaient les amours des molécules de la terre : l'abbé Battedx ne pouvait pas décemment aller plus loin. Mais des sectateurs moins circonspects ont parlé de ces fréquentations sensuelles dans les termes les plus techniques.
10° Ainsi , la terre , douée de ces forces , produisant par son activité propre , par une sécrétion spon^tanée , ou fécondée par les impressions qui l'entourent , a engendré les êtres variés qui l'habitent ou qu'elle enserre. Elle a déjà fait bien des choses : c'est ainsi qu'ont été formées toutes les merveilles que Maillet nous présente dans son Telliamed. De quoi le globe terrestre n'est-il pas capable encore ? « Qui sommesnous, pour marquer des limites à la nature (2) ? »
Telle est l'hypothèse Éléalique ou Stralonique qui reverdit de temps en temps , et qui , à chaque nouvelle exhumation , est regardée , par les écoliers de rhélorique, comme une création récente. Je voudrais qu'elle fût exposée avec toute la clarté dont elle est
(2) BAtTElX , L, C, p. 228.
susceptible, comme un ancien archevêque d'Alexandrie voulut conserver et étaler en public « une des plus » infâmes statues des idolâtres , afin qu'ils ne pussent » jamais nier qu'ils n'eussent adoré de tels dieux (1). »
Puisque ce système d'idées s'est reproduit le plus souvent dans le cours des siècles , il est permis de croire qu'il passe pour le moins absurde. Quelle opinion peut-on avoir des autres? Et il faudrait choisir entre des théories pareilles avant d'asseoir la science médicale! Après vingt-six siècles de disputes, voici deux traits de la conclusion de l'Histoire de la philosophie de Tenne3IANn , traits qui se rapportent plus à la recherche des causes premières qu'à toute autre partie de la science : « Tant de tentatives diverses » et contradictoires , hasardées dans ces derniers temps » par l'esprit philosophique , ont pu rendre suspecte » la philosophie elle-même , et faire désespérer de » la solution du problème rationnel qui consiste à » trouver un système de certitude fondé sur des prin- » cipes. » L'auteur n'est pas encore découragé ; mais l'expression de son espérance prononce la condamnation du passé. « Un temps viendra, dit-il, oii les » diverses manières de philosopher , qui aujourd'hui » semblent n'être que des aberrations, seront reconnues » comme des conditions nécessaires de la vraie cul-
(1) Méthode d'étudier les poètes, par le père Tiiomassi.n ; préface,
SIXIÈME LEÇON. iSd
>) ture de la raison et de la véritable sagesse (1). » Ainsi soit-il. Mais en attendant, Hippocrate avait donc raison de rendre la médecine indépendante de ces aberrations. Qu'avait-elle gagné à sortir d'entre les mains des prêtres , pour tomber dans celles de pareils pbilosophes? Voyez le cas qu'il fait de ces disputes (2). Mais, en travaillant à cette émancipation , ne croyons pas qu'il ait pensé à séparer la médecine de tout le corps de la philosophie , de la logique pratique, de la psychologie empirique, des mathématiques , de la morale : la partie de la philosophie dont il voulait se débarrasser, c'était la philosophie des causes premières , de laquelle il n'espérait rien ; il devait surtout avoir du dégoût pour celle des Éléates , dont le résultat était l'anéantissement de la personnalité de l'homme , et par conséquent de sa responsabilité , de ses déterminations , de la médecine et de toutes les sciences.
Les plus grands médecins de tous les temps ont adopté cette séparation. Si quelques hommes , dé-
fi) Co jii|,'ement de Tennemann lail nti siiigulior coiUrastc avec unes vignette emblciuatiquc que G. Vossius avait mise à la tète de son livre de Philosophia et pliilosophorum seclis. Dans un écusson sont icprcscntés , à la ganchc du spectateur , un soleil ; à sa droite, un livre ouvert. L'âme était cette inscription :
//te noctis tenebras , hic pcctoris aufcrl;
dont la nioi(ié se rapporte à la première image, et l'autre il la seconde. Je suis persuadé que si Te>m:ma?(> avait voulujoucr avec eu symbole, il aurait mis un acr nitbilus , broiiillanl sur le soleil , et dans l'inscription , olJert à la place A'aufert.
(2) Lib. 'h Na(ura humana.
daigneux d'un muet et sans gloire , ont préféré la vanité de réunir ce qui avait été si sagement divisé , et de s'ériger en chefs de secte , le corps médical les a vus avec scandale. Si des gens , capables de réprimer ces écarts , ont gardé le silence , c'est qu'ils ont compté sur la justice du temps. Ils savent d'ailleurs que les réfutations les plus aisées, les plus victorieuses , sont celles qui obtiennent le moins de reconnaissance. On sait comment Voltaire jugea l 'Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac. Il n'en put contester ni la logique , ni la poésie ; « mais » à l'égard de la physique de ce poème, » dit-il ( il devait y ajouter et de la métaphysique ) , « il me » paraît que l'auteur a perdu beaucoup de temps et » de vers à réfuter la déclinaison des atomes, et les » autres absurdités dont le poème de Lucrèce four- » mille. C'est employer de l'artillerie pour détruire » une chaumière. »
IL Je crois en avoir dit assez pour fixer le vrai point de vue de la séparation qu'lIippocRATE a voulu mettre entre la philosophie et la médecine. Ne croyons pas que le fondateur de cette science ait voulu la rendre étrangère à la logique , à l'analyse de notre sens intime , aux notions usuelles des mathématiques , à l'art d'interpréter la nature , c'est-à-dire à la physique et à la physiologie , à la morale , à la cosmologie, et surtout à l'astronomie pratique : il a trop bien senti que ces parties de la philosophie sont liées avec la science de l'homme , pour qu'il ait eu la pensée
SIXIÈME LEÇON. JxlT
(le les en éloigner. La séparation dont il se vante ne regarde que la septième partie , celle qui a pour objet la recherche des causes premières par le moyen des hypothèses , et à priori. Il ne veut pas que la science pratique à laquelle il consacre sa vie, s'accointe trop étroitement avec ces jeux de l'imagination , qu'elle s'intéresse vivement aux vicissitudes qu'ils éprouvent, et qu'elle en adopte les allures. Mais les six premières parties de la philosophie , loin de vouloir les séparer de l'art de guérir , il était persuadé qu'elles en faisaient une portion intégrante. La médecine n'existerait point si elle n'était fondue avec leurs principes , suivant les règles d'une logique rigoureuse. C'est en pensant à cette portion fructueuse de nos connaissances humaiues, et en oubliant définitivement la portion fictive et oiseuse , qu'HippocRATE a dit : la médecine doit entrer dans la philosophie , et la philosophie dans la médecine (1). Il n'a certainement pas pu nous donner deux préceptes contradictoires, celui de séparer la médecine d'avec la philosophie , et celui d'amalgamer ensemble la philosophie et la médecine. La contradiction disparaît en reconnaissant que , dans le premier cas , il parle de la philosophie vaine et sophistique ; et , dans le second, de celle qui seule mérite le nom de philosophie.
Mais en traçant la ligne de démarcation qui existe
{t) De décente ornatu.
138 SIX1È3IE leçon:
entre la médecine et les théories hypothétiques qui se rapportent aux causes premières , Hippocbate n'a pas voulu sans doute nous défendre de considérer , d'analyser , si bon nous semble , les superfétations inutiles, nuisibles, propres à déformer la science, II est des cas où il nous importe d'être familiers avec les opinions , afin de pouvoir les apprécier. L'index expurgatoire défend les mauvais livres au commun des fidèles : mais s'il s'agit des controversistes de profession, non-seulement l'interdiction est levée , mais encore il y a obligation de tout connaître. Ceux qui sont chargés de conserver et(de propager la médecine , ne peuvent pas se dispenser d'avoir des renseignements positifs sur la marche journalière des parties hypothétiques de la philosophie.
Les opinions qui partent de cette région assiègent continuellement la médecine. Nous sommes toujours obligés de nous en méfier, parce qu'elles tendent continuellement à s'insinuer ou subrepticement, ou à la faveur d'un nom considéré. On n'a pas seulement à craindre de l'empressement officieux des étrangers , mais même des conseils des collaborateurs quand ils ont des intérêts propres. Lorsqu'ils viennent importer dans la médecine des idées qui proviennent des écoles philosophiques , vous verrez que , loin de la rendre plus vraie , plus solide , plus industrieuse , elles l'abâtardissent , la rendent vague , et distraient de leurs véritables travaux ceux qui la cultivent. Ce que l'on a de mieux à faire, c'est de
parler à ces coopérateurs suspects comme Berkeley parlait aux siens : Voulez-vous consciencieusement travailler avec moi à remplir la tâche qui nous est ilonnée dans l'intérêt de l'humanité , soyez à mes côtés , excitons-nous mutuellement : si vous me devancez , je vous suivrai de près. Mais si vous ne vous approchez de moi que pour me distraire , pour entraver mes outils , pour me jeter de la terre sur les yeux , votre société ne peut que m'importuner : je la fuirai comme la peste (1).
Les hommes graves , profonds dans leur art , ont toujours vu avec peine les essais faits pour appliquer les opinions dominantes à la médecine , et l'expérience a prouvé combien la séparation prononcée par IIipl'OCRATE était sage. Dans ma jeunesse , je taxais de rigorisme la manière sévère dont Fouquet traitait les théories médicales fondées sur les dogmes de la nouvelle chimie. On l'avait plusieurs fois entendu dire : les indignes vont mettre des pompons à la majestueuse tête ^rHippocRATE ! Mais en y réfléchissant, on conçoit qu'il n'avait pas tort. N'avons-nous pas vu que les variations des théories hypothétiques dont on a voulu orner la médecine , sont ce qui a le plus nui à la considération de cette science ? Ces alTiquets , que l'on a toujours nommés des progrès , ont été un préjugé pour la frivolité de celle qui en avait été affublée. Au reste, si nous avions plus de patience , ou plutôt
()) Alcipiiko:^ on lopelil philosophe.
si notre sollicitude pour vos vrais succès ne nous poussait pas à vous avertir, à vous garanti^ des àtlrails d'une dangereuse nouveauté , nous nous épargnerions bien de la peiue et bien du temps. Car, grâces au grand sens du fondateur , la médecine se défend d'elle-même. Les importations récentes ne sont pas à l'épreuve du temps. Ces conceptions qui ne sourdent pas du sol médical , mais qui sont exotiques , nous pourrions nous dispenser de les éplucber , de chercher à connaître et leur valeur intrinsèque et l'usage que nous pouvons en faire : une quarantaine , et l'exposition à l'air libre , leur ôterait leur prix. Elles vieillissent assez dans cet intervalle pour que les consommateurs n'en aient plus envie. Mais comment se résoudre à être témoin muet des séductions auxquelles vous êtes sans cesse exposés de la part des novateurs ?
Quand les attaques n'intéressent que les sentiments particuliers des maîtres , il est plus facile de les négliger. Suspendre ses études pour répondre à de petites agaceries , ce serait susceptibilité et vanité. Si je me trouvais en pareil cas , une remarque que j'ai faite m'en défendrait.
Lorsque Stahl eut publié sa Tlicoria medica vera , Leibniz en publia une critique. Staul y répondit. Le titre de sa réponse est remarquable : Negolium otiosum , sivc sciamachia ; travail ojseux , ou combat CONTRE LE VIDE : voulaut dire par là que l'attaque et la défense allaient se neutraliser , et qu'après ces efforts , il ne resterait rien qui en pût être un lé-
StXlÈME LEÇON. 141
moignage. Vous pensez bien , Messieurs, que, quand on connaît le prix du temps , il est trop pénible de l'employer à une si triste besogne.
III. On ne peut qu'admirer Hippocrate d'avoir su fixer la ligne de démarcation entre les connaissances qui nous intéressent pratiquement , et celles qui piquent sans cesse notre curiosité , mais qui ne sont pas à notre portée. Ainsi, quand il s'est agi d'étudier les conditions de l'existence et de la santé chez l'homme, il a cherché à les déterminer avec le plus grand soin. S'il n'a pas spécifié les conditions qui sont indispensables au maintien de la vie , c'est que ces connaissances sont trop vulgaires. Mais il n'en est pas de même des conditions qui sont utiles à la conservation de la santé : les apliorismes et le traité De aere , aquis et locis , sont de beaux monuments qui nous font voir combien il était zélé dans la recherche de ces faits pratiques. Mais il s'est fait une autre question : il s'est demandé : quelles sont les conditions dont la présence produit nécessairement la vie et la santé? c'est-à-dire, quelle est la cause efficiente de la vie chez un agrégat vivant ? Il déclare que ces conditions sont au-dessus de notre esprit. Il semble nous dire : ne perdez pas votre temps à rechercher l'essenCe de ce mode d'existence des corps vivants. L'homme vit ; voilà un fait primitif, irrésoluble, qu'il faut étudier sous tous les points de vue possibles ; mais ne vous mettez pas en peine d'en connaître l'origine génératrice.
C'est ainsi qu'on doit entendre un passage queDa-
i42 S1XIÈ3IE LEÇOX.
DÏel Le Clerc rappelle, qu'il rédige et traduit ainsi : «Il suppose, dit-il , que la production de l'homme , » ou son être , ce qu'il a une âme , ce qu'il est en santé , » où ce qu'il est malade , ce qu'il a de hiens , ou de » maux , ce qu'il naît , ou ce qu'il meurt , tout cela » vient des choses élevées au-dessus de nous (1). »
Descartes , considérant le fameux problème de la quadrature du cercle , prononça qu'il était impossible de le résoudre. Bien des mathématiciens ont cherché à démentir cet oracle. Les méthodes se sont perfectionnées ; de nouveaux calculs ont été inventés. Cependant rien ne nous donne l'espérance d'infirmer cette sentence. Depuis long-temps ces tentatives sont l'apanage de jeunes gens peu instruits , atteints d'une ambition désordonnée, et même morbide. Il y a longtemps que l'Académie des sciences ne reçoit plus ces prétendues résolutions : une délibération motivée défend la lecture et les rapports de ces essais scandaleux. HippocRATE jouit d'un honneur plus légitime que celui de Descartes. Depuis vingt-deux siècles , des philosophes cherchent à résoudre le problème qu'il avait déclaré impossible. Les sciences physiques sont devenues infiniment plus avancées. La mécanique , la chimie , la science des impondérables ont été formées. Malgré ces ressources , nous en sommes au même point par rapport à la question de la vie. Notons qu'aucune corporation autorisée n'a jamais repoussé et ne
(J) ni»i. de laméd.> 1'^' partie, liv. III , cliap. 2.
repousse les tentatives. Chacun dit, professe, écrit tout ce qu'il pense sur cette matière , sans avoir rien à redouter. La raison générale est le seul tribunal qu'il doive craindre. C'est elle qui fait justice de tant de suppositions insignifiantes , quelquefois même extravagantes , que le soeplicisme , l'amour de la paix , la jihilomathie , l'estime particulière et des affections ont vues sans sévérité.
IV. Dans la formation de la médecine interne , on, ne peut employer avec sûreté que l'art de l'induction, que l'on a désignée som le nom rf' empirisme raisonné.
Je vous ai déjà dit que les philosophes prédécesseurs et contemporains d'HippocRATE , cherchaient à fonder la science de l'homme sur des théories générales de l'univers. Leurs doctrines médicales avaient donc été faites à priori d'après des dogmes cosmogoniques et cosmologiques. Dans le même temps existaient des médecins qui étaient les antagonistes des philosophes. Ils suivaient les préceptes d'AcRON d'Agrigente ( Girgenti ) , médecin célèbre , contemporain et compatriote d'EMPÉnocLE. Le chef et les disciples étaient appelés empiriques, parce que, dans leur pratique , ils étaient entièrement soumis à Vexpérience- ou à l'empirisme. Cet empirisme pur n'était pas fort différent de celui des animaux qui , à la vue de faits semblables , rappellent les faits évidents antérieurs , sans avoir aucune idée de la ressemblance ni de la dissemblance essentielles et cachées qui peuvent exister entre ces faits analogues. Hippocrate ne voulut
imiter ni les empiriques, ni les dogmatiques philosophes. Il prit d'eux une méthode scientifique mixte , composée de leurs avantages et exempte de leurs inconvénients. Il imita les premiers dans l'étude exacte des phénomènes médicaux , dans celle des circonstances qui contribuent à leur formation , dans celle de toutes les choses qui peuvent changer le cours de ces phénomènes. Il ne se contenta pas de cela : à l'imitation des dogmatiques , il voulut raisonner ; mais au lieu d'aller chercher les causes des effets dans des principes étrangers à la catégorie , il se borna à déduire des faits semblables les conclusions générales les plus rigoureuses. Plusieurs conclusions de ce genre ont pu être comparées entre elles et en fournir d'autres aussi exactes et d'un ordre supérieur ; de sorte que ces propositions enchaînées ont Constitué des sorites.
Cette manière de procéder à la formation de la médecine est appelée empirisme raisonné. C'est la seule que puisse admettre la science de l'homme , comme l'a dit Leibniz , et comme l'ont senti les grands médecins de toutes les époques,
Hippocrate se conduisit en cela comme l'a conseillé Bacon plus de vingt siècles après, en posant les fondements de la philosophie naturelle. Ses procédés scientifiques furent à peu près ceux qui sont prescrits dans le Nomm organum : exclusion des propositions supposées ; examen direct des faits ; inductions immédiates ; comparaison de ces inductions pour
en tirer d'autres d'un ordre plus élevé , toujours également rigoureuses. Aussi M. Caizergues et moi nous nous souvenons de ce que disait M. Fouquet , notre maître commun. Lorsque nous exaltions la méthode de Bacon appliquée à la science de l'homme ( car , à cette époque , les élèves lisaient le NoDum organiim , et les maîtres leur en donnaient l'exemple ) , il prétendait que nous étions injustes si Hippocrate n'avait pas sa part dans cet éloge ; car , disait-il , l'un avait fait ce que l'autre disait qu'il fallait faire.
Cette réclamation en faveur du médecin grec était d'autant plus raisonnable , que sa philosophie n'est connue que dans la sphère médicale : les philosophes n'en font point mention ; et le savant Tennemann n'en parle point dans son Manuel de l'histoire de la philosophie.
Il ne faut pas croire que toutes les propositions renfermées dans le livre d'HippocRATE ont été faites d'après cet esprit. Il y en a un très-grand nombre qui ont été rédigées d'après les opinions philosophiques du temps. L'anatomie est souvent erronée ; la constitution chimique du corps rappelle tantôt l'homœoniérie d'ANAXAGORE , tantôt les éléments d'EMPÉnocLE ; la formation de l'homme est calquée sur l'idée de PnÉRÉcvoE touchant les principes des choses, et particulièrement touchant l'éther considéré comme intelligent , et constituant .Tupiter. Ce ne sont là que des exemples : il serait aisé de tirer de cette collection une longue liste d'idées fausses, hypothétiques,
146 SIXIÉJrE LEÇON.
arbitraires. Les critiques ont pensé que les ouvrage»» conçus dans un esprit aussi vagabond n'avaient pas été faits par Hippocrate ; et là-dessus ils ont fait une classification des traités renfermés dans la collection bippocratique, et ils les ont distribués en légitimes, en supposés et en douteux. L'idée de cette supposition peut être vraie ; mais si l'on me disait que tous appartiennent au même auteur , et que les uns ont été faits dans sa jeunesse , quand il ne faisait que consigner ce qu'il avait entendu de la boucbe de ses maîtres ou ce qu'il avait lu de ses devanciers ; et les autres quand il était parvenu à sa maturité , que son esprit avait acquis tout son développement, et qu'il était en état de joindre une longue expérience à sa lecture : je n'en serais point surpris. Hippocuate était de la condition où l'on est sujet à une jeunesse, à uue maturité, à une vieillesse et à une décrépitude. Pourquoi aurait-il été exempt de ces pbases qu'ont parcourues les auteurs v les plus illustres , les poètes les plus distingués , les plus grands peintres? Quand je vous ai tant recommandé le départ des idées , je ne vous ai pas dit qu'HippocRATE ne vous fournirait pas l'occasion de vous exercer à ce travail intellectuel.
Quoi qu'il en soit , il faut toujours reconnaître que les savants , les praticiens et les érudils de tous les temps ont admiré la métbode d'interprétation de ce grand homme ; que les sages l'ont considérée comme le seul modèle à suivre , et que personne n'a osé l'attaquer, au moins en principe. Hippocrate
a pu , sans contredit , se négliger quelquefois dans la rédaction de certaines propositions générales , même dans ses ouvrages les mieux soignés , et je n'oserais pas dire , comme Prosper Martian semble le faire , qu'il est impeccable (1). Mais tout homme prudent fera bien de se tenir sur ses gardes quand il voudra critiquer les ouvrages dits légitimes. Il faut posséder une immense connaissance de faits , et avoir bien médité sur chaque proposition doctrinale de ces faits , avant de les contredire. Je ne serais pas surpris qu'un lecteur assidu d'HippocRATE éprouvât ce que l'abbé Fragdier éprouva en étudiant Homère. Dans la lecture de ce poète (2) , « qu'il avait bien recommencée » cinq ou six fois en moins de quatre ans, il lui » arriva une chose , qui , quoique probablement ar- » rivée à la plupart de ceux qui en ont fait de même » leur principale étude, ne laissera pas aujourd'hui » de paraître fort singulière. Pour mieux retenir » ou pour reconnaître plus facilement les beaux en- ' )) droits de ce poète, il les soulignait d'un coup de » crayon dans son exemplaire à mesure qu'il le lisait. » A la seconde lecture, il fut surpris de retrouver » des beautés qu'il n'avait pas aperçues dans la pre- » mière , et qui, plus vives encore, semblaient lui » reprocher une injuste préférence. Ce spectacle se » renouvela à la troisième , à la quatrième lecture ;
(1) ILvLLEn, Bihliolh. mcdicinœ practicœ , lib. 1, § XXf.
(2) Éloge de l'abbé Fiuouieu , j)ar De Uozi:.
» et de surprise en surprise, de remarques en re-^ » marques, l'ouvrage se trouva presque souligné d'un » bout à l'autre. Ce n'était, selon lui, qu'après avoir » éprouvé quelque chose de semblable, qu'on pouvait » parler dignement du prince des poètes ; on ne voit » pas ce qu'il aurait exigé , pour être en droit d'en » faire la critique. » Messieurs , Prosper Martias pouvait en dire autant sur Hippocrate. Il avait passé vingt ans à lire et à commenter ses ouvrages légitimes dans divers manuscrits. Si son admiration surpasse celle de la plupart des lecteurs , elle pourrait bien avoir sa cause dans une aventure pareille à celle de Fraguier.
Plusieurs des écrivains les plus remarquables ont agi d'après les principes de ce grand maître : Fernel , Baillou , Sydenham , Barthez , l'ont fait , chacun suivant leur force intellectuelle. Mais une chose remarquable , c'est que le précepte d 'Hippocrate a été adopté , loué , proclamé par ceux même qui avaient un penchant irrésistible à joindre une hypothèse cosmologique avec les lois de la médecine hippocratique (1). On en trouve la preuve manifeste, nonseulement dans Baglivi , qui a tant écrit pour le solidisme , mais encore dans Boerdaave qui , après avoir fait tout son possible pour associer forcément
(1) Pr. Maktiax, que je viens de citer, aYance un fait dont je trouve la cause dans ce que je viens de dire. Tôt medicorum sectœ , quœ etiam si contraria inter se seutiebant , propria taimn dogmata «6 uno IIippocraxe desumpta profUçbantur omnes.
les principes liippocraliques avec les lois de la mécanique et de la chimie , a fini par ne plus parler de son hypothèse , et par suivre fidèlement les règles de V empirisme raisonne'.
V. L'homme e»t composé de parties contenantes et de parties contenues, et de deux causes d'action, qui sont la Nature et l'âme. Réscrye d'IliPPOCRATE dans l'expression des causes actives. Supériorité de cette expression sur toute autre. La distinction de trois éléments dans riioranic est peut-être antérieure à Uippocrate. Histoire de Phométhée. Aujourd'hui, comme dans l'antiquité, les médecins font la même division. L'élément qw<? les anciens oirt le plus étudié , c'est la nature humaine , la cause vitale ; ils faisaient bien.
VI. La nature humaine. Elle est inexplicable, l'anatomien'y peut lien. Le système vivant estww ; mais cette unité n'est que l'expression d'un fait général. M. BnoussAis s'est imaginé qu'en reconnaissant l'unité vitale , on faisait une substantiation , une ontologie : causes de cette illusion. Mais ni son ontologie , ni l'hypothèse du mécanisme, n'ont jamais existe dans la majorité des médecins : l'helmontisme et l'animisme ont été simplement deux sectes qui, jointes au mécanisme , n'ont jamais fait qu'une minorité. Erreur de ceux qui ont prétendu que les médecins étaient tous ou matérialistes ou spiritualistes.
Je continue la liste des propositions constantes de la médecine qui ont résisté au temps et aux révolutions de la philosophie.
V. La cinquième proposition qu'Hippor.RATE a proclamée, c'est celle qui se rapporte à la constitution de l'homme. Cet être n'est pas composé de parties homogènes. Il est formé d'éléments dont la réunion et la comhinaison fournissent l'aptitude à exécuter les phénomènes qui s'opèrent en lui , suivant des conditions extérieures que nous pouvons connaître. C'était au médecin qu'on pouvait demander la désignation de ces éléments. Voici la réponse d'HiPPO-
CRATE , exprimée de la manière la plus générale comme le résultat le plus élevé des faits médicaux qu'il a étudiés : veuillez l'entendre ; n'ajoutez rien à sa pensée , n'en retranchez rien. L'homme , dit-il , est composé de parties contenantes , de parties contenues , et de causes de mouvements. Les parties contenantes sont les solides organisés ; les contenues sont les fluides ; et les causes de mouvement , enormonta , ou principes d'action, renferment tout ce qui produit des actes vitaux pendant la vie par opposition à l'état du cadavre. Ces causes de mouvements, impetum facienlia, comme on le dit en latin , sont au nombre de deux : 1° la nature , qui est le principe de toutes les fonctions dites naturelles , plus ce que nous appelons l'instinct , cette puissance qui « suffit seule aux animaux pour » toutes choses, ou leur tient lieu du tout; ... qui sait » d'elle-même tout ce qui leur est nécessaire sans avoir » besoin qu'on le lui enseigne et sans l'avoir appris à » personne (1). » 2° L'autre enormon , est l'âme de l'homme , l'âme raisonnable , qui est au-dessus de l'autre.
Si vous réfléchissez sur celte sentence , si vous en sentez la profondeur , vous en reconnaîtrez la solidité et vous en expliquerez la perpétuité; Tout y est incontestable. L'auteur a su n'y exprimer que des faits de la manière la plus générale. Dans cet être , il y a trois sortes d'éléments ou causes distinctes qui le for-
(1) Lk Clerc, Hist. de la mûd. ; 1'" partie, liv. III, chup 2.
ment , puisqu'il y a trois sortes de faits observés. Los contenants et les contenus qui tombent sous nos sens , opèrent des effets pbysiques. Les ptincipcs (1) des phénomènes qui ne se voient pas hors des agrégats vivants, et qui ne sont pas à la portée de nos sens externes , sont désignés seulement comme causes , et non comme essences.
Je ne réponds pas que partout Hippocrate ait été aussi réservé, aussi rigoureux. Mais, dans cette formule , je ne vois pas ce qu'il y aurait à redire. La partie anatomique, exprimée par conUmnlia et contenta, n'est pas susceptible de chicane. Que pourrait-on dire contre les enormonta , les causes actives ? Si vous disiez , par exemple , que ces impctim facimtia font allusion à deux substances différentes entre elles, et différentes du mécanisme, je répondrais que, dans cette proposition , je ne vois pas un mot d'où je puisse inférer que ces éléments soient des substances capables de se séparer du système anatomique , ni par conséquent qu'ils puissent avoir une existence propre. Il est vrai qu'elle ne dit pas davantage que ces forces ne sont que des modalités : si l'auteur avait laissé entrevoir ce penchant à un des partis , il se serait engagé dans la controverse des philosophes , qu'il avait résolu d'abjurer.
Si à cette rédaction vous vouliez en substituer une
(t) Principes, ou ciuses, origines. Il faut bien connaître les utcepiious des mots. ,
autre ; due , par exemple , que cet agrégat vivant n'est composé que d'un ordre d'éléments , et que les impetum faeientia ne sont que des points de vue différents de ce même corps , les faits les plus communs vous feraient voir combien la formule d'HiPPOCRATE est supérieure à la vôtre ; car les forces ne sont pas des apparences d'un même objet , puisqu'elles sont adventices, et que les elTets prouvent qu'il y a quelque chose de plus. Ainsi , le cadavre nous montre un élément dépourvu des autres. Un acéphale qui s'est développé dans le sein de sa mère , et qui a quelquefois vécu et fait des fonctions instinctives pendant plusieurs jours après sa naissance , nous fait voir deux éléments. L'homme normalement constitué nous montre la réunion des trois.
La notion de ces trois principes de la constitution de l'homme est assez ancienne pour qu'on ne puisse pas assurer qu'HippocRAXE en soit le premier auteur. L'histoire allégorique de la formation de l'homme par Promkthée , telle qu'elle est représentée par les arts du dessin , l'exprime clairement à sa manière. On sait que, suivant les poètes, Promêtuée lit un corps humain avec diverses parties matérielles ; que , pour ranimer , il déroba un tison du feu céleste , et que , pour lui donner l'intelligence , il eut recours a Miaerve qui lui rendit ce service. Les anciens monuments nous représentent ce premier fabricateur du genre humain travaillant à ce grand œuvre. Ici
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il forme la cbapente osseuse (1); là il la couvre de chairs (2) ; puis il vole la flamme divine (3) ; enfin . MiNEuvE s'associe à lui pour compléter l'ouvrage (4). Dans les Admiranda vesligia, graves par Santé Bartoli et expliqués par Belloki, on voit un bas-relief allégorique tiré d'un sarcophage , el auquel on a donné ce titre : vie et mort de l'homme suivant les fables et la philosophie mystique des anciens [b). C'est Proaiêthée qui sculpte une figure humaine ; autour de lui sont les éléments matériels dont il a eu besoin suivant la chimie antique; en outre, Vulcain est là pour fournir le feu dont l'ouvrier a besoin pour la nature ou la vie ; et Minerve met une âme sous la forme d'un papillon dans la tête de la figure. A quelque distance est la mort ou la décomposition de l'homme ,
(1) MoNTFAUCox, Antiq. expl. , t. 1, pl. VI, f. 7.
(2) Pausanias, parlant de Panopée, petite ville de laPhocide, dit : « Sur le chemin qui mène à la ville , on voit une chapelle bâtie » de brique toute crue, et dans cette chapelle une statue de marbre «pentéliqne; c'est un Esciilape selon quelques-uns, et, selou » d'autres, un Pkométuée. Ces derniers fondent leur opinion sijr » ce que le long du torrent il y a des pierres d'une si prodigieuse » grosseur, qu'une seule est la charge d'une charreite. Ces pierres » sont de houe , mais d'une boue mêlée de sable comme dans les » torrents et dans les fondrières; elles ont même, à cp qu'ils disent, » une odeur de chair humaine ; et par toutes ces raisons , ils prc- » tendent que ce sont les restes de celte bouc dont Prométhée » forma le genre humain. » Liv- X., chap. IV., trad. de Gedoyx.
(3) MoxTFAUcoN, ibid., t. 1, pl. CLVIII. (i) Id. , ib.
(5) Admiranda romatiorum anliquitadm ac veteris sculpturat vestigia, etc., plancli. LXVI. Le monuracni était dans le palais Pampuili.
SEPTIMIE LEÇON. 155
oïl l'on voit que l'analyse montre les éléments que nous avions vus dans la synthèse : un cadavre entier , le papillon qui s'envole, un amour qui pleure en regardant son flambeau éteint.
Cette analyse de l'homme, êtahlie ou sanctionnée par le fondateur de la médecine, ne paraît pas être sujette à la surannation. Aujourd'hui, comme dans l'antiquité, les médecins font la même division des phénomènes qui se passent dans cet être , et par conséquent la même division des causes ; s'ils sont obligés d'exprimer iconiquement cette vérité abstraite , ils ont recours aux mêmes moyens. Le vénérable M. Bldmenbach , dans le frontispice de ses Institutions de physiologie (1) , a cru pouvoir mettre comme une sorte d'épigraphe la formation de l'homme opérée de concert par Prométhée et par Minerve , extraite du bas-relief dont je viens de faire mention.
A la tête du Traité de la structure intime du cerveau des frères Wenzel (2) , on voit uqe vignette allégorique oïl l'on ne peut pas méconnaître une allusion à cette constitution de l'homme. On voit dans le fond le temple de la Nature universelle. La porte t'iait fermée par un épais rideau. Deux sphinx qui «n décorent le perron, déclarent que, dans la nature, lout est caché, mystérieux, énigmatique. Un prêtre
(1) GoTTiKGii;, 1798.
(2) Josephus et Caroliis Wenzel , de peniliori struolura cerçhri hominis (1 brutorum. Tubingœ, 18J2.
vient de disséquer un cerveau. Esculape , qui veut rendre à cet organe le pouvoir de remplir ses fonctions normales, y imprime cette force vitale qui est à la disposition du fils d'ApoLLON. Son père a pu lui donner quelque portion de ce feu qui viviGc. Mais ce serait en vain que l'on demanderait à cet organe de penser , s'il n'était composé que d'un mécanisme , et de la force qui le conserve et qui opère l'innervation : il a besoin d'une autre puissance qui donne l'entendement. Esculape l'implore à Minerve , et il l'obtient sous la forme d'une flamme d'une autre espèce. Quand la distinction est connue, le ministre déchire une portion du rideau , et laisse apercevoir plus de la moitié de la statue de la Nature. Cet emblème est la récapitulation graphique de l'impuissance de l'anatomie normale , et de l'anatomie pathologique , quand il s'agit d'expliquer les maladies extatiques et les aliénations mentales ; impuissance prouvée par les observations dont l'ouvrage est rempli , et exprimée assez textuellement dans la préface.
Des trois éléments qui composent le système humain , l'âme ou le sens intime est celui que l'on a le moins étudié en médecine. Celui que les praticiens ont examiné avec le plus de soin , c'est la nature humaine , celle que Gaspard Hoffmann appelait l'âme médicale. Le mécanisme n'a été bien connu que tard: vous savez quels sont les obstacles qui ont borné long-temps l'anatomie. Cet élément de l'agrégat a pris sa revanclie depuis près de trois siècles. Mais ce
qiie ranatoraie a pu nous apprendre né diminue en rien le prix des propositions doctrinales qui se rapportent à la force active vitale , dont la connaissance est toujours le fondement de la médecine interne.
VI. La cause de la vie se manifeste , durant le cours de l'existence de l'homme , par les effets des facultés. Elle est le principe de l'économie animale. C'est elle qui fait que , dans le corps , toutes les parties concourent , consentent , conspirent ensemble ; ont des affinités entre elles , compatissent réciproquement aux maux qu'elles souffrent. Sa manière d'agir dansV agrégat consiste à attirer ce qui est bon ou qui convient à chaque partie , à le retenir , à le préparer , à le changer ; à rejeter ce qui est superflu ou nuisible après l'avoir séparé de ce qui est utile (1). Cette faculté unitaire, qui agit par ces diverses facultés , est ce qu'HippocRATE appelle la nature humaine.
Cette proposition collective renferme un grand nombre de propositions particulières dont chacune est une loi , une proposition inductive d'un ordre élevé , et qui représente les sommités de faits incontestables. Pour la rendre complète, il convient d'ajouter aux facxdtés de la nature ce que les modernes appellent l'instinct , et dont j'ai cité la définition faite par IIippocratr.
Cette formule me fournit l'occasion de contempler
il; Le Clekc, Iliïl. Jo la incd. ; 1" pailie, liv. 3, chap. 2.
158 SEPTIÈME LEÇOm
trois faits principaux, qui sont : 1° l'inexplicabilité de la nature humaine ; 2" sou individualité ; 3° l'autonomie du système vivant.
1° Les personnes étrangères aux sciences physiologiques , et spécialement à la médecine , peuvent regarder ces propositions comme les sujets du problème de la science médicale ; elles peuvent se figurer que l'objet de la partie spéculative de notre art est d'expliquer ces faits , d'en déterminer les causes. D'après ce que je vous ai dit, il n'en est pas ainsi. Ces propositions sont les déductions les plus élevées que l'on ait pu tirer des faits. Ce que nous avons à faire , c'est de nous pénétrer de tous les phénomènes vitaux d'oîi elles avaient été extraites; car tout acte de la vie a sa signification, son but, ses aberrations dans la notion de cette nature vivante. Les vrais médecins ne s'occupent que de cela. Prétendre résoudre cette cause , chercher à prouver qu'HippocRATE avait eu tort de déclarer que l'esprit ne pouvait pas aller plus loin , c'est agir en académicien , et non en praticien. L'art a ses règles provisoires qui sont indépendantes des controverses.
En physique , comme en médecine , il y a des bornes que notre intelligence ne peut pas franchir. Les plus sages sont ceux qui exploitent les vérités qui sont à notre portée ; mais il est des hommes qui ne se plaisent qu'aux obstacles. Es s'aheurtcnt contre les impossibilités , et s'épuisent en efforts inutiles. Ceux qui ont voulu expliquer cette nalure d'Hirro-
CJTATË n'ont pas été plus heureux que ceux qui ont travaillé à la pierre pliilosophale. Si vous voulez courir la même aventure , à tos périls et risques , vous êtes averti? ; ne vous plaiguez pas de vos désappointements.
Vous ne trouverez plus une excuse dans l'espérance de tirer ces sortes de lumières de l'anatomie. Dans le temps où les connaissances de ce genre étaient fort bornées , oq a pu. s'exagérer cette ressource. C'était un mystère dont l'imagination grossissait la valeur. Aujourd'hui l'anatomie est devenue vulgaire : qui veut la connaître peut la posséder avec la plus grande facilité. 11 n'y a plus de vœu à former. Elle nous a beaucoup appris sur le mécanisme , sur les contenta et sur les continentia de l'agrégat humain. Mais qu'estce qu'elle a pu nous apprendre sur les enormonta , et qu'est-ce qu'elle nous promet? Les célèbres pavillons de la Faculté de Paris ont dissipé toute illusion ; et Clamard, où huit cents élèves, dit-on, dissèquent continuellement , a désenchanté les plus zélateurs. Aussi , quand j'ai voulu respirer l'air de la sphère médicale de cette grande ville , il m'a semblé que , sous le rapport de l'étude de la constitution de l'homme , j'étais à Montpellier, tel qu'il était lorsque les échos répétaient encore les paroles de Bartuez , de FouQUET , de Grimaud , de Dumas. On y favorise l'élude de l'anatomie pour perfectionner les sciences et les arts qu'elle peut éclairer, et non pour démontrer rimpénélrablc. On fait des salles de dissec-
160 SEPTIÈME LEÇOl^.
tion pour propager la clireiologie (la théorie des fonctions ) et pour populariser la chirurgie ; mais l'homme supérieur (1) qui imprime et dirige ce grand mouvement , n'a certainement pas l'intention ni l'espérance d'analomiser les mormonia , de nous montrer à la pointe du scalpel les causes actives qui nous viviflent et nous animent.
2° Dans la proposition collective que je commente, vous avez dû remarquer que le système, en vertu de la présence de la nature vivante, est un, individuel. L'auteur vous présente cette vérité sous diverses formes : dans cet agrégat , toutes les parties concourent , consentent , conspirent. S'il y a une fonction naturelle à exercer , les parties qui doivent y contribuer entrent en action ; ce n'est point tumultueusement , tout à la fois , sans ordre ; mais tantôt simultanément , tantôt successivement , suivant la convenance , chacune à son tour , de telle sorte que le résultat arrive sans trouble , sans interversion. Elles ne feraient pas mieux si elles étaient douées d'intelligence , et qu'elles agissent de concert pour arriver à un but prévu , bien médité , que chacune eût été chargée d'un rôle et que l'instant de son action eût été assigné.
HiPPOCRATE ne se contente pas de cela : il vous fait remarquer que chaque point du corps intéresse plus ou moins le système entier ; les changcmeiits
(1) M. Okfu.a.
qui y surviennent se manifestent , ou dans les parties avec lesquelles ce point a des relations plus intimes, ou dans tout l'agrégat. C'est cette sorte de faire part que l'on appelle sympathie , et qui est un fait médical de la plus grande importance.
Enfin , dans la crainte que les facultés ne parussent des forces isolées , IIippocrate a eu le soin de vous dire qu'elles sont toutes liées dans une puissance principale , qui est cette nature vivifiante , pivot autour duquel roulent tous les phénomènes vitaux que le médecin doit étudier sous tous les points de vue.
3° Je ne saurais trop vous répéter que cette unité du système n'est que l'expression d'un fait général incontestable , et qu'HippocRATE et son école déclarent hautement n'en point connaître la cause. Vous n'irez pas m'entretenir ici de nerfs , de vaisseaux ; nous concevons bien que ces moyens d'union physique peuvent être des conditions indispensables pour la communication des parties ; mais il ne nous sera jamais possible de voir en cela la génération du concours , du consentement , de la conspiration , de la sympathie , de ï individualité de ce mécanisme. Ainsi la trèsgrande majorité de la république médicale s'est toujours résignée et se résigne encore à rester dans celto ignorance de la cause , en reconnaissant et en confessant le fait.
Ce fait de l'unité vitale a été l'occasion d'une erreur de M. BiioussAis que j'ai signalée dès le commencement, et dont j'ai entretenu plusieurs fois mon auditoire les
162 SEPTIÈME LEÇOy.
années précédentes. En remarquant l'aveu de ceEte individualité dans les livres des diverses époques qu'il voulait attaquer^ il se figura que les auteurs croyaient et prêchaient une cause suhsianlielle de ce fait , et que cette hypothèse avait infecté la médecine. 11 croit donc qu'il y a de notre part une siibslanlialisalwn ; ce que les Grecs appelaient une omiopoïèse , ou une ousiosis , il lui a plu de l'appeler une ontologie , et il se félicite d'avoir découvert cet obstacle qui jusqu'à présent avait empêché la médecine de devenir une vraie science. Voici ses paroles sur ce sujet : « La dé- » couverte de cette ontologie médicale , qui s'opposait » depuis le commencement des siècles à ce que la mé- » decine figurât au rang des sciences , est ma pro- » priété ; je n'en ai trouvé le germe dans aucun ou- » vrage. J'ai considéré les sympathies sous un nouveau » jour ; ce qui m'a fourni les moyens de mieux ap- » précier la force médicatrice , ou l'autocratisme des » auteurs (1). » Ne voyez-vous pas que le réformateur n'a pas su distinguer le fait de l'unité du système d'avec une cause hypothétique , et que c'est lui-même qui a créé cette fiction à laquelle les médecins hippocratiques ne pensaient pas ? C'est lui qui n'a pas su séparer un fait ahstractivement exprimé d'avec une cause substantielle , et qui , pour ne pas admettre la supposition , a rejeté le fait général , qui est irréfragable et fondamental. Vous vous souvenez de ce
(1) Examen des dcclrines méd. , 1821 (. 1 , pYcface.
qui lui est arrivé ; que, faute de reconnaître l'unité du système suivant le troisième point de vue de la philosophie des sciences , il a fait une pathologie toute chirurgicale ; que toute sa thérapeutique a dû consister dans le pansement d'un organe , et dans des évacuations sanguines capables d'éteindre une inflammation toujours supposée ; que , quand le choléra est venu , il a fallu convenir que le mal ne provenait pas d'une inflammation locale.
On peut établir que Vousiopoïèse dont M. Broussais fait un reproche aux auteurs , n'a jamais existé dans l'école hippocratique , c'est-à-dire dans la grande majorité du corps médical. L'illusion principale de ce no-, vateur , vient , je le répète , de ce qu'il ne s'est pas suffisamment exercé à contempler une notion purement abstraite, dégagée de toute idée concrète. Ne pouvant pas apercevoir la distinction mentale qui nous est familière, il nous a crus logiquement malades, et il a répandu sur tous les esprits la cliffusio colorans (1) du sien. Sa prévention a pu être renforcée par la négligence avec laquelle les écrivains ont souvent rédigé leurs pensées touchant les opérations de la nature vivante. Il a pris au pied de la lettre des expressions peu mesurées , tantôt hyperboliques , tantôt métaphoriques, que l'on emploie fréquemment lorsqu'on s'adresse à des personnes du même sentiment, et qu'on n'a aucun besoin de s'écouter parler. Or , ce langage un peu
(1) La berlue colorante, Sauvages, ^'osol. cl. VIII, g. II, sp. i.
1G4 SEPTIÈME LEÇOî*.
incorrect , qui a une certaine grâce clans les relationî ordinaires des personnes qui s'occupent de la même science , ne doit pas être confondu avec îe langagç dogmatique et avec le langage polémique.
Pour prouver que le sentiment commun était la profession d'un scepticisme complet touchant l'essence de lanature vivante, je me servirai d'un principe d'histoire qu'ont invoqué Arnaud, Nicole et ReiNAudot, sur une matière fort différente de celle-ci , mais principe qui n'est qu'une application de la raison générale.
Dans quelles circonstances les hommes qui cultivent une science se divisent -ils en partis? C'est lorsqu'une idée nouvelle qui n'est pas susceptihle d'une démonstration, vient à édore , plaît à quelques-uns, et déplaît à d'autres ou les laisse dans l'indifférence. La majorité demeure comme elle était ; la minorité la harcèle par des arguments , par des mots piquants , par des injures. La majorité se défend ou par des raisons ou par k force d'inertie. Alors la minorité s'éloigne de la majorité , et constitue ce que l'on appelle une secte , c'est-à-dire une branche qui a été séparée du tronc. C'est ainsi que se sont formées les sectes médicales, lorsque des théories hypothétiques ont paru»
Lorsque les iatromathématiciens entreprirent d'expliquer la nature vivante par le mécanisme , les praticiens et les gens rassis les laissèrent faire, et restèrent étrangers aux disputes que ces opinions avaient fait
naître. Les sectateurs lurent signalés, et le schisme fut déclaré. Il est donc clair que la majorité ne suivait pas l'hypothèse mécanicienne.
Peu de temps après naquirent l'helmontisme et le stahlianisme , la doctrine de l'archée et l'animisme. Si la majorité qui ne voulait pas du mécanisme, avait été imhue de ce que M. Broussais appelle l'ontologie ; ci elle avait admis fiicilement la nature vivante substantialisée , tous les antimécaniciens se seraient jetés dans l'helmontisme ou dans l'animisme. Mais non ; les helmontistes et les animistes formèrent deux sectes, qui , jointes avec le mécanisme , ne firent qu'une minorité. Les médecins qui pratiquaient, étudiaient, recueillaient des observations , s'en servaient pour fortifier les principes anciens , perfectionnaient l'anatomie normale , fondaient l'anatomie pathologiquQ , demeuraient indifférents aux controverses des sectaires. Les partisans des théories hypothétiques avaient leur nom ,leur sobriquet; les autres étaient simplement des médecins. Si ces derniers n'étaient ni mécaniciens , ni helmontistes, ni animistes, qu'étaient-ils donc? Ils étaient médecins de la façon d'IIippocRATE , repoussant également les hypothèses de Descartes , de Van- ÏIelmont et de Stahl , et se contentant de l'étude du grand fait général , de la nature.
Lorsque l'esprit est parvenu au terme des propositions inductives, et que, pour aller plus loin , il ne voit que des hypothèses, il s'arrête. Ciiaque inventeur appelle l'iiommc qui cherche la vérité. Il le somme
de venir à lui sous peine de tomber dans les lacs de ses rivaux. Si le curieux a de la tête , il demeure dans l'équilibre , et ne prend qu'un parti négatif dont la devise est de se garantir également de toutes les embûches.
La doctrine de la majorité des médecins s'est toujours préservée de ces deux partis opposés , de Voiisiopoïèse , ou création hypothétique d'une substance , et du mécanisme. Aussi j'ai été surpris de voir imprimée dans des thèses de l'année dernière cette assertion : que tous les systèmes de médecine se réduisent à deux ; celui des médecins qui regardent la nature humaine comme matérielle , et celui des médecins qui la considèrent comme spirituelle. Cette proposition est une erreur historique manifeste. Outre qu'il n'est pas aisé de renfermer dans cette dichotomie toutes les doctrines médicales qui existaient du temps d'HiPPOCRATE , et que peut-être on trouverait autant de métaphysiques médicales qu'il y a de sectes philosophiques dans l'Histoire de la philosophie de G. Vossius (1) : dès l'institution de la vraie médecine, le fondateur l'a rendue indépendante de ces deux partis , et c'est surtout pour la mettre à l'abri de ces querelles qu'il l'a séparée de la philosophie des causes premières. La grande majorité des médecins a suivi l'exemple du patriarche, et vous savez bien que le caractère
(1) De philosophia et philosophorum seclis. Hagœ comUis, 1G58. VossU'S compte dix-liuit sectes de pliilosophic.
SEPtiÈME lEÇON. 167
principal de l'esprit de cette école est de conserver ces franchises. Un des médecins qui ont le plus illustré l'École de Paris dans le dernier siècle, Lorry, que Barthez avait déclaré être le plus savant, le plus honnête (1) et le plus aimable dos médecins , dit, en commentant Barrer : « les forces qui exécutent les » fonctions du corps , sont liées à l'existence et à la » vie , et leur résultat doit toujours tendre à sa con-
» servalion Que nous connaissions la nature de ces
» forces , ou que nous ne la connaissions pas , l'art » n'y gagnera ni n'y perdra. Il s'agit de savoir que » ces forces agissent ; de distinguer bien les signes de » leur action, leur tendance et leur portée; et, nous » ne rougissons pas de le dire , Hippocrate connaissait » ces choses importantes aussi bien que nous , pour » le moins. »
Voilà donc le parti que la majorité des bons praticiens a pris. La doctrine générale de la médecine a fait ce que M. Guizot dit : que la doctrine générale de l'église chrétienne a fait dans la grande dispute entre la suffisance de l'homme qui n'a besoin d'aucune puissance supérieure , et la prédestination absolue où l'homme n'est que l'instrument de Dieu.
(1) Quand il serait vrai que Lonnv eût clé l'original du médcciri du Cercle, comédie de Poiksithet (voyez les méinoires de Préville, 1812, page 240, et ceux qu'a publiés M. Ourry , 1823, page i6), cela n'infirmerait pas l'éloge qu'on a fait de lui. On doit lui savoir bon gré d'avoir yu la société avec indulgeuco, et d'avoir daigiié descendre jusqu'à la frivolité du siècle.
168 SEPTIÈ3IE LEÇON.
« Entre ces deux tendances , dit ce grand professeur , » se place la doctrine générale de l'église , qui s'efforce ï> de tenir compte de tous les faits naturels , de la » liberté humaine et de l'intervention divine , nie » que Dieu fasse tout dans l'homme , que l'homme y> puisse tout sans le secours de Dieu, et s'établit » ainsi , avec plus de raison peut-être que de con- » séquence scientifique, dans ces régions du bon sens, » vraie patrie de l'esprit humain qui y revient toujours » après avoir erré de toutes parts (1). »
Oui , Messieurs , c'est dans cette région du bon sens , avec plus de raison que de conséquence scientifique , que la médecine de vingt-deux siècles s'est placée ; siège moins riant , moins à portée de jouir de toutes les nouveautés , mais plus sûr , mieux défendu , et même tout-à-fait inexpugnable.
(J) Cours d'histoire moderne , leçon 5% t. I , p. 216,
nUITlÉME LEÇON.
SOMMAIRE
VII. Ce qne c'est que la maladie. Division des maladies en six ordres. 1" (VIII]. Maladies provenant d'altérations du mécanisme. 2° (IX). Maladies paratropliiques. 3° (X). Maladies vitales par réaction. L'opinion de la localisation, dans les affections morbides, est une prévention vulgaire de tous les temps, résultat d'une éducation imparfaite. 4° et 5" (XI, XII, XIII). Maladies cachectiques et maladies récorporatives. Il est impossible de nier les altérations de la constitution chimique du corps vivant; mais il faut y reconnaître toujours l'influence de la cause vitale. Récorporation par lyse, récorporation par crise. Ce langage va revenir puisque les idées qu'il exprime reparaissent. Réalité des cachexies et des récorporations prouvée par des exemples.
XIV. Sixième et dernier ordre de maladies : affnctions morbides. Ce que c'est. Le to f/ieïon d'HipPOCRATE y fait allusion; il n'a pas été "bien saisi, La notion d'HiPPOCBATE était confuse. Celle de Galien est plus nette. Mais c'est Fernel qui a le mieux fait comprendre ces maladies. En quoi elles diffèrent des maladies cachectiques et des maladies récorporatives. C'est à l'affection qu'il faut rapporter les symptômes, et non pas à l'inflammation d'uu organe. An reste, les réformateurs eux-mêmes avouent que leur hypothèse, n'est point la clef des maladies.
Après quelques idées importantes sur la constitution
exercer normalement toutes les fonctions naturelles et ani-
thesia) naturel. La maladie est l'état de l'incommodé, ou r incommodité.