‹ Leçons de physiologieChapitre 8 sur 18 · COMPLICATION · texte numérisé non relu

COMPLICATION

Des exemples vont éclaircir tout cela. La coïncidence simple la plus commune est la jonction de deux fièvres intermittentes. Deux affections morbides de la même espèce peuvent s'unir et exécuter leurs phénomènes suivant leurs types respectifs, sans s'entraver mutuellement. La double tierce est un cas de ce genre. L'hémitritée de Galien est la jonction d'une quolidienuc et d'une tierce. La quarte peut être double

OU triple. Van-Swieten a vu un homme qui était atteint depuis long-temps d'une fièvre quarte. Ouel-* que cause accidentelle produisit chez cet homme une fièvre continue inflammatoire ; pendant le cours de cette maladie aiguë , la fièvre quarte ne se dérangea pas , et les paroxismes vinrent exactement à l'heure fixe. La maladie aiguë se termina heureusement, et la fièvre quarte continua comme à l'ordinaire. Personne n'ignore que, dans le traitement de ces affections, il est très-rare qu'on les enlève toutes deux à la fois. Une d'elles cède aux premiers moyens. L'autre demeure seule pendant quelque temps ; quelquefois elle est guérie par un traitement pareil à celui qui a emporté la première ; quelquefois elle exige une méthode différente. Passons à des exemples de complications.

Quelquefois une fièvre intermittente qui coïncide avec une maladie fluxionnaire, s'unit intimement avec elle, et il résulte de cette jonction un danger émiuent. Ainsi une péri pneumonie peut se compliquer avec une double tierce. Vous ne réussiriez pas avec les moyens qui se rapportent à une seule de ces affections : celle que vous négligeriez ferait renaître sans cesse son associée. Les attractions externes et le quinquina sont également nécessaires. Il n'y a pas longtemps que j'ai vu un homme atteint d'une affection fluxionnaire vers le cerveau, compliquée d'une double tierce. Les saignées répétées et les attractions révulsives avaient fait tout ce qu'il était possible pour

dégager la tête. Les paroxismes obscurs de la fièvre renouvelaient les fluxions , et le malade était à l'extrémité. Des réflexions sur l'histoire de la maladie firent reconnaître les redoublements périodiques. La nouvelle méthode combina les dérivatifs avec les remèdes fébrifuges, et le malade fut sauvé.

Les praticiens un peu expérimentés vous parlent souvent des complications des biibons vénériens avec l'afleclion scrofuleuse , et des ulcérations de la même nature avec l'afleclion herpétique ; ils ne manquent pas de vous dire comment ils ont été obligés d'unir dans leur thérapeutique les moyens qui se rapportaient à ces éléments de la maladie complète.

Je dois vous avertir que Galiex et quelques-uns de ses disciples appellent complicalion , complexion , implication , la simple coïncidence des affections ; et que l'intime union de ces modes , telle que je viens de la représenter , porte chez eux le nom de confusion. Deux affiections morbides confuses sont ce que nous appelons des aflections compliquées (1). Mais quelque difl'érence qu'il puisse y avoir dans le langage , les idées médicales sont toujours les mômes.

La réalité des complications des aflections morbides ne peut pas être éludée par les organiciens praticiens. Mais comment les concevoir, quand on n'admet qu'une afl'ection , qui est l'inflammation , et que

(1) Il serait utile de lire une dissertation de St.vhi., De complicalionç mcrifçnm; Hall., 1715. i.

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l'on professe la localisaliou du mal? Pour n'avoir le démenti ni sur l'un ni sur l'autre de ces points , ils supposent que comme la partie malade est composée de molécules hétérogènes, l'inflammation de plusieurs molécules doit donner lieu à des symptômes de catégories diflerentes ; tandis que si elle réside seulement dans les molécules d'une seule espèce , il n'y a que des symptômes d'une seule catégorie que l'on puisse apercevoir,

Cette théorie a paru à certains une conception ingénieuse , et à d'autres une défaite puérile. Pour nous , elle nous est indifférente , parce qu'elle est une supposition gratuite , et que ce n'est pas de pareils fils que nous tissons nos toiles. Mais ces essais nous sont utiles pour nous bien convaincre de la vérité des complications des affections morbides , puisqu'on a cherché à les expliquer assez laborieusement.

XXIII. // est des maladies qui dépendent d'un affaiblissement direct ou de la disparition de la force vitale dans une partie du corps , sans que l'on puisse trouver dans le mécanisme , ni dans la constitution chimique , soit de l'organe , soit des centres auxquels il répond , aucune cause qui rende raison de cet événement. Les recueils d'observations fourmillent de faits de ce genre. Ce sont des paralysies , des hémiplégies, des atrophies, des asphyxies locales, des gangrènes , des nécroses , dont il est impossible d'assigner, dans l'anatomie, les raisons suffisantes. Les orgauicicns conséquents ne veulent pas admettre que

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ces affaiblissements soient indépendants de causes physiques; mais c'est par préjugé qu'ils supposent toujours quelque obstacle entre la partie affaiblie et les centres nerveux ou sanguins auxquels ils ressortissent. Si j'en avais le temps , je pourrais réunir ici un grand nombre de cas où l'asthénie locale de diverses sortes s'est fait apercevoir et est arrivée au dernier degré, sans qu'il ait été possible d'en découvrir aucune raison anatomique. En attendant que je puisse développer cette proposition , si elle n'a pas été explicitement énoncée , j'en appelle provisoirement aux praticiens qui raisonnent d'après les faits.

Au reste , quelques médecins reconnaissent des étals que l'on nomme épuisement , virium exsgi.tjtio , où le système perd ses forces et la vie avec une extrême lenteur et sans maladie locale.

Cet état n'est pas plus difficile à reconnaître que celui de l'anémie (1) , sanguinis inopia. Lieutacd a été des premiers à signaler les faits de ce genre. Il avait vu plusieurs fois des cadavres qui étaient toutà-fait exsangues ; d'où il fallait conclure que des individus avaient pu mourir dans un moment où ils n'avaient point de sang. De Haen raconte l'histoire « d'un goutteux qui n'avait été exposé à aucune ^) évacuation extraordinaire , dont le pouls avait tou- )) jours été fort et dur, excepté quelques moments » avant sa mort. 11 trouva , dans le cadavre , les

(!) Ou Ce Vanfmasf.

» artères et les veines fort amples , mais flasques et » vides , à l'exception d'une sorte de fil mince , blanc

» et polypeux , assez inégal Le même auteur

» raconte le cas d'une femme qui avait été exposée » à des vapeurs métalliques , dont le corps fut si ex- » sangue , que quoique l'aorte , la veine cave et les » autres grands vaisseaux fussent ouverts , on n'eut » pas besoin de l'éponge pour pomper le sang. » Il y a quelques années que feu M. Hallé a fait l'histoire d'une anémie comme pandémique , survenue dans je ne sais quelle mine. On remarqua dans ces malades et dans leurs cadavres , plusieurs des circonstances que De Haen avait observées. Les artères et les veines étaient à peu près dépourvues de sang ; et cependant les sujets avaient présenté le pouls fort et dur jusqu'au dernier instant.

C'en est assez pour le moment. Je n'ai voulu dire autre chose que ceci : la force vitale est susceptible de s'affaiblir , de concentrer ses effets dans une portion circonscrite du système , de les suspendre dans quelque autre ; cette suspension peut se faire dans certains membres , ou bien dans les organes qui opèrent l'hématose. Cette conservation de la majorité du système pendant quelque temps , aux dépens d'une partie, est un fait de la môme espèce dans tous ces cas.

XXIV. Entre les anciens principes de la médecine qu'il est impossible de combattre pied à pied , et que les réformateurs ont été obligés d'éluder, se trouvent ceux de l'étiologie , ou de l'analyse des causes. Je

ne puis pas abandonner la pathologie sans rappeler les règles fondamentales de cette partie de la science.

Le bon sens dit qu'en médecine , l'empirisme pur est impossible à pratiquer. Aussi la grande majorité des médecins a senti la nécessité de raisonner l'erapirisrae. Hippockate nous a indiqué les limites du raisonnement , et jusqu'à présent quiconque a voulu les franchir a perdu son temps. Mais en respectant ces bornes , il est possible d'interpréter la nature dans l'étude d'un grand nombre de faits médicaux.

Ce qui nous intéresse de plus près, c'est la pathogénie ou l'intelligence de la génération des maladies. Celte science a donc pour objet la recherche de l'enehaînement des causes et des effets qui ont lieu dans la succession d'un phénomène morbide , depuis le premier événement et les premières conditions qui Font commencé jusqu'aux symptômes qui en ont été le dernier résultat.

L'analyse et la distinction des causes des maladies oat toujours été considérées comme des objets de la plus grande importance. Tous les mstitufistcs , depuis GauEiN jusqu'à nos jours , ont soigneusement étudié les différentes manières dont les causes ont pu .agir, et dont le système patient a pu être intéressé, dans la formation de chaqjie maladie. Mais comme ces modes d'action et de réception sont assez nombreux , et qu'ils ne peuvent être suffisamment distingués que par ceux qni se sont fortement occupés de la science de la nature humaine, bien des auteurs ont néglig-é

ces divisions, et ont cru pouvoir se justifier en les appelant des distincliom scolastiques. Ne soyez pas dupes de ce dédain , et restez persuadés que celui qui les déprise , et qui ne parle pas purement la langue de l'étiologie , n'a que des notions vagues et confuses sur la physiologie humaine.

Un des mauvais services que les organiciens réformateurs ont voulu rendre à la médecine , c'est de confondre toutes les diverses sortes de causes des maladies sous le nom de modificateurs , sans entrer daus le détail des rôles que chaque modiflcateur pouvait jouer dans chaque scène pathologique. J'ai lu parfois dans leurs livres quelques distinctions , comme celle de causes occasionnelles mises en opposition avec les causes prédisposantes; mais j'ai vu que les auteurs n'étaient pas exacts sur la signification de ces mots. Au reste , qu'avaient-ils besoin de subtiliser sur les causes, puisque, d'après leur doctrine, une maladie n'est jamais que la réaction d'un organe vivant contre une impression? L'inllammalion réactive différera en intensité suivant la force du modificateur, mais celte dillerenee ne constitue pas des modes d'agir spéciaux.

Pour nous qui sommes obligés de nous rendre compte de tout ce qui se passe dans une maladie , d'après les dogmes , ou , pour parler le langage de Leibniz , d'après les élablisscmenis d'une science fort ancienne , nous ne pouvons pas nous dispenser de faire une exacte distinction des causes. Nous sommes scrupuleux dans la différence des maladies et des

affections ; on ne doit pas être surpris que nous le soyons dans celle des modes d'agir des modificateurs j et dans celle des modes de réception du système vivant.

Entre les distinctions des causes admises par les pathologistes , je vous prie de remarquer les suivantes , que l'on a pu laisser tomber en désuétude , mais dont je ne sache pas que personne ait prouvé l'inutilité.

1° La distinction des causes efficientes et des occcasionncllcs rappelle continuellement la constitution de l'homme. Puisqu'il possède un mécanisme , divers corps peuvent le déranger par une action physique et nécessaire. Un poids suffisant peut écraser le système en tout ou en partie ; un corps consistant mu contre ce système, peut déplacer, rompre, briser ou inciser un membre , suivant les formes et la force de ce corps, soit pendant la vie , soit après la mort. Des puissances chimiques très-actives , supérieures aux forces vitales du système , peuvent détruire sa constitution. Telles sont les causes qui méritent le nom d'efficientes. Elles sont infaillibles ; elles sont immédiates ; il n'existe point d'intermédiaire entre elles et leurs eflets.

2° Les causes occasionnelles , en médecine , sont analogues à celles dont on parle dans le monde moral. En psychologie, que sont les causes occasionnelles? Ce sont les impressions qui sont pour l'àme des motifs d'agir. Dans cet ordre de choses , il y a toujours entre la cause et l'efiTet un intermédiaire ; c'est le sens in-

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time qui ayant reçu l'impression, y a répondu suivant les dispositions actuelles oii il se trouvait. Dans le monde vital , toute cause est séparée de son effet par cette nature humaine dont nous parlons si souvent. Aussi toute cause dont l'effet ne s'opère que par l'action de Vimpeium faciens modifié , porte le nom d'occasionnelle. La distinction de l'efficience et de V occasion est aussi importante que facile. Elle pourrait être contestée par quelques métaphysiciens qui ne voient d'autre causalité que l'occasionnelle, parce qu'ils prétendent que tout se fait en Dieu ; et par quelques matérialistes fanatiques , qui ne reconnaissent pas d'autre ordre de succession que l'ordre mécanique. Mais comme je vous l'ai dit ailleurs , la médecine hippocratique s'est placée dans la région du sens commun , et loin des hypothèses.

3" Les causes procatarctiques , c'est-à-dire prédisposantes , se trouvent dans l'ordre mécanique et dans l'ordre vital. Les procatarctiques du premier ordre se conçoivent très-bien. Un désordre subit se manifeste dans un organe; par exemple, le cœur se rompt au moment où le malade paraissait jouir d'une santé suffisante. A l'extigpice, on s'aperçoit que le corps du viscère est devenu d'une tendreté extrême ; ce qui suppose qu'une corruption lente avait dégradé progressivement la substance du cœur (1). Ce travail

(1) M. Blaud a publié, dans lo icuips, plusieurs observation» lie ce genre, dans lu Bibliulhmiuc iiiédicule.

yicieux prédisposait donc l'organe à celte catastrophe . Mais les causes procatarctiques de l'ordre vital agissent sur la nature vivante ; elles y introduisent une modification qui ne se montre qu'au moment fatal. Comment concevoir ce changement progressif qui s'introduit dans la force vitale, et qui l'amène clandestinement de la santé la plus parfaite jusqu'au bord du précipice ? Mais , que nous le comprenions ou non , le fait est incontesta\»le , et il faut conserver les termes qui l'expriment.

■4° Lorsque le système est dans un état prochain de la maladie , de sorte que la cause la plus légère le fait succomber , cette manière d'être , qui favorise tant les agents nuisibles impuissants , porte le nom de cause proëgumcne. D'où que provienne cette condition actuelle qui rend la maladie plus probable, que ce soit d'une cause procatarc tique , de l'hérédité , d'un tempérament primitif, d'une conformation primitive, d'une idiosyncrasie , de l'âge, etc., ou d'ailleurs; elle porte toujours le même nom. Ceux qui l'appellent prédisposition , ne font que traduire le mot grec en latin et en français. Quand Brown a employé l'expression opportunité , ou il ignorait qu'il existait un terme pour rendre l'idée dont il s'occupait, ou il a imité les autres sectaires qui aiment à créer des mots dans les parties de la science oii ils ne peuvent rien innover.

Les causes pro'égumènes appartiennent à l'ordre mécanique comme à l'ordre vital.

Quelques auteurs ont paru confondre la cause proëgxmène et la procatarctique; on peut même citer FoES à ce sujet. Mais c'est un exemple qu'il n<^ faut pas imiter , puisque la cause proëgumène est l'effet ou le résultat de la procatarctique.

5° L'idée principale de la cause déterminante est que son effet est extemporané ; que, pour se produire, il n'a pas besoin d'une action successive.

Il y a deux sortes de causes déterminantes. A. La cause a quelquefois assez de pouvoir pour qu'à l'instant de son impression sur le corps normalement constitué , l'effet soit produit en entier. Le coup de l'instrument tranchant fait instantanément, dans le mécanisme , une plaie ; dans la force vitale , une modification dont la manifestation doit être une inflammation proportionnée à l'intensité de la blessure. Un virus contagieux est appliqué sur quelque partie du corps, suivant les conditions convenables. Quand la force vitale le perçoit , elle conçoit l'affection tout entière , et l'effet marche indépendamment de sa cause. Cette cause déterminante doit porter le surnom d'effie ace.

B. Dans d'autres cas , la cause tombe sur un système où se trouve une prédisposition très-avancée. La santé est en équilibre avec la maladie. Le moindre trouble détruit ce balancement, et la maladie se déclare. Cette cause doit porter le titre de déterminante proëguménale.

6' Il est des maladies affectives gui se prolongent

OU se renouvellent indéfiniment , sans qu'on voie dans les circonstances du sujet aucune cause extérieure qui les reproduise sans cesse, La cause qui fomente le mal se trouve souvent dans un phénomène insolite renfermé dans le système. C'est un corps étranger , une altération dans la disposition des organes, une corruption de la constitution d'une partie , et la réaction qui en est la suite ; ce sont des vers dans le^ intestins , une hernie interne , une transformation de la substance du cerveau , une fluxion inflammatoire lente dans un point du corps vivant, etc., qui in^ quiètent continuellement la force vitale , et la provoquent à manifester les symptômes de l'affection à laquelle elle est disposée. Telles sont les causes que l'on nomme conlinmies.

Ces causes sont souvent reffîet d'une maladie antérieure dont les symptômes passés et présents ne doivent pas être confondus avec ceux de l'afièction qui nous occupe dans ce moment. Une cause continente peut n'avoir rien de commun avec l'essence de la maladie la plus apparente. Elle agit comme les causes déterminantes , qui provoquent seulement les maladies auxquelles la nature vivante est actuellement disposée.

C'est là un principe d'étiologie que les organicicns ont trop souvent oublié, quand ils ont raisonné sur les faits d'anatomie pathologique. Je ne parle plus du reproche que je leur ai fait, d'attribuer la maladie à une altération anatomique dont ils ne cou-

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naissaieûl pas la date : mais lorsqu'il est certain ou très-probable que l'altération est réellement antérieure aux symptômes , et qu'elle a contribué à la naissance de l'aircction , faute de spécifier l'influence de cette cause , ils altèrent et gâtent la pathogénie du cas en laissant croire que l'agent provocateur est un agent générateur. Ainsi , eu disant vaguement qu'une épilepsie avait pour cause une corruption anatomique que l'on a trouvée dans le cerveau du sujet , ils donnent à entendre que la forme de l'affection dérive immédiatement de cette dégradation. Mais le patliologiste qui a mieux analysé ces sortes de phénomènes , voit très-bien qu'il n'y a aucune relation directe et nécessaire entre la corruption et les formes essentielles de l'épilepsie ; que, par conséquent , l'altération anatomique ne fait ici d'autre office que celui de cause continente , et qu'elle aurait été également apte à faire naître un très -grand nombre d'autres atTections différentes, si la force vitale avait été autrement modifiée.

Lors de la prétendue réformation médicale , où l'on crut trouver dans le mécanisme du système humain la raison suffisante de toutes les maladies, les novateurs firent grand cancan des altérations anatomiques qu'ils avaient trouvées à la suite de maladies que les nosologistes de tous les temps avaient caractérisées d'après leurs symptômes. « L'anatomie pathologique, î) disaient-ils, va réduire à leur valeur tant de ma- » la^lies que l'on regardait comme diverses, et qui

» ne sont qué des symptômes dont la cause est dans » une altération anatomique interne. L'épilepsie est » l 'effet d'une telle altération anatomique du cerveau. » Les fièvres malignes vont en diminuant depuis que » l'on voit que ces fièvres sont ï effet d'une gastrite ; » les asthmes disparaissent à mesure que l'on a vu » les tumeurs internes gêner les poumons , etc. ; » et là-dessus ils raillaient et triomphaient.

Mais quel est le médecin instruit à qui les faits de ce genre ont pu apprendre quelque chose? L'homme qui connaît bien l'asthme et qui n'est pas capable de le confondre avec les diverses autres espèces de dyspnée , ne doit pas la moindre reconnaissance aux nouveaux anatomistes; et celui qui connaît l'histoire de l'épilepsie , et celle des diverses espèces de fièvres malignes, telles que l'ataxie aiguë, le typhus, la nerveuse putride ou ataxo-adynamique , n'en sait pas davantage sur leur nature , après avoir lu leurs volumineuses nécropsies. Qu'à l'ouverture des cadavres on ait retrouvé dans les viscères , à la suite des maladies susdites, diverses altérations anatomiques , personne n'en est surpris : ces rencontres sont connues depuis très-long-temps. Depuis long-temps aussi l'on se demande : dans ces occurrences, y a-t-il coïncidence fortuite , ou bien causalité? l'altération anatomique est-elle cause de la maladie , ou en est-elle l'effet contingent ? Qu'ils affirment que ces altérations sont constantes , les faits passés et présents démentent ces assertions. Qu'ils prétendent que ces changements

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morbides sont antérieurs aux affections dont les sujets sont morts, c'est ce qu'ils n'ont jamais pu nous prouver. C'est leur opinion ; mais l'opinion contraire est beaucoup plus vraisemblable. Que, dans certains cas particuliers , ils aient pu établir que l'altération a précédé l'apparition des symptômes de l'affection , cette antériorité ne prouve pas que la corruption a été la cause immédiate cl gèneralrice de ce groupe de symptômes. Un médecin sensé qui n'est pas étranger aux règles de la logique , ne pourra pas voir dans la relation de l'état anatomique et de la forme de la maladie , une causalité suffisante ; la cause ne sera que du nombre des occasionnelles; elle sera ou rfeïcrmi— nante , ou continente , ou tout au plus procalarclique. Quand on aura apprécié les faits d'après ces distinctions , pense-t-on que l'épilepsie , que le typhus , que l'asthme, que le tremor cordis , que la véritable apoplexie , etc. , se résolvent en des altérations anatomiques? Si quelqu'un le croit , ce sera celui qui n'aura jamais fait l'analyse des causes, et qui aura peu réfléchi sur les principes de la patbogénie.

Ne concluez pas de cela que, dans la pratique, je veuille faire oublier l'étude des causes continentes : non, sans doute, puisque, dans bien des cas, les causes continentes sont , thérapeutiquement parlant , en première ligne pour les indications. Je sais que la présence des vers dans les intestins, cause continente d'une éclampsie, qu'une fluxion gastri([ue cause continente d'une lièvre intermittente , sont fréquem-

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ment les objets qui fixent le plus promptement notre attention dans le traitement. Mais , quoi qu'il en soit, le médecin ne peut jamais méconnaître le rang et le rôle de l'espèce de chaque cause dans une maladie, sous peine d'être incapable de se faire une idée juste de ce phénomène , et d'y reconnaître la hiérarchie des indications dans les diverses circonstances de la pratique.

7° Il est des causes qui , prises séparément , peuvent produire leur effet ; mais il en est d'autres qui sont impuissantes si elles ne concourent avec plusieurs congénères. Il y a donc des causes isolément suffisantes, et des causes comhinf'es. Un grand nombre de maladies , soit épidémiques , soit endémiques , seraient des effets sans causes, si l'esprit n'avait pas recours à la notion de ce dernier principe , dont Baillou et Barthez ont senti la nécessité.

8" Les causes matérielles et les causes formelles expriment deux idées entre lesquelles se trouve une relation qu'il importe de rappeler. On se souvient du principe d'AuiSTOXE , que tout corps naturel est composé de la matière et d'une forme. La forme d'un corps est ce qui le fait ce qu'il est , et qui la rend différent de toute autre chose. L'homme vivant, qui est le sujet de nos études , possède ces deux éléments. Sa forme n'est pas le mécanisme que nous connaissons ; c'est une puissance qui ne tombe pas sous nos sens. Les scolastiques disputent depuis long- temps si les formes sont substantielles; ou si elles sont de

simples attributs. L'école hippucratique élude cette question. En reconnaissant que les effets observés sur le système proviennent tantôt du mécanisme, tantôt de son associée , tantôt de tous les deux , elle se rend étrangère aux contestations de la nature de la forme. Ainsi, quand vous faites l'analyse des symptômes qui constituent une maladie , il vous importe de distinguer quelle est la part des organes en tant que vous avez pu les étudier dans ramphithéâtre , et celle de la puissance qui les informe. Cette opération meiir taie fait partie de la résolution du problème. En même temps, les expressions qui servent à dénommer les causes vous rappellent la multiplicité des éléments qui entrent dans la composition du système liumain , et vous préservent des sophismes par lesquels on cherche à tout confondre.

9M1 est souvent utile de limiter convenablement, dans la pratique , le fameux adage suhlalâ causâ tollilur effectus. Nous le pouvons, en étiologie médicale, au moyen de la distinction des causes en passagères et en immanentes , dont Spinosa (1) a fait grand usage, « Une cause passagère est celle dont les productions » sont extérieures ou hors d'elle-même , comme quel- » qu'un qui jette une pierre eu l'air, ou un charpentier

» qui bâtit une maison ; une cause immanente agit

» intérieurement et s'arrête en elle-même , sans eu » sortir aucunement. Ainsi , quand notre âme pense

il) Voyez sa vie. par Coi.Enis . p. 118.

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» OU désire quelque chose , elle est et s'arrête dans » cette pensée ou désir sans en sortir ; et elle en est » la cause immanente. »

1 0° Que peuvent signifier les expressions causes prochaines, causes éloignées , cames instrumentales , causes actives , dont les patliologistes se servent fréquemment? Ne vous imaginez pas qu'il y ait dans ces mots un luxe de division. Il n'y en a pas un qui n'exprime une idée , et une idée indispensable à la théorie des maladies. Ce sont les formules des notions sans lesquelles vous ne pourriez concevoir la filiation des phénomènes morbides élémentaires. Elles rappellent souvent les idées fondamentales qui se rapportent à la constitution de l'homme, aux facultés et aux lois de la force vitale , et contribuent puissamment à conserver l'édifice des principes médicaux (1).

Je ne continue pas les définitions raisonnées des causes : les exemples cités vous feront comprendre l'importance de ces distinctions.

Mon intention n'a pas été de vous présenter un abrégé de pathologie générale : il m'a suffi de rappeler un certain nombre de propositions fondamen>

(1) II serait à désirer que les institutistes rendissent à la langue médicale le service que Ménage voulait rendre à la langue commune. « Je fais , disait-il , le contraire de Messieurs de l'Académie » Française. Ils remplissent leur dictionnaire des mois qui sont en » usage , et moi je mets avec soin dans mes étymologies ceux qui » sont hors d'usage, pour empêcher qu'ils ne tombent dans l'oubli. » , Menagiana,

taies et de principes qui peuvent nous garantir de la révolution hâtive si célébrée et si peu fructueuse.

Je ne dirai rien de certains points de médecine pratique qui ont été arrêtés plus tard et dont les articles principaux paraissent ou dériver des propositions mentionnées , ou s'y raccorder parfaitement : tels que sont la distinction des forces vitales en radicales et en agissantes ; celle de la résolution des forces et de leur oppression ; les manières diverses dont coopèrent la force vitale et le sens intime dans l'exercice des actes mixtes , soit normaux soit morbides ; les sources diverses des méthodes thérapeutiques applicables aux maladies que les nosologistes appellent vesania ; la détermination des affections morbides et leurs caractères différentiels ; la difficulté , l'incertitude et la contingence de leurs physionomies respectives ; la doctrine des maladies générales, endémiques, nationales; des épidémiques catastatiques , stationnaires , insolites ; des maladies héréditaires , des maladies de famille ; l'application que l'on peut faire à cette doctrine de quelques principes logiques de Leibniz, tels que celui de la raison suffisante , celui de ïimprégnation du temps , celui des indiscernables ; la manière d'aller à la recherche des affections morbides autrement que par les symptômes ; la théorie de la

contagion ; celle de la spécificité , etc Ces points

de la science sont d'un ordre trop relevé pour que je puisse vous en entretenir dans des leçons élémentaires. Mais pour être moins vulgaires, pour avoir

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été développés plus récemment, pour n'avoir pas été réunis et contractés dans l'enseignement public de toutes les écoles , ils ne devaient pas être omis par les novateurs. On était tenu en conscience de les discuter profondément , avant d'entreprendre la révolution , et avant de substituer à ces grandes notions la misérable hypothèse d'une irritation locale , regardée comme cause et moyen d'explication des faits indiqués dans cette énumération.

La démangeaison de révolutionner la médecine hippocratique n'est pas le seul préjugé contre les réformateurs. Ou les accuse d'avoir de bonnes raisons pour enseigner la leur en fragments isolés; forme didactique qui , loin de faire reconnaître l'unité d'une science nouvelle , suffirait pour éteindre celle de l'ancienne. Un savant a dit (1) qu'un goût décidé pour la loterie était signe de gueuserie ; et le goût décidé pour les dictionnaires un signe d'ignorance. Que dirait-il donc de ceux qui ne s'opposent pas à ce penchaj\t de notre jeunesse? Des inductions rigoureuses, des principes serrés , des conséquences exactes , des régies étroitement déduites des propositions fondamentales, permettent-elles qu'on les hâche en articles incohérents, et se prêtent-elles aux dislocations alphabétiques des mots ?

Me trouvant , il y a quelques années , dans une d<?s villes du ressort médical de la Faculté de Montpellier,

(I) C'est HIÉXAG*;.

je conversai assez long-temps avec un confrère aussi spirituel qu'instruit (1) , sur l'état actuel de l'enseignement (le la médecine. Nous déplorions ensemble le bouleversement qui était survenu dans le monde médical. Nous convenions qu'il y avait un grand nombre de principes pratiques sans lesquels la médecine ne peut pas exister , et qui sont dispersés , perdus , oubliés , même bafoués en certains pays ; qu'il serait à désirer qu'on pût les ramener dans l'enseignement, les remettre en honneur et en activité. Mais, ajouta-t-il, quelle forme faudrait-il donner aujourd'hui à la science pour qu'on voulût en lire les éléments et s'en pènclrer? Je n'étais pas préparé à la question , et je me tus. En réfléchissant ensuite à cette sorte de défi , je me souvins d'un mot qui avait été dit plus de cent ans avant dans la même ville, et dont le grand sens pourrait être appliqué au sujet présent.

Massillon vint un jour faire une visite pastorale dans un couvent de religieuses, où se trouvait comme pensionnaire une jeune personne qui, dans la suite, a brillé par son esprit, et par ses liaisons avec les encyclopédistes. Entre les demandes que la supérieure adressa au prélat , il y eut celle-ci : la demoiselle dont je parle , malgré sa grande jeunesse , se montrait peu docile par rapport à l'instruction

(1) C'est M. Lavort, pi ofoiseur de l'école sorondairc de médecine de Clcrinom-I'crrand.

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religieuse ; elle faisait souvent des objections embarrassantes contre les dogmes et contre la discipline , et réduisait au silence les maîtresses chargées de la former. La supérieure priait donc l'évêque de lui indiquer un livre où l'on pût trouver les preuves les plus solides de la religion , et les défenses les plus fortes contre les attaques. Massillon , surpris et inquiet de voir un esprit fort de cet âge, réfléchit quelque temps sans parler. Ensuite, prenant son parti d'une manière décidée : donnez à cet enfant, dit -il, un catéchisme de cinq sous ; si cela ne suffit pas pour la rendre croyante , les traités les mieux raisonnes lui seront inutiles. Ce grand homme savait bien que les dogmes religieux ne fructiGent que lorsqu'une inspiration préalable en a préparé le terrain.

Si, dans l'ordre de la grâce, il faut une aptitude primitive, il en faut une autre dans l'ordre de la science. Dans le premier cas , il faut le don divin de 1^ foi ; dans l'autre , il faut une propension primordiale à la science, renforcée par l'étude de la philosophie. Quand un jeune homme a du sens, qu'il a reçu une bonne éducation, qu'il est orienté dans les variations du langage philosophique des divers siècles , qu'il s'est préservé des préjugés scientifiques, qu'il connaît les règles de l'art d'interpréter la nature , qu'il est instruit des divers points de vue sous lesquels il doit contempler l'objet de ses études : il serait superflu de se mettre en frais pour lui de nouvelles institutions médicales. Le plus court est de lui mellre entre les

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mains quelqu'un des traités élémentaires nombreux que les médecins hippocraliques ont faits depuis l'époque de la renaissance : comme ceux de Fernel , de Senxert, de Varandal, de Horstius> de J. Heur- Nius, de Rivière. S'il le comprend, il pourra n'être pas satisfait en tout : il l'annotera critiquement ; il sentira la nécessité d'y faire un départ des propositions inductives et des propositions hypothétiques ; il y remarquera chaque jour des lacunes. Mais malgré ces mécontentements , ou plutôt ces désirs , il reconnaîtra qu'il a acquis les principes fondamentaux d'une science profonde , qui non-seulement inspire de l'attachement par les parties qu'elle montre , mais encore du zèle par celles qu'elle promet. S'il n'éprouve dans cette lecture que du vide et de l'ennui , il est certain qu'il n'y a rien compris. Dans ce cas , de meilleurs traités sur la même science ne l'instruiraient pas davantage : la vraie médecine n'est point à sa portée.

Dans la leçon prochaine , nous verrons si la thérapeutique nous présente des règles générales qui soient aussi constantes , aussi difficiles à réfuter que les propositions pathologiques dont je vous ai entretenus.

SOMMAIRE

XXV. Tout tiîiiteraent médical doit être déduit d'une indication.

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