VINGT ET UNIÈME LEÇON
Sommaire : Physiologie opératoire de l'appareil digestif. — Historique de la question. — Actes mécaniques et actes chimiques de la digestion. — Digestions artificielles in vitro. — Liquides digestifs. — Fistules pour se procurer les liquides digestifs, et notamment le suc gastrique. — Tentatives de de Graaf.
Étude de la salive. — Salive mixte. — Il y a trois espèces de salives bien distinctes. — Expériences sur les carnivores et les herbivores.
Messieurs,
Pour comprendre la portée des expériences propres à nous fixer sur la physiologie de l'appareil digestif, il est indispensable de jeter un rapide coup d'oeil sur l'histoire de cette question.
L'étude vraiment expérimentale de la digestion est de date relativement récente: les anciens se contentaient à ce sujet, pour toute explication, de comparaisons plus ou moins heureuses avec des phénomènes vulgairement connus: ainsi, la digestion était pour Hippocrate une coction; pour Galien, une fermentation comme celle du vin dans la cuve; plus tard van Helniont reproduisait
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cette comparaison; pour lui, la digestion était une fermentation analogue à celle de la pâte du pain; de môme que la ménagère, après avoir pétri le pain, garde un peu de pâte pour l'utiliser comme levain dans une prochaine opération de pétrissage, de même, disait van Helmont, le tube intestinal ne se vide jamais complètement, et le résidu qu'il conserve après chaque digestion devient le levain qui servira à la digestion suivante.
Les premières recherches expérimentales sur la digestion datent de la fin du xvn° siècle, alors que l'Académie de Florence retentit d'une célèbre et longue controverse entre Borelli et Valisnieri (1). Le premier ne voulait voir dans la digestion qu'un acte purement mécanique, un travail d'attrition par lequel les substances ingérées étaient finement divisées et comme pulvérisées; et Borelli invoquait, à l'appui de cette opinion, les faits qu'il avait observés relativement à l'estomac (jabot) des oiseaux ; on sait que ce réservoir à parois musculaires très-épaisses peut exercer sur son contenu une pression telle qu'il brise les corps les plus résistants. Identifiant l'estomac de l'homme au jabot de l'oiseau, Borelli était amené à attribuer aux parois de ce viscère une force énorme, évaluée à plus de mille livres, et dont la mise en jeu constituait, disait-il, l'essence même des phénomènes digestifs. — Valisnieri, au contraire, ayant eu occasion d'ouvrir un estomac d'autruche, y avait trouvé un liquide paraissant agir sur les corps qui y étaient plongés; ce liquide, disait-il, est l'agent actif de la
(1) Accademia del Cimenta. — Lag/ji di naturali expérience fuite nell'Accademia del Cimenta. 1G07.
digestion ; c'est une espèce d'eau forte qui dissout les matières alimentaires.
Ces deux opinions opposées, résultant bien plus d'observations que d'expériences régulièrement instituées, furent le point de départ des recherches expérimentales entreprises par Réaumur en 1752. Pour résoudre le problème posé parBorelliet Valisnieri, Réaumur fait avaler à des oiseaux des matières alimentaires renfermées dans des tubes creux et percés à jour, de telle sorte que ces substances, soustraites à l'action mécanique des parois de l'estomac, fussent cependant soumises encore à l'action du liquide stomacal. Les premiers tubes (verre, fer-blanc, etc.) mis en usage furent broyés, plies, aplatis par l'action des parois du jabot, et Réaumur ne parvint à opposer à cet effort mécanique une résistance suffisante qu'en employant des tubes de plomb assez épais pour n'être point aplatis par un poids de 484 livres : telle était, en effet, la force développée par les parois contractiles du jabot des dindons, canards et coqs mis en expériences. Ces tubes de plomb, remplis des graines dont ces oiseaux se nourrissent, et bouchés seulement d'un grillage permettant la pénétration des sucs stomacaux, ces tubes, après un long séjour dans l'estomac, renfermaient encore ces graines parfaitement intactes, si celles-ci n'avaient pas été préalablement broyées ; s'ils avaient été remplis de viande, celle-ci était retrouvée corrompue mais non digérée. Réaumur fut donc amené tout d'abord à considérer la digestion, chez les gallinacés, comme une pure et simple trituration. Mais, répétant ces expériences sur des