‹ Leðcons de physiologie opâeratoireChapitre 18 sur 184 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

Sommaire : Qu'est-ce qu'un fait? — Distinction du fait et du jugement auquel il donne lieu. — Exemples empruntés à l'histoire de la physiologie pour montrer la différence du fait et de son interprétation. — Nécessité d'instituer une critique expérimentale. — Du déterminisme. — De la méthode numérique. — Perfectionnements des procédés d'observation. — Méthode graphique. — Des conditions ou causes des phénomènes.

Messieurs,

Nous sommes arrivés à cette conclusion générale que l'observation et l'expérimentation ne constituaient pas deux méthodes distinctes et séparables, mais un ensemble de moyens propres à nous permettre de recueillir les faits que l'esprit doit ensuite élaborer ; je tiens à bien marquer cet ordre de succession dans les opérations de nus sens et de notre esprit : recueillir les faits et s'astreindre à ne les interpréter qu'ensuite est la condition indispensable pour arrivera la vérité; si l'on se laisse aller à interpréter les faits au fur et à mesure qu'on les observe, on s'expose trop souvent à mal observer, à forcer la nature, à prendre pour un fait ce qui est une élaboration de notre esprit.

Il s'agit donc de nous demander dès maintenant ce que c'est qu'un fait, question que peu de personnes se posent, tant ce mot paraît répondre à une notion sur laquelle personne n'hésite. Cependant des esprits philosophiques éminenls ont donné une importance toute

LE FAIT ET SON INTERPRÉTATION. il

particulière à la définition du mol fait, et nous devons citer en première ligne M. Chevreul, qui, autrefois dans ses Lettres à Villëmain (sur la définition du fait) et récemment encore dans une série de communications à l'Académie des sciences, s'est attaché à établir ce qu'on doit entendre par le mot fait.

D'après M. Chevreul, nous ne connaissons les choses que par leurs qualités : cette qualité connue, ne fût-ce que X étendue limitée et V impénétrabilité, suffit pour nous donner la conscience de l'existence des substantifs propres auxquels elle se rapporte ; c'est pourquoi le substantif propre ne dit rien à l'esprit, ne rappelle rien aux sens, si on le dégage de toutes les qualités, de tous les attributs par lesquels il nous a été rendu sensible et par lesquels il s'est fixé clans l'esprit. C'est pourquoi, dit M. Chevreul, ce sont ces qualités qui constituent le fait. Et, en effet, lorsque pour une cause ou pour une autre on perd le souvenir des choses, lorsque la mémoire s'en va, ce sont d'abord les noms des choses ou des personnes qui nous échappent, tandis que nous conservons encore celui de leurs qualités, de leurs propriétés, de leurs attributs.

Mais cette définition du fait nous amène, en y réfléchissant bien, à considérer, avec M. Chevreul, le fait comme une pure abstraction. Ainsi, lorsque nous disons d'une personne qu'elle est bonne, nous résumons une idée générale résultant des actes que nous avons vu accomplir à cette personne : tout ce que nous connaissons de ses actions, de ses projets, nous la montre bonne, et, lorsque nous lui donnons cet attribut, nous le faisons

par une abstraction, une conception générale de son caractère. Les actions de la personne sont des faits matériels, des faits physiques; la qualité que, d'après ces actes matériels, nous attribuons à la personne, est une sorlede conception métaphysique. Si l'on veut appeler cela un fait, il faut reconnaître que ce prétendu fait existe plutôt dans notre esprit et n'est pas une chose tangible, accessible aux sens en dehors des actes particuliers, points de départ de notre jugement. Aussi M. Chevreul n'hésite- t-il pas à dire que le fait est une abstraction: « Les attributs comprenant propriétés, qualités, défauts, sont des faits, et ces faits deviennent des abstractions lorsque l'esprit considère chacun d'eux en particulier. »

Nous ne pouvions chercher à fixer la signification du mot fait sans rappeler la manière de voir de M. Chevreul. Mais nous ne la discuterons pas ici. Ce serait là une étude de philosophie dans laquelle nous n'avons pas à entrer. 11 nous suffira de rappeler que nous cherchons à définir le mot fait au point de vue spécial de nos recherches physiologiques, et que dès lors il nous est impossible de le définir une abstraction. Pour nous, c'est au contraire Y acte matériel, sans aucune élaboration de notre esprit, qui est le fait ; c'est l'acte qui frappe nos sens. Nous avons cité tantôt l'exemple d'une personne dont on dit qu'elle est bonne. Cette qualité de bonté ne saurait être pour nous un fait : elle exprime un jugement que nous portons sur cette personne d'après ses actes; ces actes, qui la font juger bonne, constituent seuls, nous l'avons dit, les faits proprement dits.

Nous devons donc bien distinguer \e fait et le juge-

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