CL. BERNARD. — PIIYS. OPKK
Saint-Louis, cent sortent guéris après avoir subi le traitement.
La médecine peut donc, comme le montre cet exemple, devenir une véritable science, à la condition de déterminer exactement tout ce qui a rapport aux faits qui lui sont soumis. Mais ces faits sont d'ordinaire trèscomplexes : il faudra donc les analyser, les décomposer et les ramener à une série de faits simples, dont le déterminisme pourra être rigoureusement établi. Dès lors il n'y aura plus lieu de faire de la statistique, laquelle n'a de raison d'être que par la nature indéterminée des faits auxquels on l'applique.
Dans ces circonstances nous ne saurions, cela va sans dire, admettre des faits contradictoires. C'est là une expression souvent employée et qui doit disparaître, du moins si Ton voulait lui donner toute sa rigueur, car un fait ne peut pas être contradictoire d'un autre fait ; chacun d'eux existe dans ses conditions déterminées, et l'affirmation de l'un ne saurait être la négation de l'autre. La nature ne se contredit pas; c'est l'observateur qui se trompe, soit qu'il ne détermine pas exactement les conditions du fait, soit qu'il substitue au fait un jugement qui alors pourra être en contradiction avec un autre jugement. Admettre des faits contradictoires, ce serait par cela même nier absolument toute science.
Pour l'étude des phénomènes delà vie, on a longtemps pensé, et des esprits éminents partageaient cette opinion il n'y a pas plus d'une vingtaine d'années, on a longtemps pensé que les phénomènes vitaux n'obéissaient pas à des lois absolument rigoureuses; que le principe de la vie
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était pour ainsi dire capricieux dans ses manifestations, lesquelles auraient pu être absolument différentes dans des circonstances identiques : en un mot, on taisait de l'absence de loi rigoureuse la règle générale de la vie ; telle était la manière de voir des vilalistes en général. 11 n'en est pas ainsi : les phénomènes des corps organisés sont soumis à des lois aussi bien que les phénomènes physiques et chimiques. Mais ces lois sont très-complexes; nous ne pouvons arriver à les saisir qu'en cherchant à déterminer exactement toutes les conditions des phénomènes; c'est à cette recherche, vous le savez, que j'ai donné le nom de déterminisme.
Grâce au déterminisme, qui doit être la base de la physiologie et de toute science expérimentale , nous pourrons dire que tel phénomène, dans telle circonstance, se produira toujours, et non pas trois fois sur cinq ou neuf fois sur dix. Un phénomène dont le déterminisme est entièrement établi devient une chose immuable, dont on peut prédire rigoureusement l'apparition dans tous les cas où se trouveront réalisées les circonstances de sa production : il comporte une certitude absolue.
Nous ne nous arrêterons pas à l'objection d'après laquelle on pourrait nous répondre qu'il n'y a pas de certitude absolue; que, par exemple, parce que le soleil s'est levé hier et aujourd'hui, nous ne pouvons pas assurer qu'il se lèvera demain. Même dans ce cas, dira-t-on, cette certitude dépend de causes déterminées, et nous pouvons seulement dire que, si rien n'est changé dans l'ordre de l'univers, le soleil continuera à se lever demain
comme il s'est levé la veille. Mais cette certitude, tenant à des causes déterminées, est précisément celle que nous attribuons aux phénomènes des êtres vivants, et nous ne saurions aspirer à quelque chose de plus : nous nous contentons de pouvoir dire que, si rien n'est changé dans l'économie de l'univers, tel phénomène qui s'est produit dans telles circonstances déterminées se reproduira si ces circonstances se trouvent de nouveau réalisées : telle est la certitude que nous donne le déterminisme.
Si donc nous récapitulons l'ordre de mise en jeu de nos facultés pour l'acquisition de la science, nous pouvons dire qu'à l'aide des sens nous recueillons et amassons des faits, qu'avec les sens encore nous reconnaissons les conditions de ces faits, mais qu'ensuite, par le jugement, nous rattachons ces faits à ces conditions dites déterminantes et nous en tirons une notion générale.Ce sontdonc les constatations faites par nos sens qui sont la source première de nos connaissances, et l'observation simple ou expérimentale est d'autant plus rigoureuse, que nous avons simplement recueilli les impressions faites sur nos sens, et non cherché à voir ce que des jugements antérieurs, des hypothèses préconçues, nous présentaient comme plus ou moins vraisemblable.
Pour réaliser cette observation désintéressée et cependant précise, que nous considérons comme la condition essentielle de toute étude vraiment scientifique, l'idéal consisterait à substituer à nos sens eux-mêmes des modes de constatation pour ainsi dire automatiques,