DÉFINITION DE LA VIE
des pièces principales, des organes privilégiés, présidant
au jeu des autres parties : telle était la conception connue sous le nom de trépied vital de Bichat, d'après laquelle trois organes principaux étaient comme les trois rouages essentiels de la vie, et amenaient la mort par l'arrêt de leur fonction : on meurt, disait Bichat, par le cerveau, par le poumon ou par le cœur. Cette manière de s'exprimer est exacte quand on parle de l'homme et des animaux supérieurs, mais il ne faut pas comprendre par là que le cerveau, le cœur, le poumon soient le siège d'un principe spécial de la vie. La vie est indépendante, d'une manière absolue, de l'existence d'un cœur, d'un poumon, d'un cerveau : une infinité d'animaux inférieurs vivent sans poumon, sans cerveau, sans cœur ; mais chez les animaux supérieurs les échanges des divers tissus avec le milieu extérieur se font par le jeu de l'appareil pulmonaire et cardiaque, et la suppression de ces organes amène la mort des éléments de tissu, parce qu'elle détruit leurs conditions d'existence.
La vie n'est donc pas dans le poumon ni dans le cœur; elle est dans les cellules, dans les éléments anatomiques de l'être vivant. Pas plus que nous n'admettons le trépied de Bichat, nous ne saurions admettre le point vital ou nœud vital de Flourens. Par une blessure d'une région bien circonscrite de la moelle allongée, ce physiologiste produisait la mort subite des animaux ; cette expérience était du reste connue depuis Galien et avait été plus récemment répétée parLegallois. Galien expliquait la mort subite par la lésion de la dure-mère, hypothèse en rapport avec la haute importance que les anciens
attachaient aux prétendues fonctions des méninges, et dans l'histoire desquelles nous n'avons pas à entrer ici. Flourens semble vouloir faire de cette région du bulbe le centre de la vie ; or nous savons aujourd'hui que cette partie de su bstance grise de la moelle allongée est le centre d'origine des nerfs de la respiration et de l'innervation cardiaque: en détruisant ce centre, on supprime les fonctions du cœur et des poumons ; on arrête la vie, non pas parce qu'on atteint cette entité métaphysique dans son siège unique et central, mais parce qu'on supprime deux des fonctions ou, comme nous avons dit, des mécanismes qui, chez les animaux supérieurs, sont indispensables aux échanges entre le milieu extérieur et les éléments anatomiques, c'est-à-dire indispensables à la vie des innombrables éléments anatomiques dont la somme constitue la vie de l'organisme entier.
La physiologie cherche donc aujourd'hui la vie dans les cellules mêmes des tissus, ou dans les éléments dérivés plus ou moins directement de la forme cellulaire (fibres musculaires, nerveuses, etc.). La pathologie suit la même direction ; elle ne se contente plus de l'inspection des organes ; l'examen microscopique est appelé à fournir de précieux renseignements sur l'état des éléments anatomiques des tissus malades.
Tous les organes, tous les tissus, ne sont en somme qu'une réunion d'éléments anatomiques, et la vie de l'organe est la somme des phénomènes vitaux propres à chaque espèce de ces éléments. Ceux-ci ne vivent pas, comme l'organisme entier, dans le milieu extérieur; ils n'ont aucun rapport direct avec ce milieu ; ilsvivent dans
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un milieu intérieur, qui est le liquide sanguin, par l'intermédiaire duquel ils reçoivent des substances nécessaires à la nian i testât ion de leur propriété et rejettent les résidus des actes chimiques dont ils sont le siège, c'est-à-dire les substances devenues impropres à entretenir leur vie.
Ainsi, quand on distingue des animaux terrestres, aériens ou aquatiques, cette distinction ne s'applique qu'aux mécanismes des fonctions, c'est-à-dire que, par exemple, l'appareil destiné à mettre le sang, ou milieu intérieur, eu contact d'échanges avec l'air, cet appareil est disposé différemment chez les animaux qui vivent plongés dans cet air et chez ceux qui, vivant dans l'eau, empruntent l'air que celle-ci contient en dissolution ; mais chez les uns comme chez les autres, la vie générale, celle des éléments anatomiques , se fait de la même manière. Ces éléments vivent dans un milieu liquide, dans le sang qui les baigne ; il n'existe pas d'élément anatomique vivant dans l'air, et lorsqu'on descend aux degrés les plus inférieurs de l'échelle des êtres, jusqu'à ces organismes qui ne sont formés que d'une cellule, que d'une petite masse de protaplasma, on voit que ces animaux ou végétaux monocellulaires vivent toujours dans l'eau ou dans un milieu liquide.
Pour pénétrer dans l'analyse de la vie des éléments anatomiques, l'étude du sang sera donc de première importance, car aucune substance ne peut arriver jusqu'à ces éléments, pour en modifier la vie, sans passer par l'intermédiaire du sang; c'est par ce milieu intérieur que se fout toutes les actions nutritives, exci-
tantes, modératrices, destructives, etc. Il est vrai que le système nerveux vient agir directement sur certains éléments, comme sur la fibre musculaire dont il provoque la contraction ; mais dans bien des cas l'action du système nerveux ne se produit que par l'intermédiaire du sang, soit qu'il y ait modification dans l'afflux du sang, soit qu'il y ait même changement dans sa composition, carie système nerveux agit tout aussi bien sur le phénomène mécanique de la circulation que sur la constitution chimique du milieu intérieur : ce sont là des questions que nous développerons ultérieurement, en vous rendant témoins des expériences qui s'y rapportent.
Je vous ferai ici seulement remarquer à ce point de vue que, s'il est des animaux qui s'engourdissent pendant l'hiver, tandis que les autres conservent la même activité que dans les autres saisons, c'est que le système nerveux présente chez ces derniers des propriétés telles qu'il règle la température du sang et la maintient à peu près constante, c'est-à-dire indépendante des variations extérieures : grâce à ce mécanisme, les éléments anatomiques vivent alors dans le milieu intérieur comme des plantes en serre chaude, et n'ont pas à subir l'influence de l'abaissement de température du milieu où est plongé l'organisme entier. Les animaux qui sont dépourvus de ce mécanisme régulateur sont dits animaux à sang froid, et subissent sous ce rapport l'influence des variations du milieu ambiant.
Mais il faut ajouter que plus les organismes possèdent des fonctions complexes, plus ils sont exposés à un grand