ONZIÈME LEÇON
SOMMAIRE : Des autopsies en physiologie expérimentale. — Procédés pour sacrifier les animaux (injections veineuses d'air, acide prussique, section du bulbe). — Emploi de la respiration artificielle. — Appareils pour la respiration artificielle. — Appareils divers que l'expérimentateur doit toujours avoir tout préparés sous la main. — Balance, microscope, pompe à mercure, appareils enregistreurs. — Appareils électriques.
Messieurs,
La question des autopsies est aussi importante en physiologie qu'en médecine clinique : dans l'un comme dans l'autre cas, nous allons à la recherche des lésions; seulement, en physiologie ces lésions ont été produites par nos divers moyens d'actions expérimentales. La plupart du temps nous nous proposons de vérifier l'état des organes internes d'un animal mis en expérience et encore vivant : il faut donc le sacrifier, et nous pouvons à cet effet disposer de plusieurs moyens entre lesquels il s'agit de fixer notre choix.
Autrefois on sacrifiait les animaux par asphyxie, par strangulation : on les pendait.
Ou bien encore on introduisait de l'air dans les veines : la mort, dans ce cas, est le plus souvent foudroyante. Mais, comme l'ont montré quelques expériences récentes, l'air dans les veines ne tue pas toujours, et surtout ne tue pas toujours aussi rapidement. Déjà Amussat avait tenté en vain de tuer des chevaux
par l'introduction de l'air dans les veines. Il y a dans ces phénomènes des conditions particulières que MM. Muron et Laborde ont cherché à préciser : ils ont montré que souvent l'air pouvait passer du cœur droit dans le gauche, et que finalement l'animal périssait par la présence de l'air dans le système artériel général, tandis que Magendie, qui employait souvent ce moyen, pensait que l'air tue en arrêtant la circulation dans les capillaires pulmonaires. L'injection d'air dans les veines n'est donc pas un excellent moyen pour produire à coup sûr une mort instantanée des animaux que l'on veut sacrifier.
On peut encore sacrifier les animaux en les empoisonnant avec de Y acide prussique. Cet agent, qu'employait très-souvent Magendie, est singulièrement actif: une goutte d'acide prussique déposée sur la caroncule lacrymale du cheval le foudroie instantanément; mais il faut avoir un produit très-pur. On conçoit alors combien cet agent est dangereux à manier; même celui du commerce, qui renferme seulement un quart d'acide prussique, ne doit être mis en usage qu'avec les plus grandes précautions.
C'est en présence de ces divers inconvénients que nous avons essayé de l'empoisonnement par un cyanure, et en particulier par le cyanure de mercure. On injecte ce sel sous la peau ou dans la trachée ; c'est par la trachée, c'est-à-dire dans le poumon, qu'il agit le mieux. C'est en effet au niveau du poumon seulement que le cyanure de mercure, môme injecté dans le sang, donne naissance à l'acide prussique. Le sang, étant alcalin, ne peut être
le lieu de cette décomposition, qui demande un milieu acide.
La section du bulbe est encore un moyen très-pratique de sacrifier les animaux. Il était connu de Galien ; il est mis en usage aujourd'hui par tous les équarrisseurs : c'est ce qu'ils appellent énerver un animal.
Pour sectionner le bulbe rachidien d'un chien, on saisit de la main gauche le museau de l'animal, dont on fixe ainsi solidement la tête. La main droite tient un fort scalpel ou un perforateur, et, après avoir reconnu la bosse occipitale, plonge l'instrument à 1 ou 2 centimètres en arrière, en le dirigeant obliquement en avant, comme si l'on voulait, le faire venir ressortir par le nez. On procède de la même manière pour sacrifier un lapin (fig. 62).
On pourrait, avant de sacrifier l'animal, le soumettre à Xanesthésie. Mais nous devons faire remarquer que, dans ce cas, tous les moyens précédemment indiqués n'agiraient pas toujours aussi sûrement. Le cyanure de mercure resterait sans effet : ce ne serait qu'au moment où l'animal se réveille, qu'il succomberait à l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique. Ce fait avait déjà été signalé par Thenard ; nous aurons plus tard à en étudier la cause et à en donner la théorie.
L'animal étant sacrifié, il faut, en règle générale,
Fig. 62. — Instrument pour la section du bulbe rachidien.
procéder à son autopsie immédiatement après la mort. On incise le tronc sur la ligne médiane, afin d'éviter les -russes artères, qui donneraient encore des flots de sang. On pourrait, pour la perfection des autopsies de ce genre, prendre avantageusement leçon des équarrisseurs, qui arrivent à une grande perfection. Tout le monde connaît l'histoire de cette équarrisseuse citée par Magendie, qui mettait une robe blanche et arrivait à dépecer un cheval sans se faire une seule tache de sang. Si nous nous permettons de citer ces exemples, c'est pour rappeler qu'il faut de l'élégance dans tout ce que l'on fait, en physiologie comme ailleurs. Les chirurgiens n'ont-ils pas pour devise : Tuto, cita et jucundè ?
Respiration artificielle. — Appareils électriques, etc. — Nous devons enfin, avant d'aborder l'étude expérimentale de chaque système, donner quelques indications sur un certain nombre d'appareils qui sont d'un usage général, et qui trouvent plus spécialement leur application au moment des autopsies que nous venons de décrire. Si nous considérons, par exemple, l'animal auquel on vient de sectionner le bulbe, nous pouvons le regarder comme mort, et cependant aucun de ses éléments anatomiques n'a encore cessé de fonctionner; bien plus, sa circulation elle-même peut encore se faire sous l'impulsion du cœur : il n'y a que le mécanisme respiratoire de rompu ; et si nous pratiquons une respiration artificielle, nous pouvons maintenir ce cadavre apparent dans un état de vie réelle, et étudier encore sur lui tous les phénomènes de la circulation sanguine,
de l'innervation réflexe, de la contractilité musculaire, des diverses sécrétions glandulaires, etc. La respiration artificielle est donc un moyen général d'étude qu nous facilitera cette sorte d'autopsie de l'animal vivant.
Mais les phénomènes que nous devons étudier dans ce cadavre dont toutes les parties sont vivantes, les phénomènes propres à chaque tissu, à chaque élément anatomiquc, nous sont révélés ou rendus plus évidents par un certain nombre d'appareils, dont les uns présentent des indications toutes spéciales, dont les autres sont d'un usage général. Il est donc des instruments qui doivent être toujours prêts; ce sont ceux surtout qui servent à constater, à préciser, à mesurer un phénomène : tels sont les piles électriques, les appareils enregistreurs, etc. Si tous les instruments de ce genre ne sont pas toujours prêts à entrer en usage, il arrive qu'au milieu d'une expérience se présente un phénomène inattendu, précieux à analyser, et que, pendant le temps qu'exige la mise en état des appareils, le phénomène a déjà disparu, sans que souvent nous puissions le faire renaître.
Souvent, ayant à choisir entre deux appareils aussi avantageux sous la plupart des rapports, nous fixerons notre choix sur celui qui nous paraîtra moins sujet à se détériorer, plus apte à être maintenu toujours en état. Pour le moment, nous plaçant au point de vue le plus général, nous donnerons seulement quelques indications sur les appareils électriques les plus usuels.
1° Respiration artificielle. — La respiration artificielle consiste simplement à introduire de l'air dans le pou-
mon de l'animal, d'une manière arythmique imitant autant que possible l'intervalle qui sépare normalement deux inspirations. On se sert à cet effet d'un soufflet (ûg. 63) mis eu communication avec les voies pulmonaires, soit par un embout de forme convenable pour embrasser le museau de l'animal, soit, plus souvent, par une sonde laryngienne, soit mieux encore par une forte canule introduite directement dans la trachée de l'animal mise à nu et ouverte au-dessous du larynx. Un tube de cao:;tehouc relie la canule trachéenne a la tuyère du soufflet. On pratique à ce tube , avec des ciseaux, une petite incision en V qui permet la sortie de l'air insufflé, c'est-à-dire l'expiration, pendant que le soufflet aspire l'air extérieur. On peut à la rigueur se dispenser de cette inci-
sion si l'on met en usage un soufflet
FiG. 63. — Soufflet pour la respiration artificielle.
S, soupape pour l'entrée de l'air; S', soupape pour la sortie de l'air en excès.
(On peut régler le momsnl où doit s'ouvrir cette soupape, dite soupape de Marcet.)
muni d'un petit appareil spécial :
celui-ci consiste en une soupape (soupape de Marcet) fermée par un ressort, s'ouvrant de dedans en dehors, dont le bouchon conique (S', fig. 63) se prolonge à l'intérieur du soufflet en une tige assez longue. Les deux parois, en se rapprochant, poussent cette tige et ouvrent la soupape. C'est ce qui se produit à la fin de l'insufflation : si alors
Physiol. opér. 15
a, bernai; u.
on continue à rapprocher les branches du soufflet, la soupape s'ouvre et l'élasticité des poumons déplace l'air, qui s'échappe ; l'expiration se produit.
Pour que les mouvements du soufflet se produisent d'une manière rhyth inique, il y a tout avantage à remplacer la main d'un aide par une machine représentant une source régulière et suffisante de force et par suite de travail mécanique. On peut utiliser à cet effet la force d'un poids qui par sa chute met en mouvement un mécanisme analogue à celui d'une horloge ou d'un tourne-broche : telle est la machine de Schwann (fig. 04).
L'appareil de Schwann (fig. 64) est formé par un appareil d'horlogerie mis en mouvement par un ressort. La figure 64 (nos 1 et 2) donne tous les détails de sa construction ; quoique un peu compliqué, cet appareil peut être décrit comme type.
1° L'appareil moteur se compose d'une caisse A (fig. 64, n" 1) renfermant le mécanisme d'horlogerie; cette caisse est en laiton ; elle a un diamètre de 26,2 centimètres sur 17,5 de profondeur. La coupe horizontale (fig. 64, n° 2) donne les détails de son contenu (voyez l'explication de la figure).
2° Le soufflet B est fixé sur la planche qui supporte tout l'appareil et communique, par un excentrique, avec l'axe g ; mais on peut le placer aussi sur l'axe /", si l'on veut avoir un mouvement trois fois plus lent. Il suffit, du reste, en général, de régler la vitesse par le volant n — (voyez l'explication de la figure). On règle la profondeur de la respiration par l'excentrique de l'axe V-
Fig. 64. — Appare
1, vue générale de l'appareil ; 2, coupe horizontal!! «le la caisse A, montrant les détails du mécanisme moteur : — a, barillet du ressorl ; l'axe du ressort traverse d'un côté le fond de la boîte (en un el de l'autre côté une plaque en laiton formant la moitié d'un diaphragme ici, au milieu de la caisse. Ce ressort agit au moyen d'uni' chaîne articulée en acier (d), sur la fusée (b); celle-ci communique le mouvement à son axe (e), et successivement, par des rouages engrenés, aux autres axes f. g, h, i; — k est un petit levier servant à arrêter le mouvement ; / esl un appareil pour monter le ressort par la fusée ; m sert à lui donner la tension. — On volant [n, fig. 1) est appliqué sur le dernier mobile (i).
Un tube en T (C, fig. 64, n° 1) renferme les deux soupapes d'entrée et de sortie. L'air entre par le robinet F. Celui-ci a trois ouvertures : une antérieure qui s'ouvre librement à l'extérieur, une postérieure garnie d'un flacon tubulé pour recevoir du chloroforme sur de l'étoupe, et une troisième traversant l'axe du cône du robinet, ouverture qui conduit l'air, par un tuyau en gomme élastique, dans le tube C. Le cône du robinet est traversé d'avant en arrière, de manière qu'on peut aspirer l'air libre ou l'air chloroformé.
D est un tube en argent destiné à être lié, par son bout antérieur ou droit, dans la trachée de l'animal ; il en faut donc de divers calibres ; les deux extrémités postérieures ou gauches (dans la figure) communiquent par de longs tubes en caoutchouc, entre lesquels se trouve la tête de l'animal, avec le tube C et le robinet E ; la quatrième ouverture (la verticale) du tube multiple D sert à permettre la respiration naturelle de l'animal avant le jeu du soufflet. Le robinet E sert pour la sortie de l'air expiré. On l'ouvre assez pour que l'air vicié soit sorti des poumons quand le nouvel air arrive.
Cet appareil fonctionne avec régularité pendant environ un quart, d'heure.
Nous nous sommes servis, pendant quelque temps, au laboratoire du Collège de France, d'un appareil analogue : le ressort était remplacé |par un poids; la chaîne et la fusée étaient donc superflues, mais il fallait une table-support toute particulière et une installation gênante pour donner une course suffisante au poids moteur.
L'insuffisance de sa force motrice el le peu déchirée de son mouvement nous Tout luit bientôt abandonner. Nous préférons taire usage de la pression très- considérable de L'eau fournie par le robinet du laboratoire; cette pression vient agir, comme la force d'expansion de la vapeur d'eau, sur une petite machine qui fonctionne exactement comme une machine à vapeur. Nous avons ainsi un mouvement de force suffisante el d'une durée indéfinie, de telle sorte que nous ne sommes plus interrompus dans une expérience par la nécessité de remonter l'appareil.
Les laboratoires d'Allemagne ont en général à leur disposition une machine à vapeur qui leur fournit la force motrice nécessaire pour une foule de travaux, et entre autres pour opérer une ou plusieurs respirations artificielles à la fois.
Appareils divers. — Nous terminerons en citant seulement quelques appareils et quelques réactifs qui sont d'un usage trop général pour que le physiologiste ne les ait pas toujours tout prêts sous la main.
Telle est la balance qui servira à peser les animaux mis en expérience. A une époque où les recherches tendent à se faire avec tant de précision, où l'on expérimente avec des doses exactes de poisons ou de médicaments, où l'on rapporte même nombre de données, par exemple le résidu solide de certaines excrétions, à l'unité de poids de l'animal, il est important de trouver immédiatement clans l'exposé d'une expérience des renseignements précis sur la force, la taille, les conditions particulières de l'animal ; de tous ces rensei-
gnements, celui qui se rapporte au poids est le plus précieux. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il faut noter également si l'animal est à jeun ou en digestion. En un mot, avant tout, après avoir fait tous ses efforts pour obtenir une grande précision dans la close des agents chimiques , dans la force des agents mécaniques, etc., que l'on applique au sujet en expérience, il faut s'attacher à déterminer avec une égale précision toutes les conditions que présente ce sujet.
Est-il besoin d'insister sur la nécessité d'avoir toujours sous la main les réactifs chimiques les plus utiles en physiologie? N'a-t-on pas à chaque instant à rechercher la réaction acide ou alcaline d'un liquide ou d'un tissu (muscle, par exemple) ? Les réactifs qui nous décèlent la présence du sucre ne sont pas moins indispensables, car on sait de quelle importance est la recherche de ce principe dans le sang ou dans l'urine.
Enfin, le microscope doit toujours être sous la main du physiologiste, et, aujourd'hui que nous portons si attentivement nos recherches sur les phénomènes que présentent les éléments anatomiques eux-mêmes, il ne suffit pas du microscope, mais il faut y joindre les appareils qui nous permettent d'étudier avec lui les éléments anatomiques dans leur état de vie, c'est-à-dire le plus souvent dans leur état de mouvement (cils vibratiles, etc.) ; nous voulons parler des chambres chaudes et chambres humides (fig. 65).
Une lame de verre un peu grande et polie (d) porte l'objet à la manière ordinaire. Un anneau en verre également poli entoure, à une certaine distance, l'objet,