SANG VEINEUX
capillaires et arriver sans obstacle jusque dans les veines: il passe alors, sans doute, par les capillaires qui ontleplus
gros calibre. En tout cas. l'air n'est pas un moyen bien sur d'arrêter la circulation.
Si nous considérons d'une manière plus générale les expériences que nous pouvons entreprendre sur le système vasculaire, nous voyons qu'elles sont propres à l'étude des phénomènes physiques, chimiques et physiologiques, dont le sang est le siège. L'étude des phénomènes chimiques est destinée à nous donner une connaissance parfaite du sang. Si l'on se pénètre bien de la difficulté et de l'importance de cette étude, des procédés qu'elle exige, on verra qu'elle est très-complexe : on verra d'abord qu'il ne faudrait pas dire le sang, comme si ce liquide était toujours le même, mais les sangs; car, outre que l'on confondait autrefois le sang artériel et le sang veineux que nous distinguons, on sait de plus aujourd'hui qu'il faut distinguer tous les sangs veineux les uns des autres, car celui qui vient du rein ne ressemble à celui de la rate, pas plus que ce dernier ne ressemble à celui du foie.
C'est donc le sang veineux qui nous présente le plus grand intérêt au point de vue de l'analyse chimique, et sa composition sera le principal point de départ de toute étude sur les phénomènes qui se passent dans les organes qu'il vient de traverser, sur les fonctions du foie, de la rate, etc. A ce point de vue le sang artériel n'est que le sang veineux du poumon, et nous présente le résultat de l'acte d'hématose accompli dans ce viscère. — Il faudra donc étudier le sang qui revient de tous les
cl. bernard. — Physiol. opér. 18
viscères, car nous nous trouverons ainsi souvent en face de phénomènes tout à fait inattendus. Qui aurait pu prévoir, par exemple, que le sang de la veine rénale ne contiendrait pas de fibrine? — Et non-seulement il nous faudra étudier le sang veineux de tous les organes, mais il nous faudra encore l'étudier aux divers moments de l'organe, lors de son activité et lors de son repos.
Les procédés qui nous permettent cette élude sont ceux qui nous mettent à même d'aller prendre le sang qui sort des organes, soit en mettant ceux-ci à nu, soit en pénétrant dans leurs veines par un véritable cathétérisme : ce dernier procédé est de beaucoup préférable, puisqu'il ne change en rien les conditions ordinaires des organes. Il faut donc arriver, en partant du cou ou du pli de l'aine, à aller faire le cathétérisme de tout le système veineux. Ce sont les expériences de ce genre que nous allons passer en revue. On voit qu'elles s'adressent surtout aux parties les plus internes : telles sont les expériences qui ont pour but les phénomènes chimiques. Nous verrons que celles qui s'adressent aux phénomènes physiques et mécaniques portent sur des parties bien plus superficielles de l'appareil circulatoire.
Indication générale des opérations qui se pratiquent sur le cœur. — Le rôle prépondérant du cœur dans la circulation a porté naturellement sur lui les efforts des expérimentateurs. On a cherché à le voir en fonction ; mais la chose n'est pas facile : situé dans la poitrine, entre les deux poumons, il ne peut être mis à nu sans
CATUllïRlSMi: 1)1" COliUK. 275
que cette opération cause immédiatement la mort, si elle n'est faite dans des circonstances spéciales et sur des sujets particuliers. Ainsi, en usant de la respiration artificielle, th'* commissions de savants ont pu porter leur examen sur le cœur à découvert. C'est qu'il s'agit en effet, avant tout, de ne pas troubler la respiration : chez les oiseaux, la chose est relativement facile, car le rôle des poumons et celui de la cavité thoracique ne sont pas tels que chez les mammifères, et l'on peut ouvrir avec moins de danger cette dernière; mais la petite taille des oiseaux, la petitesse de leur cœur, sont autant de conditions qui rendent ces expériences peu profitables.
On a donc cherché d'autres procédés pour étudier ce viscère chez les mammifères; ici, comme dans presque toutes les recherches de ce genre, ces procédés sont calqués sur des cas accidentellement produits. C'est ainsi que la fistule gastrique qui était restée à un Canadien après une blessure produite par un coup de feu, et qui fut si bien étudiée par Williams Beaumont, adonné l'idée des fistules gastriques chez les animaux. C'est précisément ainsi que l'idée de mettre le cœur à nu a été inspirée, entre autres, parles observations que Hering a pu faire sur un jeune veau qui était né avec une ectopie du cœur: le sternum était absent; le cœur, dépourvu de péricarde, battait à nu sous une mince membrane transparente qui fermait seule à ce niveau la cavité pectorale , ou plutôt l'espace médiastin antérieur.
On a donc cherché à réaliser artificiellement des cas
de ce genre. A cet effet on ne peut pas s'adresser indifféremment à tous les animaux. Ainsi le chien est trèspeu favorable : son cœur est mobile dans la poitrine et très-difficile à atteindre; de plus, il n'y a pas chez lui de véritable cavité mêdiasline, de sorte qu'il est impossible de mettre le cœur à nu sans ouvrir les cavités pleurales. — Il n'en est pas de même pour le lapin. Ici la cavité médiastine est parfaitement indépendante : on peut donc, en enlevant avec soin une partie du sternum, en liant au fur et à mesure les artérioles qui donnent, on peut pénétrer dans cette cavité , en respectant les deux plèvres. On voit alors, à travers la plèvre, le poumon s'avancer en se dilatant à chaque inspiration ; si l'on coupe les pneumogastriques, on peut assister à la production de l'emphysème que l'on observe dans ces cas. Mais cette fenêtre permet surtout de bien observer le cœur: on peut voir comment fonctionnent les valvules sigmoïdes, et combien sont erronées les idées théoriques que l'on se forme à priori à ce sujet. On voit en effet que l'origine de l'aorte, au niveau de ces valvules, présente trois renflements ou sinus ; de telle sorte que les valvules, lorsqu'elles se redressent, ne viennent jamais s'accoler exactement aux parois artérielles : elles ne peuvent donc pas empêcher à ce moment (systole ventriculaire) le sang de pénétrer dans les artères coronaires ou cardiaques qui naissent à ce niveau. Si l'on injecte un liquide dans l'artère carotide de la périphérie au centre, c'est-à-dire vers le cœur, on voit le ventricule, impuissant à se vider, se distendre considérablement ; en même temps les artères coronaires se
CATHÉTÊRISME DU COEUR. 277
gonflent, et la pression y devient si forte qu'il s'y produit des ruptures et des hémorrhagiesr.
Mais le point de vue qui nous intéresse le plus est l'étude du cœur par le cathétêrisme , c'est-à-dire par l'introduction, dans les gros vaisseaux, de sondes que l'on fait pénétrer jusque vers l'organe central de la circulation. Tout le monde connaît les belles expériences par lesquelles Chauveau et Marey ont pu déterminer, en introduisant des sondes dans les oreillettes et les ventricules, les pressions que développent ces cavités lors de leur contraction, et établir avec précision le synchronisme de ces contractions. Ce sont là des types d'opérations de cathétêrisme du cœur.
Cathétêrisme du cœur. — Pour arriver au cœur nous avons plusieurs routes : d'abord nous pouvons aller dans le cœur droit ou clans le cœur gauclie.
Il est très-facile d'arriver dans le cœur droit (fig. 90, J, K). A cet effet, on fait pénétrer une sonde dans la veine jugulaire, et l'on arrive directement au cœur, puisque la veine cave supérieure n'a pas de valvule. Du reste, la valvule de la cave inférieure n'est pas un obstacle sérieux, et en poussant un peu plus loin la sonde, on peut aller dans la veine cave inférieure.
Il est plus difficile de pénétrer dans le cœur gauche. On s'adresse à cet effet à la carotide, et l'on pénètre par elle jusqu'à l'origine de l'aorte ; mais ici on rencontre les valvules sigmoïdes qui ne sont jamais complètement ouvertes, même au milieu de la systole, ainsi que nous le disions précédemment. Il faut donc quelques tâtonnements et un hasard favorable pour franchir cet obstacle
FlG. 90. — Ensemble des voies par lesquelles on peut pratiquer le calhétérisme du
coeur et des gros vaisseaux (du cou). Le thorax du chien est ouvert pour montrer
le cœur et les vaisseaux. V. ventricule droit; 0 D, oreillette droite; D, diaphragme;
C I, veine cave inférieure; K, valvule d'Eustaehe; D V veine cave supérieure;
J, J, les veines jugulaires; A 0, aorte : en 1 sous-clavière gauche; 2, carotide
gauche; 3. carotide droite; T, trachée.
Cathéter isme du cœur droit. — La sonde, introduite dans la jugulaire droite, est
représentée par un double trait pointillé. Gathétérisme du cœur gauche. — La sonde, S B, introduite dans la carotide gauche (Cl.
suit ce vaisseau (voy. en 2) jusque dans la partie ascendante de la crosse de l'aorte,
et jusque dans le ventricule gauche.
Gathétérisme de l'aorte. — La sonde, S A, introduite dans la carotide droite (C), suit
ce vaisseau (voy. en 3) jusque dans l'aorte thoracique et abdominale (AO. A.0).
CATHÉTÉRISME DU COEUR. 279
sans le déchirer. Dans ce cas il faut s'adresser de préférence à la carotide gauche (flg. 90, en C et 2), et coucher le chien du côlé droit (nous avons toujours en vue le cathétérisme du cœur sur cet animal).
Nous insisterons surtout sur le cathétérisme du cœur droit, et nous prendrons comme type de procédé opératoire l'exécution de cette expérience sur le chien. Chez cet animal le cœur est très-mobile. Si l'on couche le chien sur le dos, le cœur se place trop en arrière, ou plutôt en bas vers la colonne vertébrale, pour qu'il soit facile de l'atteindre ; il faut clone coucher l'animal sur le flanc, et de préférence sur le côté gauche (fig. 92). On introduit dans la jugulaire une bougie ou bien une sonde de plomb, instrument auquel on peut donner la courbure que l'on veut, et qui ne déchire jamais les vaisseaux. On choisit cette sonde à peu près du calibre de la veine, afin qu'elle y entre à frottement doux, et pour éviter encore mieux les pertes de sang, on serre très-légèrement avec une ligature les parois de la veine sur la sonde. On pousse alors doucement cet instrument vers le cœur, en le dirigeant en avant et à gauche, de façon à ne pas faire fausse route dans les veines mammaires ou dans l'azygos (voy. fig. 92). On a eu soin de courber légèrement le bec de la sonde,
et quand on arrive au niveau du cœur, en dirigeant ce bec en dedans, c'est-à-dire vers la ligne médiane, on pénètre aussitôt dans l'oreillette.
Caihêtérisme des gros vaisseaux. — Il est important
non-seulement de pénétrer dans le cœur, mais encore d'aller puiser du sang dans les différents points des gros
CATHÉTÉRISMti DES VAISSEAUX. 28 I
troncs artériels cl veineux: à cet effet, il est peu pratiqué d'ouvrir l'animal pour faire directement une saignée sur ces points de l'arbre circulatoire, ce procédé trouble trop l'organisme, et serait du reste sans valeur pour l'étude de la température dans les divers segments de l'appareil de la circulation. Il vaut donc infiniment mieux faire pénétrer dans cet appareil des sondes diverses, de nature variée, selon le but que l'on se propose (recherches chimiques ou thermométriques), et parvenir à se promener pour ainsi dire et à stationner avec ces appareils dans te), ou tel point précis de la cavité vasculaire.
Les procédés mis en pratique à cet effet dérivent directement de ceux que nous venons de décrire à propos ducathétérismedu cœur. En effet, on introduit la sonde par la veine jugulaire, comme pour le cathétérisme de l'oreillette droite; au lieu de tourner le bec de la sonde en dedans, on le dirige en dehors ou directement en bas, et l'on pénètre dans la veine cave inférieure. Ce trajet est parfois très-utile à parcourir : il nous permet ainsi de descendre dans la veine cave inférieure jusqu'au niveau des veines rénales, et même jusqu'au niveau des iliaques. C'est ainsi que nous parvenons à nous procurer le sang veineux qui sortdes organes correspondants, et nousavons déjà dit combien étaient précieuses les recherches de ce genre. On peut aussi remplacer la sonde par des aiguilles thernio électriques, et aller ainsi prendre la température du sang sur les divers points du tronc veineux, au niveau de l'abouchement des principales veines viscérales (voy. fig. 93).
On peut encore, pour opérer ces divers cathétérismes,
prendre une voie directement inverse, c'est-à-dire remonter de bas en haut ou d'arrière en avant des veines iliaques dans la veine cave inférieure, et de là dans le
cœur et même dans la veine cave supérieure, jusqu'au niveau des veines jugulaires, où l'on peut sentir le bec de la sonde venir faire saillie. A cet effet, on pénètre par
CATHÉTÉRISME DES VAISSEAUX. 283
a veine crurale droite (fig. 94) ou gauche. On s'amàtÊÊÊÊÈÈÊSà
ir'
FlG. 94. — Calhétéri rac simultané des gros vaisseaux artériels cl veineux (veines caves el aorte), par la veine et l'artère crurale droite, au moyen de sondes renfermant de longues aiguilles thermo-électriques. — Dispositions générales de l'expérienci — A gauche de l'animal Gxédans la gouttière sont représentés le commutateui électrique cl le galvanomètre, dont les déviations indiquent les différences de température des milieux (sang artériel el sang veineux) dans lesquels sont plongées les deux sondes thermo-électriques.
dresse en général de préférence à la veine crurale
gauche, de manière qu'en suivant l'iliaque on arrive dans la veine cave inférieure sans avoir de courbure trop prononcée à décrire. Arrivé dans la veine cave, on peut pousser la sonde plus ou moins loin, et puiser du sang, par exemple, au-dessus ou au-dessous de la veine rénale, de façon à constater les différences du sang veineux avant et après l'abouchement de ces veines. — On peut enfin pousser jusque vers le cœur. — Dans cette opération du cathétérisme des veines caves de bas en haut, on est souvent arrêté dans les ampoules placées sur la cave inférieure, au niveau de l'abouchement des sus-hépatiques. Mais comme ces ampoules sont situées sur la paroi gauche de la veine, on les évite plus sûrement en pénétrant dans le système veineux par la veine crurale du côté gauche.
Au contraire, lorsqu'on veut pénétrer par en bas (artère crurale) dans le tronc artériel (aorte), il est préférable de s'adresser à l'artère crurale droite (fig. 92). Il est facile de comprendre, d'après la disposition générale des vaisseaux, que la sonde pénétrant par ce coté a une courbure moins prononcée à décrire pour arriver dans l'aorte et la parcourir.
Nous avons donc deux voies pour arriver jusqu'au cœur et pour tirer du sang des oreillettes. Quand la sonde est arrivée dans le cœur droit, et que l'on ouvre son extrémité libre, le sang jaillit avec pulsations sous l'influence des contractions cardiaques. Si la sonde a été introduite par la jugulaire, elle jouit de plus de liberté de mouvement, et on la voit, dès qu'on est arrivé dans le cœur, battre comme l'aiguille munie d'un petit drapeau
CATllKTl-RISMK HKS VAISSKAl'X.
que l'on enfonce souvent à travers les parois thoraciques jusque dans le cœur pour en montrer les battements. Mais à mesure que l'on tire du sang du cœur, on voit
L5. — Embouchures '1rs veines caves dans le cœur. (Lettres i ime dans les Ggures 90 cl 02.)
celui-ci précipiter ses battements; c'est que le cœur a le sentiment qu'il se vide, et nous connaissons parfaitement aujourd'hui les nerfs sensibles du cœur.
En somme, toutes les expériences que nous venons d'étudier sur l'arbre circulatoire sont essentiellement propres à fixer nos notions topographiques sur la disposition de cet arbre. Nous avons appris à le parcourir dans tous les sens; à y injecter des substances de façon à les répandre dans tout, l'organisme , ou à les faire parvenir plus particulièrement dans tel ou tel départe-
ment. Nous avons appris à aller, par contre, puiser le sang veineux au niveau de tel organe, ou à prendre le sang veineux général au niveau du cœur droit. Mais ces expériences sont loin de nous suffire ; elles ne donneraient qu'une faible idée de ce que l'on peut entreprendre sur le système circulatoire. Nous ne saurions cependant, pour le moment, entrer dans le détail de ces nombreux procédés expérimentaux, souvent d'une importance secondaire. En étudiant l'état du sang au point de vue de sa teneur en sucre (1) ; en étudiant, à propos de la chaleur animale, la températuredu sang des diverses veines et artères, nous avons donné des expériences qui montreront combien, dans certaines limites, nous savons nous rendre maîtres des phénomènes qui se passent dans les corps vivants, pour diriger sur eux nos investigations, comme nous le faisons en physique et en chimie à l'égard des corps minéraux et des phénomènes auxquels ils donnent lieu.
Tous les phénomènes de la vie peuvent se grouper sous trois chefs : les phénomènes physiques, les phénomènes chimiques, et enfin ceux que nous appelons phénomènes physiologiques. Mais il ne faut pas nous tromper sur la valeur de ce mot : il ne fait en réalité que cacher notre ignorance, et nous sommes persuadé que petit à petit on parviendra à faire rentrer les phénomènes dits physiologiques (ou vitaux) dans la classe des phénomènes physiques ou des phénomènes chimiques.
(I) Voy. Le diabète et la ghjcogenèse. Paris, 1877, p. 134.