CL. BERNARD. — PHYS. OPÉR
impossible, en effet, d'enseigner convenablement cette science sans avoir recours aux expériences. Or, c'est là une condition qui ne peut jamais être complètement réalisée dans un ensemble de leçons ordinaires. Et ce n'est qu'en consacrant des leçons spéciales à cet objet qu'on est à même d'initier l'étudiant aux principes de l'investigation expérimentale. Pour devenir un physiologiste, comme pour devenir un chimiste ou un physicien, il faut vivre dans le laboratoire. Malheureusement nous sommes trop peu pourvus en France de ce genre d'établissements, si communs en Allemagne, où l'on forme réellement de jeunes observateurs. Notre intention est actuellement de suppléer à ce desideratum, La liberté absolue dont nous jouissons au Collège de France nous a permis d'entreprendre cette tâche.
En biologie, l'expérimentation rencontre des difficultés beaucoup plus grandes que celles qui peuvent entraver le physicien ou le chimiste. 11 suffit pour ces derniers de se placer dans des conditions déterminées à l'avance, toujours identiques, pour obtenir les mêmes résultats. Le physiologiste, au contraire , obligé de lutter contre les embarras créés par les expériences elles-mêmes, ne réussit pas toujours à surmonter toutes les difficultés qui entourent une opération pratiquée dans un milieu vivant.
Le seul moyen d'obvier à ces difficultés consiste à donner une définition exacte du modus faciendi. Sans cette précaution, on n'arriverait jamais à des résultats propres à établir des comparaisons et des rapprochements. C'est pourquoi nous pouvons donner aux études
qui vont suivre le titre de Leçons de physiologie opératoire.
Après les quelques indications qui précèdent, l'introduction à l'étude de la physiologie opératoire ne comporte pas des généralités très-étendues : il est cependant indispensable de préciser encore plus nettement l'importance du sujet et les raisons qui nous l'ont fait choisir.
hdi physiologie est la science de la vie : elle doit servir de base à toutes les autres sciences biologiques, et en particulier à la médecine. Mais la physiologie est-elle en efTet arrivée à un point de développement, à un état de fixité, qui lui permette de servir de point de départ aux sciences qui doivent en dériver? C'est ce que nous allons examiner.
Toutes les sciences ont commencé par {'observation. Pour ce qui est de l'étude des êtres vivants, on a cherché d'abord à se faire sur la nature des phénomènes de la vie des idées entièrement hypothétiques^ qui ont successivement disparu devant l'observation directe, à laquelle on est revenu de plus en plus tous les jours. On s'est d'abord demandé si les êtres vivants sont de même nature que les corps bruts ; on croyait volontiers à l'existence d'un principe qui se trouverait en eux et nulle part ailleurs; c'était la vie. On retrouve encore dansh Physiologie de Burdach (l)le reflet de ces tendances. Après avoir étudié les fonctions des organes, Burdach se demande si les données acquises nous mettent en état de résoudre le problème de la vie. — BufTon lui-même était porté à croire que dans la com-
(t) Burdach, Traité de physiologie considérée comme science d'observation, trad. par A. J. L. Jourdan. Paris, 1837-1841.
position des corps vivants entre un principe chimique, qui leur serait particulier et qu'on ne trouverait pas dans lescorpsbruts. Mais la chimie moderne a démontré, par la balance, qu'en dehors des principes minéraux on ne trouve rien de particulier comme élément constituant des organismes vivants.
Reconnaître ce fait, c'est reconnaître que la méthode expérimentale s'applique aussi bien aux corps vivants qu'aux corps bruts ; c'est reconnaître que les phénomènes de la vie sont soumis à des lois comme les phénomènes de la physique et de la chimie; c'est reconnaître que la physiologie constitue réellement une science^ une science rigoureuse.
Nous nous occuperons donc cette année de technique expérimentale. En même temps, les études différentes que nous entreprendrons successivement à ce point de vue nous amèneront, par la diversité des faits passés en revue, à des notions plus précises de physiologie générale; nous verrons que les phénomènes de la vie se prêtent à la méthode expérimentale tout aussi bien que les phénomènes qui font l'objet des autres sciences, telles que la physique, la chimie, etc.; nous verrons, en un mot, et c'est là une notion générale qui domine toutes les autres, nous verrons que, par cette méthode, il nous est possible de pénétrer dans l'analyse de la vie^ et qu'il n'est pas vrai de considérer l'expérimentation, ainsi que le disait Ciivier, comme troublant les phénomènes vilaux, au point d'en dénaturer les manifestations et d'égarer celui qui cherche à en saisir l'essence. Du reste, nous devons le déclarer dès maintenant, l'expéri-
mentation ne nous révélera nullement l'essence de ces phénomènes : elle nous permettra de préciser les conditions dans lesquelles ils se produisent, de déterminer leurs causes médiates; mais quant aux causes immédiates, quant à leur nature intime même, nous ne saurions espérer de nous en rendre compte, pas plus que la chimie ou la physitpie ue pénètrent la nature intime des phénomènes, dont elles savent cependant définir les causes et les conditions déterminantes.
Cette importance de la méthode expérimentale dans l'étude des phénomènes de la vie est aujourd'hui généralement reconnue; en voyant combien cette méthode est maintenant l'objet d'applications constantes, on a même peine à se rendre compte des obstacles qu'elle a rencontrés dès le début. Mais ces efforts généraux, dans la voie expérimentale, portent en eux-mêmes leur danger : si tout le monde est aujourd'hui d'accord sur le principe, il s'en faut de beaucoup que les applications particulières soient aussi bien comprises. On fait des expériences : on en fait beaucoup, sur toutes les questions et dans tous les sens. Mais ces expériences sontelles conduites d'après des règles rationnelles? Les résultats obtenus sont-ils rigoureusement interprétés d'après une détermination exacte des conditions expérimentales réalisées? Nous croyons que trop souvent il n'en est pas ainsi. C'est pourquoi, après avoir longtemps lutté pour l'introduction de la méthode expérimentale dans l'étude des phénomènes vitaux, et après avoir vu le succès couronner nos efforts dans ce sens, nous croyons qu'il nous reste encore plus à faire : après avoir
contribué à établir le principe, nous devons chercher à en régler les applications par des préceptes propres à établir la critique des diverses expériences et à fixer les procédés à suivre dans un certain nombre de recherches prises comme types. — Tel sera l'objet de ce cours.
Ce qu'il faut aujourd'hui , ce n'est plus établir la nécessité des expériences, c'est constituer une discipline expérimentale qui précise et les circonstances et les conditions de toute bonne recherche.
L'étude de ces moyens est plus importante qu'on ne le croirait à priori. Ils sont une des conditions indispensables pour arriver à cette physiologie expérimentale scientifique qui est l'objet de tous nos efforts. Les incertitudes actuelles de la physiologie ont découragé bien des expérimentateurs. Eschricht, qui s'était d'abord livré à la physiologie expérimentale avec succès, l'a abandonnée pour se livrer à l'anatomie comparée, qui, par sa méthode rigoureuse et ses résultats positifs, lui semblait plus propre à satisfaire son esprit. Jean Muller était arrivé au môme résultat vers la fin de sa carrière scientifique : frappé de l'incohérence des résultats fournis par les expériences, il finit par s'adonner uniquement à la dissection des animaux inférieurs. Nous pourrions encore citer l'exemple de Tiedemann.
Hâtons-nous de dire que nous ne sommes pas de ceux qui se laisseraient encore décourager par les incertitudes actuelles de la science. S'il y a eu, s'il y a encore tant de fluctuations, elles tiennent au défaut de méthode, à l'absence complète de discipline dans l'expérimentation. Il faut donc poser les règles qui serviront à faire de
bonnes expériences^ et, dans ce but, aucun détail pratique ne doit nous paraître insignifiant ou d'une trop mince importance. Nous ne craignons pas de le dire, rien n'est plus difficile que les expériences de physiologie ; aussi, par manque de méthode et d'études préparatoires, nous voyons des expérimentateurs improvisés arriver à des résultats en apparence contradictoires. Il faut bien le dire aussi, ce défaut de méthode remonte, jusqu'à un certain point, à Magendie. Ce grand expérimentateur était essentiellement empirique ; il ne voulait même pas qu'une idée mère dirigeât les expériences ; celles-ci devaient venir s'entasser, sans vues préconçues, et, une fois accumulées, elles devaient pour ainsi dire parler d'elles-mêmes. C'est ainsi que toute une école médicale entassait les observations cliniques, sans idée à priori, sans but entrevu d'avance, avec l'espoir que la vérité sortirait d'elle-même de ces richesses scientifiques laborieusement et patiemment acquises. Magendie a été lui-même victime de cette méthode, ou plutôt de ce manque de méthode ; il est arrivé parfois à des résultats en apparence contradictoires. .
Ce n'est pas à dire qu'il faille s'abandonner à la vérification obstinée d'une idée préconçue ; entre ces deux extrêmes se trouve un milieu légitime, c'est le domaine de X expérimentation rationnelle.
Peut-être se demandera-t-on comment cette étude de technique et de critique expérimentale se rattache au titre de l'enseignement de cette chaire? Car, vous le savez, le programme de notre enseignement comporte un cours de médecine^ et, quoique la nature
même de l'institution du Collège de France donne au professeur la latitude la plus large dans le choix de son sujet, il nous faut faire ici de la médecine, puisque c'est là le titre de notre chaire. Eh bien ! messieurs, j'espère vous faire facilement comprendre que ces études de technique et de critique expérimentale se rapportent directement à la médecine, et qu'elles représentent même la seule forme sous laquelle, dans l'état actuel de nos connaissances, la médecine puisse être professée au Collège de France.
Qu'est-ce donc que la médecine? Cette question vous étonne par sa simplicité ; mais en consultant les diverses définitions qui ont été données de la médecine, vous verrez qu'il n'est pas inutile de chercher tout d'abord à bien s'entendre sur ce sujet : en effet, les uns en font une science, d'autres un «r/, d'autres la regardent comme une demi-science, tenant à la fois de la science pure et de l'art (Trousseau) ; d'autres en font une science conjecturale (Cabanis), associant ainsi deux mots qui sont incompatibles l'un avec l'autre. Si ceux qui ont cherché à définir la médecine par une formule ne parviennent pas à s'accorder, tâchons du moins de nous entendre, et, renonçant pour le moment à toute définition, examinons simplement l'état des choses.
Nous dirons d'abord que la médecine n'est, à nos yeux, ni une science, ni un art.
Ce n'est pas un art, car l'art suppose une œuvre. Où est l'œuvre du médecin? Est-ce le malade? Sans doute, le médecin le réclamera comme son œuvre quand il guérit, mais que sera-ce quand le malade
meurt? Du reste, iiiôrae quand le malade guérit, le plus habile praticien n'avoue-t-il pas qu'il n'a été le plus souvent que le collaborateur de la nature? Aussi beaucoup d'auteurs ont-ils défini la médecine en disant non pas que c'est Y art de guérir^ mais simplement que c'est la citation des maladies^ laissant ainsi indéterminée la part qui revient au médecin et la part qui revient à la nature. Le mot d'Ambroise Paré est bien connu : «Je le pansai, Dieu le guarit. » — D'autre part, si nous nous en rapportons à ce qu'en général on désigne sous le nom (Yart, nous voyons que l'art consiste en des créations de l'esprit dont les procédés peuvent arriver très-primitivement à un degré de perfection qui défie tout progrès, et que l'art diffère ainsi de la science, laquelle a pour nature même un progrès incessant. Ainsi les sciences modernes ont laissé bien loin derrière elles la science grecque; mais l'art grec, de l'aveu de tous, n'a pas été dépassé par l'art moderne. A ce point de vue, la médecine ne saurait être un art, car elle a fait bien des progrès depuis le Grec qui a reçu le nom de père de la médecine, et il est permis d'affirmer que ces progrès ne sont encore rien, à côté de ceux qu'elle est appelée à faire.
Ce n'est pas non plus une science, du moins à son état actuel d'évolution et dans le sens qu'on donne généralement au mot science. La médecine est une application de diverses sciences : c'est une profession qui met en pratique des données théoriques réellement scientifiques. Mais il ne faut pas confondre la pratique et la théorie. Sous ce rapport, l'École où est enseignée
iO PHYSIOLOGIE OPÉRATOIRE ET VIVISECTIONS.
la médecine diffère complètement des autres Facultés, et, en précisant cette différence, il sera facile de comprendre la distinction sus-indiquée. A la Faculté de droit, par exemple, on enseigne le droit, c'est-à-dire la théorie ; mais on n'enseigne pas l'art de plaider, c'est-à-dire la pratique ; à la Faculté des sciences il est des cours de chimie, de physique, mais aucun enseignement n'est consacré aux diverses applications industrielles de ces sciences pures. — Au contraire, l'École de médecine donne un enseignement qui comprend à la fois les notions purement scientifiques, en même temps qu'il prépare aux nécessités de la pratique, aux applications de ces notions; c'est même par ce côté pratique qu'on définit le plus généralement la médecine en l'intitulant ïart ou la science de guérir. Or, définir une science par ses applications, c'est méconnaître absolument le caractère des sciences et la règle absolument générale qui fait qu'on les caractérise précisément par leur côté théorique pur; on définit la géométrie^ la science qui nous apprend à connaître l'étendue considérée comme ligne, surface et corps, et on ne la définit pas comme l'art de mesurer les surfaces et les lignes; ceci est l'arpentage, qui n'est qu'une application de la géométrie. On définit \di.phi/sique et la chimie, la science qui nous apprend à connaître les propriétés des corps, et non la science de construire tel appareil thermométrique ou de produire tel composé chimique industriel. En un mot, je le répèle, on ne définit jamais les sciences par leurs applications pratiques, mais par leurs données théoriques.
Mais la médecine a eu une origine éminemment pra-
tique : s'il n'y avait jamais eu de malades, il n'y aurait jamais eu de médecin ; celui-ci n'a existé tout d'abord que pour lépondre à la nécessité pratique, et par suite la médecine n'a été jusqu'à présent définie que par cette pratique même. Mais ce n'est pas à dire que ce côté pratique doive toujours exister seul ; nous le disons hardiment, et les explications dans lesquelles nous allons entrer vous le feront comprendre, la médecine théorique devra prendre à son tour son existence, existence indépendante et réelle ; ce sera la médecine scientifique, la médecine sans malades, c'est-à-dire audessus de toutes les considérations pratiques.
Pour le moment la médecine, telle qu'elle existe, est une profession qui applique les données théoriques d'une série de sciences diverses ; c'est ainsi que l'agriculture consiste dans l'application des données théoriques de la botanique, de la physiologie végétale, de la chimie, de la géologie, mais il n'y a pas une science qui soit l'agriculture. De même, si vous parcourez le programme des cours de la Faculté de médecine, vous verrez qu'il n'est pas une chaire dont l'enseignement soit consacré à une entité scientifique répondant au mot abstrait de médecine: ici on enseigne l'anatomie, ailleurs la physiologie, ailleurs la chimie, la physique, l'anatomie pathologique, la pathologie, etc., etc., et c'est seulement l'application des notions puisées à ces diverses sources scientifiques qui constituent ia médecine tout entière.
On s'étonnait, dans un rapport ofilciel, que les différentes parties que contient l'enseignement de la médecine fussent distribuées à l'École de médecine en plus
de trente cours différents, et que le Collège de France, dans sa seule chaire, intitulée simplement Cours de médecine, semblât appelé à donner par un seul homme l'enseignement que se partageaient ailleurs tant de professeurs spéciaux. C'est au contraire que le titre de Cours de médecine indique ici que le professeur est appelé à choisir parmi les nombreuses sciences qui toutes contribuent à l'enseignement médical ; et, en effet, la chaire de médecine, l'une des premières créées lors de la fondation du Collège de France, a été successivement consacrée à l'étude de toutes les branches qui constituent le faisceau des connaissances médicales: elle a été occupée pardesanalomistes, comme Ferreiii; par des hygiénistes, comme Halle ; par des botanistes, comme Tournefort; par des anatomo-pathologistes, comme Laennec ; par des physiologistes , comme Magendie. On a donc trouvé ici toutes ces branches, anatomie, physiologie, histoire naturelle, etc., représentées successivement, comme elles le sont simultanément à l'École de médecine. Seulement ces choix successifs de telle ou telle branche n'ont pas été faits au hasard ; ils ont porté à chaque époque sur les sciences dont les progrès étaient dans le rapport le plus intime avec ceux des connaissances médicales. C'est ainsi qu'aux purs anatomistes ont succédé les anatomopathologistes, qui, comme Laennec, ont fait faire un pas immense à la connaissance des maladies et aux procédés de diagnostic.
Si depuis Magendie nous choisissons la physiologie comme objet de notre enseignement, c'est que cette
science est aujourd'hui celle qui porte les plus vives lumières dans les connaissances médicales ; c'est elle qui est appelée à faire sortir la médecine de l'empirisme pur et à en faire une véritable science. Voyons donc ce qu'a été la médecine depuis ses débuts et ce qu'on peut espérer qu'elle sera un jour.
La médecine a été et devait fatalement être, à ses débuts, purement empirique; tels ont, du reste, été les débuts de toutes les sciences les plus nettement constituées aujourd'hui. L'art de faire du verre existait avant qu'on connût ce que c'est que les silicates, avant que la chimie scientifique eût pris naissance ; de même pour la métallurgie, qui constituait une des industries les plus avancées bien des siècles avant que la chimie des métaux fût constituée ; on avait construit des instruments d'optique grossissant et des télescopes, avant de connaître les plus simples lois de la réfraction de la lumière, avant que la science physique fût constituée. De même il a fallu que l'homme, en présence des maladies, aiguillonné par le danger, cherchât des moyens d'éviter ces maladies, et des agents plus ou moins heureux pour les combattre, avant de se rendre compte soit de la nature de ces agents, soit de la nature des phénomènes contre lesquels ils étaient employés. Mais cet état empirique, commun à toutes les sciences à leur début, s'est prolongé pour la médecine plus longtemps que pour toutes les autres sciences ; cet état est encore en grande partie aujourd'hui celui de la médecine, tant sont complexes les connaissances diverses appelées à la constituer. Cependant, il est bien reconnu aujourd'hui que la
médecine, outre son côté pratique, a aussi son côté théorique; que cette théorie est en voie de formation, c'est-à-dire que la médecine tend à devenir une véritable science. La médecine pratique ayant pris naissance par la nécessité de secourir le malade, on a été naturellement porté à faire du malade et de la maladie des choses tout à fait spéciales, dont l'étude appartenait au médecin seul ; quant à l'étude de l'homme sain, de ses fonctions, des propriétés de ses tissus et de ses organes, quant à la physiologie, en un mot, c'était une chose tout à fait à part, dont les médecins consentaient bien à acquérir quelques notions; c'était une étude considérée plutôt comme agréable que comme réellement utile : la physiologie était le roman de la médecine. Il faut, dureste, reconnaîtrequ'en effet, pendantlongtemps, la médecine, ayant, si nous pouvons ainsi dire, à pourvoir au plus pressé, agissait sagement en se cantonnant dans l'empirisme, et que la physiologie n'était nullement en mesure de lui fournir des connaissances suffisantes pour que la pratique se déduisît de la théorie.
Mais Tétude de l'organisme sain, l'anatomie et la physiologie ont marché, et le résultat le plus général de ces progrès a été de faire tomber cette barrière élevée entre les phénomènes de l'organisme sain et les phénomènes de l'organisme malade. Il y a peu d'années, ou admettait que certains tissus malades n'avaient pas leurs analogues dans les tissus normaux; on croyait à des produits hétérologues ; on a reconnu aujourd'hui que les formes anatomiques (histologiques) des tissus pathologiques ne diffèrent réellement pas de celles des tissus
sains. On reconnaît aussi qu'il n'y a pas non plus de phénomènes hétérolocjues ; les processus morbides, regardés comme des entités, ne sont que des formes exagérées ou diversement modiQées des processus normaux, physiologiques. L'étude de la fièvre devient un chapitre de l'étude des phénomènes de calorifîcation, considérés à l'état normal et à l'état morbide. La physiologie pathologiiiuedu diabète a pour base la physiologie de la fonction glycogénique et de la nutrition. Ces deux exemples suffisent pour montrer que l'étude des troubles morbides a pour base celle des fonctions normales, et il est en effet facile de comprendre qu'il doit en être de la machine animale comme de toute machine, dont il serait difficile d'apprécier les dérangements et d'y porter remède, sans la connaissance théorique de la disposition de ses rouages et de leur fonctionnement.
Trop souvent, les médecins se plaisent à constater que la physiologie n'explique pas tel phénomène morbide ; mais la physiologie expérimentale date d'une époque si récente, qu'il n'est pas étonnant de ne la voir donner fexplication que d'un nombre très-restreint de phénomènes. Il n'est pas permis de dire, en parlant de n'importe quel symptôme morbide, que la physiologie est impuissante à l'expliquer ; on peut seulement dire qu'elle ne l'explique pas encore aujourd'hui.
Lorsque la physiologie aura donné tout ce qu'on lui demande, tout ce qu'on est en droit d'attendre d'elle, il n'y aura plus deux sciences, comprenant l'une la connaissance de l'organisme sain, l'autre la connaissance de l'organisme malade: il n'y aura plus une médecine
et une physiologie. La physiologie, devenue la science complète de la vie, embrassera aussi bien les phénomènes normaux que les phénomènes anormaux, ces derniers dérivant des premiers. La physiologie sera la médecine devenue science théorique, et de cette théorie se déduira, comme pour toutes les autres sciences, les applications nécessaires, c'est-à-dire la pratique médicale.
Déjà dans quelques pays nous voyons se réaliser cette tendance à établir une médecine théorique, c'est-à-dire scientifique, bien distincte de la médecine professionnelle. Nous faisons allusion à certains usages établis d'une manière plus ou moins nette dans quelques écoles allemandes : après leurs études à l'université, les jeunes gens qui ont étudié l'anatomie et la physiologie normales et pathologiques, reçoivent le titre de docteurs en médecine ; mais ce titre, purement scientifique, ne leur donne aucun droit à la pratique ; s'ils veulent exercer la médecine, il leur faut s'attacher à des praticiens, les suivre dans leurs visites cliniques, et enfin subir ce qu'on appelle \ examen délat^ destiné à constater qu'après les connaissances théoriques le candidat a su acquérir l'habitude pratique , le manuel opératoire, le tact clinique nécessaires à une bonne application de ces connaissances. Chez nous, vous le savez, quoique certains examens aient un caractère plus spécialement théorique ou pratique, l'ensemble des épreuves réunit ces deux caractères, et le titre de docteur en médecine est le couronnement commun des connaissances théoriques et des aptitudes pratiques confondues en
un tout, comme elles sont confondues clans l'enseignement.
Ici, dans la chaire de médecine du Collège de France, c'est la médecine théorique seule, c'est-à-diie la médecine scienlitique, qui doit trouver place : celte science que nous devons étudier, c'est la physiologie, laquelle est unique. L'expression de physiologie normale et de physiologie pathologique n'a qu'une valeur provisoire : l'organisme malade ne saurait obéir à d'autres lois que l'organisme sain ; il n'y a pas une mécanique normale et une mécanique anormale, pour expliquer d'une part la marche régulière et d'autre part les dérangements d'une machine ; les masses d'une construction qui s'élève, comme celles d'un monument qui s'écroule, obéissent aux mêmes lois de pesanteur et d'équilibre : les conditions seules sont changées, mais non la nature des phénomènes. De môme pour les organismes vivants, l'anatomie normale et pal hologiiiue, la physiologie norm île et pathologique, obéissent aux mêmes lois, dont l'étude représente la partie scientifique, théorique, de la médecine : la clinique en est l'application.
Mais il ne faudrait pas même conclure de cette division qu'il y a dans la médecine deux sciences : l'une théorique, l'autre pratique, et croire qu'en général il y a, à côté des sciences Ihéoiiques, de véritables sciences appliquées, Ya-t-ildeuxchimies, l'une théorique, l'autre pratiipie? Y a-t-il deux physiques? Non, sans doute. Il en est de môme pour la médecine : il n'y a qu'une science, la science des phénomènes des êtres vivants, la