CL. BERNARD. — PHYS. OPER
physiologie, et ici, comme pour les exemples précédents, le praticien, le clinicien, ne fait qu'appliquer ce que lui appi end la science pure.
Cependant, direz-voiis, le praticien interprète, il est vrai, les phénomènes anormaux d'après les lois de la physiologie qui les rattache aux phénomènes normaux; mais, d'autre part, il agit sur ces phénomènes, il cherche à s'en rendre maître ; il s'occupe de ihèrapeutique^ et n'est-ce pas là une science pratique distincte ? Non, certainement. La thérapeutique, ou étude de l'action des médicaments, est de la physiologie au premier titre ; elle relève directement de la théorie et n'en est qu'une application. Sans les données de la physiologie, la thérapeutique est réduite à cet empirisme grossier qui était seul possible dans les premiers temps, mais dans lequel il serait honteux de vouloir cantonner aujourd'hui la pratique médicale. Sans doute la thérapeutique, comme application à des cas particuliers des lois de l'action physiologique des substances actives, la thérapeutique, à cause de la conqilexité de ces cas divers, demande un tact particulier, un art tout spécial, pour saisir, comme par intuition, les mille indications et contre-indications qu'il est encore impossible de fixer par des lois. C'est ce sentiment des nuances qui donne à la pratique médicale quelque chose du caractère d'un art, et en fait une œuvre marquée d'un cachet personnel. Mais ce besoin d'un certain génie particulier, d'un tact individuel, ce besoin résulte précisément de ce que la science théorique est loin d'être faite, toutes les lois qui régissent
l'organisme n'étant pas encore fixées. En suppléant à l'ignorance par une certaine intuition qu'on peut appeler artistique, le praticien ne fait pas une science : il applique la science courante avec plus ou moins d'habitude et de bonheur.
Nous dirons donc que la physiologie est la science des phénomènes de la vie, c'est-à-dire de ces phénomènes dans leurs différentes manifestations normales et pathologiques, et selon les modifications qu'elles subissent par l'intervention de divers agents. La physiologie comprend donc la médecine scientifique, puisqu'elle coinprend toute la science de la vie, puisque, en étudiant la vie et ses conditions, elle analyse les rapports de l'organisme vivant avec les milieux ambiants et l'influence de ces milieux selon lenrs modifications physiques, chimiques, etc. Or, les modifications physiques de ces milieux nous donnent la clef de certains phénomènes morbides, tels que ceux que produit l'excès de chaleur, et nous étudions par exemple la mort par excès de chaleur. Ou bien ce milieu met l'organisme en contact avec des substances nuisibles qui n'entrent pas d'ordinaire dans sa composition, et nous sommes ainsi amenés à l'étude des miasmes, des poisons, etc., et des troubles morbides qu'ils produisent. Mais en étudiant ces troubles et les substances qui les occasionnent, nous trouvons que l'action de telle substance se fait dans un sens tel, qu'en employant cette substance à une certaine dose nous pouvons nous en faire un moyen d'arrêter ou même de supprimer tel phénomène fâcheux, tel trouble morbide, dont cette substance devient alors le remède, et nous
sommes ainsi amenés à poser les bases de la thérapeutique.
On voit donc que tout se tient dans cette étude de la vie, et que la physiologie, ou médecine scientifique, comprend à la fois ce qu'on a artificiellement séparé sous les noms de physiologie normale, de physiologie pathologique et de thérapeutique. Au point de vue pratique, c'est certainement la thérapeutique qui intéresse au plus haut degré le médecin; or, c'est précisément la thérapeutique qui doit le plus de progrès à la physiologie expérimentale. Au Heu de composer des remèdes qui, cotnme la classique thériacjuc, renfermaient une infinité décomposés d'origines les plus diverses et que la vieille pharmacopée semble n'avoir si bizarrement assortis qu'afin que chaque maladie y trouve son antidote spécial, mais inconnu, nous employons aujourd'hui des principes purs, exactement dosables et à action parfaitement connue ; nous savons non-seulement quelle est cette action, mais nous avons pu encore préciser sur quels éléments anatomiipies elle porte, et tout cela, grâce h la physiologie expérimentale, qui, môme dans l'opium, nous a permis de reconnaître des alcaloïdes à actions diverses ou opposées. Ainsi , au lieu d'administrer l'opium, qui renferme des alcaloïdes hypnotisants et des alcaloïdes convulsivants, et qui, par suite, seltm les susceptibilités individuelles, produit de l'excitation chez l'un et de l'anesthésie chez l'autre, nous employons les alcaloïdes de l'opium, c'est-à-dire les principes actifs isolés et purifiés, nous permettant de produire exactement à un degré voulu le résultat cherché. En faisant
ces recherches expérimentales sur l'action des alcaloïdes de l'opium, ne faisions-nous pas réellement de la belle et bonne médecine, puisque les faits ainsi établis sont aujourd'hui d'une applicition journalière dans la pratique ? Mais nous faisions de la médecine en dehors du malade, sans idée des applications qui devaient fatalement en être déduites ; nous faisions de la médecine théorique, c'est-à-dire scientifique, c'est-à-dire de la physiologie.
Du reste, permettez-moi cette remarque générale, c'est toujours ainsi que procèdent les sciences. Ce n'est pas en cherchant une application que se font les dérouvertes; c'est en cherchant les faits, les lois scientifiques, la science pure, en un mot; la théorie une fois faite, la pratique en dérive nécessairement, fatalement. Chevreul cherchait-il une application industrielle en étudiant la composition des corps gras? Préoccupé de problèmes de chimie pure, il dédouble les graisses en glycérine et acides gras, et cette découverte, qui fait faire un pas immense à la théorie de la constitution de toute une classe de corps, a aussitôt, comme conséquence imprévue, une des plus grandes applications industrielles de nos jours, la fabrication des bougies stéariques. Quand Arago, étudiant pour la première fois les phénomènes singuliers de l'aimantation d'une barre de fer doux par le passage d'un courant électrique, se livrait à des recherches présentant au plus haut degré le caractère spéculatif de la science pure et théorique, le fait de physiijue dont il établissait les lois devait avoir pour application l'invention du télégraphe.
Jeneimillijiiierai pas ces exemples : lascience moderne en offre mille semblables et qui vous sont familiers.
C'est pourquoi nous nous attacherons, Messieurs, à l'élude de la physiologie pure, dégagés de toute idée de pratique, mais sachant par avance que nous faisons ainsi de la médecine scientifique, car de chaque découverte en physiologie résultera nécessairement une application médicale pratique.
Nous ferons donc de la physiologie expérimentale. Le principe de l'application de l'expérimentation à l'étude des phénomènes de la vie étant aujourd'hui universellement admis, nous entrerons dans le détail de la mise en œuvre de ce prmcipp ; nous le développerons en préceptes applicables à chaque ordre de recherches; quant à ces divers ordres de recherches, je crois vous les avoir suffisamment indiqués dans les considérations précédentes; nous étudierons les phénomènes de l'organisme normal et les modifications qu'ils présentent pour constituer ce (pie l'on nomme Tétat pathologique ; nous étudierons l'action des substances toxiques, et nous verrons de même comment elles peuvent modifier les phénomènes vilaux aussi bien dans leurs formes normales que dans leurs formes pathologiques. Ceci sera conforme à la définition de la médecine telle que nous l'avonsdonnée précédem ment : La médecine est la science qui nous apprend ta connaître les phénomènes de la vie, aussi bien dans leurs formes normales et anormales, ainsi que les modifications que ces phénomènes subissent de la part de divers agents.