‹ Leçons de physiologie opératoireChapitre 15 sur 163 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Sommaire : De la méthode expérimentale. — Observation et expérience. — L'expérience est une observation provoquée. — Il n'y a pas de distinction absolue entre l'observation et l'expérience. — Induction et déduction. — Complexité des phénomènes à étudier chez les êtres vivants. — De l'usage (les hypothèses en physiologie expérimentale. — État d'esprit nécessaire à l'institution de bonnes expériences.

Messieurs ,

Dans toutes les sciences expérimentales, on a établi et fixé les procédés expérimentaux reconnus les meilleurs pour arriver à constater tel fait ou à instituer des recherches dans tel ordre de choses : pour telle analyse chimique destinée à nous éclairer sur l'existence de tel corps simple dans un composé quelconque, il est des règles à suivre et dont l'investigateur ne saurait s'écarter sous peine de voir infirmer ses résultats par défaut de rigueur dans l'institution de son expérience. Il n'en est malheureusement pas ainsi en physiologie expérimentale. L'enthousiasme pour la méthode expérimentale s'est ici répandu si subitement, si universellement, et on s'est si peu rendu compte de la complexité des phénomènes à étudier, que chacun a cru pouvoir aborder l'expérimentation sans s'être livré au moindre apprentissage ; aussi les résultats obtenus et annoncés ne doivent-ils être acceptés qu'avec une extrême réserve,

après examen sérieux des procédés employés, après une critique exacte de Texpéiience. Il serait donc on ne peut plus utile de fixer ces procédés ; et c'est, vous le savez, k l'établissement d'expériences typiques que nous devons consacrer ces leçons ; nous ferons donc de la technique et de la critique expérimentales.

Qu'est-ce donc que l'expérimentation ? Telle est la question que nous devons ici nous poser tout d'abord. ïl est d'autant plus nécessaire d'y répondre, que beaucoup de médecins discutent encore sur les avantages comparés de l'expérience et de l'observation : les uns préfèrent l'observation, qui, disent-ils, est le véritable procédé des sciences médicales, cliniques; les autres, tout en accordant à l'expérience la valeur qu'on ne saurait lui refuser, distinguent deux méthodes : la méthode expérimentale et la méthode d'observation ; de là à admettre deux médecines, la médecine d'observation et la médecine d'expérimentation, il n'y a qu'un pas, que plusieurs, même parmi nos contemporains des plus éminents, n'hésitent point à franchir. Vous voyez donc que la question est d'une importance primordiale.

Or, j'espère vous démontrer que ces préférences sont injustes, que ces distinctions sont mal fondées, que ni les unes ni les autres n'ont de raison d'être ; qu'expérience et observation ne sont essentiellement qu'une seule et même chose.

Celte manière de voir n'est pas nouvelle. Déjà Bacon ne distinguait pas l'observation de l'expérience : c'était pour lui deux moyens égaux d'amasser, au même litre,

les faits que l'esprit élabore ensuite pour en tirer les conclusions générales. Mais Zininierman, (jui a écrit trois volumes sur l'expérience, pose en principe la distinction sus-indiquée : pour lui, l'observation diffère de l'expérimentation en ce que, dans la première, le phénomène se présente naturellement à l'observateur, tandis que, dans la seconde, il y a intervention de la part de rinveslifiçateur, qui fait effort pour obtenir un résultat dans un sens donné. Cuvier, qui admettait une semblable distinction, l'exprimait très-nettement en ces termes : « L'observateur écoute la nature, l'expérimentateur l'interroge. »

Chevreul donne à l'expérience le nom de méthode expérimentale à posteriori; c'est que, dit-il, l'observation nous montre un phénomène, puis, pour reproduire ce phénomène qui s'est spontanément présenté, pour vérifier l'idée que nous nous en faisons, nous instituons une expérience. C'est à ce travail de vérification qu'il donne le nom d'expérience.

Si nous quittons les déBnitions pour nous en rapporter aux faits , si nous considérons ce que fout l'expérimentateur et l'observateur, nous allons voir que toutes ces distinctions s'évanouissent.

L'observateur, dit-on, est passif et l'expérimentateur actif au contraire. Mais prenons un exemple. Nous nous trouvons en face d'un homme ou d'un animal pris de vomissements : nous constatons l'état des matières rejetées, nous observons le uiécanisme visible de ce vomissement ; c'est là pour tout le monde de l'observation. D'un autre côté, nous prenons un animal

intact, et, en lui pratiquant une fistule gastrique, nous allons directement étudier ce qui se passe dans l'estoniac pendant la digestion ou au moment du vomissement; celte fois, c'est hien de l'expérience. Mais voici que le médecin américain Beaumont se trouve en présence d'un chasseur canadien auquel un coup de feu a accidentellement ouvert l'estomac , avec production consécutive d'une fistule gastrique, telle que nous en faisons sur les animaux; par celte fistule, il étudie ce que nous étudions sur les animaux en expérience , et il l'étudié exactement comme nous le faisons chez les animaux. Est-ce de l'observation pure et simple ? n'estce pas plutôt de l'expérimentation, et refusera-t-on ce caractère à cette série de recherches, parce que la fistule qui les a permises a été le résultat d'un accident et non le fait d'une intervention volontaire de la part de l'expérimentateur?

Ainsi l'état passif ou actif de l'investigateur ne saurait nous servir n établir une véritable distinction entre ce qu'on veut appeler observation pure, et ce qu'on veut désigner sous le nom d'expérience. On ne peut pas non plus établir ce caractère distinctif en disant que l'expérience est destinée à contrôler les résultats de l'observation. En effet, d'une part, l'observation peut être contrôlée purement et simplement par une nouvelle observation; c'est ce qui a lieu tous les jours : lorsque, par exemple, une épidémie se produisant dans un certain milieu, l'observation tend à en attribuer la cause à l'un des éléments particuliers de ce milieu, si, dans une autre contrée, avec la même condition de milieu, on observe

la nièuie épidémie, celle nouvelle observation est le contrôle de l'hypothèse émise, lors de la première, sur les rapports de cause à effet relativement à l'épidémie. D'autre part, on fait souvent des expériences sans idée de contrôle, parce qu'il n'y a rien à contrôler : lorsque, par exemple, on se trouve en présence d'une substance nouvelle, sur les propriétés physiologiques de laquelle on n'a aucune donnée, on fait alors, comme disait Masjendie, des expériences pour voir; puis les résultats obtenus par les premières expériences sont alors contrôlés par de nouvelles expériences.

Dira-t-on, avecMagendieet La place, queTobservateur étudie des phénomènes naturels, et que l'expérimentateur étudie des phénomènes troublés par son intervention ? Mais alors les vivisections les plus considérables, celles, par exemple, dans lesquelles on ouvre un animal pour observer les mouvements du cœur et de la circulation, ces vivisections ne seront que des observations tant qu'on ne troublera pas le jeu des appareils circulatoires; et faudra-t-il admettre que du moment où on he une artère, du moment où on coupe un vaisseau, faudra-t-il admettre, en un mot, que du moment où on entrave d'une manière quelconque la circulation, l'observation se change aussitôt en expérience? Du reste, l'observation porte souvent sur des phénomènes troublés d'une manière plus ou moins directe par l'observateur : un accident, un oubli, ont souvent été l'occasion d'une découverte en présentant à l'observateur des phénomènes nouveaux et inattendus, dont la manifestation n'était ni spontanée, ni

volontairement provoquée. Qui nous dira si clans ce cas l'investigateur a dû ses résultats à une expérience ou à une observation?

Nous concluons en disant qu'à nos yeux il n'y a pas de distinction réelle à établir entre l'observation et l'expérience ; ce sont, à titres égaux, des moyens de recueillir des matériaux, c'est-à-dire des faits. D'ordinaire on conunence par observer simplement les faits (jui se présentent. Mais cette ressource est bientôt épuisée; on s'aperçoit qu'elle ne nous montre qu'un côté des choses, qu'elle ne nous révèle que l'extérieur des ))hénomènes. Alors on cherche à aller plus profondément. Les différentes périodes de l'histoire de la médecine nous montrent bien ces phases successives. On a commencé par observer des malades ; mais l'analyse exacte des manifestations extérieures symptomatiques a été plus tard trouvée insulfisante : alors on a voulu regarder dans l'intérieur des cadavres de ceux qui avaient succombé aux/iffections dont les symptômes avaient été soigneusement notés, et enfin on a voulu encore pénétrer dans l'intérieur de l'organisme vivant lui-même, et, ne se contentant plus de l'anatomie pathologique, on a fait de la physiologie pathologique. Or, cette recherche ne peut se faire sur l'organisme humain : on a donc recours aux animaux; on provoque artificiellement chez eux des maladies; on fait en un mot de l'expérimentation au premier chef.

Nous voyons donc qu'on a recours à l'expérience lorsque l'observation est épuisée ; mais alors, aux phénomènes qu'on provoque, on applique purement et

simplement l'observation. Ce que fait l'expérimentateur, c'est élargir le champ de l'observation : l'expérience est une observation provoquée, dont on détermine d'avance les circonstances. L'observation pure et simple ayant donné les caractères extérieurs des phénomènes, Tinve'itigateur pénètre plus profondément et va au-devant de phénomènes cachés qu'il force à se produire en plein

jour.

Ainsi, en passant de ce qu'on appelle l'observation à ce qu'on appelle l'expérience, nous ne faisons qu'étendre et creuser le terrain de nos recherches, et c'est toujours l'observation, dans des conditions nouvelles, qui nous sert à recueillir les faits. Il n'y a donc pas à distinguer entre l'observation et l'expérimentation, si ce n'est que cette dernière, par son caractère d'observation provoquée, est infiniment plus délicate et plus ditficile que l'observation simple, car, en créant de nouvelles conditions à la manifestation des phénomènes, elle nous place dans un milieu infiniment plus complexe; mais U serait même inexact de faire de ces difficultés un caractère de l'expérimentation, car pour bien des cas l'observation pure et simple n'est pas moins délicate, et Ton se trompe aussi bien en recueillant des observations qu'en instituant des expériences.

Qu'ils soient le résultat de l'observation ou de l'expérience, les faits, une fois amassés n'importe par quelle méthode, doivent être interprétés, comme disait Bacon: ils doivent subir, de la part de notre esprit, une élaboration (pii nous conduit aux formules générales, but ultérieur de nos recherches.

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Cette élaboration se fait, dit-on, par induction ou par (Icduction. Or voilà deux expressions sur lesquelles, au point de vue de nos recherches spéciales, nous sommes encore tenu de nous exphquer : il nous iaul chercher quelle différence il y a entre l'induction et la déduction, quelles sont les sciences iuductives et déductives, et à laquelle de ces sciences appartient la physiologie.

Par la âédiiclion, dit-on, nous allons du général an particulier : partant d'un principe, on en fait des applications à des cas particulieis. Telle est la méthode des sciences mathématiques, qui, dans tous leurs développements, se réduisent toujours à partir d'un principe pour en déduire toutes les conséquences possibles.

Au contraire, dans \ induction^ nous partons des faits eux-mêmes, c'est-à-dire des cas particuliers, et de l'étude de ces cas nous recherchons à remonter vers une loi générale, vers un principe. C'est une marche absolument inverse de la précédente.

Dans la déduction, l'esprit part donc d'un principe, et ce qui est caractéristique de cette méthode, c'est que ce principe n'est pas discuté; il est posé comme absolument exact : le mathématicien part ainsi de formules qu'il pose lui-même comme évidentes par elles-mêmes ; ce qu'il en déduit est obtenu par les procédés rigoureux du raisonnement, et du moment que le principe est indiscuté, les conséquences le sont également : elles n'ont pas besoin de vérification matérielle.

Ce caractère n'appartient qu'aux mathématiques pures dans lesquelles, nous le répétons, on pose, on fait soi-même le principe qui sert de point de départ. Mais

dès qu'on n'a pas fait soi-même les choses, on a beau procéder par des méthodes empruntées aux mathématiques, on n'arrive pas à des résultats indiscutables et qui puissent se passer absolument de vérification. Voyez, par exemple, ce qu'il en est de l'astronomie. Quand, par le calcul, l'astronome a découvert l'exislence d'un corps céleste, il n'est pas aussi sûr de son résultat que le mathématicien qui, en partant de l'axiome que la ligne droiteest lepluscourtchemin d'un pointa unaulre, arrive à dénjontrer une propriété d'un triangle : le mathématicien n'a pas besoin d'aller, par des mensurations sur un triangle réel, véritierla conclusion de son théorème. L'astronome, au contraire, a recours à sa lunette, et cherche à constater si l'astre découvert par le calcul existe bien à la place indiquée par ce calcul; il est obligé d'en venir à l'observation directe et de véi'ifier ainsi le résultat de son raisonnement.

Donc, dans ce cas, la déduction n'est pas suffisante : ce contrôle, emprunté à l'observation, enlève à la déduction le caractère spécial et absolu qu'elle présente dans les sciences mathématiques pures. Du moment que la vérification est nécessaire, nous sommes aussi bien en présence d'une induction que d'une déduction.

Nous pensons donc que toutes les fois qu'on peut procéder en disant : « tel principe général étant vrai, telle conséquence particulière en résulte, d'une manière absolue, incontestable, en dehors de toute vérification », dans ces cas on procède par déduction. Mais que du moment qu'on peut seulement dire : « si tel principe est vrai, telle chose se produira très-vraisem-

blablement », du moment qu'on admet que l'observalion, prise comme moyen de contrôle, pourra donner une confirmation ou un démenti à cette prétendue déduction, on procède réellement non plus par déduction, mais par induction. Du moment qu'on est obligé d'accepter l'observation ou l'expérience comme moyen de vérification, on fait de l'induction : car toute déduction dubitative ne mérite plus le nom de déduction, elle reprend, par le fait du contrôle auquel elle est soumise, le véritable caractère de l'induction.

Il est, par suite, bien évident qu'en médecine la physiologie est une science inductive. Mais il faut être bien prévenu que, de toutes les sciences induclives, la médecine est la plus délicate, la plus difticile, en raison de notre ignorance actuelle des lois des phénomènes des organismes vivants.

Les astronomes, grâce aux caractères de précision que les mathématiques donnent à leurs recherches, font presque toujours des hypothèses vraies et que l'observalion vient confirmer ; cependant l'expérience pure est quelquefois appelée à entrer ici en jeu, car nous pouvons donner le nom d'expérience aux analyses spectrales par lesquelles l'astronomie cherche à confirmer ses hypothèses sur la constitution des corps célestes et du soleil en particulier.

En chimie, en physique, des lois générales ont enfin été trouvées, et l'on a assez de principes et de véritables axiomes pour pouvoir facilement établir des hypothèses vraies.

Mais il n'en, est plus de même dans l'étude des corps

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vivants : ici, les circouslaiices particulières sont si complexes, les lois générales sont encore si rares, qu'il est difficile de tenter des hypothèses heureuses.

Il faut donc, avant tout, que l'investigateur soit bien pénétré de celte complexité des phénomènes qu'il étudie ; il faut qu'il se mette bien en garde contre la tentation d'établir trop rapidement des principes trop simples; il faut qu'il s'attende à recevoir de l'expérience les démentis les plus complets. Alors même qu'un principe est vrai au point de vue physico-chimi([ue, alors que son application à l'organisme vivant paraît chose naturellement indiquée, et que les conclusions (ju'on en déduit concordent avec les fait réels, il ne faudra pas se contenter d'une concordance dont tous les détails ne sont pas vérifiés. Il faudra chercher s'il ne s'agirait pas d'une simple coïncidence ; si, le principe et les faits ultimes étant exacts, il n'y a pas toute une série de faits intermédiaires qui en réalité ne sont nullement d'accord avec ceux qu'établit le raisonnement. Combien d'exemples de ce genre nous sont offerts par l'histoire de la physiologie! Galien constate, contrairement à Érasistrate, que les artères contiennent non de l'air, mais du sang comme les veines; ce sang a dû passer des veines dans les artères; donc, dit Galien, la cloison interventriculaire du cœur est perforée. Parlant d'un fait vrai, la présence du sang dans les deux ordres de vaisseaux, Gahen arrive à un fait vrai, le passage du sang des veines dans les artères; mais ce passage il l'explique par une hypothèse qui, si bien encadrée d'éléments de vérité, lui paraît inutile à vérifier; et pendant

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