‹ Leçons de physiologie opératoireChapitre 94 sur 163 · ACIDE CYANHYDRIQUE · texte numérisé non relu

ACIDE CYANHYDRIQUE

leur mode d'action ; (jue le poison tue ou ne tue pas l'animal, qu'il le laisse survivre quelques secondes ou quelques heures, ce sont là des faits pour ainsi dire accessoires. Cette proposition pourrait paraître au moins sinsfulière; elle est cependant exucte, car c'est seulement en pénétrant plus avant que nous pourrons comprendre ces anomalies suivant certains animaux, et les expliquer et nous en rendre maîtres.

Permettez-moi de vous citer encore un exemple de ces diversités d'effets de mêmes lésions chez les animaux différents. Si l'on coupe, par exemple, le nerf moteur de la face des deux côtés, chez un chien ou chez un lapin, l'animal a la face paralysée, mais il n'en résulte rien de fâcheux pour sa vie. Si au contraire on pratique la même opération chez le cheval, il meurt très-rapidement après la section des deux nerfs. Pourquoi cette différence? Parce que les naseaux membraneux du cheval, étant paralysés, ne peuvent plus laisser passer l'air, et que le cheval, ne pouvant respirei' que par les narines et non par la bouche, asphyxie après cette opération. Cependant il serait absurde de dire que la section du facial produit des effets différents. C'est toujours une paralysie et pas autre chose. Seulement chez le cheval l'appareil respiratoire présente une disposition spéciale qui donne à celte section un résultat différent et bien plus grave. Mais dès que l'on comprend le mécanisme de ce phénomène, on peut y remédier en mettant des tubes rigides dans les naseaux de l'animal, et alors la suffocation n'a plus lieu, et le cheval survit comme le chien et le lapin à la section des doux nerfs faciaux.

Ainsi la simple observation empirique ne nous apprend rien ou nous trompe, si nous ne cherchons pas à pénétrer plus avant. Il faut chercher sur quel tissu, sur quel organe a agi le toxique, et l'on verra que dans tous les cas, chez tous les animaux, cette action élémentaire est la même, qu'elle diffère seulement, quant à ses effets sur l'organisme général, selon quelques circonstances accidentelles ou selon que l'élément ou l'organe atteint arrête, par sa suppression même, l'harmonie du jeu général de la vie de l'être animé.

A propos de l'action spéciale du poison sur les éléments ou les organes, je dois vous mettre en garde contre des tendances qui frapperaient le plus souvent de stérilité nos recherches pour déterminer le lieu où le poison a porté ses effets mortels. On s'imagine à priori que, dans le mécanisme organique qui constitue la vie de l'animal, il doit y avoir, toutes les fois que la mort arrive par l'effet d'un poison ou de toute autre cause, il doit y avoir une lésion matérielle visi])le, une désorganisation tangible; on cherche avec ardeur, permettezmoi l'expression, le rouage cassé. Telle est la tendance actuelle des études d'anatomie pathologique; mais cette science porte trop souvent à faux, même dans les cas où elle constate des lésions. Dans un grand nombre de cas, les lésions tangibles observées ne sont que des lésions concomitantes dans lesquelles on ne peut qu'artificiellement placer le mécanisme de la mort.

En effet, les causes de la mort ne laissent le plus souvent aucune trace anatomique, puisque nous pouvons, par des artifices expérimentaux, faire revenir à la vie

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un animal qui vient de succomber à l'empoisonnement. Pour le curare, par exemple, il est bien évident que par l'action mortelle de ce poison il n'y a rien eu d'anatomiquement détruit. Quand nous tuons un animal par la section du bulbe au contraire, l'autopsie nous révèle ensuite nettement le traumatisme subi par la partie supérieure de la moelle ; mais aussi il nous est impossible, du moment que le bulbe est sectionné, de sauver la vie de l'animal et de faire disparaître la lésion que nous avons produite. Au contraire, lorsqu'un animal succombe à l'action d'un poison, du moment que nous pouvons, au plus fort de cette action, le mettre en état, comme vous l'avez vu à plusieurs reprises pour le curare, de survivre à cette action et d'éliminer le poison, il est évident qu'il n'y a pas eu de lésion anatomique, car du moment qu'une lésion de ce genre existe, elle est irréparable. Il n'y a eu qu'un arrêt de fonction : c'est ainsi que, par exemple, nous pouvons arrêter un mécanisme d'horlogerie en arrêtant le balancier, sans rien léser dans la série des ressorts et des engrenages; mais si nous brisons une pièce quelconque, par le fait même de la destruction de cette partie, le mouvement est définitivement arrêté dans toute la machine sans que nous puissions la remettre en jeu.

Je n'insiste pas sur ces idées que j'ai développées déjà bien souvent devant vous en vous parlant de l'insuffisance de l'anatomie pathologique pour expliquer les maladies, et je vous répéterai ici un mot que je vous ai déjà dit : que l'anatomie n'est, par rapport aux phénomènes de la vie, que ce que serait la géographie par

rapport à l'histoire. En effet, nos connaissances anatoniiqiies ne sont que de la topographie appliquée à l'histoire des fonctions ou des maladies, ou en d'autres termes, si l'anatomie localise le phénomène, elle est insuffisante à l'exphquer.

Ces considérations me sont suggérées par l'étude même de l'action de l'acide prussique. Sous l'influence des idées anatomo-pathologiques, on a voulu trouver des lésions anatomiques pour tous les empoisonnements ; on en a môme décrit pour celui qui nous arrête en ce moment : on aurait trouvé les cellules des centres nerveux dilacérées, et par cela même incapables de remplir désormais leurs fonctions. Mais ce sont là de pures vues de l'esprit, ou plutôt encore les résultats des méthodes défectueuses mises en usage pour étudier les éléments anatomiques des centres nerveux, et vous savez (combien celte étude microscopique est délicate. Mais une recherche attentive et faite avec les précautions voulues ne devra révéler aucune lésion visible dans les cellules nerveuses d'un animal venant de succomber à l'empoisonnement par l'acide cyanhydrique, puisque nous pouvons, si nous voulons, ramener l'animal à la vie. Aussi la médecine légale, qui a tant d'intérêt à révéler la cause et le mécanisme de la mort, n'a-t-elle, dans les cas de ce genre, d'autre moyen de parvenir à son but que de retrouver le poison lui-même, et non la lésion anatomique.

En réalité, beaucoup d'empoisonnements n'ont pas d'anatomie pathologique. L'acide prussique est dans ce cas; car, nous le répétons, nous avons pu faire fréquem-

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