DE LA SENSIBILITÉ
La sensibilité en général : les penchants ou inclinations. — Inclinations personnelles : Fégoisme.
La sensiblité : Ses rapports avec Tactivité. — Analyse de la sensibilité : ses trois moments (inclination, émotion, pnssion) et leurs rapports. — L'inclination : ses caractères. — Peux inclinations ion-
damentalcs de toat vivant. — Classification générale des inclinations de riiomme : trois grandes divisions. Inclinations : 1<» personnelles ou égoïstes ; 2* sociales ou sympathiques ; d** supérieures.
(Définition des inclinations personnelles. — Sens du mot égoïsme. — Grande division qui se retrouve dans tous les groupes. — Instincts fondamentaux : de conservation ; de développement ou perfectionnement. — «Subdivision des inclinations personnelles en trois catégories selon leur objet :
d* Besoins corporels ou appétits : . leurs quatre caractères. — Principaux besoins : nutrition, mouvement. — Leurs rapports avec la volonté. — Ce qu'ils deviennent chez Thomme grâce à Tintelligeoce ;
2<* Penchants spirituels : amour-propre, honneur , émulation, ambition (besoin du domination; besoin de paraître) ;
:3* Inclinations mixtes : amour de la vie, de la propriété, des choses et des lieux accoutumés. — Dans Tégoïsme môme quelque chose annonce déjà des inclinations d'un autre ordre.
Bapports de la aensibilité et de l'activité. — La
sensibilité est la faculté de jouir et de souffrir. En réalité 9 ce n'est rien autre chose que l'activité ellemôme, mais considérée à un point de vue particulier, par les émotions qui l'accompagnent dans la conscience.
En effet, de même qu'être c'est agir, de même agir •c'est, du moins pour l'homme, sentir. Nous avons déjà dit qu'un être qui n'agirait absolument pas ne serait littéralement pas; mais de même, un être qui ne sentirait absolument pas, n'agirait pas, et par conséquent ne serait pas. Il nous est impossible de concevoir l'action autrement que tendant vers une certaine fin désirée, et par conséquent attrayante, pressentie comme bonne; l'agent s'y porte, et fuit au contraire les fins opposées, •dont il se détourne avec aversion.
Cette identité fondamentale de l'activité et de la sensibilité paraîtra de mieux en mieux dans les leçons suivantes, quand nous verrons la véritable nature du plaisir, qui, selon Âristote *, n'est que la fleur même de l'activité.
Analyse de la sensibilité. — L'étude que nous abor- -dons se divise en trois grandes parties : l'analyse dé- ■couvre trois moments dans la sensibilité.
1^ Inclination. — UincUnationy qu'on appelle encore
penchant ou tendance, est Tëtat du sujet sensible tendant ycrs le plaisir et fuyant instinctivement la douleur, mais antérieurement à toute expérience. Les inclinations sont comme les instincts du cœur, de la sensibilité. C'est le point de départ, le germe naturel et primitif de cette faculté, la source même de la vie du cœur.
2® Émotion. — Vémotioriy c'est-à-dire le plaisir ou la peine résultant de l'inclination satisfaite ou contrariée, nous révèle la tendance, laquelle resterait ignorée et inconsciente sans cela. D'autre part, on ne pourrait concevoir ni peine ni plaisir si le sujet n'avait ni besoins, ni tendances d'aucune sorte; par conséquent, c'est la tendance qui explique l'émotion.
Par exemple, on ne peut comprendre le plaisir de boire, sans la soif, et c'est par le plaisir qu'on éprouve en buvant, ou par la douleur que cause la privation de boisson, qu'on mesure la soif.
L'émotion de peine ou de plaisir est essentiellement consciente, et la réflexion s'y applique. Ce moment de la sensibilité répond donc à ce qu'est dans l'activité proprement dite la volonté, c'est-à-dire la phase de l'activité réfléchie.
21^ Passion. — La passion tient à la fois de l'inclination et de l'émotion : c'est une inclination violente procurant de vives émotions. La passion est essentiellement une habitude du cœur, en grande partie acquise, mais fatale et tyrannique une fois qu'elle est formée.
Tel est le plan général d'une étude de la sensibilité.
li'inelinaiion. — Considérons d'abord les inclinor tions.
Qu'est-ce qu'une inclination? C'est une disposition profonde^ primitive et naturelle^ à rechercher certains états et à en fuir certains autres y antérieurement à toute expérience du plaisir et de la peine.
L'inclination est donc véritablement un instinct; c'est ce qui, dans le cœur, dans la sensibilité, accompagne rinstinct proprement dit. Ainsi le besoin d'ahment répond à l'instinct de manger ou de téter, chez l'enfant
OU chez le jeune animal. Avant toute expérience, non seulement ayant de savoir que l'aliment est nécessaire et à quoi il sert^ mais avant d'avoir connu le plaisir de s'assimiler la nourriture, l'enfant ou le jeune animal a un pressentiment de l'émotion agréable, et il cherche, plus ou moins confusément, une satisfaction qu'il ignore encore. On reconnaît là cette providence naturelle, qui est comme déposée dans le sein de chaque être vivant pour le diriger et le sauvegarder.
Caractères de riaeilDation. — Les caractères principaux de l'inclination sont donc d'être parfaitement naturelle, antérieure à la volonté et à la réflexion, inconsciente, ignorante d'elle-même. C'est pourquoi toute inclination véritable est, à l'origine, légitime et bonne comme la nature même. Le point essentiel est de démêler les véritables inclinations; l'étude en est difficile, car à l'âge où l'on se connaît, où l'on s'étudie soi-même, on a pris déjà, le sachant ou non, une multitude d'habitudes; on s'est créé des besoins factices, qu'on risque de prendre pour ceux de la nature primitive.
Pour reconnaître les inclinations naturelles, il faudrait donc tâcher de les saisir chez l'enfant même, au berceau; mais là est la difficulté : on ne peut interroger l'enfant, il faut se contenter de l'observer; heureusement, il ne dissimule point, sa nature entièrement ouverte et expansive se laisse facilement pénétrer au regard attentif.
Une autre objection a été faite. Chez l'enfant même, a-t-on dit, on trouve des tendances qui n'étaient pas naturelles tout d'abord, qui ont été acquises par ses ancêtres et lui ont été transmises par l'hérédité*. — Soit, mais cela nous importe peu, car si ces tendances se rencontrent maintenant chez le petit enfant, si elles sont générales chez les enfants de notre milieu civilisé, elles sont dignes de tout notre intérêt : elles sont devenues pour nous de véritables instincts, des inclinations naturelles; les étudier, ce sera étudier notre nature même.
Outre ces inclinations générales communes à tous les enfants d'un même milieu et d'un même temps, il y on
a de particulières à chaque individu, qui constituent la nature propre et originale, la physionomie de chacun. Ou plutôt le naturel de chacun résulte de la façon parti* culière dont se trouvent combinées en lui les tendances générales, celle-ci plus forte, celle-là plus faible, celle-là prédominant presque ^ Tezclusion de telle ou telle autre. L'éducateur, dans chaque cas particulier, devra toujours observer spécialement et avec soin ces tendances individuelles, mais nous ne pouvons énumérer ici que les inclinations communes à tous, abstraction faite des combinaisons qu'elles peuvent former entre elles.
Deax Inelinations fondamentales ehei Cont vivant
— Deux tendances fondamentales se rencontrent chez tout vivant : l^ la tendance à persévérer dans son être et à se conserver lui-même (elle répond à Tinstinct de conservation) ; 2® la tendance à se développer et à s'épanouir. La première est essentiellement conservatrice, la seconde essentiellement expansive. Dans toutes les divisions et subdivisions particulières, nous retrouverons ces deux formes essentielles de toute inclination.
Classiflcalion {générale des inclinations de riiomme.
— Si nous considérons Thomme exclusivement, ses inclinations se rangent en trois grandes catégories, selon leur objet :
l^ Personneiies. — Les inclinations personnelles ont pour objet le bien propre de l'individu; elles constituent Pégoïsme.
2"* SocUles. — Par les inclinations sociales ou sympathiques, l'individu cherche encore son bien, mais ne le trouve complet que dans celui des autres.
3^ Sapérienres. — Enfin par les inclinations, ou mieux les aspirations supérieures, l'homme tend vers des jouissances qui ne sont ni personnelles ni sociales, mais qui ont un caractère à part, comme la possession du vrai, la pratique du bien, la contemplation du beau; ce sont, d'un seul .mot, les aspirations vers l'idéal", qui viennent se résumer dans le sentiment religieux. — Tel est le champ que nous avons à parcourir.
Inclinations personnelles. — Ij'ég^olsme. *— Sens de ce mot. — Les inclinations personnelles constituent Yégoïsme. Il faut tout d'abord s'expliquer sur ce mot. La nature nous a donne pour première loi de nous aimer nous-mêmes, de chercher notre bien propre avant tout; mais, en constatant cette loi universelle des vivants, nous n'entendons nullement donner gain de cause à La Rochefoucauld * et à ceux qui prétendent avec lui que l'homme est essentiellement égoïste, dépourvu de toute affection désintéressée. Dans la prochaine leçon, nous établirons, au contraire, que certaines tendances nous portent à trouver notre bonheur dans celui d'autrui, et que ce sont bien là aussi des inclinations proprement dites, naturelles comme les autres, auxquelles même nous devons le meilleur de nos joies.
L'égoïsme dont il s'agit ici n'est donc pas celui qu'on a coutume de flétrir comme un vice, ce n'est pas cette passion basse qui rapporte tout à elle-même, et qui n'est que la perversion des inclinations personnelles. Avant de devenir exclusives et violentes, ces inclinations sont parfaitement saines, naturelles et légitimes.
Nous distinguerons- donc deux sens du mot égoïsme : 1® l'égoïsme que nous étudions ici, c'est-à-dire l'ensemble des besoins, des tendances qui nous font chercher notre bien propre par des actes naturels; 2° l'égoïsme perverti ou vicieux, qui est l'exagération de ce» penchants, aboutissant à prendre pour fin unique de la vie ce qui n'est qu'un moyen, à chercher notre bien propre sans souci de celui des autres, voire même au détriment des autres. L'égoïsme naturel ou innocent nous met, il est vrai, sur la pente de l'égoïsme vicieux; c'est à l'éducation qu'il appartient de retenir dans de justes limites nos inclinations personnelles.
Entrons maintenant dans le détail, et d'un regard d'ensemble, embrassons les inclinations personnelles.
Cirande division qui se retrouYC dans tons les croupes. — Instincts fondamentaux de conseriration et de développement ou de perfectlouiieuieni. — Dans le
groupe des inclinations personnelles, nous voyons dominer la grande division signalée plus haut : tous nos instincts égoïstes se ramènent à deux types fondamentaux r
1<> L'instinct de conservation, qui nous porte à garder ce que nous avons d'être et de bien être ;
2^ L'instinct de développement ou de perfectionnement, qui nous porte à nous épanouir, à acquérir toujours plus que nous n'avons, à être plus, à être mieux : l'instinct du mieux, source de tout progrès.
Subdivision des Inclinations personnelles selo» leur objet, en trois eatégorles. -— Les inclinations personnelles se subdivisent selon leur objet en trois catégories, car nous pouvons chercher : 1<* notre bienêtre corporel : les inclinations qui tendent à cette fia «'appellent besoins ou appétits; — nous pouvons chercher, 2* des jouissances infiniment plus relevées et pluspures, quoique toutes personnelles encore : on appelle inclinations spirituelles, celles qui nous portent vers ces joies avec lesquelles le corps n'a point de rapport connu ; — 3® enfin, le moral et le physique étant étroitement unis dans notre condition actuelle, il y a des inclinations mixtes moitié corporelles, moitié spirituelles, par lesquelles nous cherchons tout à la fois le bien du corps et celui de l'esprit, sans qu'on puisse dire lequel y est le plus intéressé.
Besoins corporels on appétits. — Leurs qnatre caractères. — Les mots besoin et appétit, dans le langage philosophique, doivent être exclusivement réservés aux inclinations du corps. — Ces inclinations ont quatre caractères propres, qui nous permettent de ne pas les confondre avec les autres.
A. — Ces inclinations sont toujours accompagnées de certaines modifications organiques bien déterminées; ainsi, la faim et la soif sont toujours accompagnées d'un état déterminé des voies digestives.
B. — Par suite, ces inclinations sont localisées dans l'organisme et rapportées à l'organe particulier qui éprouve le besoin.
G. — Quand elles sont satisfaites ou contrariées, l'émotion de plaisir ou de peines qu'elles amènent s'appelle sensation^ par opposition au sentiment, qui est d'un autre ordre, et purement spirituel. Ainsi nous disons, quand nous avons étanché notre soif, que nous éprouvons une sensation agréable et non un sentiment agréable.
D — Enfin, et c'est un caractère très important, les besoins ou appétits sont plus ou moins périodiques et comportent la satiété % qui exclut pour un temps le retour du même appétit. Quand notre faim est satisfaite, non seulement nous ne la ressentons plus, mais nous ne la comprenons plus; le dégoût même y succéderait vite, l'appétit est mort pour un moment. Mais il reparaît à des intervalles réguliers, parce que, les fonctions organiques continuant à s'accomplir, les organes, par l'exercice, contractent bientôt et manifestent de nouveau les mêmes besoins.
On a remarqué que les appétits des animaux se règlent sur les mouvements du système solaire. La faim par exemple, se fait sentir plus vivement au lever et au coucher du soleil ; d'autres besoins sont visiblement liés au cours des saisons.
Un besoin correspond, en général, à chacune de nos fonctions organiques.
Principaux besoins t nnCrltlon, monvemenC.— Nos principaux besoins sont relatifs aux fonctions de nutrition et aux fonctions motrices. Le besoin de respirer peut être considéré comme le premier de tous, c'est la nature qui se charge de nous faire exécuter les mouvements nécessaires, d'une manière inconsciente et automatique : nous ne sentons réellement ce besoin impérieux que lorsqu'il est contrarié.
Nous n'entreprendrons pas ici l'énumération minutieuse des besoins nutritifs et de tous les mouvements qu'ils entraînent, c'est affaire aux physiologistes; nous nous bornerons à constater que, lorsqu'une fonction est surmenée ou contrariée dans son exercice, la nature
nous avertit par la douleur du besoin inconscient qui n'est point satisfait.
Le besoin de mouvement correspond à l'ensemble des fonctions musculaires.
Ce besoin est fondamental^ profond et naturel à tout âge; chez l'enfant, il est impérieux : le mouvement est la première condition de sa santé, de sa croissance, de son bonheur. Ses forces s'accroissent par l' exercice, et l'immobilité devient pour lui un supplice. Les Anglais, frappés de cette idée, depuis Locke*, ont renoncé universellement au maillot. Il présente selon eux, des avantages plus apparents que réels ; il soutient, il est vrai, l'épine dorsale de l'enfant et peut en empêcher la déviation; mais l'enfant croît dans de meilleures conditions lorsqu'il a, dès le berceau, la liberté de tous ses mouvements. Si on conserve le maillot, ce doit être, semble-t-il, à condition qu'il ne gêne pas tout au moins les mouvements rhythmés*que l'enfant fait dès l'origine avec ses bras et ses jambes, et qui sont l'apprentissage nécessaire des mouvements de préhension* et de locomotion*. A mesure que le petit être grandit, que sa vitalité augmente, le besoin de remuer croît en proportion. L'éducateur, autant du moins que cela est compatible avec la discipline, ne saurait être trop indulgent à cet égard. Les récréations doivent être fréquentes, et l'immobilité complète ne peut être exigée, même pendant le temps de l'étude.
Rapport des besoins avee la Tolonté. — Les besoins se manifestent avant que la volonté soit formée, ils s'imposent à elle; mais dès que la volonté apparaît, elle prend la direction des fonctions et des besoins : c'est par là que l'homme devient un être moral. Il y a toutefois un écueil à éviter. Si la volonté n'est pas éclairée et prudente, elle peut pervertir et dénaturer les besoins, surexciter les uns au détriment des autres, et empêcher ainsi le développement total et harmonieux de l'individu. Le plus sage, en un sens, est d'accorder à la nature ce qu'elle nous demande, car^