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et tyranniques les satisfactions que nous nous serons accordées trop fréquemment. Il faut donc une juste mesure dans la satirfaction des besoins^ pour que la moindre privation n'entraîne pas des douleurs véritables. La perfectibilité* môme de notre nature nous force à veiller constamment, si nous ne voulons pas que ce signe de noblesse devienne une cause de misères et de souffrances.
PeDrhants spirituels. — Il y a en second lieu chez l'homme, avons-nous dit, des tendances qui n'ont rien de corporel, qui n'offrent aucun des caractères du besoin, qui n'ont pas de place fixe dans l'organisme et n'entraînent pas la satiété % qui, satisfaites ou contrariées, donnent lieu non plus à des sensations, mais à de purs sentiments.
Quand l'animal a évité la souffrance physique, et atteint le plaisir corporel, il a tout fait ; l'homme, et c'est là sa marque de supériorité, cherche au-delà : le meilleur de ses joies ne lui vient pas de son organisme.
Amoar propre i ladépendanee. — On appelle amour propre l'ensemble de ces inclinations qui nous font nous aimer nous-mêmes dans nos facultés diverses. Chacun de nous sent qu'il existe, se représente à lui-même sa propre personnalité, et cet être qu'il est à ses propres yeux est ce qu'il a de plus cher au monde. Il ne peut souffrir de se voir diminué, contesté, envahi par les autres; il veut tout d'abord subsister tel qu'il est; puis il veut se développer, s'épanouir. Il a un besoin d'expansion* qui le porte à tenir le plus de place possible en ce monde; non content de se défendre contre les empiétements des autres, volontiers il empiète sur autrui.
Honneor. — Ce sentiment d'indépendance et d'autonomie * n'est pas exclusivement bas et étroit, n'est pas toujours mesquin et jaloux. Il est aussi le germe d'une juste estime de soi-même, de V honneur personnel; c'est une première et confuse aperception* de ce qui sera la dignité humaine. L'éducation doit donc cultiver et développer ce germe : elle peut faire naître une heureuse
en général et primitivement, ce qu'elle demande est juste et légitime; elle est un guide sûr. Il ne faudrait pas néanmoins qu'elle fût toujours notre seul guide; car, par la loi de l'habitude, nos premières inclinations trop complaisamment satisfaites deviendraient singulièrement exigeantes, et le développement excessif de quelques-unes ne tarderait pas à se produire au préjudice des autres. Mais ici nous touchons à un point très grave» la formation des passions, qui sera étudiée à part dans une prochaine leçon.
Ce que les besoins deiriennent ehes rhomme fgHiee ft l'intelllsenee. — Chez l'homme, les besoins retentissent dans l'intelligence : il prend conscience de ses appétits, et applique à les satisfaire, les ressources de sa pensée ; c'est l'origine de toutes les industries. Pour les autres espèces animales, la nature a pourvu à la satisfaction des besoins par l'instinct seul; chez l'homme, elle a laissé ce soin à l'intelligence. Or, l'intelligence étant sujette à l'erreur, il y a au début des incertitudes, des tâtonnements. L'homme, à l'origine, est plus gauche, plus mal doué que les autres animaux; il doit faire l'apprentissage de la vie : l'éducation a pour but de favoriser, d'abréger cet apprentissage. Mais l'esprit de l'homme, une fois en éveil, trouve des ressources incomparables et toujours croissantes; il satisfait ses besoins de mieux en mieux, tandis que l'instinct reste stationnaire, et satisfait d'une manière à peu près immuable des besoins à peu près invariables.
Ainsi, là encore le progrès est notre loi, mais le progrès possible, nullement le progrès nécessaire. Nous pouvons accroître le nombre et l'exigence de nos besoins par leur satisfaction répétée, par le raffinement des jouissances. Si la volonté et la raison gardent leur empire, il n'y a nul mal à cela ; l'homme est exposé à tant d'épreuves, qu'il est juste qu'il puisse, par son intelligence, accroître indéfiniment la somme de ses satisfactions. Mais il ne faut pas oublier la grande loi de l'habitude, qui menace toujours de rendre impérieuses
et tyranniques les satisfactions que nous nous serons accordées trop fréquemment. Il faut donc une juste mesure dans la satisfaction des besoins, pour que la moindre privation n'entraîne pas des douleurs véritables. La perfectibilité* même de notre nature nous force à veiller constamment, si nous ne voulons pas que ce signe de noblesse devienne une cause de misères et de souffrances.
Penchants spirituels. — Il y a en second lieu chez rh'>mme, avons-nous dit, des tendances qui n'ont rien de corporel, qui n'offrent aucun des caractères du besoin, qui n'ont pas de place fixe dans l'organisme et n'entraînent pas la satiété*, qui, satisfaites ou contrariées, donnent lieu non plus à des sensations, mais à de purs sentiments.
Quand l'animal a évité la souffrance physique, et atteint le plaisir corporel, il a tout fait ; l'homme, et c'est là sa marque de supériorité, cherche au-delà : le meilleur de ses joies ne lui vient pas de son organisme.
Amour proprt^ i ladépendanee. -— On appelle amour propre l'ensemble de ces inclinations qui nous font nous aimer nous-mêmes dans nos facultés diverses. Chacun de nous sent qu'il existe, se représente à lui-même sa propre personnalité, et cet être qu'il est à ses propres yeux est ce qu'il a de plus cher au monde. Il ne peut souffrir de se voir diminué, contesté, envahi par les autres ; il veut tout d'abord subsister tel qu'il est ; puis il veut se développer, s'épanouir. Il a un besoin d'expansion* qui le porte à tenir le plus de place possible en ce monde; non content de se défendre contre les empiétements des autres, volontiers il empiète sur autrui.
Honneor. — Ce sentiment d'indépendance et d'autonomie * n'est pas exclusivement bas et étroit, n'est pas toujours mesquin et jaloux. Il est aussi le germe d'une juste estime de soi-même, de V honneur personnel; c'est une première et confuse aperception * de ce qui sera la dignité humaine. L'éducation doit donc cultiver et développer ce germe : elle peut faire naître une heureuse
émulation là où^ sans elle, le brutal instinct de domination menace de prendre tout l'empire.
Émulation. — h'émulation n'est pas autre chose que la tendance à tenir notre place parmi nos semblables, à ne pas souffrir de tomber au-dessous d'eux, et, si faire se peut, à nous élever au-dessus. Un sentiment agréable entre tous est de se sentir au-dessus des autres, ou tout au moins sur le même pied qu'eux, sans effort; mais si l'effort est nécessaire on le fait volontiers. C'est une rivalité sans malveillance. N'est-ce pas le signe d'une nature généreuse, que de ne vouloir pas être inférieur aux autres? On l'a souvent remarqué, même les animaux éprouvent des sentiments de ce genre : les bons chevaux ne se laissent pas dépasser volontiers dans leur course, ils redoublent leurs efforts pour être toujours en avant.
Ambition elTectiire (besoin de domination) f ambition vaniteuse (besoin de paraître). — Quand ce désir de nous maintenir à notre rang et de nous élever au-dessus des autres est porté à un degré supérieur, il prend le nom d'ambition. Il y a deux sortes d'ambition : r?imbition effective, qui est un besoin de dominer les autres et de commander; l'ambition vaniteuse, qui se ramène au besoin de paraître.
M. Guizot* dans ses mémoires, distingue bien ces deux formes de l'ambition. Il se donne lui-même comme un de ces caractères impérieux, avides de commandement réel et d'autorité sur les autres. « J'avoue, dit-il, que j'ai toujours aimé passionnément le pouvoir. » Et ailleurs, en parlant de Casimir Périer* : « Ceux qui sont comme nous, qui aiment le pouvoir pour lui-même, en méprisent les apparences.... »
Au contraire, il nous peint La Fayette* et (peut-être avec moins de raison) Lamartine* comme des hommes à qui l'apparence du pouvoir suffisait, avides d'honneurs plutôt que de commandement.
Inclinations mixtf s. — Amour de la vie. — II y a "-'^n des inclinations moitié corporelles, moitié spiri-
rituelles^ qui cherchent à la fois le bien du corps et eehii de Tesprit, en un mot des inclinations mixtes; telles sont : l'amour de la vie, l'amour de la propriété^ Vamour des lieux et des choses accoutumâtes.
Nous aimons la vie pour la vie, corps et âme ; et, bien que la pensée de la destruction corporelle nous trouble moins quand nous croyons à Timmortalité de l'âme, ' néanmoins la destruction de notre corps même nous \ parait toujours cruelle et odieuse : il y a donc un atta- 1 chement naturel à Têlre pour l'être même. On ne se demande pas si l'on tient plus à sa qualité d'être pensant ou à son existence physique ; mais quelque triste et sombre que cette existence soit pour nous, elle a un charme infini quand il faut la quitter. Si la mort frappait à la porte des plus malheureux, ils lui répondraient comme le personnage de La Fontaine*:
Qa*on me rende impotent, Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme Je vive, c'est assez, je suis plus que content.
André Ghénier* aussi a dit combien la pensée de l'anéantissement est intolérable :
Souvent, las d'être esclave et de boire la lie De ce calice amer, qu'on appelle la vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité
Je souris à ta mort volontaire et prochaine. Je me prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne. Le fer libérateur qui percerait mon sein, Déjà frappe mes yeux et brille dans ma main.
« Et puis, mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse !....
....Il a souffert, il souffre : enivra d'espérance, n se traîne au tombeau, de souffrance en souffrance; Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble encore un mal, le plus cruel de tous l
C'est en vain qu^on allègue contre l'amour de la vie le suicide et son caractère contagieux. Il y a, en effet,
(quelques dësespërés qui se donnent la mort ; de plus, si un suicide s'est produit dans des circonstances frappantes, il risque, on le sait trop, d'être bientôt imité ; mais cela ne prouve rien contre l'amour de la vie. Que l'homme imite jusqu'au suicide, cela montre seulement la puissance de l'instinct d'imitation, dont nous avons parlé déjà, dont nous aurons à parler encore. La première personne qui se tue a, pour quitter la vie, des raisons longtemps débattues, longuement méditées et enfin triomphantes, des raisons terribles: elle ne veut pas survivre à son honneur perdu, elle n'a plus le courage de lutter contre une misère profonde, elle se donne la mort. Est-ce à dire qu'elle n'aime point la vie? Non, car, en plein bonheur, elle n'eût jamais songé à la quitter. Il a fallu pour vaincre l'instinct de conservation, le plus fort et le plus puissant de tous, une accumulation exceptionnelle de maux, ou de hontes.
Il y a bien, en Orient, une doctrine qui prêche l'anéantissement de la personne, le Nirvana*; mais ce dogme bouddhiste * ne semble pas près de prévaloir contre l'instinct, car la religion dont il fait partie est celle que professent en grande partie les Chinois, et ce peuple est celui de tous qui tend le plus à se multiplier.
Amour de la propriété. — La possession de certains biens est comme un adoucissement, un ornement de notre vie; ce que nous possédons fait pour ainsi dire partie de nous-même. Quand nous pensons à nous-mêmes, nos biens, petits ou grands, sont représentés dans notre esprit comme quelque chose de nous, comme une sorte de prolongement de notre personnalité. L'économie politique enseigne que la propriété est le fruit du travail, et théoriquement c'est là la vérité, quoique dans la pratique il y ait quelques exceptions. Quand nous avons été les artisans de notre fortune, c'est alors surtout que nos biens, sont quelque chose de nous projeté dans l'espace : ils portent la marque de notre intelligence, de notre énergie ; ils sont vraiment nôtres et pour ainsi dire nous. Nous éprouvons donc pour eux un
attachement analogue à celui que nous ressentons pour nous-mêmes. Cette inclination naturelle ne peut être rangée dans les inclinations corporelles, ni rattachée au seul besoin; car nous aimons nos biens alors même, qu'ils sont excessifs, superflus, rien que pour la satis* faction de notre amour-propre, et uon à proportion des* besoins qu'ils nous permettent de satisfaire. C'est donc là une affection morale, une autre forme de l'amour de soi. Nous verrons en morale, comment cet amour des biens doit être tempéré par la charité; ici nous constatons seulement le fait psychologique. Cette inclination par laquelle l'homme tend à accroître son rayonnement au dehors est naturelle et fondamentale chez lui, elle se montre même à l'état rudimentaire chez certains animaux.
Amour des choses et des IIcdx accoatomés. — Les lieux où nous avons vécu, les choses qui nous ont servi longtemps font en quelque sorte partie de notre être moral. Grâce au phénomène de l'association des idées, les lieux que nous avons habités dans l'enfance semblent conserver l'écho de nos premières joies, le souvenir des personnes qui nous ont vu grandir, que nous avons aimées les premières. Nous sommes attachés à ces lieux, alors môme que nous y aurions souffert; il semble que nous y avons laissé quelque chose de nous, et ces souvenirs nous remontent au cœur à l'occasion d'un retour réel ou même imaginaire.
Les poètes ont exprimé souvent cette affection que nous éprouvons pour le coin de terre où s'est écoulée notre enfance :
Les voilà, ces buissons, où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante aux bruit de mes pas l....
' (Musset*.)
Dans l'égolsme même quelque chose déjA annonce des Inclinations d'un antre ordre. — Sous ces dernières formes, l'égoïsme nous annonce déjà des inclinations d'un
ordre supérieur. Ce besoin d'expansion % cette tendance à étendre nos affections hors de nous, c'est ce qui va devenir la sympathie et se déployer de mille manières dans la vie sociale.
XVr LEÇON ^