DE LA SENSIBILITÉ
(SOITB.)
Inclinations sympathiques. — La sociabilité.
Sympathie et sociabilité : définition. — Plan de la leçon.
I. Cl s inclinations exif>tent(itéfiitation de llobbes*, LaRochefoucaaId*, Rousseau*). — Comment elles se concilient avec l'amour de soi et le dépassent.
II. Causes qui font nattre la sympathie et conditions favorables ft son développement : 1* Elle est compatible avec la diversité et le contraste ; 2*» Elle croît avec l'activité déployée ; 3» Elle est communicalive et pour ainsi dire contagieuse ; 4* Elle est en relation étroite avec l'imagination.
III. ElTcls généraux de la sympathie : Adoucissement des peines. — Accroissement des joies. - Eiïorl pour complaire à ceux qu'on aime : bienveillance, bienfaisance, charité, etc. - Imitation, admiration, vénération, besoin d'approbation, besoin d'épanchcment, iiH discrétion.
rV. Modes spéciaux de la sympathie : V Afleclions électives* : amour amitié ; 7^ Affections domestiques : la famille, remarque ; 3* Affections civiques : la patrie, paradoxe * de Platon * ; 4* L'humanité : erreur du cosmopolitisme *.
V. RéÛexions pédagogiques : 1* Moyen d'inspirer la sympathie à l'enfant; 2" Moyen de développer ses dispositions afiectueuses; 3* Nécessité de régler la sympathie : amour, justice.
Quand nous avons parlé des inclinations personnelles et de l'égoïsme, il nous a fallu constater, sous peine d'être incomplets , des inclinations, comme les instincts d'indépendance, de domination, d'émulation, qui supposent déjà la vie sociale et qui font pressentir des pen-
chants d'un autre ordre. Passons à Tétude de ce nouveau groupe.
Sympathie et soelabillté : définition. — On appelle inclinations sympathiques* celles qui nous portent naturellement à vouloir le bien des autres, et à le procurer dans la mesure de notre pouvoir; à partager leurs joies, et à être de moitié dans leurs peines. Une école philosophique contemporaine a créé pour désigner ces inclinations le mot altruisme* y qui fait pendant au mot égoïsme et qui signifie amour d'autrui.
Ces inclinations sont profondément naturelles, et la société repose sur elles. L'homme est essentiellement sociable, « un animal politique», disait Arislote*, c'està-dire né pour la société. Si ces inclinations faisaient défnut à l'homme, il serait inférieur aux animaux, car dans plusieurs espèces nous trouvons des signes certains de leur existence. Il y a des sociétés animales, véritables modèles de concorde et d'harmonie, où chacun a pour ainsi dire souci du bien de tous. Tout le monde sait que les chamois, lorsqu'ils paissent, mettent en sentinelle quelques-uns d'entre eux pour avertir la troupe du danger. Dans les sociétés des oiseaux le dévouement est réel et constant. Parfois même chez les animaux on trouve des sociétés plus restreintes, ayant une certaine analogie avec notre famille et qui nous offrent un parfait modèle d'attachement réciproque. Les chasseurs connaissent bien la fixité et l'union touchante des familles de chevreuils.
Cependant on a prétendu que l'homme était, de tous les animaux, le seul qui eût le triste privilège d'être essentiellement et exclusivement égoïste. On a soutenu que le dévouement chez lui n'était jamais qu'apparent, et que la sympathie était le produit artificiel de l'éducation.
Plan de eette leçon. — Nous allons : P Etablir l'existence des inclinations sympathiques*. — 2® Indiquer les causes et les conditions qui en favorisent le développement. — 3° En retracer les effets généraux. — 4° Signaler leurs principaux modes et leurs manifestations
cela ne sert à personne. Il va au ihdâtre chercher le plaisir de se sentir en sympathie avec des héros imaginaires. Il pleure sur les malheurs de personnages fictifs. Et quand un être est ainsi fait, qu'il achète à prix d'or l'occasion d'être ému de sympathie, on dit que la sympathie ne lui est point naturelle, qu'il est exclusivement égoïste! N'est-ce pas-là un paradoxe* et une boutade ?
Rousseau*, grand raisonneur, a essayé de prouver par des raisons, que l'origine de la société est tout artificielle, qu'il n'y a point d'inclinations sociales. Pour lui la société est une triste invention. «Je ne sais quelle fantaisie a pris à nos ancêtres, de sortir de l'heureux état de nature pour se réunir et former des groupes sociaux. D'abord isolés et heureux dans l'état sauvage, les hommes se sont rapprochés, de là toutes leurs misères et tous leurs vices ». On voit les conséquences pratiques de cette thèse : si la société est chose toute factice, comme elle est mauvaise, il n'y a qu'à la refaire, à la reconstituer sur de meilleurs plans.
Voltaire * a répondu à Rousseau* et à ses récriminations avec beaucoup d'esprit et de bons sens, dans une lettre célèbre.
Rousseau* nous montre ces hommes, qui s'aiment, diton, les uns les autres, ayant pour premier sentiment de se fuir, éprouvant une continuelle défiance les uns des autres. Se réunissent-ils, c'est pour dire du mal de leurs voisins; ils n'ont de plaisir qu'à médire, et quand ils ne savent pas de mal sur autrui ils en inventent. Que font au contraire les moins mauvais des hommes, les savants, les sages, les poètes ? Us recherchent la solitude.
Ces raisons sont extrêmement faibles, et il y a plus de philosophie véritable dans la légende deRobinson, dans ce qui est dit notamment de la joie qu'il éprouve à rencontrer le pauvre Vendredi. Quand Rousseau* nous reproche de n'avoir pas toujours confiance en nos voisins, cela est vrai, répondrons-nous, tous les hommes n'ont pas au même degré notre confiance et notre sympathie ; quand nous
le pouvons, nous faisons un choix. Mais dans une île déserte, combien les plus indifférents seraient accueillis par nous avec joie ! On médit, cela est vrai encore, mais il faut être plusieurs pour médire, et si Rousseau* veut que. la médisance soit le plaisir humain par excellence, comme c'est là un plaisir social, l'homme est donc un être social. On objecte les anachorètes, les savants, les poètes, qui fuient le monde et recherchent la solitude. Mais les anachorètes ne fuient les autres hommes que pour se mortifier. Ils éprouveraient donc du plaisir à vivre avec leurs semblables, puisqu'ils se privent en se séparant d'eux. Quant aux poètes et aux savants, s'ils se retirent dans la solitude, c'est pour produire dea œuvres dont profitera la société et auxquelles elle applaudira.
Il n'y a qu'à coasidérer les faits pour nous convaincre que l'homme ne peut souffrir la solitude, qu'elle lui est pénible, odieuse même. L'homme ne peut, ni ne veut vivre seul. Observons les enfants, n'ont-il pas horreur de l'isolement? Laissez-les seuls danfi une pièce, ils poussent des cris, ils ont peur. Â la promenade ils se recherchent les uns les autres ; leur premier mouvement est de se tendre les bras. Dans les prisons, pour parer à l'inconvénient de voir se gâter encore davantage certains prisonniers au contact d'autres plus dépravés qu'eux, on a essayé du système cellulaire rigoureux^ mais bientôt on a dû y renoncer ou du moins le tempe rer. La solitude absolue, produisait des effets désastreux : les prisonniers, au lieu de s'amender, perdaient la santé ou même la raison. On pourra dire que c'est parce qu'ils avaient Vhaèitvde de vivre en société. Sans doute, l'habitude fortifie encore les penchants naturels ; mais pourquoi ne prennent-ils pas l'habitude contraire?
Ainsi les inclinations sympathiques existent natureller ment dans le cœur de l'homme. Elles peuvent être plus ou moins développées, chercher et choisir leur objet, mais elles sont universelles et font partie de not^re^ nature même. Orftce à elles, au lieu de vivre isolés,, ia^différenta les uns aux autres^ nous formons un tout et mêpe plu-
XEÇOHS DE P3YCH. ^ - 1^*
sieurs touts; chacun de nous est membre d'une onde plusieurs sociétés ; chacun de nous a des affections nombreuses, des liens multiples et plus ou moins étroits, comme ceux de la famille, de la patrie, de Thumanité. Toutes les parties d'une société se tiennent, aucun des membres ne peut être lésé, blessé, sans que les autres en souffrent, et cela plus ou moins selon qu'ils sont plus ou moins directement, plus oïl moins promptement informés. La peine ou la joie commune sera, par exemple, ressentie d'autant plus vivement, que par l'instruction ils auront une conscience plus claire, plus vive de Tétat de. la communauté.
U. Causes qnl f0nt naître la s/miiathie et eoaditloBs ffa-vorables à son développement. — Les inclinations sympathiques ne sont pas également vives de tout homme à tout homme, il y a certaines prédilections. A quoi tiennent-elles ? Qu'est-ce qui fait qu'on éprouve une sympathie plus vive, plus forte pour certaines personnes?
1^ Elle est compatible avee la dHversIté et lé con- ^aste. — La première réponse c'est que la sympathie naît de la ressemblance, d'une certaine communauté de nature. En effet, si au premier abord il y avait répulsion, aversion décidée, la sympathie ne naîtrait pas; mais ce n^est là que la moitié de la vérité, et non peut-être la plus importante. La sympathie comporte des différence^ et des contrastes, et on peut même dire qu'elle les exige. La ressemblance qu'on trouve entre les personnes qui se fréquentent, est autant ou plus un effet de la sympathie qu'une cause qui la produise. Le proverbe : Dis*moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es, a raison; mais c'est moins parce que le semblable cherche son semblable, que parce qu'on imite d'instinct les personnes avec lesquelles on a coutume de vivre, et qu'on arrive à l«Qr ressembler.
Un autre pjroverbe né dit41 pas : les extrêmes se tou- Aent, las oe®tmire& s'attirent? En effet, on voit des par- «onaes trè« Hées entre elles différer infiniment quant au
caractère et à Tesprit. C'est que les divergences* et les contrastes nous permettent, en nous rapprochant par la sympathie, de nous compléter les uns les autres. Le fort s'attache au faible et réciprocfuement. On voit aussi fréquemment . une personne à Fintelligence brillante éprouver une prédilection marquée pour une autre fort modeste et beaucoup plus simple d'esprit.
2* Elle eroit nvee l'uetlTlté déployée. — La sym* pathie croit en raison directe de l'activité qu'on dé*ploie à son service. De deux ou pludeurs personnes liées par la sympathie, celle-là aime le plus qui &it le plus pour les autres. Rousseau* a dit quelque part : « Le monde est plein de gens qui me haïssent à cause du mal qu'ils m'ont fait. » Parole profonde, mids ce qu'il dit de la haine est tout aussi vrai de la Sympahie : le plus sûr moyen de s'attacher à quelqu'un, c'est de faire beaucoup pour lui. C'est pourquoi, par exemplsi la mère porte souvent la plus grande partie de son affection sur l'enfant malade ou chétif, qui a exigé des soins constants de sa part et un continuel dévoue* ment.
3® Elle est eoniiiiiBleatlTe et |ie«r ainsi dite eontaglevse. — La Sympathie est essentiellement com« municative et pour ainsi dire contagieuse. Elle se communique souvent par le seul fait qu'elle est vive et ardente, et le moyen le plus sûr de l'inspirer, c'est de l'éprouver. Un enfant au cœur sec et froid pourra donc être réchauffé au foyer d'une vive sympathie. Il ne faut jamais désespérer de voir ce cœur s'ouvrir à l'affection, ni cesser de lui en témoigner.
4<^Elle est en relntloa étroHe avee l'inmipiftatieii. — Enfin les rapports de la sympathie avec l'imagination sont bien connus. D'une part la sympathie enflamme l'imagination, d'autre part elle croît elle-même avec la vivacité des représentations. Les Ôtres que nous trouvons insensibles et froids ne nous paraissent tels, le plus souvent, que parce qu'ils ont l'imagination lourde, froide et paresseuse. Si nous voulons les toucheri
adressons-nous d'abord à. leur imagination, et tâchons de la frapper*
Le récit d'un même accident, d'un même éyënement tragique, s'il nous est fait d'une manière froide et peu intéressante nous laissera insensibles; présenté d'une manière qui parle à notre imagination, il nous remue jusqu'au fond de l'âme. C'est ce qui explique aussi qu'un accident arrivé dans une ville que nous connaissons, dans notre quartier, dans notre voisinage, nous émeut infiniment plus que s'il arrive au loin, dans une ville étrangère ou un pays inconnu.
III. Effets i^Béranx de la eyinpathie t Adomeleseweait dee peines. Aeereleaeineiii des Joies. Effort povF complmlre â eenx qn'om aime. BleaTelllaBee, bienfalsanee eharlté, ete. — Par la sympathie, les peincMS que l'on communique sont adoucies,^ les joies que l'on fait partager soni doublées. C'est ce qui résulte de la définition même de la sympathie. Nous avons une tendance naturelle à vouloir augmenter les joies et diminuer les peines de ceux que nous aimons. Quand cette tendance demeure un peu passive et tout intérieure, elle s'appelle bienveillance; quand elle devient active, elle prend le nom de bienfaisance; quand elle va au-devant des malheureux et les soulage, on l'appelle charité; arrivée à son plus haut degré de force et d'extension, devenue prévoyante et avide de faire un bien durable, elle porte le nom àephila/nthropie*.
A l'égard des peines de ceux qui nous entourent, nous éprouvons de la pitié. Elle est d'abord en quelque sorte inerte, mais ensuite elle devient agissante. Sensibles aux maux des autres nous voulons les adoucir à tout prix.
Remarque. — La sympathie se répand de proche en proche. Quand nous sommes attachés à une personne, nous avons une tendance à aimer ce qu'elle aime, à admirer ce qu'elle trouve beau, à détester ce qii'elle déteste. De là surtout, la nécessité de veiller afin de bien savoir à qui nous donnons notre sympathie. Puisque
nous subissons à ce point l'influence de la petmnne qui nous est chère, avec quel soin ne devoâB-^iious pas régler nos sympathies par la raison ! Mak les effets de'^ la sympathie sont plus nombreux eneere.
imtiàiioii. — Nous n'hésiterons pas à lui attribuer ce besoin d'imitation qui nous porte à reproduire ins* tinctivement les mouvements physiques de ceux qui nous entourent. Qu'une personne bâille , rie , parle haut dans une société, il est bien rare qu'elle ne soit pas aussitôt imitée. Mais c'est surtout chez l'eniant que cette tendance est remarquable. Pour s'en convaincre on n'a qu'à observer un enfant qui écoute une histoire ; on le verra, s'il est vivement intéressé, faire, en écoutant, absolument les mêmes gestes que le conteur, ou refléter par sa mimique inconsciente tous les sentiments des personnages mis en scène dans le récit. La mode a son origine dans ce même instinct. Ge qu'on appelle type national est avant tout un ensemble d'habitudes généralisées par l'imitation et l'éducation.
Admiration. — Quand celui qui éprouve de la sympathie l'éprouve pour une personne supérieure, cette inégalité change la sympathie en admiration, laquelle accroît beaucoup la tendance imitative. Le danger devient alors très grand si la personne ainsi admirée a l'esprit tourné au mal, car le mal comme le bien, quand il frappe l'imagination, se fait admirer. Aussi n'est-il pas de grand crime, publié avec éclat et saisissant d'audace, que l'on n'ait tenté d'imiter.
irénération. -^ La vénération, c'est-à-dire la disposition à aimer et à admirer avec une nuance de respect, est encore un effet de la sympathie. C'est encore là, en quelque sorte, un instinct de l'âme humaine, car il semble, dans beaucoup de cas, que ce soit un besoin véritable de notre nature, de vénérer et d'adorer.
Besoin d'approbation. ~ La sympathie est tellement une loi de notre nature que, dans le milieu où nous vivons, Testime, l'approbation des autres nous sont pour ainsi dire nécessaires. Ge besoin d'approbation
peut devenir ce sentiment médiocre qu*on appelle le res^ pect humain ; mais il est aussi une des sources du sen* 'timent de rhonneuTi dont il y a tant de parti à tirer dans l'éducation*
Besein 4'é|MiMelieHMMt. — Enfin, comme dernière manifestation de la sympathie, mentionnons le besoin d'épanchement. Nous sommes portés naturellement à confier anz autres nos joies et nos peines, et ce besoin est tellement profond, qu'en l'absence de personnes sympathiques, nous prenons parfois pour confidents les animaux, les choses mêmes. On sait assez par les œuvres des poètes qu'il y a là une source inépuisable d'émotion esthétique "".
iBdtoorétion. — L'indiscrétion n'est que la corruption de ce sentiment. Quand on est par trop expansif, on se laisse facilement entraîner à dire ce qu'on devrait taire; on en vient vite à faire, avec ses propres confidences, celles des autres.
IV. — Hode* «péeiawaE de la «yniiiatlile i AITeetloas éleetlves* t ain^ar, amitié. — Les principaux modes de la sympathie sont avant tout deux affections qu'on appelle électives"^, parce qu'elles choisissent leur objet : l'amour et l'amitié. Le premier, plus vif, plus intense, mais plus fiévreux aussi, procure des émotions mêlées de trouble. L'amitié au contraire est serein^, elle comporte un choix réfléchi et exige une estime mutuelle. Gicéron* a dit après Âristote*, qu'elle «n'est possible qu'entre gens de bien. »
Affeetlaas damestliiafts. — I<a iamllle. — IRe- ■aar^ve. — Les affections domestiques ou de la far mille : affections conjugale, paternelle et maternelle, filiale, fraternelle, forment un autre groupe spécial de sentiments sympathiques. Ces affections ont beaucoup gagné au cours des siècles et doivent être continuellement cultivées; elles ne sont pas, sous leur forme supérieure, si naturelles à l'homme qu'on le croit généralement. Il est certaines tribus de sauvages, ches lesquelles la famille n'existe pas, où les pères v^o-
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dent ou tuent leurs enfanti^, où la femme est, à la lettre, Tesclave de l'homme, etc. Les afi'ections domestiques, avec l'exquise délicatesse où elles atteignent dans une famille distinguée de France ou d'Angleterre, sont donc, en grande partie, le fruit de la civilisaiion. Raison de plus pour les cultiver avec un soin infini.
Remarquons qu'ici nous trouvons l'application de cette règle : que les affections s'accroissent à proportion des sacrifices faits et de l'activité déployée à leur service. Les parents aiment généralement leurs enfants plitë que les enfants n'aiment leurs parents. Tant que les enfants sont jeunes, en effet, leur afTection pour leurs parents est toute passive. Ge n'est que plus tard qu'elle devient vraiment vive et qu'ils la témoignent activement. On l'a donc dit avec raison : « l'affection, comme les fleuves, descend et ne remoate pas. » U arrive pourtant un moment où elle remonte, où les enfants rendent vraiment à leurs parents, en active tendresse, tout ce qn'ils ont reçu d'eux : c'est quand ceux-ci ont à leur tour besoin des soins et des sacrifices de leurs enfants.
Patriotisme. — I^a patrie. -^ Le paradoxe* de Platoa *. — Viennent ensuite les affections civiques ou patriotiques, celles qu'on éprouve pour le groupe social dont on fait partie. Ces affections sont d'autant plus fortes que le groupe est plus petit. Quand la patrie n'était que la tribu, l'affection patriotique était plus forte, chacun sentait naturellement et comprenait nécessairement ses devoirs envers la communauté. A mesure que la patrie devient plus vaste, l'image en est moins nette et moins présente et les affections patriotiques ont plus besoin d'être cultivées : c'est là un des principaux objets de l'éducation.
L'amour de la patrie est complexe et fait de divers éléments : communauté de croyances, communauté de langue, de passé historique, de lois, de coutumes, et surtout de volonté. Quand toutes ces conditions sont réunies, et si de plus les esprit sont éclairés, on a une nation d'une puissance et d'une cohésion admirable. Mal-
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heureusement ces conditions ne peuvent guère être toutes remplies; il arrive souvent qu'une ou plusieurs ne le sont pas : dans un état manquera l'unité de religion, ailleurs Tunité de langue; parfois Tune et l'autre. Mais ce qu'on doit avant tout souhaiter et chercher à obtenir, c'est la communauté de volonté, qui supplée à tout, fait la patrie vraiment unie et invincible, et donne au patriotisme son caractère vraiment moral.
On ^st de la patrie dont on veut être, et il s'en faut que ce soit toujours, selon une parole détestable, le lieu où l'on est bien. On aime d'autant plus la patrie qu'on la voit malheureuse et en danger.
L'esprit de clocher est un dérivé du patriotisme; il en est à la fois une image et une corruption.
Ici s'offre à nous le paradoxe "^ de Platon* et de tous les socialistes* en général. Platon * prétend que, la famille n'étant qu'une sorte d'égoîsme à plusieurs, le moyen le plus efficace de développer le sentiment patriotique serait de supprimer la famille. Mais Aristote* répondait déjà que c'est là la plus grossière des erreurs, que si l'on veut que le patriotisme soit vif, il faut d'abord que la famille soit étroitement unie; qu'elle est pour l'enfant la première école des devoirs civiques, qu'il apprend dans son sein, et là seulement, à aimer cette grande famille , la patrie. Vouloir fonder le patriotisme suï* la ruine des affections de famille, c'est vouloir délayer quelques gouttes de miel dans la mer pour en sucrer les eaux. Si l'enfant grandissait sans connaître ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, loin d'aimer tous ses concitoyens comme ses frères, il aurait pour tous une égale indifférence.
Règle générale : La force des affections est en raison de leur spécialité.
L'humanité. Erreur du cosmopolitisme *• — L'humanité est l'affection générale de l'homme pour tout homme. Cette affection, naturelle aus§i, est moins vive que les affections plus étroites. Mais précisément parce que la nature ne l'a pas faite aussi forte, la raison doit y suppléer. Les devoirs envers l'humanité (nous les
déterminerons plus tard] priment les devoirs civiques et domestiques.
Au cosmopolitisme* (doctrine qui veut faire Thomme citoyen de l'univers entier, et effacer les frontières des états), on peut opposer la réponse même qu'Aristote* faisait à Platon * : la patrie est l'école des grandes vertus humaines, comme la famille l'est des vertus civiques. L'idéal* est bien d'amener les hommes à se regarder, à se traiter tous comme des frères ; mais le moyen pouf cela est de leur apprendre à s'aimer d'abord comme concitoyens. Quant ils auront senti fortement la solidarité des membres d'une même patrie, alors seulement ils seront prêts à sentir comme il faut la solidarité de tous les hommes.
Y. Réflexions pédagogiques. — NoUS VOyons, d'après ce qui précède, combien il importe de développer chez l'enfant les inclinationsi sympathiques. En effet, s'il les éprouve, il aura d*abord une tendance à se conformer doucement, sans contrainte et sans peine aux préceptes de ses parents et de ses maîtres. De plus la sympathie par définition est une disposition à faire du bien, à se dévouer, c'est donc la source de la charité. Et la justice elle-même a tout à gagner au développement des affections sympathiques, parce qu'il est facile d'être juste pour' ceux qu'on aime, et difficile de n'être pas injuste pour ceux qu'on n'aime point.
Gela posé, par quels moyens l'éducateur inspirera-t-il de la sympathie à l'enfant, et pour Jui-même, et pour les autres personnes?
Moyen d'inspirer la sympathie A l'enfant. — Nous avons posé cette loi que la sympathie est communicative et comme contagieuse. Cette loi est vraie pour tout le monde peut-être (à quelques exceptions près) ; mais elle est surtout vraie pour l'enfant, qui, n'ayant ni la raison, ni l'expérience pour démêler le vrai du faux, ne peut aller au-delà des apparences, et s'abandonne avec une candeur admirable à la sympathie qu'on lui témoigne.
II est si beau, Tenfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dira,
Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune &me & la vie
Et sa bouche aux baisers I
i\. EVQ0\)
A Técole, l'enfant est essentiellement juste, il sent très vite si on a pour lui de l'affection, et rend toujours «n sympathie, ce qu'on lui montre de dévouement. Un moyen excellent d'inspirer de la sympathie à l'enfant, •c'est donc de lui en témoigner, mais cela constamment, gravement, non par caprice et par boutades.
BEoyen de développer ses dispositions affeetMeascs» -^ Les préceptes peuvent être employés pour inspirer à l'enfant de l'affection à l'égard des personnes qui lui sont indifférentes. Mais il ne faut pas se faire d'illu- ^ons sur leur effet : ils n'ont une véritable efficacité que quand ils s'adressent à un esprit mûr; encore «ont-ils, dans ce cas même, singulièrement impuissants 4 faire naître les sentiments qu'on n'a pas, comme à modifier ceux qu'on a. Nous devons dpnc nous en tenir à cette loi : que la sympathie se développe par ses effets mômes, et en proportion de l'activité déployée. Qu'on tâche d'amener l'enfant à faire des actions désintéressées, à s'imposer de légers sacrifices. Le plaisir qu'il y trouvera sûrement l'amènera à les renouveler de luimême, et il deviendra capable d'en accomplir avec joie ^e plus grands.
Néeossléé do réfflor la sympathie*. — Amour, |os* ^iee. *— La sympathie, d'ailleurs, ne doit jamais, si développée qu'elle soit, et surtout lorsqu'elle Test beaucoup, être la seule règle de notre conduite, car elle n'est pas toujours bonne conseillère. On peut l'éprouver pour une personne indigne, et alors l'instinct d'imitation et tous les effets de la sympathie tournent contre nous et menacent notre moralité. Puis, la sympathie, même la plus -av ^lus noble, peut, avec les meilleures in-
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tentians du monde, faire beaucoup dé mal quand elle n'est pas réglée par la raison Si on comptait les maux privés et publics engendrés par le désir de faire du bien aux gens malgré eux, on aurait un véritable martyrologe*.
C'est que la charité, la sympathie, l'amour (toutes choses synonymes) sont comme la fleur do la moralité, a^ais la justice en est la racine. Il nous faut donc commencer par être justes, et cela est plus difficile qu'on ne le croit; la charité, l'amour viendront ensuite. Il faut certes dépasser la justice, qui n'est en somme qu'une vertu négative, mais commençons par la pratiquer
XVir LEÇON