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CHAPITRE IV

I. Définition de la sensibilité morale. — La sensibilité morale, ce qu'on appelle le cœur dans la langue populaire et littéraire, constitue, avec la volonté, l'objet propre de l'éducation morale.

On lui rapporte les sentiments, les inclinations et les passions de Tâme humaine. Elle peut se définir la faculté de s'émouvoir et principalement d'aimer et de haïr.

De toutes les forces de notre être, c'est la plus complexe, la plus instable, la plus capricieuse, et par cela même la moins étudiée et la moins connue. Les psychologues, qui ont analysé avec tant de patience et de sagacité le mécanisme des facultés intellectuelles, ont à peine essayé de pénétrer les secrets ressorts de notre cœur, et ceux qui l'ont tenté n'y ont que très imparfaitement réussi.

<c Les sentiments de l'homme, dit un texte de l'Ecclésiaste, sont aussi innombrables que ses cheveux. » Et ce n'est pas seulement leur multiplicité qui décourage l'observateur, c'est aussi leur inconstance.

« Les principes du plaisir, dit Pascal, ne sont pas fermes et stables. Ils sont divers en tous les hommes, et variables dans chaque particulier avec une telle diversité, qu'il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que de soi-même dans les divers temps. Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme ; un riche et un pauvre en ont de différents; un prince, un homme de guerre, un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient, les moindres accidents les changent*. »

Il s'ensuit que la langue même de cette partie de la psychologie est encore à peine fixée, et que les termes qu'elle emploie et qui sont tous empruntés à la langue courante sont souvent obscurs et équivoques.

Nous allons essayer tout d'abord de les définir avec précision, (i) Pascal. De Vesprit géométrique.

II. Les deux modes de la sensibilité. — Parmi ces termes, les uns désignent des faits proprement dits, c'est-à-dire des états actuels, directement observables parla conscience, occupant une portion plus ou moins longue de la durée, souvent très fugitifs, évoluant quelquefois avec une certaine lenteur, jamais permanents : tels sont la joie, la tristesse, la peur, Tétonnement, la colère, etc. D'autres désignent moins des faits que des tendances, c'est-à-dire des possibilités, des virtualités que la conscience n'atteint pas directement, qui ne se révèlent que par intervalles, chaque fois qu'elles se réalisent, précisément dans des faits particuliers et actuels, qui, par conséquent, continuent de subsister indéfiniment en nous, même lorsque nous n'y pensons pas, même lorsqu'elles ne se traduisent par aucun efTet sensible ; et tels sont par exemple l'ambition, l'avarice, le patriotisme, etc. D'autres enfin désignent à la fois des tendances et des faits^ et ceux-là sont malheureusement les plus nombreux, car ils contribuent à produire et à maintenir la plus grande confusion d'idées chez presque tous 6eux qui étudient la sensibilité morale. Ainsi les mots amour, haine, désir, etc., désignent tantôt un état plus ou moins passager et actuellement senti, tantôt une disposition plus ou moins permanente et habituellement inconsciente de l'âme humaine.

Cependant la distinction de ces deux modes de la sensibilité morale, l'un actuel, l'autre tendanciel ou potentiel, est, selon nous, capitale et doit dominer toute la théorie. Dès qu'on la perd de vue, on s'égare. C'est faute de l'avoir suffisamment considérée que la plupart des psychologues ont inextricablement embrouillé leurs analyses.

III. Les sentiments et les tendances. — Nous pourrions exprimer cette distinction en disant que la sensibilité morale se compose pour ainsi dire de deux couches, l'une superficielle, qui apparaît à la lumière de la conscience et qui comprend une infinité d'états variés et mobiles; l'autre profonde, qui se cache au-dessous de la conscience dans les replis les plus intimes de l'âme et qui se réduit à un nombre relativement restreint de tendances fondarâentales. De sorte que la sensibilité morale dans son ensemble est tout à la fois constituée par des sentiments et des tendances.

IV. Les sentiments. — Nous prendrons notre point de départ dans l'étude des sentiments, et commencerons par fixer le sens des mots.

Le mot « sentiment » désigne pour nous d'une façon exclusive

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des états actuels de la Sensibilité, tels qu'un moiivement de joie, un accès de tristesse ou de colère, etc. Il s'éclaircit en s'opposant au mot « sensation ».

La sensation pour tout le nionde est un état momentané ; personne ne sera tenté d'appeler sensation une disposition durable, tendance ou habitude. Or la sensation et le sentiment sont à cet égard deux phénomènes similaires. On peut s'en rendre compte, par exemple, en comparant le dégoût physique, ou la sensation que nous cause une odeur répugnante, et le dégoût moral, ou le sentiment que nous cause l'idée d'un acte répugnant. La seule différence, c'est que, dans la sensation, la cause de l'état est d'ordre physique, elle consiste dans l'excitation d'un nerl, tandis que dans le sentiment la cause est d'ordre intellectuel et moral, elle consiste dans une idée ou dans un jugement.

On peut encore éclaircir le mot sentiment en le rapprochant de son synonyme ce émotion ». Dans la langue courante, il y a peutêtre une nuance de sens entre ces deux mots. On appellerait emo- Hon un sentiment très vif, brusque, soudain, et l'on réserverait le nom de sentiment aux mouvements plus calmes, plus lents et aussi plus prolongés de la sensibilité morale ; cette nuance peut être intéressante au point de vue littéraire. Il n'y a pas, croyonsnous, d'inconvénient à l'effacer en psychologie, et il y a même avantage à employer émotion comme synonyme de sentiment, pour bien marquer que, même quand le sentiment se ralentit et se prolonge en s'affaiblissant, il ne change pas pour cela de nature et reste toujours un état actuel et momentané.

V. Les émotions. — Ce que nous appelons aujourd'hui sentiment ou émotion, les philosophes et moralistes du xvn* siècle l'appelaient « passion ». Ainsi Descartes écrivant un Traité des passions énumère, parmi les passions principales du cœur humain, Tadmiration ou surprise, la joie, la tristesse, le désir, l'amour^ la haine, etc. Bossuet définit la passion, « un mouvement de l'âme qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentis ou imaginés dans un objet, s'en approche ou s'en éloigne », et il distingue deux grandes classes de passions rapportées, les unes à Vappétit concupiscible, telles que la joie, la tristesse, le désir, l'aversion, Tamour et la haine ; les autres à Vappétit irascible, telles que l'espérance et le désespoir, la crainte, Taudace et la colère. De nos jours le mot passion a pris un autre sens : il désigne non plus un sentiment, mais une tendance; c'est le nom générique de toute tendance exaltée,

exclusive et plus ou moins déviée de sa direction primitive et normale.

L'émotion est essentiellement une rupture d'équilibre^ un état d*excitâtion ou de dépression, qui se produit presque toujours avec une certaine brusquerie dans la conscience et qui, aussi longtemps qu'il dure, influe sur la vie extérieure tout entière, accélérant ou retardant le cours des idées, auquel il imprime une orientation définie, excitant ou paralysant la volonté. Les expressions plus ou moins figurées dont on se sert dans toutes 4es langues : coup de fouet, eoap de massue, aiguillonner, caresser, ^abattre, foudroyei*, etc., marquent bien ces effets des émotions. Aussi les a-t-on souvent comparées aux vents, aux vagues, aux tempêtes. Une âme sans émotions est comme un lac sans rides. Une grande émotion, (lit-on parfois, remue Fâme jusque dans ses profondeurs, etc., etc. Mème^lorsqu'elle est modérée et qu'elle se prolonge pendant un certain temps, Témotion entretient dans Tâme une certaine agitation ; elle hausse, en quelque sorte, le ton de la conscience. L'état opposé à l'émotion, c'est l'insensibilité, l'indifférence, l'atonie intellectuelle et morale ; il dégénère le plus souvent en une émotion pénible, intolérable même, l'ennui, car, selon la parole de Nicole, le cœur aime à se sentir battre, et il préfère les émotions les plus douloureuses, les plus poignantes, à l'absence indéfiniment prolongée de toute émotion.

Étudions successivement les causes et les effets de l'émotion.

VI. Causes des émotions. — Tout d'abord, l'émotion n'a jamais pour cause directe un objet ou un événement extérieur, et c'est là ce qui la distingue essentiellement de la sensation : elle a pour antécédent immédiat une idée, un jugement, souvent aussi une sensation, une image, en un mot, un phénomène d'ordre mental. Sur ce point le langage nous trompe. Il attribue directement aux choses des effets qu'elles ne produisent que par l'intermédiaire des idées ou des sensations qui nous les représentent. Par exemple, on dira communément que l'on est attristé par la mort d'un ami, réjoui par un succès personnel, effrayé par un danger, etc. Or ce qui attriste, ce n'est pas cette mort même en tant que phénomène matériel existant hors de notre esprit, car si nous ne la connaissons pas ou si nous n'y pensons pas, il n'y a pas ou il n'y a plus de tristesse ; et au contraire, notre ami pourrait être vivant, nous n'en serions pas moins tristes si nous étions persuadés de sa mort. C'est donc l'idée qui seule attriste ou réjouit, irrite ou

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épouvante, etc., non pas nécessairement une idée abstraite ou même réfléchie, mais en tout cas une représentation, un phénomène intellectuel ou du moins psychologique. Il semble en effet que, dans certains cas, les sensations provoquent immédiatement des émotions sans aucune intervention de l'intelligence. Par exemple, le fracas de la foudre, le rugissement d'un lion frappent d'épouvantef aussitôt qu'on les entend; un sentiment d'allégresse ou de mélancolie semble se dégager de certaines modulations l musicales, etc. Peut-être cependant, même dans ces cas, existet-il entre la sensation et l'émotion un intermédiaire intellectuel, une idée, mais cette idée est à coup sûr subconsciente. Par exemple, le fracas de la foudre, le rugissement du lion évoqueraient l'idée subconsciente du danger ; les modulations musicales évoqueraient l'idée subconsciente d'objets extérieurs ou d'états de l'âme habituellement associés à un sentiment analogue, etc., etc.

Cette liaison des émotions avec les idées permet de comprendre quelques-unes des lois qui régissent le développement de la sensibilité morale. Ainsi certains sentiments ne peuvent éclore que lorsque les idées correspondantes §e sont déjà faitjour dans l'intelligence ; ils sont nécessairement absents là où ces idées manquent, et on les voit se développer à mesure qu elles s'élaborent : tels sont les sentiments moraux, esthétiques et religieux. D'une manière générale, l'évolution de la sensibilité se fait parallèlement à celle de l'intelligence. Comparez les émotions et les passions du sauvage et celles de l'homme civilisé ! Combien le même sentiment, l'amour ou la haine, ne diffère-t-il pas en profondeur et en complexité dans l'âme d'un rustre et dans celle d'un homme de génie !

Toutefois les idées sont plutôt les occasions que les causes véritables des sentiments. Elles ne font que solliciter et mettre en jeu des forces cachées entièrement étrangères à l'intelligence et à la conscience même, et ces forces, ce sont les tendances, les inclinations, sortes de volontés impétueuses et aveugles, où la sensibilité morale est tout entière contenue dès l'origine, au même sens où l'on peut dire qu'un fleuve est contenu dans sa source. Pour employer une métaphore qui rendra mieux encore notre pensée, l'émotion est en quelque sorte le son que rend l'âme sous le coup d'archet de l'idée ; mais encore faut-il que ce coup d'archet rencontre en nous, pour l'y caresser ou l'y heurter, une corde tendue et vibrante, et nécessairement le son sera d'autant plus

aigu que la tension de la corde sera plus forte. Cette corde que les événements et les choses font ainsi, vibrer en nous par Tintermédiaire des idées, c'est la tendance, cette sensibilité potentielle et inconsciente que les émotions transforment en états actuels et conscients.

Aussi, quel que soit le rôle de l'intelligence dans l'évolution de la sensibilité morale, il ne saurait être comparé à celui des tendances. Quand les tendances font défaut, les idées ont beau se multiplier, se compliquer, se combiner entre elles de toutes façons, les sentiments correspondants ne sont même pas rudimentaires : ils sont nuls. Au contraire, quand les tendances sont très puissantes et très actives, il suffit des moindres occasions pour faire éclater aussitôt les sentiments les plus intenses et les plus variés : telle idée, jusque-là indifférente et inerte, entre-t-elle en relation avec quelqu'une de nos tendances dominantes, elle ne peut plus désormais traverser notre âme sans l'émouvoir.

VII. Les effets des émotions. — Les émotions exercent leur influence sur l'être humain tout entier, à la fois sur l'âme et sur le corps.

En premier lieu, elles agissent sur V intelligence dont elles excitent ou ralentissent l'activité. Devant un objet émouvant, on est tout yeux, tout oreilles. La mémoire ne retient guère, si on ne ly force, ce qui n'a pas intéressé l'esprit. Chaque fois qu'un sentiment un peu vif nous possède, les idées, les croyances qui le favorisent sont appelées et maintenues ; celles qui le contrarient sont écartées ou étouffées avdtkt de naître. «L'esprit, dit La Rochefoucauld, est souvent la dupe du cœur. »

En second lieu, les émotions inclinent et entraînent la volonté à l'action ou au contraire l'arrêtent et la paralysent avec une force souvent irrésistible. Qui ne sait combien il est dif&cile parfois de résister aux impulsions du désir, de la colère ou de la haine ? S appliquer à une besogne rebutante, lutter contre la peur, voilà ce qui fait tout ensemble le mérite et la difficulté du courage et du travail.

En troisième lieu, le trouble mental s'accompagne d'un trouble physique, parfois assez profond pour suspendre ou même pour détruire la vie : on a vu des gens mourir de joie, de peur, de surprise, etc. Il semble qu'au moment où l'émotion naît dans notre conscience, le cerveau devienne le point de départ d'une sorte d'ondulation qui se propage plus ou moins rapidement à travers le

système nerveux tout entier, ébranlant successivement tous les organes sur son passage. Un des premiers atteints est le cœur qui se met à battre plus lentement ou plus vite ; et c'est à cause de sa réaction presque immédiate sous l'influence de la « vague émotionnelle » que le cœur est en général considéré comme le siège de la sensibilité morale, bien que le véritable lieu d'origine de toutes les émotions soit le cerveau. A son tour, la respiration s'accélère ou s'entrecoupe; puis c'est la digestion qui est excitée ou arrêtée ; bref toutes les fonctions de la vie végétative subissent une altération plus ou moins profonde. D'autre part, la physionomie et l'attitude traduisent au dehors tous ces changements intérieurs : le front pâlit ou rougit; les yeux s'allument ou s'éteignent; les muscles se contractent ou fléchissent ; de sorte, qu'à moins d'un long exercice et d'un violent effort de volonté, toutes nos émotions se manifestent immédiatement aux regards les moins clairvoyants. Il y a une mimique, une langue naturelle des sentiments que tous les hommes emploient et comprennent dans tous les temps et tous les pays et qui est comme l'instrument de la sympathie universelle dans l'humanité.

LECTURES

E. BoiRAC. Cours élémentaire de philosophie, p. 30, 33. — Rauh et Revault d'Allonnbs. Psychologie appliquée à la morale et à l'éducation, p. 37, 61. — Saint-Marc Girardxn. Leçons sur J.-J. Rousseau, t. II, p. 144. — P. Félix Thomas. Véducaiion des sentiments. Introduction et considérations générales, ch. n. — Miss Edgbworth. Essais sur V éducation pratique, ch. x. — M"»« Neckbr de Saubsubb. L'éducation progressive, 1. 1 liv.*IV, ch. m. — Lange. Les émotions.

SUJETS A TRAITER

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