L.JL PÉDAGOGIE DES INCLINATIONS SOCIALES ET MORALES
I. Liaison au point de vue pédagogique des inclinations sociales et morales. — Il semble pratiquement impossible de séparer dans l'œuvre de Téducation les inclinations sociales des inclinations morales qui tendent en somme au même objet et se développent dans la même sphère. C'est pourquoi nous traiterons dans un même chapitre des moyens les plus propres à cultiver les unes et les autres dans l'école, et même dans la famille, dont l'influence se combine si étroitement avec celle de l'école.
II. Culture des sentiments affectueux. — Le sentiment par lequel se manifestent spécialement les inclination& sociales est cette émotion affectueuse que nous avons déjà décrite sous les noms d'amour et de tendresse et qui se produit spontanément dans l'âme humaine, surtout à l'occasion de la sympathie qu'éveille en elle le spectacle des souffrances d'autrui.
La disposition à éprouver ce sentiment est très inégale chez les enfants. Il en est d'aimants par nature, qui vont en quelque sorte au-devant de l'affection de leurs parents et de leurs maîtres ; d'autres, plus concentrés et plus froids, ne s'ouvrent et ne s'échauffent qu'avec peine, et c'est seulement par degrés et à force de soins qu'on réussit à faire éclore dans leur cœur quelques germes de reconnaissance, d'admiration ou de pitié.
Le plus puissant initiateur de l'amour est l'amour même : c*est la mère, qui en aimant son enfant lui apprend la première à aimer. Il importe donc que l'enfant naisse et grandisse dans un milieu où il soit comme entouré de tendresse, où parents et maîtres mettent sans cesse sous ses yeux des exemples de dévouement et de bonté.
L'expérience personnelle de la douleur ne peut manquer d'accroître cette tendance à s'intéresser à autrui. Voilà pourquoi J.-J. Rousseau voulait qu'Émile connût la souffrance « pour qu'il
connût les douceurs de la commisération et l'attendrissement de riiumanité ».
Quoi qu'en ait dit La Fontaine, l'enfant n'est pas toujours sans pitié : qu'on maltraite en pr^ence d'un jeune enfant les animaux domestiques auxquels il est attaché, qu'on gronde sévèrement devant lui son Irère ou sa sœur, on le verra éprouver lui-même une très vive émotion. S'il paraît quelquefois indifférent aux maux d'autrui, c'est parce, qu'il est ignorant, étourdi, ou qu'entraîné par les camarades il subit la contagion de l'exemple.
La lecture, les récits, surtout quand ils sont revêtus des charmes de la poésie, sont un des plus puissants moyens dont dispose Téducateur pour toucher le cœur des enfants.
Mais un moyen plus sûr encore, s'il était plus souvent possible de l'employer, ce serait d'initier les jeunes écoliers à la bienfaisance active et personnelle ; par exemple, en les encourageant à former des associations destinées à venir en aide aux indigents et aux malheureux. « Nous connaissdns, dit M. P.-Félix Thomas plusieurs écoles où sur ce point ont été réalisés des progrès considérables : sous l'inspiration du maître, les élèves ont créé de véritables caisses de secours, au profit de tous les malheureux du quartier ou du village. »
III. Culture des affections domestiques. — Ces principes généraux trouvent leur première application dans la famille : c'est là en effet que l'enfant fait son premier apprentissage de l'affection et du respect. Le grand point dans Féducation dcmiestique, c'est de développer à la fois ces deux sentiments en les complétant et les tempérant l'un par l'autre. Si un excès de sévérité rend les enfants craintifs, dissimulés et même haineux, une trop grande familiarité compromet d'ordinaire Tautorité des parents. Comme cette autorité est surtout chose morale, elle est fondée non sur la crainte mais sur le respect, et ce respect doit être, en un sens, réciproque.
« Pour obtenir de votre fils qu'il vous respecte, dit Locke, il faut commencer par le respecter lui-même. Ne faîtes pas devant lui ce que vous ne voudriez pas qu'il fit par imitation. S'il vous échappe de faire quelque chose que chez lui vous considéreriez comme une faute, vous pouvez être certain que, pour s'excuser,il se couvrira de votre exemple^ Si vous le punissez pour une action qu'il vous a vu accomplir vous-même, n'espérez pas qu'il prenne votre sévérité pour une preuve de votre tendresse et du souci que vous avez de corriger
(1) Véducation des senlimenCs.
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ses défauts. Il n*y verra que Teffet de l'humeur chagrine et ivffpérieuse d'un père qui, sans raison, veut priver son fils des libertés et des plaisirs qu'il s'accorde à lui-même ».
IV. L'Éducation du patriotisme. — L'amour de la patrie se confond d'abord pour Tenfant avec l'amour de la famille ; c'est surtout à Técole, grâce à l'enseignement civique et moral donné par le maître, que cet amour se précise et s'élargit, à mesure que l'idée delà patrie se détermine et s'enrichit dans l'intelligence de l'enfant.
L'instituteur fait d'abord comprendre à ses élèves les bienfaits des associations restreintes qui leur sont déjà connues : famille, commune, contrée, département. S'il leur montre que tous les citoyens d'un même pays sont soumis aux mêmes lois, participent aux mêmes charges, parlent la même langue, ont les. mêmes intérêts généraux, les mêmes hautes aspirations, et que la patrie, en centralisant les pouvoirs et les ressources, les protège et les défend comme un père défend les siens, il les amène ainsi à la considérer comme une grande famille dont tous les citoyens sont les membres, et à l'aimer comme ils aiment leur propre famille.
C'est quand les écoliers ont ainsi une claire notion de la patrie que le maître peut, à l'occasion de presque tous les exercices de l'école, développer et régler chez eux le sentiment patriotique.
Tout d'abord, il leur donne lui-même le meilleur exemple du patriotisme en accomplissant volontiers tous ses devoirs d'homme, de citoyen et de serviteur de l'État, c'est-à-dire, en étant toujours à leurs yeux le type achevé de l'honnête homme. « Si un homme, dit Silvio Pellieo, fait outrage à la décence, à la probité et puis vient crier : Patrie, Patrie ! ne le croyez pas, c'est un hypocrite de patriotisme et un mauvais citoyen : il n'y a de bon citoyen que l'honnête homme. »
Mais il doit aussi leur enseigner que le patriotisme ne consiste pas seulement à sacrifier, le cas échéant, sa vie pour la défense du pays, et qu'il peut encore revêtir bien d'autres formes. Ainsi l'ouvrier qui travaille sans répit dans l'usine, le cultivateur qui féconde la terre par son labeur, le fonctionnaire qui accomplit sa tâche avec dévouement, le savant qui invente et livre au pays ses découvertes, les hommes qui sèment de tous côtés la vérité à pleines mains par la parole, la plume, les conférences, et qui luttent contre rënwW, contre la violence, contre l'effroyable fléau de l'alcoolisme, en un mot, tous ceux qui se dévouent pour leurs semblables, sont des patriotes.
Il est même fort désirable que ses eonnaissances lui permettent de faire devant ses écoliers d'intéressantes comparaisons entre leur patrie et les nations étrangères, leur montrant par de saisissantes peintures que nous avons partout des rivaux puissants et actifs, que partout s'étend la lutte pour le pouvoir et le progrès, que chaque peuple enfin a ses qualités et ses défauts, et que le patriotisme même nous commande d'apprendre à connaître exactement et impartialement les nôtres. Il les mettra ainsi en garde contre Texagération d'un patriotisme étroit et fanatique, de ce chauvinisme qui est fait moins du respect et de l'amour de la patrie, que d'ignorante vanité, d'orgueil brutal et de haine aveugle.
Toutes les parties de l'enseignement, géographie, histoire, etc., peuvent concourir à l'éducation du patriotisme.
Comme Ta dit excellemment M. Marion S « l'unité géographique est un lien puissant entre les habitants d'une même nation ; mais qu'importe que nous habitions le territoire le plus heureux du monde si ce territoire nous est inconnu î De même la communauté de race est un élément constitutif de la patrie, mais encore faut-il s'en rendre compte. L'identité des intérêts, il faut la comprendre ; le passé historique, il faut le connaître... On voit par là, ajoute-t-il, le sens et la portée de ces mots : l'éducation nationale. C'est préparer des citoyens que d'apprendre aux enfants l'histoire de leur pays et des pays voisins, la géographie, par-dessus tout la langue nationale, le plus vivant symbole de la patrie. Tout membre d'une nation doit être plein du génie de ses pères et pénétré de leurs pensées, savoir ce qu'ils ont voulu, senti, souffert. Ainsi s'éveillera dans les âmes le véritable patriotisme, fait non plus de vagues intérêts, mais de sentiments éclairés et de volonté consciente. »
L'enseignement du chant peut aussi et devrait, si nous savions mieux en utiliser la puissance, éveiller et fortifier le sentiment patriotique, même chez les plus jeunes écoliers.
« Pendant la dernière invasion, dit M. Dupaigne, les Prussiens, les Saxons, les Bavarois et autres Allemands nous ont donné l'exemple. On ne peut s'en souvenir qu'avec un serrement de cœur, mais on ne pouvait s'empêcher de rendre justice à la puissante influence patriotique de ce côté de leur éducation nationale, quand on entendait s'élever, le soir, du fond des bois qui les abritaient, et se répondre d'une colline à l'autre les chants harmonieux qu'ont écrits pour eux et contre nous leurs plus grands poètes et leurs plus célèbres compositeurs, et qu'ils apprennent à chanter à l'école, avant d'y avoir pu encore apprendre à lire et à écrire. »
(1) Henri Marion. Leçons de morale.
Enfin T éducation physique est plus intimement liée qu'on ne le croit d'ordinaire à l'éducation patriotique.
a Le patriotisme est d'abord un sentiment» mais le patriotisme purement sentimental est à peu près inutile dans les moments de haute crise ; il peut même s'éteindre peu à peu ou dégénérer en dilettantisme dans le calme ou la sécurité d'une vie oisive.
« Le patriote vraiment utile préfère l'action virile à des émotions paresseuses; chez lui> l'inclination grandit surtout en face du danger et l'acte suit de près le sentiment avivé par le péril.
« De nos jours où la lutte des nations est si âpre et si effroyable, il nous faut des hommes d'action, vigoureux, hardis, maîtres de leurs émotions; ceux qui voudront exercer sur les masses une influence irrésistible dans les moments décisifs devront payer de leur personne.
« Or, ce n*est pas en un jour qu'on met en valeur toutes les forces d'un pays; en particulier les aptitudes physiques et morales du soldat ne s'acquièrent qu'à la longue.
« La vigueur, la résistance à la fatigue et Tintrépidité ne sont pas d'ailleurs toutes les qualités d'un soldat exercé; l'habileté au tir, d'une importance inappréciable, exige une longue et persévérante éducation.
a Gela prouve que l'éducation du soldat doit commencer dans l'école et que la vie scolaire doit être, sous quelques aspects, la préparation à la vie militaire. Il serait absurde d'initier les jeunes écoliers aux manœuvres guerrières proprement dites, tout le monde en convient ; il £aut seulement les assouplir, les fortifier, les endurcir par l'exercice et développer leur adresse au tir, l'éducation du corps alternant avec l'éducation de l'intelligence et du coeur ^ »
V. La charité et la solidarité. — La charité et la bienfaisance sont inséparables : on n'est bienfaisant que lorsqu'on aime ses semblables; on n'est charitable que lorsque cet amour se traduit par des actes répétés.
Nous avons déjà indiqué les principaux moyens d'éveiller chez les écoliers le sentiment de l'amour d'autrui; il ne s'agit ici que de compléter ces indications en faisant voir comment les parents et les maîtres pourront amener les enfants à manifester ce sentiment dans leur conduite.
1« Dans la famille et dans l'école, c'est par l'imitation que se (ait d'abord l'éducation de la charité. Dans un milieu où tout le monde est bienfaisant et bon, l'enfant n'a pas de peine à devenir généreux et charitable. Tous les autres moyens sont impuissants et même inutiles, si les parents et les maîtres lui donnent eux-
(1) À. Magendie. Les effets moraux de l'exercice physique. Paris, A. Colin.
P8TCH. A?PL. A l'ÉOUC.
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mêmes l'exemple de la sécheresse du cœur, de l'égoîsme âpre et dur.
2** Si Tenfant vit dans une atmosphère de dévouement et de bonté, l'éducation par la parole n'est plus aussi indispensable. Pourtant, elle n'est pas tout à fait inutile, car « elle sert à maintenir l'enfant dans la conscience de ce qu'il fait, et à lui donner le sentiment de ce qu'il doit faire ».
Tout sentiment étant lié à une idée, plus cette idée devient claire et précise, plus le sentiment qui l'accompagne s'enracine et se fortifie. Dès lors, pour exciter et entretenir chez les enfants de nos écoles le sentiment social sous ses différentes formes, il est indispensable de faire pénétrer profondément dans leur esprit la notion de solidaritéy dans laquelle viennent en quelque sorte se résumer toutes les lois naturelles et morales de la société humaine.
Si le grand problème de l'éducation morale consiste à dévelop per harmonieusement les tendances personnelles et les tendances sociales qui trop souvent entrent en lutte les unes avec les autres, il faudrait, pour le résoudre, réussir à convaincre l'individu que, même lorsqu'il obéit exclusivement à ses sentiments généreux, il trouve du môme coup son propre bien dans le bien d'autrui, par le seul effet des rapports de dépendance naturelle qui lient nécessairement les hommes entre eux.
Que nous le voulions ou non, la solidarité est pour nous une loi de nature. Tous nous profitons ou nous souffrons du bien ou du mal qui arrive à nos semblables. Quand la famine ou la guerre désolent un pays, leurs effets désastreux se font sentir au loin ; lorsqu'un acte héroïque est accompli dans un lieu déterminé, au bien matériel qui en est la conséquence immédiate s'ajoute un bien moral plus précieux encore et plus étendu : l'influence salutaire et puissante de l'exemple. Mais la solidarité n'est pas seulement une loi d'intérêt, elle est aussi une loi de justice.
Puisque nous profitons du traV^ail des autres hommes, nous devons leur rendre autant que possible le bien que nous avons reçu et que nous recevons d'eux chaque jour. Il y a là comme une dette que la plus stricte justice nous fait un devoir d acquitter.
Mais combien l'accomplissement de ce devoir nous est rendu plus facile par la sympathie et la reconnaissance qui sont en quelque sorte de la solidarité sentie et voulue ! « C'est ainsi, dit
A. Gérard *, que la solidarité complète la loi de justice et nous la lait aimer. Elle est un stimulant dans Taccomplissement de tous nos devoirs : elle amène à sa suite la charité et le dévouement. »
Yl. Rôle des cours de récole dans Téducation de la charité et de la solidarité. — Le maître peut trouver dans tous les exercices scolaires des occasions de/développer chez l'enfant la notion de la solidarité sociale avec les divers sentiments qui s'y rattachent.
L'enseignement civique est surtout propre à cultiver chez eux la notion et le sentiment de la solidarité nationale. L'étude de l'histoire et de la géographie étend et élève cette éducation souvent trop étroite et exclusive.
c 11 se tire, a dit Montaigne» une merveilleuse clarté pour le jugement de la fréquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à l'a longueur de notre nez. On demandait à Socrate d'où il était ; il ne répondit pas : « d'Athènes », mais a du monde » ; lui qui avait l'imagination plus fleurie et plus étendue embrassait l'univers comme sa ville, jetait 868 connaissances, sa société, ses affections à tout le genre humain. »
Renseignement de la morale est destiné^ comme le déclarent les instructions ofScielles, a à compléter, à relever, et à ennoblir tous les enseignements de l'école. Tandis que les autres études développent chacune un ordre spécial de connaissances et d'aptitudes, celle-ci tend à développer dans l'homme l'homme luimême, c'est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience. »
Toutefois, tel qu'il est généralement conçu, cet enseignement a pour effet de développer chez l'enfant les tendances à l'individualisme : il conviendrait à ce point de vue d'en mpdifier le plan. > Au lieu de débuter par l'étude des devoirs individuels et de mettre d'abord en pleine lumière l'individu, l'homme isolé du milieu social, il serait préférable de placer d'abord l'homme dans son cadre naturel : la société, et de montrer aux enfants l'impérieuse nécessité de la société pour l'individu, et les bienfaits de tous genres que chaque homme en reçoit. C'est seulement après l'étude des devoirs sociaux résultant des rapports nécessaires des homnies entre eux qu'on aborderait celle des devoirs imposés à l'homme en tant qu'individu, afin de mieux marquer que le but du perfectionnement individuel n'est pas l'exaltation ou l'hypertrophie du moi, mais que ce but, plus noble, plus désintéressé, est plutôt le progrès et le bonheur de la collectivité humaine.
(1) A. GérardrUorale, p. 58.
VII. Éducation des inclinations morales. — L^éducation de tous les sentiments chez Tenfant^ principalement des sentiments sociaux, tend en définitive au développement du sentiment moral. Plus encore que tous les autres, ce sentiment n'apparaît et ne s'affirme en lui que par degrés, à mesure qu'il devient plus capable de raisonner et de réfléchir :
« L*enfant, a dit un écrivain contemporain, porte en lui-même la loi morale, d'abord à son insu et comme à l'état latent, puis peu à peu elle se dégage, elle sort des profondeurs mystérieuses de la conscience, elle fait sentir sa présence par des tressaillements muets, puis elle prend une voix, plie parle, elle signifie sa volonté par des injonctions de plus en plus claires et pressantes, et enfin, quand elle est méconnue, par cette souffrance indéfinissable, tantôt sourde, tantôt aiguë et cuisante, qui s'appelle le remords. »
VIII. Principaux moyens de développer chez l'enfant le sentiment moral. — Puisque toute émotion extérieurement communicative est contagieuse, le meilleur moyen de faire aimer le bien à l'enfant, c'est d'aimer le bien nous-mêmes; que tout dans notre attitude, dans nos paroles, dans nos actes décèle ce sentiment, et l'enfant l'éprouvera bientôt à son insu. Si au contraire nos actes sont en contradiction avec nos paroles, si par exemple nous lui conseillons vivement de faire ce que nous ne faisons pas nous-mêmes, peut-être en notre présence, mû par la déférence ou par la crainte, fera-t-il son devoir avec une émotion apparente ; mais dès que nous serons éloignés de lui et qu'il ne sera plus intéressé à nous donner le change, il n'hésitera pas à manifester d'autres sentiments. La sincérité de nos émotions, voilà d'abord ce qui émeut l'enfant; ainsi ému, il devient infiniment plus facile d'éclairer sa raison.
Or, la raison se manifeste chez lui d'assez bonne heure, et c'est pourquoi on ne saurait faire trop tôt appel à cette faculté, non seulement pour prévenir les exagérations et les écarts du sentiment, mais encore pour l'affermir et le développer, en utilisant, comme dit Marion, ce tous les menus détails de sa journée d'écolier, les événements du village, aussi bien que les récits qu'il trouve dans son livre de lecture, qui pourront servir de matière à des causeries morales, d'autant plus écoutées qu'elles auront quelque chose d'imprévu, et qui viendront faire une diversion au train monotone des exercices scolaires ».
Si l'instituteur recourt à des anecdotes, à des contes moraux, qu'il évite avec soin cet optimisme banal qui consiste à en pré-
senter tous les personnages comme moralement irréprochables, a Croit-on qu'on n'excite pas chez l'écolier le sentiment du bien, lorsqu'on lui inspire, par le récit d'actions injustes ou laides, une indignation sincère contre leurs auteurs ? Présentés comme il faut à l'esprit des enfants, les lâchetés et les fourberies, les mauvais sentiments et les mauvaises actions peuvent autant contribuer à leur progrès moral que les traits de dévouement et de loyauté chevaleresque. » (Henri Marion.)
La culture de l'intelligence est si étroitement liée au développement du sentiment moral chez les écoliers que, dans beaucoup de cas, ils ne manifestent de mauvais sentiments que parce qu'ils n'ont pas la conscience claire de leurs devoirs : « Si la pauvreté est la mère des crimes, a dit La Bruyère, le défaut d'espi-it en est le père. » — « Et pourtant il ne faut pas, ditM"® Necker de Saussure, trop parler morale aux enfants : un profond respect pour le devoir s'exprime autrement que par les paroles. C'est le fond qui influe sur les enfants, c'est ce qu'on sent, non ce qu'on professe ; le sous-entendu est plus puissant que l'exprimé. » La culture de la conscience peut donc être le plus puissant auxiliaire de l'éducation du sentiment moral, à la condition d'éviter les subtilités pédantesques et de ne pas faire des enfants des petits raisonneurs.
D'ailleurs, les plaisirs de l'étude, en détournant l'âme des occupations futiles ou grossières, sont déjà des auxiliaires de la vertu.
L'étude des sciences, qui nous révèle l'ordre de la nature, nous fait admirer la puissance de la pensée qui le découvre et nous dispose à introduire aussi l'ordre dans notre conduite. En nous faisant connaître les rapports étroits qui unissent tous les êtres, elle accroît en nous le sertiment de la solidarité universelle. Celui qui s'intéresse aux lois qui régissent le monde physique aura honte de s'abaisser aux conversations banales, aux médisances perfides, aux mesquineries d'un égoïsme étroit et grossier. La vraie science est, quoi qu'on en ait pu dire, une grande école de morale, et même de religion.
« Le savant sincère, dit Herbert Spencer, et par ce nom nous n'entendons pas celui qui se contente de calculer des distances, d'analyser des composés, ou d'étiqueter des espèces, mais celui qui, à travers les vérités d'ordre inférieur, cherche des vérités plus hautes ou même la vérité suprême, ce véritable savant, disons-nous, est le seul homme qui sache combien est au-dessus, non pas seulement de notre connaissance, mais de toute conception humaine, la puis-
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sance universelle dont la nature, la pensée et la vie ne sont que des manifestations. »
Les études purement littéraires façonnent notre âme au contact des modèles qu'elles proposent à notre admiration. Lire les œuvres de nos grands écrivains, n'est-ce pas converser avec les grandes âmes de tous les siècles et pour un instant s'élever jusqu'à elles? Qui ne se sent ravi aux banalités, aux pauvretés et aux hontes de la vie réelle ^en lisant une page de Corneille ou de Victor Hugo ?
Les divers exercices relatifs à l'enseignement de la langue maternelle : dictées, lectures, récits, sujets de rédactions, etc., l'étude de l'histoire, peuvent aussi et doivent concourir à développer chez les écoliers le sentiment moral.
Enfin, l'enseignement moral, s'ajoutant à l'éducation continue du milieu, complétant et reliant tous les enseignements de l'école, a pour but tout ensemble de faire connaître et accepter à l'esprit les vérités morales et de faire sentir au cœur et à la volonté leur pénétrante et décisive influence. La force de l'éducation morale, en effet, ne dépend pas seulement de la précision et de l'enchaînement logiqiie des vérités enseignées, mais encore de l'intensité des sentiments, de la vivacité des impressions et de la chaleui communicative des convictions. Si la fonction propre de l'enseignement moral est de démontrer, avouons cependant que cette démonstration, pour être vraiment efficace, ne doit pas seulement convaincre la raison, mais aussi toucher le cœur et incliner la volonté. C'est pourquoi le maître indifférent, ou sceptique, ou qui n'est pas en veine d'enthousiasme, aurait beau exposer avec précision et clarté les vérités morales, ses élèves ne seraient nullement émus, nullement entraînés vers le bien ; ses leçons leur apparaîtraient comme sans rapport avec la vie, comme quelque chose de purement scolaire et par suite de factice.
Si les sentiments, quand ils existent déjà, nous sollicitent à l'action, les actes efux-mémes, pourvu qu'on les répète, contribuent à développer en nous les sentiments conformes. C'est ainsi que l'accomplissement du bien conduit naturellement à l'amour du bien. Il faut donc que les enfants agissent; sans quoi, les sentiments dont ils peuvent être animés s'évanouiraient bientôt, ne produisant en eux qu'une agitation stérile et vaine. Mais comment les amener à agir ? Ne s'adresser qu'à leur intelligence, vouloir qu'ils ne fassent le bien que par raison, n'est-ce pas méconnaître
ce dont ils sont capables ? C'est donc à la sensibilité qu'il convient surtout de £aire appel.
« Le sentiment, a dit M°^^ Necker de Saussure, produit sur les idées le -même effet que la musique produit sur des paroles chantées : il leur donne un caractère, un sens qu'elles n*auraient pas présenté autrement... Du foyer des sentiments tendres et généreux, il rayonné sur Tintelligence je ne sais quelle vie, quelle douce chaleur dont elle est intimement pénétrée. »
Mais à quels sentiments devons-nous d'abord nous adresser pour amener l'enfant à faire son devoir, et quels sentiments faut-il exciter en lui lorsqu'il a accompli une bonne action ?
Guizot nous donne à cet égard des conseils dignes qu'on les médite : « Le sentiment du devoir, considéré isolément et réduit à ses propres ressources, ne saurait être pour l'enfant un mobile suffisant. Dans tous les états, d'ailleurs, et à tout âge, ce sentiment est plutôt la règle que le principe de notre activité : il nous indique ce que nous devons éviter, la route que nous devons tenir, les bornes que nous ne devons pas dépasser, les conditions enfin que la vertu prescrit à nos facultés, mais rarement ces facultés lui doivent la première impulsion ; sa destination est de nous faire marcher droit, plutôt que de nous faire marcher...
« Pourquoi refuserait-on de profiter, en élevant les enfants, de ces principes d'activité plus pressants et plus immédiats que la loi du devoir, et que Dieu a rendus inséparables de la nature humaine, en donnant aux hommes des besoins, des intérêts, des passions et surtout ce désir d'étendre et de prolonger leur existence qui a toujours été, en petit comme en grand, la principale cause du mouvement salutaire qui, en faisant fermenter le monde, en a tiré et en tirera tout ce qu'il a produit et qu'il pourra produire de beau et d'utile? »
Par suite, qu'on fasse du besoin d'agir et d'ôtre loué le principe de l'activité des enfants, et qu'on tire ensuite du sentiment du devoir accompli la récompense de leur zèle : telle est sans doute la marche à suivre. On les excite d'abord à l'action en s'adressant à leur fierté naturelle et à leur amour-propre, et on insiste ensuite sur le plaisir d'avoir bien fait, sur les joies que procurent l'accomplissement d'une action généreuse et une bonne conscience. On élève aussi leur âme, par degrés, jusqu'à la véritable conception de la loi morale, leur montrant, à l'aide d'exemples, de récits et de lectures, les différences qui existent entre le plaisir, l'intérêt, le sentiment et le devoir, et la grandeur incomparable de l'homme qui pousse l'amour du bien jusqu'à sacrifier à son devoir ses affections et ses intérêts, sans autre récompense que la satisfaction intime du devoir accompli.
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C'est pour faire passer des frissons d'enthousiasme dans l'âme de ses élèves que le maître doit détacher vivement en plein relief la beauté morale des dévouements et l'héroïsme des grandes âmes : c'est alors surtout qu'il doit déployer toutes les ressources de son intelligence et de son cœur. Il nous faudrait en France une œuvre analogue aux Vies dePlutarque, un Plutarque français, car la vie des grands hommes excite, même chez les enfants, un intérêt passionné, en même temps qu'elle leur présente de hautes leçons de sagesse et d'héroïsme. Aussi dirons-nous avec Emerson : « Dans les limites de l'éducation et de l'action humaine, nous pouvons le dire, les grands hommes existent pour qu'il puisse y avoir de plus grands hommes. La destinée de la nature est l'amélioration, et qui peut lui assigner des limites ? C'est l'affaire de l'homme de triompher du chaos, de répandre de toutes parts, tant qu'il vit, les semences de science et de poésie, pour que le climat, les animaux, les hommes soient plus doux, et que les germes d'amour et de bienfaits soient multipliés. »
LECTURES
M" Neckbr db Saussure. Oucr. dti, liv. V, ch. m. — François Guizot. Ouw. cité, p. 267. — Gréard. Education et instruction, t. II, p. 195-213.^ — A. Bain. La science de l'éducation, ch. m, p. 308, 313. — P. Félix Thomas. Véducation des sentiments, ch. xv, xvi. xvii, xviii, xxi, xxii, xxv, xxvi.
SUJETS A TRAITER