CHAPITRE PREMIER La vie
10. Les définitions de la vie. — Pour le commun des hommes la vie consiste dans le « mouvement sans cause extérieure apparente ». En effet tout être qui se meut, qui est lui-même, réellement ou non, la cause de son mouvement, évoque naturellement l’idée de la vie. Par contre un être immobile représente l’image de la mort. Le cheval de bois qui, grâce à un mécanisme quelconque, se meut, agit, est pour l'enfant un
être vivant, parce que le mouvement de sa petite bête inoffensive ne lui semble Pas avoir une cause extérieure, lui paraît être le même que celui d’un être vraiment vivant. Cette définition de la vie peut s’appeler définition vulgaire.
Les savants disent que la vie est «l’ensemble des fonctions Propres aux êtres organisés », (Ces fonctions sont la nutrition, la croissanc. et la reproduction. Un être organisé est un être vivant, un être « composé d’une ou plusieurs cellules ». La cellule est l'élément primordial d’un être vivant. C’est la définition dite scientifique.
La vie consiste dans un Mouvement qui a pour Principe et pour terme l'être vivant lui-même, ou mieux, dans un Mouvement immanent. C’est ce qu’enseignent les philosophes. Selcn eux l’être vivant est celui qui se meut lui-même. L’immanence dans le mouvement, voilà le caractère spécifique de la vie. Et par mouvement il ne faut pas seulement entendre le mouvement local, le changement de lieu, mais toute action dont la réalisation implique un changement. On nomme cette troisième dàfinition de la vie, définition Philosophique. C'est de la vie prise au sens philosophique qu’il sera avant tout question dans les pages qui vont suivre. ()
11. Les trois vies : la vie intellective, la vie sensitive, la vie végétative. — Cette triple vie existe à la fois dans l’homme ; la brute a la vie sensitive et la vie végétative ; les plantes n’ont que la vie végétative, La définition philosophique de la vie rend bien compte de cette classification. La caractéristique d’un être vivant, d’après la philosophie, c’est de se mouvoir soimême ; et se mouvoir soi-même, c’est être indépendant
(1) Cfr. Mercier. Psychologie, pp. 15, 51.
d’une cause extérieure pour agir. Donc plus, dans ses opérations vitales, un être est maître de son mouvement, plus il est vivant. Or, en ce monde, il y a des êtres qui à ce point de vue jouissent d’une indépendance, non pas complète, mais sans égale. Ils se proposent une fin, librement ils choisissent les moyens Pour y arriver, et, sans aucune entrave, ils posent les actes nécessaires à la réalisation de leur but. Ces êtres privilégiés, ce sont les hommes, animaux raisonnables, intelligents. Leur vie est au premier degré ; c’est la vie intellective. — Après l’homme vient la brute dont l’indépendance est de beaucoup inférieure. Doué d’une connaissance sensible, l'animal brute agit d’après les fantômes qui peuplent son imagination, et met en exercice ses propres membres. Mais il n’est pas libre dans ses mouvements, comme l’est l’homme, et, nécessairement, instinctivement, il tend vers l’objet convoité. Il est au second degré ; c’est la vie sensitive. — Tout au bas de l'échelle des êtres vivants se trouvent les plantes. Elles n'ont aucune connaissance, tout au plus exercent-elles aveuglément les opérations propres à leur nature. Leur indépendance est donc inférieure à celle de l’homme et à celle de la brute. Voilà pourquoi elles sont classées dans le troisième et dernier degré ; c’est la vie végétative.
12. Les trois vies intellectives : la vie divine, la vie angélique, la vie humaine. — Dieu jouit de l’indépendance complète. La vie divine est donc la plus parfaite. — La vie angélique vient en second lieu. Les anges dépendent de Dieu dans leurs opérations ; leur intelligence, tout de même, l'emporte sur celle de l'homme puisqu'elle reçoit ses Connaissances directement, immédiatement de Dieu lui-même, sans recourir
aux choses sensibles. — Enfin l’homme, comme l’ange, depend de Dieu dans ses opérations, et, de plus, son intelligence abstrait ses premières idées de la réalité sensible sans laquelle, toute vie intellectuelle, ici-bas, est impossible. La vie humaine est donc inférieure à la vie angélique.
13. Le principe de vie. — Un être vivant est un être qui se meut lui-même. Ce mouvement intime, intérieur, appelé vie, quelle en est la cause, quel en est le principe? On peut ramener à trois les solutions données à l'important problème du principe vital : le matérialisme, 'animisme exagéré ou le spiritualisme, et lanimisme modéré. Le matérialisme comprend deux parties appelées organicisme mécanique et organicisme physico-chimique.
14. Le matérialisme : exposé et réfutation. — Exposé. Pour les matérialistes le principe vital est la seule matière. Mais un être vivant est un être organisé, un être composé d'organes. Ces organes, qui les met en mouvement ? Certains matérialistes prétendent que « la seule disposition des organes » est la cause de la vie. Pour eux, l’être vivant est une « machine, c’est-à-dire un assemblage de pièces brutes obéissant aux lois de la mécanique ». Cette théorie s’appelle organicisme mécanique. D’autres ramènent les mouvements vitaux aux phénomènes physiques de lumière et d’électricité, ou bien, aux phénomènes chimiques de combustion et de digestion. La machine vivante, selon eux, est («un assemblage de molécules animées de forces physiques et chimiques». C’est l’organicisme physico-chimique.
RÉFUTATION. a) La seule matière ne peut certainement pas être principe vital. S'il en était ainsi, il
faudrait admettre que foute matière est vivante. C’est ce qui est faux. Donc une matière vit non pas parce qu’elle est matière, mais parce qu’elle a en elle-même un principe distinct qui lui donne la vie. — b) L'organicisme mécanique confond la condition avec la cause, l'instrument avec l’agent. La condition, « c’est ce qui permet à la cause d’agir ». La lumière est la condition pour lire, elle n’est pas la cause. Les organes disposés de telle ou telle faton sont la condition de leur mouvement vital, comme la rotondité est la condition pour que la boule roule, mais non ia cause productrice du mouvement. De même aussi (la disposition des organes » est l'instrument du mouvement vital mais non l’agent, le moteur de ce mouvement appelé vie. — De plus, d’après cette théorie, le principe vital serait en dehors du vivant. Ce qui est faux. En effet, pour les organicistes mécanicistes, l'être vi ant est une machine « obéissant aux lois de la mécanique ». Il est tout juste comme une horloge en mouvement. Et l’on sait que l’horloge n’a pas un mouvement immanent, elle ne se meut pas, elle reçoit son mouvement de l’extérieur; son mouvement est fransitif ; et le mouvement transitif est l'opposé du mouvement vital qui est ièmmanent (10). — c) L'organicisme physico-chimique commet aussi une confusion . Les partisans de ce système, plus férus de ciimie que de philosophie, ne distinguent pas entre les opérations vraiment vitales et les opérations qui sont comme les préambules à la vie. Ainsi dans le cas de la digestion ; celle-ci — il faut bien l’admettre — n’est pas l'opération vitale mais bien l’opération préparatoire à l'opération vitale qui est l’assimilation des aliments. Loin d’être la vie, les opérations chimiques (fermentations et élaborations que subissent les aliments dans l’estomac) au contraire, supposent la vie, sont dirigées
par elle. — Aussi bien ces opérations (chimiques) peuvent être imitées par la science. Tout le monde connaît les expériences classiques de digestions artificielles. Ajoutons que les opérations chimiques précèdent et accompagnent toujours les opérations vitales : celles-ci sont donc distinctes de celles-là.