‹ Leçons de psychologie [microforme]Chapitre 5 sur 27 · L’animisme exagéré ou le spiritualisme · texte numérisé non relu

L’animisme exagéré ou le spiritualisme

exposé et réfutation. —

Exposé. Le principe vital est un principe spirituel, essentiellement conscient et intelligent, et complètement indépendant de la matière. Tel est le système de l’animisme exagéré ou du spiritualisme. Ce principe, c’est l’âme spirituelle, présente dans tout le corps, et y produisant partout le mouvement vital. Toute cette théorie pourrait se résumer dans la formule connue : Mens agitat molem, r’est l'esprit qui met en mouvement la masse.

RÉFUTATION. Si le principe de tous les mouvements vitaux est l’âme consciente, intelligente, comment expliquer que cette même âme n’a pas conscience des opérations de la vie végétative, par exemple, de la digestion des aliments, de la circulation du sang ? — Et si l’âme intelligente, principe de vie, cause et dirige toutes nos opérations vitales, pourquoi de ces mêmes opérations ne chasse-t-elle pas ce qui ralentit leur marche, comme les maladies et tout autre désordre ? L’expérience quotidienne se charge donc de réfuter semblable théorie.

16. L’animisme modéré : exposé et preuves, — Exposé. L’animisme modéré est la théorie d’Ar .tote et de saint Thomas. D’après ce système, l’âme substantiellement unie à la matière est le principe de vie, la source des opérations vitales. L’âme, principe

LES OPÉRATIONS DE L'ÂME HUMAINE il

simple, actif, cause le mouvement vital avec et par la matière. C’est pourquoi elle est appelée parfois forme matérielle non pas parce qu’elle est matière, mais parce qu’elle est intimement unie à la matière qu’elle vivifie. Cette théorie tient donc le milieu entre les deux autres; et, selon le puilosophe de Stagire et le Docteur angélique, l’être vivant n’est pas la matière ou le corps seul (matérialisme) ni l’âme seule (animisme exagéré), mais le composé du corps et de l’âme.

N. B.—Il est à noter qu’il ne s’agit ici que des opérations vitales, et non des opérations spirituelles dont l’âme seule est le principe (29).

PREUVES. a) L'expérience prouve que toutes nos opérations vitales s’accomplissent avec et par les organes corporels. La circulation du srng ne se fait que par les veines, la digestion est impossible sans l’estomac, les jambes sont nécessaires au mouvement local, etc. Le principe de ces opérations vitales doit donc être dans la matière, et ne former qu’un avec elle. Et pour ce fuire, il doit lui être intimement uni. Dira-ton que ce principe n’est qu’accidentellement associé aux organes. Dans ce cas, l’être vivant ne serait plus réellement un mais deux, parce que les êtres accidentellement associés gardent chacun leur entité propre. Les quelques volumes placés l’un près de l’autre dans la bibliothèque sont associés accidentellement, et, c’est pourquoi, il y a autant d’êtres que de volumes. — db) L'ordre harmonieux, stable, constant que l’être vivant réalise dans son organisme démontre le bien-fondé de l’animisme modéré. La tendance à la réalisation de cet ordre, l’organisme ne le possède pas par lui-même. Comme tel il n’a pas l’activité parce qu’il n’a pas la vie — étant pure matière (14). — Cette tendance ne

peut se trouver que dans un principe actif, substantiellement uni à l'organisme, qui le fait vivant et le dirige dans tous ses mouvements. Ce principe, c’est le principe vital, c’est l’âme.

17. Dans les êtres vivants le principe vital est unique. — Les êtres vivants sont de trois sortes. Il y a la plante, l’animal brute et l’homme. La plante a une vie végétative ; l'animal brute, une vie végétative et sensitive ; l’homme, rine vie végétative, sensitive et intellective. Il s’agit de démontrer que le principe qui fait vivre la plante, qui fait vivre et sentir l'animal brute, qui fait vivre, sentir et penser l’homme, est unique dans chacun de ces êtres vivants.

A. LA PLANTE 4 UN PRINCIPE VITAL UNIQUE. — La plante se nourrit, elle croît, elle se reproduit (les trois opérations de la vie végétative) ; c’est pour elle-même, c'est pour sa conservation qu’elle agit. Elle est le principe et le terme de ses opérations. Elle est un seul être appelé telle ou telle plante. Supposons que son principe vital ne soit pas unique, alors elle n’est plus un seul être mais un agrégat d'êtres correspondant au nombre des principes vitaux. Dans ce cas, il n’est plus possible d'affirmer que la plante agit pour ellemême, pour +a conservation, ou encore, qu’elle est le principe et le terme de ses opérations, puisque dans un agrégat d'êtres, comme dans une société coopérative, pourrait-on dire, chacun agit pour les autres et pour l'ensemble, chaque individu n’est pas le principe et le terme de son opération.

B. L'ANIMAL BRUTE A UN PRINCIPE VITAL UNIQUE. Ch : l’animal brute — comme chez tous les êtres vivants — l’on constate l’unité de constitution et l'unité d'activité. C’ess ce que les savants appellent unité

morphologique (unité de constitution) et unité physiologique (unité d'activité). L'organisme forme un tout continu. «Soit que l’on considère les organes à l'œil nu, soit qu’on étudie miscropiquement leurs éléments, ils n’apparaissent jamais comme disjoints, jetés pêlemêle, au hasard des circonstances : ils sont reliés entre eux suivant une disposition régulière, dépendent l’un de l’au re, et concourent par leur structure respective à la constitution harmonieuse d’un tout dont ils sont les parties ». ® L'unité d'activité n’est pas moins éviderte. On constate que toutes les opérations de l’animal, ordonnées les unes aux autres, sont en connexité avec la fonction de nutrition dont elles dépendent. Et bien que chaque organe dans sa façon d'agir pessède une certaine autonomie, on doit avouer que cette autonomie est essentiellement relative et subordonnée aux exigences de l’ensemble. Cette double unité est inexplicable si l’on n’admet pas un principe vital unique qui en est la cause.

C. L'HOMME A UN PRINCIPE VITAL UNIQUE.) Le témoignage de la conscience nous dit que notre principe vital est unique. Toutes nos opérations, et végétatives, et sensitives, et intellectives, sont attribuées au seul et même moi. C’est moi qui digère, c’est moi qui sens, c'est moi qui pense. En nous il ne doit donc y avoir qu’une cause unique, source des opérations. Cette cause, c’est le principe vital. —® La dépendance muiuelle des phénomènes vitaux quotidiennement expérimentée chez l’homme prouve encore l’unicité de son principe de vie. N'est-il pas vrai de dire qu’une digestion laborieuse rend difficile ou quasi nul l'effort de l'intelligence ? Et, d’autre part, l’excès dans l'étude

(1) Mercier, Psychologie, p. 71.

n'a-t-il pas une répercussion parfois désastreuse sur le système nerveux? Ces faits et bien d’autres autorisent {à conclure que toutes les activités de l’homme dérivent d’un seul et unique principe et ne sont que différents canaux d’une même source ». (

18. Origine de la vie: les opinions. — A une époque reculée aucun être vivant n’animait la surfrce du globe. La vie a donc commencé sur la terre. Et la question à résoudre se pose comme suit : De quelle manière a été formé le premier être vivant? On a répondu de deux façons. Le premier être vivant, disent les uns, vient d’un être non vivant qui, par lui-même, de ses propres forces, lui a donné la vie. C’est le système de la génération spontanée. Selon d’autres, la vie a commencé sur la terre par l’acte divin de la création.

19. La vie sur la terre a eu ‘in commencement. —!) La géologie enseigne qu’il fut un temps «où l'écorce terrestre tout entière était à l’état de fusion ignée sous l'énorme pression de 300 atmosphères : en effet, le sous-sol de tous les pays du monde est formé de roches identiques, dont la structure atteste l'antique fusion à une température plus haute sans doute que les laves brûlantes de nos volcans. Or sur cette terre enflammée, dans cette atmosphère qui était une fournaise, aucu'e vie n’était possible, aucun germe n’eût pu résister ». © ?) Une série infinie d'êtres vivants répugne. C’est ce qu’il faudrait admettre si la vie n’eût pas commencé. Un nombre sans limites, concret, réellement existant est impossible, parce que au nombre on peut toujours ajouter, du nombre, on peut toujours

(1) Farges. Le vie et l’évolution des espèces, ; 136. À consulter avec profit, le même ouvrage sur la question du principe vital, (2) Guibert. Les Origines, p. 84.

soustraire. Ce qui est susceptible d’addition et de soustraction a des limites, n’est pas infini,

20. La vie n’a pas commencé par la génération spontanée. — !) {! y «a toujours similitude entre la cause et l'effet, parce que l'effet est quelque chose de la cause. Cette similitucle est parfaite ou univoque comme entre le nère et le fils, imparfaite ou analogue comme entre l’ouvrier et son œuvre. Or entre l'être nonvivant et l'être vivant, il n’y a aucune similitude. Celui-ci (être vivant) n’est donc pas l'effet de celui-là (être non vivant), comme l’enseignent les partisans de la génération spontanée. Au reste personne ne donne ce qu’il n’a pas. Et l'être inorganique n’ayant pas la vie ne peut donc pas la causer, — ?) La science, grâce aux travaux de l’immortel Pasteur (chimiste français 1822-1895), a prouvé d’une façon péremptoire et définitive que la vie ne vient que de la vie. Pouchet (naturaliste français 1800-1872) prétendait avoir démontré expérimentalement l’apparition de la vie sans germes vivants. C'était apparemment le triomphe de la génération spontanée. Dans deux séries d'expériences Pasteur établit d’une manière incontestable que les infusoires (petits animaux visibles au microscope) dont se remplit le liquide fermentescible exposé à l'air, et remarqués par Pouchet, ont pour cause des germes vivant dans l’atmosphère. Il conclut aussi qu’un liquide fermentescible vraiment stérilisé et mis en contact avec un air pur véritablement privé de ses germes ne devient pas le rendez-vous de ces animalcules. La génération spontanée était scientifiquement réfutée, et le viel axiome, tout vivant vient d’un vivant, omne vivens ex vivo, une fois de plus démontré.

21. La vie a commencé sur la terre par un acte divin de création. — L'être vivant n'a pas toujours existé : c’est la conclusion logique de ce qui précède. Et donc le premier âtre vivant, parce qu'il est contingent, a été produit par une cause distincte de luimême, Cette ca: : du premier être vivant n'est pas autre que Dieu qui possède la vie à un degré éminent et dont l’acte propre est un acte de création. Le commencement de la vie sur la terre ne peut donc pas s'expliquer sans l'intervention du Maître Créateur de toutes choses.

22. Aristote, saint Thomas et la génération spontanée. — Les partisans de la génération spontanée se prévalent parfois de l’autorité d’Aristote et de saint Thomas qui, selon eux, ont enseigné cette théorie. Contentons-nous de dire que ces deux grands philosophes, tout en ne niant pas la génération spontanée pour q .elques êtres vivants (les plantes et quelques animaux), ne l'ont cependant pas interprétée au sens matériuliste. Ainsi ils n’ont jamais admis que les forces brutes, nn-vivantes de la nature p-"vent d’elles-mêmes produire des forces vitales, vivantes. Aussi bien réfutant Avicenne (philosophe arabe 380-1037) le Docteur angélique dit que « si la matière produit la vie, c’est en vertu d’un pouvoir spécial que Dieu lui a donné ». ® Et de son côté Aristote affirme que {la véritable cause de ces générations dites spontanées, c’est le principe vital contenu dans les corps ». Conséquemment :l nie à la matière brute, inorganique la puissance de produire par elle-même un être vivant.

(1) Guibert. ouv. cit., x 52.

(2) Farges. La vie’et l’évolution des espèces, p. 159.

LES OPÉRATIONS DE L’ÂME HUMAINE 17 CHAPITRE II Les facultés

23. Définition et division des facultés. — La faculté est le principe immédiat d'opération. L'être vivant est ce qui agit, et la faculté est ce par quoi il agit. Et comme entre l'opération et la faculté il n’y a pas d'intermédiaire, on dit que la faculté est un principe immédiat. Or pour agir il faut vivre et un être est vivant par l’£me, son principe de vie. Un être vivant agit do. : par l’âme, et celle-ci est encore un principe d'opération. Mais l'âme est un principe radical, éloigné, r-#"at d'opération. Nous pouvons comparer l'être

int à un arbre: son âme en est la racine, ses facultés, le branches, et ses opérations, les fruits. Les facultés so, © des principes innés, nécessaires. Tout homme en naissant a ses facultés. L'exercice des facultés n'est pas nécessaire. Il existe autant de facultés que d’opérations spécifiques. Celles-ci sont au nombre de trois : opérations végétatives, opératior: sensitives et opérations intellectives. Les facultés se divisent donc en facultés végétatives, facultés sensitives et facultés intellectives.

24. Les facultés sont réellement distinctes de l'âme. —!) Les facultés ne Peuvent pas se soutenir par elles-mêmes, elles se conçoivent comme existant dans un autre. C’est dire qu’elles sont des accidents, des propriétés. Ii est vrai qu’elles adhèrent à l’âme nécessairement, mais elles ne sont pas du même ordre que l’âme. Celle-ci est une substance, un être qui, pour exister, n’a pas besoin de l'aide d’un autre. Entre les deux il y a donc une distinction réelle, — ?) Notre façon de parler prouve encore la différence entre: les facultés

et l’âme. Nous disons que Jean a une intelligence brillante, une imagination vive, une digestion facile. Dans ces affirmations, nous distinguons les facultés intellective (intelligence), sensitive (imagination) et végétative (digestion) de l’âme elle-même. En effet il ne viendra jamais à l’esprit de quiconque de dire que Jean a une âme brillante, une âme vive, une âme facile. L'âme est donc le principe, la source, inséparable, mais réellement distincte, des facultés.

25. Les facultés sont réellement distinctes entre elles. —!) Il y a certaines facultés qui, dans leurs opérations, dépendent totalement de l’organe, et, pour ce motif, sont appelées organiques, matérielles. La faculté de la vue ne peut pas agir sans l’organe de la vue. D’autres facultés, comme l'intelligence, ne sont pas dotalement dépendantes de l'organe. On les nomme facultés inorganiques, spirituelles. Il est évident que des facultés matérielles et des facultés spirituelles ne sont pas identiques. — ?) Comment expliquer les rôles si différents jouée par chaque faculté s’il n’y a pas de distinction entre l’une et l’autre? Les unes commandent (facultés inorganiques), les autres obéissent (facultés organiques) : celles-ci sont donc inférieures, et celles-là supérieures. Et, entre supérieurs et inférieurs comme fels, il y a distinction. Il y a aussi lutte entre les facultés. C'est donc signe que la diversité existe entre elles.

26. Dans quelle partie de l'être vivant résident les facultés : les opinions. — Il est évident que les facultés résident dans l'individu qui agit. Mais, dans l'individu, où est, par exemple, sa faculté intellective ? Où .sont ses facultés sensitives ? Où sont ses facultés végétatives ? C’est ce que nous cherchons. Les maté-

rialistes prétendent que les facultés résident dans le corps seul. Selon d’autres, l’âme seule est la substance qui soutient les facultés. C’est la théorie ultra-spiritualiste. Une troisième opinion veut que les facultés végétatives et sensitives résident dans le corps et l’âme substantiellement unis. Quant aux facultés intellectives, elles sont dans l’âme seulement. Cette troisième opinion, celle de saint Thomas, est la véritable.

27. Les facultés ne résident pas dans le corps seul. — Comme les facultés sont des principes d’opération, il est évident qu’elles ne sont que dans les êtres. qui agissent. Or le corps seul, privé de l’âme, est incapable d'agir, puisqu'il n’a pas la vie. Sans le principe vital, le corps est une matière inerte, brute, qui, comme telle, ne peut être la source d’aucune opération vitale.

28. Les facultés végétatives et sensitives résident dans le composé du corps et de l'âme, — Les êtres vivants dont les opérations sont végétatives ont des facultés végétatives ; de même aussi, les êtres dont les opérations sont sensitives, ont des facultés sensitives. Or la plante se nourrit, elle croît, elle se reproduit — ce sont les trois opérations végétatives — en plus, l'animal brute a la sensation. La plante et l’animal possèdent donc des facultés. D'autre part, la plante et l’animal ne sont ni un corps seul, ni une

âme seule, mais, chacun, un composé de corps et d’âme.

29. Les facultés intellectives résident dans l’âme seule. — Les opérations sont comme les effets des facultés : celles-ci étant les principes de celles-là. Or de l'existence et de la nature de l'effet nous remontons

toujours à l'existence et à le nature de la cause, Si

les opérations sont spirituelles, immatérielles, la cause qui les a produites doit l'être aussi. Et les opérations des facultés intellectives sont spirituelles, immatérielles. Leurs facultés sont donc spirituelles et :mmatérielles. Mais des facultés spirituelles, immatérielles, ne peuvent pas résider dans une substance organique, matéri lle. Il faut donc que leur principe, leur source, soit de même nature qu’elles. Ce principe, cette source ne peut être autre chose que l'âme toute seule.

30. Les habitudes: définition et division. — L’habitude est une qualité stable qui dispose bien ou mal l'être vivant soit en lui-même soit par rapport à ses opérations. Elle est une qualité, c’est-à-dire une manière d’être ; elle est stable, distincte de la simple disposition qui est une qualité passagère. Les habitudes se divisent en deux classes : les habitudes entitatives et les habitudes opératives, selon qu’elles disposent l'être vivant bien ou mal en lui-même, comme la santé, la maladie (entitatives), ou qu’elles le font agir bien ou mal, comme le vice et la vertu (opératives). Il n’est question ici que des habitudes opératives.

31. Les différentes espèces d’habitudes opératives. — Les habitudes opératives sont naturelles et surnaturelles selon qu’elles sont ‘acquises par les actes répétés (naturelles), ou qu’elles sont données par Dieu lui-même (surnaturelles). Les habitudes naturelles, comme la science, sont dites acquises. Les habitudes surnaturelles, comme la foi, sont appelées infuses, parce qu’elles sont infusées, introduites par Dieu dans le sujet qui les possède. — Les habitudes naturelles s’appellent vice ou vertu selon qu’elles portent à bien (vertu) ou à mal agir (vice). — Si l'habitude naturelle jorte l'intelligence à bien agir, elle se nomme vertu

intellectuelle ; si elle s’adresse à la volonté, elle devient vertu morale.

32. Les habitudes opératives sont distinctes des facultés. — Les facultés sont des accidents pro- Pres, nécessaires. Elles sont inamissibles. On ne perd jamais la faculté, le principe d’opération. Pour une cause ou pour une autre, l'exercice de la faculté peut être empêché, mais le faculté reste toujours. C’est ce qui arrive dans la foïe. Or les habitudes, bien que stables, ne sont pas nécessaires. En naissant, l’être vivant n° jorte pas avec lui des habitudes, mais seulement de, dispositions. Et aussi l’habitude n’est pas inamissible. Il est certain qu’elle peut se perdre plus ou moins facilement, cela dépend de son degré de stabilité.

33. Où résident les habitudes opératives. — Comme l’habitude opérative dispose à agir bien ou mal, elle ne réside done que dans les êtres vivants. Ceux-ci agissent par leurs facultés. Par conséquent, c’est dans les facultés qu'immédiatement résident les habitudes. D'autre part, toutes les facultés ne sont Pas susceptibles d’habitudes. Il Y En à qui de par même leur nature sont déterminées à produire toujours et nécessairement telle ou telle opération. Elles re Peuvent pas être disposées autrement qu’elles ne le sont, elles ne sont Passibles d'aucun changement. Telles sont les facultés végétatives et sensitives : la circulation du sang se fait toujours de la même manière (opération végétative), le sens du toucher mis en contact avec son objet propre (l'étendue résistante) infailliblement éprouvera une sensation (opération sensitive). Or l'habitude opérative fait subir un changement aux facultés, elle leur donne une orientation nouvelle. Sont donc susceptibles

d’habitudes cpératives les seules facultés indéterminées et libres, c’est-à-dire, l'intelligence et la volonté. Tout de même, à cause de leurs relations avec l'intelligence et la volonté, les facultés sensibles appétitives, soit concupiscible (faculté par laquelle l’homme désire posséder l’objet de sa convoitise), soit trascible (faculté par laquelle l’homme veut éloigner l’obstacle qui l’empêche d'arriver à la possession de ce qu’il désire) sont capables d’habitudes. Aïnsi les vertus cardinales — habitudes naturelles — résident dans les quatre facultés suivantes : la prudence, dans l'intelligence ; la justice, dans la volonté ; la tempérance, dans l’appétit concupiscible ; la force, dans l’appétit irascible. En résumé on doit concjure que les habitudes opératives résident dans l’homme seul.

34. Comment s’acquiert et comment se perd une habitude. — On acquiert une habitude par la répétition des actes. C’est en accomplissant les mêmes actions, souvent et longtemps, que l’homme devient habitué à les faire. L’acquisition de l’habitude est d'autant plus facile qu’il y a dans le sujet une disposition innée l’incunant à cette habitude. — Les habitudes se perdent ou s’affaiblissent en cessant les actes dont la répétition leur avait donné naissance, ou en produisant des actes contraires. — Quant aux habitudes surnaturelles, par exemple, la charité, la foi, elles sont données gratuitement par Dieu. Différentes causes, comme le péché mortel (pour la charité), les mauvaises lectures, etc., (pour la foi) peuvent les faire disparaître.

35. Les lois de l'habitude. —:) Plus souvent sont répétés les mêmes actes, plus forte est l'habitude dont ils sont la cause. C’est évident, puisque les habitudes s’acquièrent par la répétition des actes. —*) Plus intense

est l’application apportée dans la production des actes, plus ancrée, plus indéracinable est l'habitude qui en résulte. Ce que l’on fait avec nonchalance ne cause jamais une forte habitude de travail. L'énergie généreuse au contraire peut, cn un temps relativement court, créer une durable habitude. —3) Plus il y a d'obstacles à surmonter et de difficultés à vaincre, moins il est facile d'acquérir l'habitude. I] va sans dire que les obstacles rencontrés sur la route sont de nature parfois à paralyser les meilleures volontés et à retarder d’autant l’apparition de l’habitude. (1).

36. À quoi servent les habitudes, — 1) Les habitudes nous font agir avec plus de facilité. La répétition de l’acte diminue l'effort, et c’est surtout dans l'effort qu'est l’obstacle. A faire toujours les mêmes actions, la volonté n’y prend presque plus de part, parce qu’elle n'a plus d’effort à faire, C’est là l'inconvénient de l'habitude, Elle engendre la routine, On peut y rémédier par l’attention et la réflexion. —?) Les habitudes nous font agir avec uniformité. La facilité à agir sans effort produit une tendance à répéter les mêmes actes et toujours de la même manière. Alors l'habitude devient comme un instinct naturel, et c'est pourquoi nous l’appelons une seconde nature. Or la nature agit toujours uniformément. Aussi bien chez les gens qui possèdent de bonnes habitudes, on trouve cette régularité à faire chaque chose en son temps. Ils ont l’uniformité de l'horloge. — 3) Les habitudes sont une source de joie. La peine vient de l'effort, et l'effort disparu, c’est le plaisir, c'est la joie. Or l'habitude fait disparaître l'effort.

(1) Haustrate et Labeau. Cours c- let de péda rogie, 4e éd.,

37. Les habitudes sont nécessaires. -- Kant et Rousseau condamnent toute habitude, quelle qu’elie soit. Selon eux «il ne faut laisser prendre à l'enfant aucune habitude, si ce n’est de n’en avoir aucune » (Rousseau), pour la bonne raison que « plus un homme a d’habitudes, moins il est libre et indépendant » (Kant). Ces philosophes veulent donc que, dans toutes les circonstances de la vie, à chaque instant de l'existence, rous fassions toujours un effort spécial, nous exercions toujours à nouveau notre liberté, et par ce moyen, déployions une énergie libre de toute entrave, affranchie de toute servitude. C’est méconnaître étrangement la pauvre nature humaine. Sa faiblesse exige qu’elle puisse compter sur des aides puissants et charitables qui lui rendent moins lourde la tâche quotidienne. Ces aïdes, ce sont les habitudes. «Le corps ne peut être toujours éveillé et debout : il faut qu’il dorme et qu'il se couche ; de même l’activité ne saurait rester incessamment en éveil : il faut qu’elle se repose et qu’elle s’endorme, pour ainsi dire, dans les molles et douces démarches de l’habitude ». ® Les habitudes sont donc nécessaires à l’homme pour l’accomplissement fidèle de ses devoirs journaliers.

38. Habitudes et éducation. — Quoi qu’en disent’ Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant, les habitudes sont nécessaires. Et sans elles, l’éducation est à peu près impossible. L'éducation «n’est en grande partie que l’art de former des habitudes». En effet, « des énergies multiples dorment dans l'enfant ». Le rôle de l’éducateur « n’est pas d'imposer une digue à ce: tendances » bonnes en soi ; non, l’éducateur doit

(1) Compayré. Cours de pédagogie, p. 223 ct 224. Cité par Haustrate et Labeau, ibid. 143-144.

in

exploiter ces « énergies », stimuler ces « tendances », les «canaliser sans en briser l'élan». Or st'muicr, exploiter, « canaliser », c’est créer de bonnes habitudes. Celles-ci disposent l'enfant à bien agir. Elles ne sont pas la mutilation de sa nature, mais sa réforme et son perfectionnement.

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