TOME III
que la poésie ait prise ^ car je pense , au contraire, qu'on nenafaitungenredistinctqu'àrëpoqueoùla civilisation était déjà très-avancée. Quelques auteurs ont été portés à croire que, parce que les hommes menèrent d'abord un^ vie agreste , leurs premiers essais poétiques célébrèrent la campagne et le bonheur des champs. Je ne doute pas que, dès le principe, ilis n'aient emprunté des images et des allusions aux objets que leur offrait la nature et qu'ils connaissaient le mieux -, mais je ne crois pas que les scènes calmes et paisibles de la vie champêtre fussent capables de leur inspirer ce que nous appelons la poésie. Chez tous les peuples , elle dut sa naissance aux événemens et aux objets qui, dans les premiers siècles, excitèrent les passions , ou du moins produisirent l'étonnement et l'admiration. Les actions des dieux et des héros, les exploits des guerriers, les succès ou les malheurs de leurs concitoyens ou de leui^ amis, furent les premiers sujets que chantèrent les bardes de toutes les contrées. Ge n'était qu'accidentellement qu'il se trouvait dans leurs compositions quelques morceaux du genre pastoral. Ils ne durent pas songer à célébrer Içs plaisirs et le repos des champs , tant que ces plaisirs et ce repos furent pour eux les objets d'une jouissance journalière. La poésie pastorale ne prit sa forme actuelle que lorsque, rassemblés dans les grandes villes, les hommes eurent appris à connaître la distinction des rangs et le tumulte des cours. C'est alors qu'ils jetèrent un œil de regret sur la vie simple et innocentç4e leurs ancêtres, on dont Us supposaient du moins (|iii!e leiif ç x^noêtres avaient joui ;ik la contemplèrent
avec plaisir, et, croyant voir dans le sëjour et dans les occupations de la campagne un bonheur bien au*déssus de celui qu'ils éprouvaient, ils voulurent le célébrer en poésie. C'est à la cour de Ptolomée que Théo^ crite écrivit les premières pastorales que nous connaissions, et c'est à la cour d'Auguste que Virgile les imitait.
Mais quelle que soit l'origine de la poésie pastorale, il est du moins bien certain que c'est un genre plein de naturel et de grâce. Il rappelle à notre imagination les scènes riantes et les beaux aspects de la nature , si pleins de charme pour l'enfance et la jeunesse , et sur lesquels, dans un âge plus avancé, presque tous les hommes aiment encore à reporter leurs regards. U nous peint une existence à laquelle nous associons des idées de paix, de repos et d'innocence. Aussi nous sommes toujours prêts à ouvrir notre cœur à ces douces images , comme si elles nous promettaient de bannir les soucis de la vie , et nous transportaient dans les paisibles régions de l'Elysée. Aucun sujet d'ailleurs ne semble plus favorable à la poésie. Quels riches modèles à décrire la nature nous offre de toutes parts ! Quels sujets pourraient mieux se prêter à la langue et à l'harmonie des vers que les fleuves, les montagnes, les prairies, le$ collines , les arbres , les troupeaux et les bergers ? Aussi-^ dans tous les temps , la poésie pastorale a fait le charme d'un grand nombre de lecteurs , et excité l'émiiLlation de plusieurs écrivains. Cependant, malgré le&avantages qu'elle réunit , nous allons voir qu'il n'est presque î^pcun genre de poésie dans lequel il soit plus difficile
4 COURS DE RHÉTOiVIQUE
d'atteindre à la perfection , et dans lequel aussi un plus petit nombre de poètes en ait approché,
La vie pastorale peut être envisagée sous trois points de vue difFérens. D'abord, telle qu'elle est aujout-d'hui , que l'état de berger est une condition basse, servile et laborieuse , que les travaux auxquels ces hommes sont assujettis sont désagréables et pénibles , et que leurs idées sont grossières et ignobles ^ ensuite, telle que Ton suppose ce genre d'existence dans' les premiers siècles du monde , dans ces temps de simplicité où la vie champêtre était aisée et abondante, où les hommes ne connaissaient presque d'autres richesses que leurs troupeaux , où le berger , encore grossier dans ses mœurs , jouissait cependant d'un état honorable. On peut, enfin , considérer la vie pastorale sous cet aspect qui ne fut et n'existera jamais, sous celui où nous croyons voir le goût délicat et les manières polies des temps modernes réunis au bonheur, à l'innocence et à la simiplicité des premiers siècles. De ces trois états , le premier est trop vil, et le second trop raffiné et trop loin de la nature pour se prêter à la poésie pastorale. Chacun de ces extrêmes est un écueil contre lequel le poète ne peut approcher sans se perdre. Il ne nous inspirera que du dégoût, si, comme on l'a souvent reproché à Théocri te , il nous peint les travaux ignobles et les idées grossières de nos paysans ^ et si , à l'exemple de quelques auteurs français et italiens , il fait parler ses bergers comme des courtisans ou des philosophes , ses poésies n'auront de pastoral que le nom.
Il doit donc savoir tenir un juste milieu; il faut qu'il
se forme l'idée djune vie champêtre telle qu'elle a pu exister à certaines époques où régnaient l'abondance, l'égalité, l'innocence ^ où les bergers étaient aimables et gais sans bel esprit et sans pédantisme , où ils étaient simples sans être grossiers. La poésie pastorale doit son plus grand charme aux peintures qu'elle nous offre de la tranquillité et du bonheur des champs. C'est à produire cette douce illusion que le poète doit essentiellement s'attacher. Il doit nous montrer tout ce que cette condition a d'agréable, et nous cacher les côtés sous lesquels elle pourrait déplaire(i) *, en peindre
(i) Dans ces beaux vers de sa première églogue, Virgile, pénétré du véritable esprit de la poésie pastorale , a tracé rimage de tous les plaisirs de la vie champêtre :
Fortunate senex ! hic ^ inter flumina nota Et fontes sacros, frigus captabis opacum.
Hinc tibi , qute semper vicino ab limite sœpes « Hybiseb apibus, florem depasta salicli , *
Ssepè levi somnum suadebit inire snsurro; Hinc altâ sub rupe canel frondator sîà auras : I^ec lamen intereà raucsB, tua cura ,paluaibes , "Hec gemere aerià cessabit turtur ab ulnio.
Tu viendras, près du fleuve err&nt dans ces contrées, Bespirer la fra|pbeur des fontaines sacrées ; £l , tandis que du haut de ces rochers déserts , La voix du bûcheron se perdra dans les airs , Heureux vieillard! ici, Tabeille qui bourdonne , En effleurant «es prés que le saule environne. Viendra par un àoux bruit tUnviler au sommeil : Tes ramiers favoris charmeront ton réveil ; Et sur Tormeau , témoin du leurs amours fidèles , iPour toi roucouleront les tendres tourterelles.
Firmhi Didot.
toute la simplicité, toute Tinnocence,, et n'en pas laisser voir les peines et les malheurs. Toutefois il peut en retracer les chagrins et les inquiétudes •, car il n'est pas naturel de supposer qu'aucune des conditions de la vie en soit tout- à -fait exempte •, mais ces chagrins et ces inquiétudes doivent être tels qu'ils n'offrent rien de pénible à l'imagination , et ne soient pas faits pour inspirer du dégoût pour la vie des champs. Un berger, par exemple, peut gémir sur la cruauté de sa maîtresse, ou sur la perte d'un agneau favori. C'est déjà une assez grande recommandation pour un état , que de n'y avoir pas d'autres maux à pleurer. Enfin, le poète doit nous montrer la vie pastorale embellie, ou du moins il doit nous la présenter sous son côté le plus favorable. Mais , en embellissant la nature , qu'il prenne garde de la rendre méconnaissable, qu'il ne cherche pas à joindre au bonheur et à la simplicité des champs des raffinemens quileur sont étrangers. S'il ne nous offre pas lô tableau d'une vie réelle, que ce tableau du moins ait quelque chose de vraisemblable. Telle est, je crois, l'idée générale que l'on doit avoir de la poésie pastorale ; mais , pour en faire un examen plus particulier, nous allons d'abord considérer, dans ce genre de composition , le lieu de la scène , ensuite le caractère des personnages, et enfin l'action qui doit en faire le sujet. Quant au lieu de la scène, il est clair que ce doit toujours être la campagne, et le mérite du poète dépend beaucoup de la description qu'il en sait faire. Virgile , à cet égard, est resté au-dessous deThéocrite , dont les descriptions sont bien plus riches , Hien plus
pittoresqaes. Les poète, dans une pastorale, doit peindre très-distinctement le lieu de la scène. Ce n'est pas assez de mettre sous nos yeux^ ces groupes insignifians de violettes et de roses ; ce n'est pas assez de nous parler des oiseaux, des ruisseaux, des zéphirs et de tous ces lieux communs que nos mauvais poètes reproduisent sans cesse dans leurs détestables compositions; il faut une description telle qu'elle suffirait à un peintre pour faire un paysage. Chaque objet doit y être indiqué, le rocher, le ruisseau, Farbre, doivent être chacun dessinés de manière à ce que l'imagination les voie et fasse de leur ensemble un endroit délicieux. Un seul objet heureusement choisi suffit pour donner une belle couleur à une scène tout entière ; c'est ainsi qu'un antique tombeau produit un si bel effet dans ce paysage que Virgile nous a peint , et qu'il a pris de Thëocrite :
Hinc adco média est nobis via ; jamque sepulcram Incipit apparere Bianoris : hic iibi densas Agricolae stringunt frondes , hic , Mœri , canamus ; Hic haedos depone : tamen veniemus in urbem.
Ecl. IX.
Mœris , nous avons fait la moitié du voyage ; Dcjà de Bianor j'aperçois le tombeau.
Mets tes chevreaux bèlans au pied de cet ormeau Dont le pasteur émonde un feuillage inutile ; Viens , nous avons du temps pour rentrer à la ville.
Firmin Dioor.
Le poète doit répandre de la variété , non-seulement dans la description du lieu de la scène , mais eticore dans celle de tous les objets auxquels il fait allusioA.
Il doit changer ses couleurs et nous présenter souvent
des images nouvelles. Il court le danger de devenir ennuyeux s'il n'emploie que ces sujets rebattus , qui sont originaux dans les premiers poètes qui copièrent la nature, mais qui, depuis, ont ëtë si souvent répétés, qu'ils sont en quelque sorte devenus d'insipides lieux communs. Il faut ensuite qu'il sache assortir le lieu de la scène au sujet ou à l'action de la pastorale, et, sui* vaut que oette action doit être gaie ou triste , il doit nous montrer la nature sous des couleurs analogues aux émotions et aux sentimens qu'il décrit. Ainsi Virgile , lorsque dans sa seconde ëglogue il fait entendre les plaintes d'un amant malheureux, donne à toute la scène une teinte sombre :
Tantiiin înter densas , umbrosa cacumina, îagoa , Assidue Teniebat ; ibi bsc incondita solus Montibus et sylvis studio jactabat inani.
Tout son recours était de cbercher le silence
Sous les dômes touffus des antiques forêts :
Là , cet infortuné , seul ayec ses regrets ,
Et sans ordre et sans art , d'une voix assidue ^
Ëxbalait dans les airs cette plainte perdue.
TiSSOT.
Il ne suffit pas que les personnages que l'on introduit dans une pastorale se rencontrent à la campagne. Ce ne sont pas les aventures ou les discours des courtisans ou des habitans des villes qui résident momentanément dans un asile champêtre que l'on se plaît à y trouver. L'on s'attend à voir paraître des bergers ou des personnages livrés tout entiers à la vie des champs, et dont rionocencê et la simplicité forment dans notre imagl-
nation un contraste agréable avec les mœurs et le caractère des hommes lances dans le tourbillon des villes.
Nous avons déjà fait connaître une des principales difiScultës que le poète doit surmonter dans le choix et le langage de ses personnages , celle de tenir un juste milieu entre la rusticité et le raffinement. Un berger peut bien penser et s'exprimer sans affectation sur toutes sortes de sujets ; une aimable simplicité peut former le fond de son caractère-, mais il n'est pas nécessaire qu'il paraisse lourd et insipide. Il peut montrer du bon sens , de la réflexion , de l'esprit , de la vivacité , des sentimens tendres et délicats, puisque ce sont des qualités auxquelles les hommesf de tous les rangs peuvent plus ou moins prétendre , et que, d'ailleurs, il y avait dans le monde de l'esprit et du génie avant que les sciences et les arts les eussent perfectionnés ^ mais il ne doit pas débiter des subtilités , se perdre en réflexions générales et en raisonnemens abstraits , et encore moins faire le bel esprit, ou parler le jargon d'une galanterie affectée qui n'appartient ni à sa situation , ni à son caractère. Ce genre d'affectation est le principal défaut des pastorales italiennes, qui, d'ailleurs, sont fort belles. Quand Aminte délie les cheveux de sa maîtresse, qu'un sauvage avait noués à un arbre, voici ce que le Tasse lui fait dire :
Già di nodi si bei non era degno Cosî ruyido tronco; or che ^anta^^gio Hanno i seryi d'amor, se lor comune E con le piante il prezioso laccio? . , .
lo COURS DE RHÉTORIQUE
Planta cnidel ! potesti quel bel crine Offender tu , ch'a te feo tanto onore !
Att. III , se. r.
« Ce tronc raboteux ëtait indigne d'un si beau lien. « Quels privilèges sont donc réservés aux esclaves de « Tamour, s'ils partagent avec les arbres de si char- « mantes chaînes! Arbre cruel ! as-tu pu offenser cette « belle chevelure qui te faisait tant d'honneur! »
De pareils sentimens sont trop recherchés pour des bergers ; on ne peut leur prêter que le langage du bon sens et des sentimens qu'inspire la nature. S'ils décrivent ou s'ils racontent, ce doit être avec simplicité ; leurs allusions doivent avoir pour objet les circonstances de la vie champêtre , comme dans ces beaux vers de la huitième églogue de Virgile :
Sepibus in nostria parvam te roscida mala ( Dux ego Tester eram YÎdi cum matre legentem ; Âlter ab undecimo tum me jam cœpcrat annus , Jam fragiles poteram à terra contingere ramos. Ut vidi , ut perii , ut me malus abstulit error !
Uu jour, dans nos vergers , tu vins , petite encore ; Je te vis ; tu cueillais , au lever de l'aurore , . Des fruits mûrs et blanchis par de légers frimats ; Ta mère était présente, et je guidais vos pas ; Dix ans bientôt passés composaient tout mcm âge ; Mes bras du jeune arbuste atteignaient le feuillage : Je .te vis , je péris , une funeste erreur Emporta loin de moi mon esprit et mon cœur.
TiSSOT.
Dans un autre endroit, c'est une bergère qui jette une pomme à son amant :
eÎ" de belles-lettres. Il
Tum fiigit ad salices , et se cDpit ante videri.
Sous un saule elle s'enfuit légère , Et brûle d*être vue avant de se cacher.
TiSSOT.
Voilà ce que les Français appellent de la ndis^eté; voilà qui est parfaitement assorti aux mœurs pastorales. M. Pope , en voulant imiter ce passage, a cru l'embellir 5 voici comme il développe sa pensée :
The sprightly Sylvia trips along the green ; She runs, but hopes she does not run unseen ; With a Lind glance at her pursuer fliçs :
How much at varjance are her feet , and eyes !
« La folâtre Sylvia badine sur le gazon; elle fuit, mais « elle voudrait ne pas fuir sans être vue. Lorsqu'elle <c jette un regard au berger qui la poursuit , que ses <( pieds et ses yeux s'accordent mal ensemble ! » Cette imitation est bien au-dessous de l'original; la simplicité charmante du poète latin ne se trouve plus dans la tournure roide'et affectée de ce dernier vers : Que ses pieds et ses yeux s^ accordent mal ejisemble !
En supposant que le poète soit bien fixé sur le choix des personnages qui doivent figurer dans sa pastorale, et sur les caractères qu'ils y déploieront, il doit penser au rôle qu'il leur fera jouer, ou, pour mieux dire , au sujet de son églogue. Car il ne suffit pas qu'il nous montre des bergers discourant ensemble; un bon poème, de quelque genre qu'il soit, doit toujours renfermer une action capable d'exciter un intérêt quelconque ; et je crois que c'est ici la grande difficulté de la poésie pastorale. Les scènes de la vie champêtre sont , ou du
moins paraissent à ceux qui les décrivent, trop dénuées^ d'incidens. L'état d'un berger, ou d'une personne livrée tout entière aux occupations de kcatapagne, est rarement exposé à ces accidens, à ces révolutions qui jettent sur une situation beaucoup d^intérét, de surprise ou de curiosité. Sa vie est constamment uniforme. On conçoit que la politique ou l'intrigue ne sont pour rien dans son ambition ou dans ses amours. Aussi, de tous les poèmes, l'églogue est le plus pauvre sujet, et le moins varié dans son exécution. Les premières lignes nous font presque toujours deviner ce qui doit suivre. Ou c'est un berger qui s'assied solitaire au bord d'un ruisseau, pour déplorer l'absence ou la cruauté de sa maîtresse , et nous dire que depuis qu'elle a quitté le canton les feuillages sont flétris , les fleurs n'ont plus d'éclat ^ ou ce sont deux bergers qui, par suite d'un défi, chantent alternativement quelques vers assez ordinairement dépourvus de sens-, le juge les récompense tous les deux , en donnant à l'un une belle houlette , à l'autre une coupe de bois de hêtre. C'est à de tels lieux communs , toujours rebattus par les auteurs d'églogues, depuis Théocrite et Virgile, qu'il faut attribuer en grande partie l'insipidité presque inséparable de la poésie pastorale.
Je demanderai cependant s'il ne faudrait pas plutôt attribuer celte fadeur à la faute des poètes qui se sont bornés à une triste et servile imitation des pastorales anciennes, qu'à la nature trop aride des sujets qu'on peut y traiter. Car pourquoi ce genre de poésie ne serait-il pas susceptible de plus de développement i^ La.
ET D£ SELLES^LETTIIES. t3
nature de l'homme et ses passions sont à peu près les mêmes dans toutes les conditions de la vie ^ et toutes les fois que ces passions agissent sur des objets qui ren^ trent dans le cercle des idëes champêtres, elles peuvent fournir des sujets heurepx à la poésie pastorale. L'on ferait bien, il est vrai, d'en éloigner cequ' elles ont de violent et de cruel dans leurs effets, et d'y présenter seulement ce qu!elles ont de compatible avec l'inno*cence, la simplicité, la vertu. Dans ces limites, un oJ>> seiïvateur judicieux de la nature trouverait encore une carrièreassez vaste ouverte à son génie. Ces événemens divers où les habitans deschamps trouvent l'occasion de déployer leur caractère et leurs mœurs, les scènes de bonheur ou de chagrin domestique , la tendresse des amis et des frères, lés rivalités et les prétentions des amans, le succès oii le malheur inattendu des familles, sont une source de mille incidens pleins de charme ou d'intérêt , qui seraient plus susceptibles encore d'attacher le lecteur, si l'on mêlait aux descriptions que comporte cette espèce de poésie un plus grand nombre de récits , auxquels unje douce sensibilité donnerait de la chaleur et de la vie (i).
L'on regarde Théocrite et Virgile comme les pères de la poésie pastorale. Théocrite était Syracusain ^ et
(i) Ces observatioDS sur la stérilité ordinaire àes églogucs étaient écrites avant qu'une traduction fît connaître en Angleterre les idylles de Gessner, dans lesquelles mes idées sur le perfectionnement dont ce genre de poésie est susceptible se trouvent réalisées.
i4 COURS DE RHÉTORIQUE
comme tontes les scènes de ses églognes se passent dans sa patrie , ia Sicile devint , après lui , en quelque sorte la terre classique et consacrée de ce genre de poésie. Ses idyUes , comme il les a intitulées, n'ont pas toutes un mérite égal ; toutes n'appartiennent même pas à la poésie pastorale , et quelques - unes sont des poèmes d'un genre tout -à- fait différent. Dans celles que Ton peut véritablement considérer comme des pastorales , on découvre un grand nombre de beautés supérieures. Il y règne une admirable simplicité dans les sentimens, beaucoup dé douceur et d'harmonie dans les vers , et une grande richesse dans les descriptions. C'est l'original qui servit de modèle à Virgile ; les traits les plus remarquables des églogues du poète latin sont empruntés à Théocrite -, quelquefois même il n'a £sdt que le traduire. Il faut dire, cependant, qu'il a imité en poète habile, et que souvent même il a surpassé son modèle; car on ne saurait s'empêcher de reprocher à Théocrite d'avoir quelquefois des idées trop basses ou trop grossières , et de prêter à ses bergers un langage peu modeste, tandis que Virgile a su éviter une rusticité choquante, et conserver partout le caractère de la simplicité des champs. Il y a entre Virgile et Théocrite la même distinction à faire qu'entre la plupart des auteurs grecs et romains. Les Grecs ont ouvert la route, et, en suivant de plus près la nature, ont montré plus de génie original ; les Romains, plus corrects et plus polis , ont mis plus d'art dans leurs compositions. Il nous est resté quelques fragmens de deux autres poètes grecs qui ont .écrit avec beaucoup de talent dans le genre pastoral,
ET DE BELLES-LETTRES. i5
Moschus et Bion. On n'y retrouve peut-être pas la simplicité de Théocrite , mais ils ont plus de sensibilité et de délicatesse.
Nos poètes modernes, dans leurs pastorales , se sont généralement contentés de copier ou d'imiter les descriptions et les sentimens des poètes anciens. Il est vrai que Sannazar, célèbre poète latin du siècle de Léon x, tenta une innovation hardie -, dans ses églogues, au lieu de bergers, il fit parler des pécheurs, et transporta la scène du milieu des bois sur les bords de la mer. Mais cette innovation fut si malheureuse qu'elle n eut point d'imitateurs. £n effet, la vie des hommes livrés à. la pèche est évidemment plus dure que celle des bergers, et présente à l'imagination moins d'images agréables. Les troupeaux , les arbres et les fleurs sont des objets plus gracieux , et qui plaiseht plus généralement que les poissons et les productions de la mer. M. Gessner , originaire de la Suisse^ est de tous les poètes modernes celui qui a écrit des pastorales avec le plus de succès; on trouve dans ses idylles un grand nombre d'idées neuves , les situations en sont frappantes et les descriptions pleines de vie. Il nous présente la vie pastorale embellie de tout ce qui peut lui prêter des charmes , sans jamais aller jusqu'au raffinement. Son principal mérite jest d'avoir su parler au cœur ; il a enrichi ses sujets 4' inddens qui lui ont fourni l'occasion de développer les sentimens les plus doux et les plus tendres. Quelles charmantes pântures il nous fait du bonheur domeslîquei II exprime de la manière la plus tonchanta l'affection réciproque des époux, des parens et
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des enfahs, des frères et des sœurs, des amans et de leurs maîti^esses. Étranger à la langue dans laquelle M. Gessner a écrit, il ne m'appartient pas de juger de sa poésie-, mais il me semble que pour le sujet et la conduite de ses pastorales, il s'est ûeyé bien au-dessus de tous les poètes modernes.
Les pastorales de M. Pope, ainsi que celles de M. Philips , font asseic peu d'honneur à la poésie anglaise. M. Pope était fort jeune lorsqu'il composa les siennes, ce qui peut excuser bien des fautes , mais non la stérilité qu'on y remarque. La poésie en est douce et harmonieuse, et c'est leur plus grand mérite^ car on y trouve à peine une pensée qui appartienne véritablement à l'auteur ; les descriptions, les images n'ont rien d'original : c'est une continuelle répétition des tableaux que nous ont laissés Virgile et ceux des poètes anciens qui ont écrit sur la vie champêtre. Philips a tâché de paraître plus naturel et plus simple, mais il n'a pas assez de génie pour soutenir ses efforts et pour écrire avec grâce. Il reproduit aussi tous les lieux communs rebattus par ses prédécesseurs ; et pour vouloir être simple, il devient quelquefois insipide et plat. Ce ne fut pas une petite rivalité , que celle qui s'établit entre ces deux auteurs, lorsqu'ils publièrent leurs pastorales. Un journal montra pour Philips une grande partialité , et lui prodigua des louanges : M. Pope , pour se venger de cette préférence, fit insérer dans la même feuille un article, où, feignant d'exalter le mérite de Philips, il lui prodigue des éloges ironiques, lui lance jes traits les plus aigus de la satire, et, par le détour le plus adroit,
se donne la palme à lui-même (i). A peu près dans le même temps , M. Gay publia sa Semaine du Berger^ ce sont six pastorales dont le but est de tourner en ridicule cette espèce de simplicité que vantaient si fort Philips et ses prôneurs« Ce sont des parodies ingénieuses de ce genre de pastorales , où les mœurs de nos modernes paysans sont peintes dans toute leur rusticité. La Ballade de M. Shenstone, en quatre parties, peut, je crois , être mise au nombre des poèmes les plus élégans que nous ayons en anglais.
Je n'ai pas encore fait mention d'une forme particulière que la pastorale a prise dans nos temps modernes, celle d'une comédie ou d'un drame régulier, dans lequel une intrigue , des /caractères et des passions sont assortis à Tinnocence et à la simplicité des champs. C'est le perfectionnement le plus important que les poètes modernes aient donné à ce genre de poésie, et deux pièces italiennes , composées de cette manière , ilPastorJidOf deGuarini, etV Amintey du Tasse, ont acquis une grande célébrité. On trouve dans l'une et l'autre des beautés d'un ojrdre supérieur ^ et à beaucoup d'égards , elles méritent la réputation qu'elles ont obtenue. On doit peut-être la préférence à la dernière, parce que l'action et l'intrigue en sont moins compliquées, et que l'on remarque moins d'alFectation dans
(i) Voyez Guardian, Mentor moderne, n° 4o> M. Prévost observe que Ton ne trouve pas ce numéro dans la traduction française de ce recueil publiée à Amsterdam en i -^ci^. {Note du Trad.)