Leçons de rhétorique et de belles-lettres
Voltaire se plaît à répéter souvent qu'avant lui la langue et la littérature anglaises étaient ignorées en France ; il se vante surtout de nous avoir fait connaître Locke et Newton, les deux plus beaux génies de l'Angleterre; et c'est un noble titre à ajouter aux titres déjà si nombreux de sa gloire. U est certain que jusqu'au conunencenient du dix - huitième siècle nos relations littéraires avec les Anglais étaient presque nulles , qu'il n'existait qu'un très -petit nombre de traductions d'ouvrages anglais, et que Boileau, Corneille et Racine connaissaient à peine les noms de Miltoh et de Shakespeare. A cette longue insouciance pour les productions littéraires de nos voisins succéda parmi nous une fureur qui n'eut bientôt plus de bornes ; on ne consentit à admirer que ce qui nous venait de l'Angleterre; on dévora ses livres.
ij NOTICE SUR LA YIE
on voulut ses lois , et Ton adopta jusqu'à ses usages et ses modes. Le temps a fait justice de cet excès ridicule auquel on avait donné le nom d'anglomanie. Une sage critique nous a éclairés sur les beautés et les défauts de sa littérature ; nous avons pris dans son système de législation quelques dispositions dictées par une philanthropie éclairée et par l'amour d'une liberté qui n'est pas la licence; nous lui avons laissé ses modes; et la société, à Londres, gagnerait sans doute beaucoup à prendi-e nos usages et nos mœurs.
La langue anglaise, depuis dix ou douze années , est plus cultivée en France qu'elle ne l'avait été dans aucun temps : nous avons voulu connaître des ouvrages justement célèbres , dont quelques traductions ne nous offraient que des copies médiocres ou infidèles , et nous avons étudié la langue de Pope , de Dryden , d'Addison avec d'autant plus de plaisir et d'intérêt, qu'elle nous présentait un génie nouveau , des images neuves , enfin un mode de composition tout diflPérent de celui que les Grecs et les Romains ont livré à notre admiration , et sur lequel nous avions élevé , comme les Italiens et les Espagnols , lédifice entier de notre littérature. La langue anglaise , en effet , ne rappelle pas plus la langue des siècles de Périclès et d'Au-
ET LES OUVRAGES DE U. BLAIR. iij
guste , que jMilton ne rappelle Homère et \ irgile ; mais il serait injuste de lui refuser de la richesse , de l'harmonie , quelquefois même de la grâce ; et le seul désavantage quelle ait peut-être sur la nôtre , c'est de n'avoir point été fixée par ses plus grands écrivains , comme la langue française le fut par Racine, Bossuet, Pascal. jN'admirons pas exclusivement la littérature anglaise , ne la mettons pas au - dessus de la littérature antique , mais avouons qu'elle a aussi ses beautés. Etudions -la surtout parce qu'elle est originale , et qu'elle nous présente un autre ordre d'expressions pour un autre ordre d'idées. Homère créa la poésie épique, mais \ irgile imita Homère; le Tasse imita Virgile ; le Camoëns et le chantre de Henri les imitèrent tous deux : Milton n'imita personne ; son poème est k lui , comme l'Iliade est à Homère ; et il y a peut-être plus de génie et de force d'invention dans le Paradis perdu qu'il n'y en a dans l'Enéide , la Jérusalem , la Lusiade et la Henriade tout ensemble. Otez à l'Enéide le merveilleux et les descriptions de llliade et de l'Odyssée ; retranchez k la Jérusalem ce qui appartient k l'Enéide, et aux deux autres poèmes ce qui est imité des poèmes plus anciens; c'est-k-dire, ôtez k tous ce qui appartient véritablement k Homère , il restera des