TOME r. f
ne mérite pas le reproche que j'ai fait à quelques-uns de ceux que cite cet auteur d'être étrangers au sujet qu'il traite. Cette expression est véritablement sublime, et le sublime vient de l'idée imposante que l'on se forme de la grandeur d'un pouvoir qui se manifeste avec autant de rapidité. Oh trouve une pensée du même genre supérieurement développée dans le passage suivant d'Ésaii : « Hœc dicit Dominus redemptor tuus, « et formater tuus ex utero : ego sum Dominus , fa- « ciens omnia , extendens cœla soins , stabiliens ter- « ram, et nullus mecum. — Qui dico profundo : de- « solare, et fliimina tua arefaciam. — Qui dico Cyro : u pastor meus es , et omnem voluntatem meam com- H plebis. — Qui dico Jérusalem, œdificaberis 5 et tem- « plo , fundaberis. » (Cap. xxiv, i . ^4, 27 et 28.) Il y a , dans le Psalmiste, un passage qui mérite aussi d'être cité : « Dieu apaise le courroux des mers et le tumulte « du peuple. » Avoir rapproché deux objets aussi pleins de grandeur que le courroux des flots et le tumulte du peuple, qui offrent assez de rapports pour que l'imagination les associe naturellement \ les avoir tous deux représentés comme soumis au même moment à la volonté de l'Etre suprême|, c'est produire l'effet le plus noble et le plus beau.
Homère a été, dans tous les siècles et par tous les critiques, admiré comme un poète sublime; il doit presque toute sa grandeur à cette naïve simplicité qui caractérise sa manière. La vigueur, le feu, la rapidité qu'il met dans ses descriptions de bataille , offrent aux lecteurs de llliade de fréquens exemples du style sublime. L'intervention des dieux ajoute beaucoup de
noblesse à ces scènes gracieuses 5 aussi Longin recommande surtout ce passage du i5^ livre, où Neptune, sur le point de se jeter dans la mêlée, fait trembler les montagnes sous ses pas et pousse son char sur les flots de rOcéan. Minerve, dans le 5* livre, s'armant pour le combat, et Apollon, dans le i5^ livre, à la tête des Troyens , jetant avec son égide la terreur parmi les Grecs , sont aussi des exemples de sublime. L'apparition des habitans du ciel ajoute beaucoup à l'eftet des descriptions de batailles. Dans le 20* livre, où les dieux , partagés entre les Grecs et les Troyens , combattent pour les deux armées , le poète semble avoir rassemblé tous ses efforts pour donner à sa description une magnificence imposante. La nature entière paraît émue, Jupiter fait retentir son tonnerre du haut des cieux, Neptune frappe la terre de son trident -, les vaisseaux , les villes , les montagnes , sont secoués; le centre de la terre frémit; Pluton s'élance de son trône , il craint que les secrets des régions des morts ne se découvrent aux yeux des mortels. Le passage suivant mérite d'être rapporté :
AÙT-àp iTTii p,£Ô' ou.iko-'j OX'jpiTrioi >3)nJTov àv^pwv iipTo ^' Epi; y.pxTSûYi , Ictodaôoi a.i>z ^' A6ï3V« , —
AÙ£ <î' âp>JÇ ÈTSpwôsV , èpîplV^ loLtkOiTZL tlTOÇ,
O^y yoLZ^ àr/.ùorirnç ttoXswç Tpcôscirt -/.ÛcÛm-j Ùç Toùç àptçpoTÉpoTJç piâzapiç 3eot orpûvovrsç 2'jpt.êa).ov , £v ^' aÙTotç 'épiSrx. prt-^^vvvzo ^OLOgloLv
AsivÔv ^' £6pOVT>5<Tc TTaxnp àviîpwv T£ 3i£WV T£
Yrj/d9£V aùràp i'vspôe no(7£t(îâwv ÈTtvaÇe Fatav à7r£tp£(TÎyîv , opÉwv t' at7r£tvà zâpïjvs;.
Kat Kopuçai, Towwv te îî:o7iç, zai vîitç A^atwv
Astcaç ^' £:« S^povoy aXro , v.yl ixyj' ptvj ot vTZîpBt Fatav à-ja.ù'or,ïîu IIoffEioawv £vo(7tj^6wv , Oîzt'a ^£ S^v/îTOtci y.at àôavaTotat (fy.'jsin IjxspiîaXè, eùpwsvra, Ta-» ffu-yioufft S'ioi Trîp' Tdffo; apa ztjîto; wpro S^swv £pi(ît H-jvtovrwv.
(i Cependant les habitans de l'Olympe descendent
« au milieu des combaltans : la fureur des discordes se
« réveille. Pallas fait retentir sa voix. Mars, semblable
« à la tempête, pousse les Troyens au combat. Ainsi
« les dieux, abandonnant leur fortuné séjour, excitent
« les deux partis, et se confondent dans la mêlée.
« Cependant le père des dieux et des hommes fait en-
« tendre le bruit formidable de son tonnerre , Nep-
« tune frappe la terre ^ le mont Ida, et Troie, et les
« vaisseaux des Grecs ont tremblé. Le roi des enfers
« épouvanté s'élance de son Irône-, il s'écrie, et croit
« que Neptune, sous les coups de son trident, va dé-
« couvrir aux hommes et aux immortels ses secrètes
« demeures , demeures etfroyables que les dieux mê-
« me ne pourront voir sans horreur. »
Les ouvrages d'Ossian, comme j'aurai plus loin occasion de le prouver, sont remplis de traits sublimes. Les sujets de ces poèmes , et le style dans lequel il écrivait, y prêtaient beaucoup. Il a cette manière grande et imposante des anciens temps ; il dédaigne tout ornement superflu, et présente ses images avec cette concision rapide qui fait sur notre âme une si profonde impression. Chez les poètes des siècles policés on trouve plus de grâces et de correction dans le style,
une proportion plus exacte dans les parties, une narration plus savamment conduite-, c'est au milieu de scènes riantes et de sujets agréables que Ton emploie avec le plus de succès les ornemens brillans et le style enjoué ; mais les grandes catastrophes d'une nature sauvage ou d'un peuple barbare, les rochers, les torrens, les vents en iureur, les combats, inspirent le sublime qui s'allie naturellement avec le ton grave et solennel de l'auteur de Fingal : « Tels de noirs orages « s'élancent de deux montagnes retentissantes-, ainsi « s'avancent les deux héros. Tels deux torrens écumeux « se précipitent du haut des rochers, se rencontrent, se « mêlent, et roulent ensemble dans la plaine leurs <( ondes bouillonnantes 5 ainsi, à la tête de leurs ba- « taillons, se heurtent Lochlin et Inisfail, tous deux « farouches, tous deux terribles , et faisant retentir les « airs du choc de leur armure ^ les chefs cherchent les « chefs, les soldats joignent les soldats, l'acier ré- « sonne sur l'acier, les casques volent en éclats, le u sang coule à grands flots, et fume sur la terre. « Le fracas de la bataille est semblable à celui des va- « gués de l'Océan furieux , ou au dernier éclat de la « foudre. Les clameurs des combattans s'élèvent juste qu'au sommet des monts , comme le tonnerre gronde « pendant la nuit , lorsqu'une nuée éclate sur les « flancs de Cona, et que les voix de mille génies re- « tentissent au milieu des tourbillons de vents. » Jamais on n'employa d'images plus imposantes et plus sublimes pour exprimer la terreur des combats.
J'ai rapporté ces exemples pour prouver combien la concision et la simplicité étaient essentielles au style
sublime. Je mets la simplicité en opposition avec les ornemens affectés et prodigués à l'excès, et la concision avec les ornemens superflus. Je vais tâcher d'expliquer pourquoi , sans concision ou simplicité, il n'y a presque jamais de sublime. L'émotion que nous fait éprouver un objet grand et noble élève notre âme audessus d'elle-même; tant que dure cette émotion, nous jouissons d'une espèce d'enthousiasme; mais l'âme néanmoins tend sans cesse à retomber dans sa situation ordinaire. Aussi quand un écrivain nous a élevé, ou tâche de nous élèvera cette hauteur, s'il multiplie les mots inutiles , s'il surcharge d'ornemens l'objet sublime qu'il nous présente, si même il en ajoute un seul qui soit inférieur à l'image principale, il change de ton; alors notre esprit tendu se relâche, le sentiment a perdu toute sa vigueur; le beau peut se retrouver encore , mais le sublime n'existe plus. Lorsque César dit au pilote qui craignait de mettre en mer avec lui pendant une tempête : « Quid times ? Cœsa- « rem vehis ; » nous sommes frappés de la courageuse audace du héros plein de confiance en sa cause et en sa fortune. Ce peu de mots suffit pour produire en nous une forte impression. Lucain juge à propos de développer et d'orner cette pensée. Vo^^ez com.me chaque fois qu'il la retourne elle s'éloigne du sublime, jusqu'à ce qu'enfin elle ne soit plus qu'une déclamation boursoufllée :
Sperne minas , inquit , pdagi , ventoque furenti Trade sinuni ; Italiam, si cœlo autore récusas Me , pete ; sola tibi causa bœc est justa timori , Vectorem non nosse tnuni ; qucm niiinina nunquànt
Dcstituunt ; de quo malè tune foituna meretur ,
Cùni post vota venit. Médias perrumpe procellas ,
Tutelà secure nieà. Cœli iste fretique ,
Non puppis nostrœ , labor est. Hane Coesare prcssain
A fluctu defendet onus ; nam proderit undis
Ista ratis. — Quid tantà strage paretnr
Ignoras ? Quxiit pelagi cœliqiie tumultu
Quid prœstet fortuna mihi.
PJiarsal. lib. v , v. 5^8.
C'est à cause de cette grande importance de la simplicité et de la concision que je considère la rime dans la poésie anglaise, sinon comme tout-à-fait incompatible avec le sublime , au moins comme très-défavorable à son expression. L'élégance contrainte du vers rimé, la douceur affectée des sons qui se répondent régulièrement de deux en deux à la fin de chaque ligne, peuvent très-bien produire une sensation agréable , mais détruisent l'énergie du sublime , que tendent encore à affaiblir les expressions superflues dont le poète est souvent obligé de se servir pour remplir la rime. L'on a , dans tous les siècles , admiré comme essentiellement sublime la description que fait Homère du signe par lequel le maître des dieux fait trembler le cielj en voici la traduction littérale : « Il dit 5 et, abaissant a ses noirs sourcils , il fait un mouvement terrible, qui a agite les célestes cheveux de sa tête immortelle 5 le « vaste Olympe en est ébranlé. » Voici comme Pope développe cette pensée :
He spoke ; and awful bends bis sable brows , Il dit , et imposans relève ses noirs sourcils , Shakcs bis ambrosial curls , and gives tbe nod , secoue ses ambrosicns cheveux , et donne le signe
The stamp of fate , and sanction of a God. quiestle sceau du destin et la sanction d'un Dieu.
High Leaven ^vith trembling ihc dread signal took, le élevé ciel avec tremblement le redoutaLIe signal a compris And ail Oljmpus to its centre shook.
et tout l'Olympe à son centre a été secoué.
Cette image a trop d'étendue-, on a voulu l'embellir, mais on n'est parvenu qu'à l'aflaiblir considérablement. Le 3<^ vers « T/ie stamp offate, and sanction i^ ofa God, » est un pur remplissage qui n'a d'autre motif que la rime, car il interrompt la description, et ôte à l'image sa clarté. Ce n'est encore que par complaisance pour la rime que l'on a représenté Jupiter agitant ses cheveux avant de faire le signe : « Shakes « his amhrosial curls , and gwes the nod , » ce qui est puéril et dénué de sens-, tandis que, dans l'original, le mouvement de ses cheveux est l'effet produit par le signe, et forme dans la description une circonstance heureuse et pittoresque (i).
Notre vers blanc, par sa liberté , sa hardiesse et sa variété, est infiniment plus favorable à tous les genres de poésies sublimes que le vers rimé. La preuve ia plus convaincante nous en est offerte par Milton, l'auteur dont le génie est le plus éminemment sublime. C'est surtout dans les premier et second livres du Paradis perdu que ce beau génie se déploie. Je citerai pour exemple ce fameux tableau où il nous représente Satan paraissant après sa chute à la tête de l'armée infernale :
Ile , al)ove the rest , Inshape and gcsturc proudly eminent,
(i) Voyez Wcbb , sur les beautés de la poésie.
Stood like a tower : his form had not yet lost
AU her original brightness , nor appeared
Less than archangel luined ; and the excess
Of glory obscured : as when the sun , new risen ,
Looks through the horizontal misty air ,
Shorn of his beams ; or , from behind the moon ,
In dim éclipse , disastrous twilight sheds
Or half the nations , and with fear of change
Perplexes monarcbs. Darken'd so , yet shone
Above tliem ail th' archangel
Au-dessus de leur foule immense , mais docile ,
Satan , comme une tour , élève un front tranquille ;
Lui seul , ainsi qu'en force , il les passe en grandeur !
Son front, oii s'entrevoit son antique splendeur,
D'ombres et de lumière offre un confus mélange ;
Et , si c'est un débris, c'est celui d'un archange.
Qui , lumineux encor , n'est plus éblouissant.
Vers l'horizon obscur , tel le soleil naissant
Jette à peine , au milieu des vapeurs nébuleuses ,
De timides rayons et des lueurs douteuses;
On tel, lorsque sa sœur offusque ses clartés ,
Pâle , et portant le trouble aux rois épouvantés ,
Il épanche à regret une triste lumière , ,
Des désastres fameux sinistre avant-courrière ;
Mais à travers la nuit qui nous glace d'effroi ,
Tous les astres encor reconnaissent leur roi ,
Tel se montre Satan ; tel son éclat céleste ,
Tout éclipsé qu'il est , éclipse tout le reste.
Dei.ille.
Mille sources de sublirae s'offrent dans ce passage. Le principal objet est essentiellement grand 5 c'est une nature supérieure, déchue, il est vrai , mais qui se soulève contre le malheur qui l'accable. Cet objet est ennobli par cette belle comparaison que l'on en fait avec l'astre du jour dont une éclipse altère l'éclat. Ces images de changement, de trouble, de ténèbres, de terreur,
qui produisent si sûrement des émotions sublimes, forment Tombre du tableau, et le tout est exprimé dans un style poétique à la fois facile , naturel , simple , mais surtout magnifique.
J'ai dit que la concision et la simplicité étaient inséparables du style sublime; dans la définition que j'ai donnée de ce genre de style, j'ai ajouté que la force était une autre qualité indispensable. Une description est presque toujours forte si elle est concise -, cependant il faut encore un cboix de circonstances telles qu'il en résulte que l'objet se trouve présenté sous l'aspect le plus frappant. Car chaque objet a différens points de vue (si je puis parler ainsi), sous lesquels il peut nous être offert suivant les circonstances où on le place, et il nous semblera sublime ou trivial , suivant que ces circonstances, plus ou moins bien choisies, seront par ellesmêmes ou sublimes ou triviales. C'est en cela que consiste le grand art de l'écrivain, mais c'est là aussi que réside toute la difllculté du style sublime. Si une description trop vague est dénuée de détails, l'objet faiblement éclairé ne produit sur le lecteur qu'une légère impression, ou même n'en produit pas du tout; il est absolument dégradé si l'un de ces rapports sous lesquels il est présenté est ridicule ou bas.
Un ouragan , une tempête, par exemple, sont, dans la nature , des objets sublimes ; mais pour que leur description soit aussi sublime, ce n'est pas assez d'employer de ces mots par lesquels on exprime ordinairement la violence d'un orage, ou de décrire ses effets ordinaires, comme de renverser des arbres, ou d'abattre des maisons -, il faut encore les peindre avec quel-
ET DE BELLES-LETTRES. nS
ques-unes de ces circonstances grandes et imposantes qui frappent l'imagination. C'est ce que Virgile a fait d'une manière si heureuse dans le passage suivant :
Ipse pater, medià nimborum in nocte, coruscà Fulmina molitur dextrà , quo maxima motu Terra tremit ; fu^êre fera; , et mortalia corda Per gentes buinilis stravit pavor ; ille flaj^ranti Aut OEtho , aut Rliodopen , aut alla Ceraunia telo Dejicit.
Georg. lib. i.
Le roi des dieux s'assied sur le trône des airs ;
La terre tremble au loin sous son maître qui tonne ;
Les animaux ont fui ; l'homme éperdu frissonne ;
L'univers ébranlé s'épouvante Le dieu
De Rbodope et d'OEthos réduit la cime en feu.
Deulle.
Chaque trait de cette noble description est le fruit d'une imagination frappée et animée de la grandeur du sujet. S'il se trouve dans ce passage une tache légère , c'est dans ce vers qui suit immédiatement ceux que je viens de citer.
Ingeminant austri, et densissimus imber.
L'air vomit tous ses flots , tous les vents se confondent ,
vers où, ce me semble, on passe trop brusquement d'une image si sublime à celle d'une grande pluie et des mugissemens du vent du sud. Cela montre combien il est souvent difficile de descendre avec grâce, sans paraître tomber.
La haute importance de la règle que je viens d'établir sur le choix convenable des détails dans les descriptions sublimes, n'a pas été, je crois, assez appréciée jusqu'à présent. Cette règle est cependant si bien fondée
sur la nature, qu'il est fatal de s'en écarter. Lorsque le beau est le seul but que se propose un écrivain, ses descriptions peuvent n'être pas parfaites sans cesser potjr cela d'être belles ; le lecteur peut glisser sur quelques traits déplacés ou de mauvais goût qui déparent plus ou moins l'ouvrage, mais les émotions gaies ou agréables que l'on a voulu inspirer se retrouvent encore. Il en est bien autrement pour le su])lime5 ici la moindre chose qui prête à la plaisanterie sullil pour détruire toute l'illusion. Cela vient de la nature même de l'émotion que tend à produire une description sublime , émotion qui ne peut souffrir rien de médiocre , ni subsister dès qu'elle s'affaiblit. Il faut que nous soyons transportés. La plus légère tache dans le tableau nous fait détourner les yeux avec dégoût. Nous nous efforçons de nous élèvera la hauteur de l'écrivain, notre imagination s'anime et s'exalte 5 si, au milieu de ce transport , vous l'abandonnez tout à coup, elle retombe, et la secoussequ'elle éprouveestpénible. Lorsque, dansle combat des anges, Milton les représente arrachant des montagnes qu'ils se lancent les uns aux autres , il n'y a dans son écrit, comme l'observe M. Addison , aucune circonstance qui ne soit évidemment sublime :
Aussi prompts que la foudre , ils volent, et leurs bras Des monts déracines emportent les éclats : Torrens , fleuves , rochers , forêt majestueuse , Arment de leurs débris leur rage impétueuse . Juge de leur terreur , quand , des monts et des bois Emportant dans nos mains l'épouvantable poids ,
Nous fondîmes sur eux
Trad. de Delille.
Le poète Claudian , au contraire, clans un fragment sur la guerre des gëans, a su rendre burlesque et ridicule cette même idée, qui, par sa nature, est si grande, en introduisrait dans sa description cette seule circonstance d'un géant qui, ayant chargé le mont Ida sur ses épaules , a , pendant qu'il est dans cette posture , une rivière qui lui coule le long du dos. Il y a aussi dans Virgile une description qui , sous le même rapport, mérite quelque reproche de la part de la critique 5 c'est celle de l'éruption du mont Etna, sujet qui, pour un poète, prétait assurément beaucoup à une description sublime :
Horrificis juxtà tonat JÊtna. ruinis , Interdumque atram prorumpit ad aethera nubem Turbine fumantem piceo, et candente favillà ; Adtollit globos flammarum , et sidéra lambit : Interdum scopnlos , avulsaque viscera montis Erigit eruclans , liquefactaque sasa sub auras Cum gemitu glomerat , fundoque exaestuat inio.
yEneid. lib. m , v. 571.
Mais par d'autres orages L'épouvantable Etna trouble , en grondant , ces lieux ; Bientôt déploie en l'air des colonnes de feux ; Tantôt des profondeurs de son korrible gouffr?^ De flamme , et de fumée , et de cendre , et de soufre , Dans le ciel obscurci lance d'affreux torrens ; Tantôt, des rocs noircis par ses feux dévorans , Arrachant les éclats de ses voûtes tremblantes , Vomit , en bouillonnant , ses entrailles brûlantes.
Delille.
Après de magnifiques images le poète finit par personnifier la moïïlti'^ne: Eructans viscera cum gemitu; «Vomit, en bouillonnant, ses entrailles fumantes. »
Cette comparaison de la montagne avec une personne ivre ou malade dégrade la noblesse de la description. C'est en vain que l'on dit que le poète fait ici allusion à la fable d'Encelade étendu sous l'Etna , et suppose que ce sont les mouvemens et les convulsions du géant qui occasionnent ce bruit effroyable. Virgile avait à décrire un objet sublime, et les idées que peut naturellement fournir l'éruption d'un volcan sont infiniment plus majestueuses que les éructations d'un géant, quelque énorme qu'il puisse être. Nous pouvons mieux apprécier le peu de noblesse de l'image qui nous est ici présentée, en jetant un coup d'œil sur le poème de sir Richard Blackmore, qui, par une perversité de goût inimaginable , a précisément choisi cette idée pour le trait le plus saillant de sa description 5 en sorte que , comme l'observe fort plaisamment le docteur Arbuthnot dans son traité on the art of Sînking (1), il a représenté la montagne comme saisie d'un accès de colique :
« L'Etna et tous les volcans se sentent dévorés par « le feu des tempêtes qui grondent et bouillonnent dans « leur sein. Des tranchées et des douleurs violentes les « déchirent -, ils exhalentleur peine en gémissemens ter- « ribles, et, répandant autour d'eux leurs effroyables « vomissemens, ils couvrent la terre deleuis entraxes « fondues. »
De semblables exemples montrent jusqu'à quel point le sublime dépend d'un choix heureux de circonstan-
(I) Littéralement, de l'art de tomber; c'est-à-dire, de 1 art d'écrire d'une manière basse ou ridicule.
ces, et avec quelle attention on doit se garder de celles qui, en rappelant tant soit peu une idée basse, ou seulement une idée puérile ou déplacée, changent la nature de l'émotion que l'on veut produire.
Si l'on demande maintenant quelles sont les véritables sources du sublime, je répondrai quil faut les chercher dans la nature. Ce n'est point en courant après les tropes,les figures, et toutes les fleurs de la rhétorique, qu'on peut espérer de le rencontrer-, non, il dédaigne presque toujours les ornemens raffinés de l'art 5 il peut venir de lui-même , mais il ne faut pas qu'on le cherche 5 il doit être le fruit d'une imagination fortement émue.
Est Dcus in nobis , agitante calescimus illo.
Toutes les fois que la nature vous offre un objet grand etimposant, toutes les fois qu'un sentiment noble et magnanime se présente à votre imagination, si vous pouvez en être fortement ému, et exprimer avec chaleur et énergie ce que vous ressentez , vous parviendrez au sublime. Voilà quelles en sont les véritables sources. Pour bien juger d'un trait frappant dans une composition de quelque genre qu'elle soit , nous devons examiner la nature de l'émotion qu'il nous fait. éprouver ; et si cette émotion a quelque chose d'élevé, de solennel, d'imposant , nous pouvons prononcer hardiment que ce trait est sublime.
D'après ce que je viens de dire sur la nature du sublime , on peut conclure que l'émotion qu'il produit ne peut pas être de longue durée. Aucun effort de génie n'est capable de soutenir l'âme à une hauteur si fort
8o COURS DE RHETORIQUE
au-dessus de sa situation ordinaire , vers laquelle elle tend sans cesse à retomber. Toute l'habileté d'un écrivain ne pourrait suflire à remplir un ouvrage de longue haleine d'une suite non interrompue d'idées sublimes. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est que, semblable à un éclair, ce feu de l'imagination brillera de temps à autre pour disparaître. Ces éclats du génie percent plus souvent et se montrent bien plus vifs dans Homère et Mil ton que dans tous les autres poètes ^ quelquefois aussi Shakespeare est véritablement sublime, mais aucun auteur ne l'est toujours. Quelques-uns , il est vrai, par la hauteur et la noblesse de leurs pensées , par le grand nombre de belles idées dont ils composent leurs ouvrages, tiennent continuellement l'esprit du lecteur sur un ton voisin de celui du sublime ; ce mérite les rend en un sens dignes du nom d'écrivains sublimes, et c'est à ce rang que nous devons élever Démosthènes et Platon.
Toutefois, ce qu'on appelle style sublime est quelquefois un fort mauvais style, qui n'a absolument rien de commun avec le véritable sublime. Quelques personnes croient que des mots pompeux, des épithètes accumulées , une espèce d'enflure dans les expressions , enflure qui consiste dans l'emploi de termes plus élevés que ceux du langage ordinaire, contribuent à produire le sublime, ou bien sont le sublime lui - même ; aucune idée n'est plus fausse. On ne trouve rien de semblable dans les exemples de sublime que j'ai cités. « Dixit De us : fiat lux, et facta est lux. » Voilà ce qui plaît et transporte. Mettez à la place ce qu'on appelle communément le style sublime : « L'arbitre sou-
ET DE BELLES-LETTRES. Si
« verain du monde, d'un seul mot de sa toute -puis- « sauce, commanda que U lumière éclairât la nature, >> et, comme Fa judicieusement observé Boileau, le style s'élève, mais la pensée tombe. En général, chez tous les bons écrivains, c'est dans la pensée qu'est le sublime, et non dans les mots ; et quand par elle- même la pensée est véritablement noble, il est presque toujours facile de la revêtir d'expressions dignes d'elle. Le sublime rejette les mots dont le sens est louche , bas ou trivial , mais il n'est pas moins l'ennemi de l'enflure. Le vrai secret d'être sublime est d'exprimer de grandes pensées avec un petit nombre d'expressions bien claires. On trouvera sans exception que les écrivains les plus sublimes sont les plus simples dans leur style, et lorsque vous rencontrerez un auteur qui affecte de se parer de mots très-pompeux, et qui s'eftbrce sans cesse d'embellir son sujet en multipliant les épithètes , vous pourrez soupçonner que , faible dans ses pensées , il ne cherche à se soutenir qu'à l'aide de l'expression.
On peut porter un jugement également défavorable sur cet appareil pénible que quelques écrivains introduisent dans un passage ou dans une description qu'ils veulent rendre sublime j ils appellent l'attention de leurs lecteurs, ils invoquent leur muse, ou se répandent en exclamations vagues et insignifiantes sur la grandeur, l'horreur ou la majesté du sujet sur lequel ils vont écrire.
Addison est tombé dans une faute du même genre en décrivant la bataille de Blenheim.
« Mais , ô ma muse, quels accens pourras-tu trouver « pour chanter ces troupes furieuses au milieu des com-
TUMF. I. Q
« bats ? Je crois entendre le bruit confus des tambours, « les acclamations des vainqueurs se mêlant aux cris « douloureux des mourans. »
Une introduction de cette espèce est un effort pénible de l'écrivain pour émouvoir et lui-même et son lecteur, tandis que son imagination languit énervée. Il emprunte une chaleur fictive pour suppléer à celle que la nature lui a refusée. Par cette observation, néanmoins, je ne prétends pas faire la censure de l'ouvrage de M. Addison, où se trouvent beaucoup de passages d'un très- grand mérite ; la belle comparaison de son héros avec l'ange qui , assis sur un tourbillon de vent, dirige la tempête, est surtout une image magnifique.
Il y a principalement deux défauts qui sont bien opposés au sublime, je veux dire la froideur et l'enflure. La froideur, dans un écrivain, dégrade un objet ou un sentiment sublimes en eux-mêmes par l'idée peu noble qu'il en conçoit, ou parce qu'il les exprime d'une manière triviale, obscure ou ridicule. Cela découvre un dénuement total, ou du moins une grande pauvreté de génie. On en trouve de fréquens exemples rapportés avec une gaîté originale dans un petit poème (i) joint aux œuvres de Dean Swift , exemples empruntés presque tous à S. Richard Blackmore. J'ai eu occasion d'en citer un en parlant de la description du mont Etna , il serait inutile d'en ajouter d'autres.
L'enflure consiste à placer avec effort un objet vulgaire ou trivial au-dessus du rang qu'il occupe , pour
(i) The art of sinking.
tacher de l'élever jusqu'au sublime ; ou à porler un objet sublime au-delà des bornes imposées par la nature ou la raison. Les écrivains de génie tombent quelquefois dans cette erreur tro]) commune en perdant inconsidérément de vue le caractère spécifique du sublime. C'est ce qu'on appelle faire du i^alimatias ou du phébus. Shakespeare, ce génie à la fois si grand et si inégal, n'en est pas toujours exempt, etl'onen rencontre beaucoup trop dans les tragédies de Dryden et de Lee.
Je ne pousserai pas plus loin mes observations sur le sublime ; j'ai dû en traiter avec quelque étendue à cause de sa grande importance dans le style soigné, et parce qu'il m'a semblé que les critiques n'avaient pas encore émis, sur ce sujet, des idées assez claires et assez précises.
Avant de terminer cette lecture , j'ai à faire une remarque dont je désire que l'on se ressouvienne dans la suite, parce que je l'aurai faite ici une fois pour toutes. C'est à l'égard des exemples de fautes, ou plutôt, de taches ou d'imperfections que j'ai rapportés dans cette Lecture, exemples que j'ai choisis, et que je continuerai à choisir parmi les écrivains les 'plus célèbres. Ce n'est pas que mon intention soit de porter atteinte à leur célébrité. J'aurai assez d'autres occasions de rendre une égale justice aux beautés qu'ils nous ofirent. On ne déprécie pas un ouvrage pour y remarquer quelques défauts. Il me serait, il est vrai, plus aisé de tirer des exemples de traits ou de passages fautifs parmi les mauvais écrivains 5 mais on y ferait peu attention si je les prenais dans des ouvrages que personne ne lit. Je crois en outre que la méthode que j'ai adoptée contribuera à
faire lire les bons auteurs avec plus de plaisir, en mettant mieux en évidence leurs beautés et leurs fautes, et en invitant à n'imiter et à n'admirer que ce qui en
est vraiment digne.